Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 22 août 2019

Premier rendez-vous - Henri Decoin (1941)


Micheline vit dans un orphelinat. Cette jeune collégienne, à la recherche d'affection et de réconfort, répond à une petite annonce et se rend à un rendez-vous dans un café. Elle y rencontre un professeur d'âge mûr. Celui-ci, timide et conscient de la déception de Micheline, se dérobe au profit de son neveu, Pierre, un jeune homme qui devient le prince charmant.

Battement de cœur (1940) avait marqué à la fois un accomplissement et une conclusion au moment de sa sortie. Le film constitue le dernier sommet de la collaboration entre Danielle Darrieux et Henri Decoin en tant que couple, et fait preuve d’une insouciance et provocation en contradiction avec le contexte hostile des prémices de la Deuxième Guerre Mondiale – le film sort en pleine « Drôle de guerre ». Tout a changé au moment du tournage de Premier rendez-vous. Bien qu’encore mariés, Danielle Darrieux et Henri Decoin sont désormais séparés et la France sous occupation allemande. Sollicité par la Continentale – société de production française aux financements allemands – Henri Decoin y retrouve le producteur Alfred Greven qu’il avait côtoyé lors de certains tournages en Allemagne.

Decoin parvient à imposer ses conditions - notamment de ne pas avoir à tourner d’œuvre de propagande – et amène donc avec lui Danielle Darrieux qui constituait un atout commercial essentiel pour une des premières productions Continental. Si les choses se dérouleront relativement bien sur Premier rendez-vous, la suite sera compliquée pour Danielle Darrieux. Elle sera contrainte de participer au médiatisé voyage de promotion à Berlin pour faire libérer son amant portoricain  Porfirio Rubirosa, emprisonné en Allemagne, puis de tourner deux autres films pour la Continentale avec  Caprices et La Fausse Maîtresse en 1942 – son mariage avec Rubirosa la libèrera de son contrat et elle ne tournera plus jusqu’à la libération.

Premier rendez-vous renoue avec la veine piquante sous influence américaine de Battement de cœur, continuité assurée par le scénariste Max Kolpé non crédité à l’époque car juif mais auquel Henri Decoin reversera le salaire. La donne semble cependant avoir changée, notamment au niveau de la morale. L’ancrage social contemporain de Battement de cœur s’estompe notamment à travers le personnage de Danielle Darrieux à la candeur bien plus marquée dans ce même registre de la jeune fille. Echappée de maison de correction intégrant une école de pickpocket dans le film précédent, elle est désormais une orpheline élevée chez les religieuses entretenant une correspondance chaste et romantique avec un illustre inconnu. Les traits peu séduisants et vieillissants de Nicolas Rougemont, l’auteur de ses lettres (Fernand Ledoux), s’opposent à la beauté juvénile de Micheline (Danielle Darrieux) au point que le premier préfère passer pour l’émissaire du vrai idéal romantique, Pierre (Louis Jourdan). Si la dimension morale correspond à un lissage amenant un contexte français plus intemporel et idéalisé, le triangle amoureux et ses deux figures masculines antinomique illustre la différence entre la France vieillissante qui a perdue (Fernand Ledoux) et celle jeune et fringante telle qu’elle se rêve (Louis Jourdan).

La dualité du film correspond donc à ses aspirations romantiques contradictoires de l’héroïne. La vulnérabilité et l’innocence de Micheline offre un parfait pendant à la maladresse de Fernand. L’attitude apeurée puis progressivement confiante de Micheline (dont l’espièglerie jaillit dans une scène où elle se déguise en garçonne) ravive l’instinct protecteur de Nicolas Rougemont, créant une délicieuse promiscuité entre eux. La féminité et sexualité de Micheline ne se ressent que dans l’interaction avec une masculinité juvénile. On la découvre en nuisette peu avant qu’elle n’observe la vigueur des élèves du collège de garçon en pleine séance de sport. L’éveil érotique ne peut que s’associer à un physique avenant, et l’attrait romantique également, Micheline ne pouvant voir les jolis mots des lettres de Nicolas que dans le visage séduisant de Pierre. Si notre sympathie va à l’amour mélancolique et fragile de Nicolas, la morale (l’écart d’âge conséquent avec Micheline) et ce contexte de réhabilitation masculine française (les années 40 étant également celle du phénomène Jean Marais) va vers l’accomplissement du couple Micheline/Pierre, au détriment de la dynamique du récit. L’effronterie de Danielle Darrieux brisant la goujaterie bourgeoise de Claude Dauphin amenait un progressisme moderne et une romance réellement singulière dans Battement de cœur.

Premier rendez-vous en proposant à la fois distance et pleine plongée dans les conventions ne fonctionne pas complètement dans les attentes contradictoires qu’il amène pour le spectateur. Louis Jourdan (anticipant ses rôles de séducteur égoïste de sa période hollywoodienne) n’apparaît pas suffisamment sympathique pour que l’issue romantique attendue soit satisfaisante. La célébration de la jeunesse fonctionne finalement mieux dans le revirement de la classe de collégiens chahuteurs (où l’on croise un jeune Daniel Gélin) qui finit par faire preuve d’une belle empathie pour son professeur. La mise en scène alerte de Decoin est cependant bien là et le spectacle reste plaisant même si le contexte de production plus contraignant n’en fait pas une réussite aussi éclatante que Battement de cœur même si le succès public sera immense. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Gaumont 

mardi 5 décembre 2017

Le Procès Paradine - The Paradine Case, Alfred Hitchcock (1947)

L'avocat Anthony Keane est chargé de la défense de Mrs. Paradine, qui est accusée d'avoir assassiné son riche mari aveugle. Fasciné par la beauté de sa cliente, il se laisse aisément persuader de son innocence, d'autant plus qu'il ne tarde pas à s'amouracher d'elle, bien que marié lui-même avec une femme présentant toutes les qualités.

Le Procès Parradine est le dernier film d’Hitchcock réalisé pour le compte du producteur David O. Selznick. Ce dernier qui avait invité et fait faire ses premiers à Hollywood à Hitchcock qui passait de la totale liberté de sa période anglaise à l’interventionnisme du nabab hollywoodien. La fantaisie et l’inventivité d’Hitchcock allait ainsi se confronter à la rigueur d’O. Selznick avec le somptueux mélodrame gothique Rebecca (1940) et l’inventif mais plus mineur La Maison du Docteur Edwardes (1945). Entretemps Hitchcock aura su appréhender le système hollywoodien et s’épanouir hors du giron de son « parrain » en signant notamment Lifeboat (1944) pour la Fox et surtout Les Enchaînés (1946) dont la pré-production fut financé par O.Selznick contraint de revendre le projet à la RKO pour combler les dépassements de Duelau soleil (1947). Le Procès Parradine est donc leur dernière collaboration commune, O.Selznick échouant à faire signer un nouveau contrat à Hitchcock désormais émancipé. Les frustrations s’amoncèlent donc une nouvelle fois pour le réalisateur un sujet imposé et écrit par Selznick dans sa première mouture - adapté d’un roman de Robert Smythe Hichens – avant d’être remanié par Alma Reville, Ben Hecht et James Bridie. Il en va de même pour le casting où celui envisagé par Hitchcock (Laurence Olivier (Anthony Keane), Greta Garbo (Anna Paradine) et Robert Newton (André Latour)) est remplacé par des stars où espoirs potentiel sous contrat chez O.Selznick avec Gregory Peck, Allida Valli et Ann Todd. Le film constitue donc un Hitchcock assez mineur et pas particulièrement palpitant dans sa trame judiciaire. Il trouve pourtant un vrai intérêt par les trouvailles formelles et les parallèles intéressants avec d’autres œuvres du Maître du Suspense.

Le premier élément frappant est la façon dont Le Procès Parradine semble constitue le pendant inversé de Rebecca. Le personnage-titre de ce film brillait par son absence physique (puisqu’étant décédé) tout en imprégnant tous les personnages marqués par son souvenir, en hantant tous les oppressants décors symboles de son aura maléfique. Sa présence invisible empêchait Joan Fontaine de s’approprier son nouveau foyer et son époux, le surnaturel sous-jacent contrebalançant avec une obsession plus psychanalytique à travers la gouvernante Mrs Danvers. Dans Le Procès Parradine, l’accusée Mrs Parradine (Allida Valli) semble être l’incarnation vivante de Rebecca (son allure correspondant au portrait peint vu d’elle dans le film et au semblant de description du livre de Daphné Du Maurier) et plutôt que de les laisser deviner, Hitchcock donne à voir son influence et sa séduction néfaste envers ceux qui daignent l’approcher. La dualité blonde/brune, ténèbres/lumières et vice/vertu s’illustre dans le triangle amoureux avec l’avocat Kean déchiré entre son épouse Gay (Ann Todd) et Mrs Parradine. 

Nous découvrons Mrs Parradine en ouverture dans les clairs/obscurs de sa demeure où elle joue du piano en robe noire, la fascination et le mystère qu’elle dégage s’amorçant dans un mouvement de caméra saisissant un visage faussement paisible et troublé par un regard incertain entre bonté et folie. A l’inverse Gay apparait dans un décor domestique lumineux au blanc dominant à l’image de sa blondeur « pure » et ses tenues blanches. L’érotisme, le désir et la manipulation irriguent les rencontres pourtant chastes de Keane et Mrs Parradine en prison quand la tendresse du couple Keane/Gay parait bien timorée alors que plus tactile. Hitchcock renoue d’ailleurs avec l’obsession amoureuse purement formelle de Rebecca le temps d’une scène magnifique où Kean visite la maison de campagne des Parradine et se trouve comme hypnotisé dans la chambre de Mrs Parradine dont la personnalité inonde les lieux. 

 Il est dommage que l’interprétation inégale et les péripéties laborieuses gâchent cette approche. La raideur et la distinction anglaise d’un Laurence Olivier aurait rendu la bascule vers un désir fiévreux bien plus significatif qu’avec le trop propre sur lui Gregory Peck, plus intéressant dans la faillite finale de son personnage dans les scènes de procès. De même Hitchcock ne semble pas avoir un grand intérêt pour Ann Todd, pendant trop tiède à la présence envoutante d’Allida Valli qui suscite tout son intérêt. Cela casse d’ailleurs l’intéressant parallèle entre le couple Gregory Peck/Ann Todd et son possible futur qu’incarne celui de Charles Laughton/Ethel Barrymore, la bienveillance de Barrymore ne pouvant plus rien pour le nihilisme amer de Laughton. 

La prestation de celui-ci est toutefois l’occasion d’une critique en filigrane de de la corruption de cette haute société anglaise bouffie de sa supposé supériorité, notamment lors de la scène où il tentera de séduire Ann Todd. C’est donc des personnages ambigus plutôt que des «gentils » que naîtra l’émotion. La connexion entre Mrs Parradine et le valet André Latour (Louis Jourdan dans son premier rôle hollywoodien) se ressent ainsi par la seule mise en scène avec ce panoramique où Allida Valli semble comme deviner la présence de Jourdan en arrière-plan lors de son arrivée dans la salle d’audience. 

C’est là que la tragédie se noue par la réalisation inventive d’Hitchcock avec ses plongées, ses mouvements où alternent l’expression de la présence hiératique et domination de Mrs Parradine, la peur de Gay en spectatrice discrète voyant son époux perdre pied. Les plans rapprochés servent à saisir les âmes en perdition, que ce soit un Gregory Peck dépassé, Louis Jourdan et ses désirs contradictoire ou l’observateur goguenard de la douleur des autres qu’est Charles Laughton. Mais c’est surtout Allida Valli maudissant de sa haine et son mépris Gregory Peck qui marque durablement, la photo de Louis Garmes jouant parfaitement du contraste de sa robe noire et de la pâleur de son visage, le tourment et la passion dans une même image ambiguë. C’est réellement là la vraie conclusion du film plutôt que le double épilogue final avec des figures qui n’auront jamais su réellement nous intéresser. 

Sorti en Bluray chez Carlotta

mardi 4 décembre 2012

Madame Bovary - Vincente Minnelli (1949)


Gustave Flaubert passe en jugement pour avoir écrit Madame Bovary, une œuvre jugée immorale. Il raconte son roman devant le tribunal et devient l'avocat de son héroïne…

Superbe adaptation du classique de Gustave Flaubert qui de la mise en scène flamboyante de Minnelli au scénario brillant de Robert Ardrey en passant de la prestation incandescente de Jennifer Jones est profondément imprégné de l'esprit du roman et de son auteur. C'est d'ailleurs Flaubert qui est mis en avant lors de l'ouverture mettant en scène le procès auquel dû faire face l'écrivain devant le scandale rencontré par son livre malgré son important succès.

La scène fonctionne un peu comme si nous étions un lecteur lisant un simple résumé en quatrième de couverture avec les avocats de l'accusation évoquant grossièrement les différentes faillites morales de l'héroïne (adultère, abandon d'enfant) pour en faire celle de Flaubert, appuyé par une assistance inquisitrice et hostile qui n'a bien sûr pas lu le livre. Pour comprendre et ne plus juger il faut donc ouvrir le livre et en tourner les pages, ce que fait en quelque sorte Flaubert en narrant le destin tragique d'Emma Bovary des traits habités et de la voix captivante de James Mason incarnant l'auteur.

Le film envoute d'emblée en prêtant à la seule image et à la voix off de Mason l'évocation des rêveries et de la mélancolie d'Emma Bovary (Jennifer Jones), la narration ne fonctionnant dans l'instant que lorsque la réalité la rattrape. La scène d'ouverture la rend ainsi invisible quand ses haillons la confondent avec son environnement paysan pour ne la laisser apparaître que comme une beauté rêvée échappée d'un tableau (le souvenir du Portrait de Jennie rôle rêvé mythique de Jennifer Jones plane le temps de ce plan voir même d'un autre où elle arbore presque la pose du tableau dans le film de Dieterle) aux yeux de Charles Bovary (Van Heflin). C'est d'ailleurs ce qu'est ou pense être Emma Bovary, un être trop beau, sensible et délicat plongé au milieu de la fange, de la médiocrité rurale et provinciale.

La vraie beauté ne peut naître que du rêve tel cette flamboyante narration de Minnelli évoquant la jeunesse d'Emma au couvent plongé dans son monde romanesque truffé de prince ardent, de contrées éloignées par une caméra démarrant sur les objets de sa chambre d'adolescente pour donner dans un lyrisme certain pour illustrer son bouillonnement intérieur.

Quand le charme daigne opérer dans la réalité, l'instant est magique mais trop bref avec une époustouflante séquence de bal filmée en virtuose par Minnelli dont la mise en scène épouse enfin les désirs de grandeur d'une Emma courtisée, radieuse et volant littéralement sur la piste de danse. Cependant le temps d'un plan où elle s'admire ainsi entourée dans un miroir Minnelli dénonce la vanité de son héroïne et son égoïsme, encore plus significatif dans le montage alterné ou entre les valses on aperçoit le malheureux Van Heflin abandonné et perdu parmi les prestigieux convives.

Van Heflin est d'ailleurs une des grandes plus-values du film par rapport au roman. Dans le livre, Charles Bovary était un être limité et pathétique pour lequel on avait plus de pitié que de réel attachement, même l'évocation de son passé plus fouillée que dans le film ne servait qu'à le rabaisser dans cette médiocrité. Sans être forcément beaucoup développé sur ce point dans le film, le personnage change complètement grâce au talent de Van Heflin qui devient un bouleversant époux dépassé et bienveillant, victime de sa normalité aux yeux de sa femme.

Le scénario le grandit encore avec ce changement fondamental par rapport au roman lorsqu'il cède puis refuse d'opérer le boiteux Hyppolyte car conscient de ses limites quand sur papier il effectuait l'acte et mutilait le malheureux. Dans les deux cas il perd encore du crédit aux yeux d'Emma mais dans le film en gagne à ceux du spectateur.

Tout le film obéit à cette opposition entre réalité décevante et rêve inaccessible, d'abord par rapport au contexte puis par rapport aux amants d'Emma. La scène de mariage rurale et paillarde est ainsi un choc pour la douce Emma (David Lean saura s'en souvenir pour sa Bovary moderne dans La Fille de Ryan où le mariage est tout aussi glauque, plus tard la scène d'amour en forêt entre Rodolphe et Emma semble aussi inspirer celle beaucoup plus osée et démonstrative de La Fille de Ryan) et plus tard toute les longues descriptions d'ennui provincial du livre seront magistralement résumée dans la séquence où Emma observe la rue et anticipe toutes les actions répétitives de son voisinage.

Les deux liaisons d'Emma sont également très bien dépeintes, chaque homme étant un transport pour un ailleurs merveilleux qui n'existe pas. Minnelli rate un peu le coche sur la romance silencieuse entre Léon (Christopher Kent) et Emma, on ne ressent pas vraiment ce rapprochement de culture et de gout entre eux car trop brièvement exprimée. La seconde rencontre sera bien plus probante à Rouen avec un Christopher Kent à son tour dépassé et faible sous la fanfaronnade. C'est cependant la relation avec Rodolphe qui s'avère la plus réussie grâce à un Louis Jourdan parfait de fausseté et de séduction, au port princier durant le bal avant de se révéler un vil coureur pourtant happé par Emma. L'acteur français développe ce qu'il a créé l'année précédente dans Lettre d'une inconnue et ce qui sera l'emploi majeur de sa carrière de jeune premier hollywoodien : le séducteur égoïste synonyme de malheur pour les femmes lui cédant.

Jennifer Jones remplaçait là une Lana Turner tombé enceinte et on doute que cette dernière ait put égaler sa prestation fabuleuse. La folie de ses rôles les plus excessifs (Duel au soleil, La Renarde, Ruby Gentry) s'accompagne d'une intériorité torturée fascinante mais aussi d'une forme de naïveté palpable pour cette femme n'ayant jamais quitté ses lectures de contes de fées. L'éveil à la libido, à la sensualité au cœur du livre mais forcément atténué dans le film s'exprime par la seule force de ses refus qui sont autant d'appel du pied (l'entrevue avec Rodolphe dans la salle des fêtes) où alors de manifestations de désir aussi sobre qu'incandescentes (la première séduction de Léon en un geste et regard brûlant).

C'est avec la même folie et détermination qu'elle précipitera sa chute dans un final ténébreux où dans ces derniers instants la voix-off de James Mason reprend de la hauteur sur son malheur et convainc son auditoire du mal fait par Emma aux autres par son attitude, mais surtout à elle-même. Un grand Minnelli qui signe sûrement une des plus belles visions du roman de Flaubert, visuellement splendide (Oscar des meilleurs décors et de la meilleure direction artistique pour Cedric Gibbons) et des plus pertinentes dans ses choix.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

Extrait

lundi 19 novembre 2012

La Flibustière des Antilles - Anne of the Indies, Jacques Tourneur (1951)


Le « Sheba Queen », commandé par le capitaine Providence, est l’un des bateaux pirates les plus redoutés des caraïbes. Peu de gens savent que le capitaine Providence est une femme, Anne Providence (Jean Peters), élevée par Barbe Noire (Thomas Gomez), car elle laisse rarement ses victimes en vie. Alors qu’elle vient de s’emparer d’un navire anglais, elle découvre à son bord un prisonnier français, Pierre François LaRochelle (Louis Jourdan). Songeant un instant à l’exécuter comme le reste de l’équipage, elle finit par l’enrôler avec ses pirates.


En réalisant le flamboyant film d’aventure La Flèche et le Flambeau, Jacques Tourneur avait montré un brio indéniable pour le genre et parvenait ainsi à sortir des modestes productions RKO où il se fit connaître dans le fantastique (La Féline, Vaudou, Angoisse) et le film noir (Berlin Express, La Griffe du passé). Même si ses dispositions avaient déjà pu être appréciées dans le western Le Passage du canyon (1946). Il remet donc le couvert avec La Flibustière des Antilles, librement inspirée de la vie de la femme pirate Anne Bonny. Celle-ci est une figure légendaire de la piraterie, saluée pour avoir avec Mary Read avoir mené une féroce bataille contre la marine anglaise alors que son capitaine Rackham cuvait un excès de rhum.
Surprise des anglais en découvrant que des femmes étaient à la manœuvre  du combat qu’il venait de gagner. Rackham fut pendu et les deux femmes emprisonnée, Mary Read mourant en prison tandis que Anne Bonny parviendrait à s’échapper, alimentant sa légende puisque nul ne sait ce qu’elle devint ensuite. Un mythe était cependant né, perpétué par L'Histoire générale des plus fameux pirates écrit par Daniel Defoe. 

Le film de Jacques Tourneur adapte un court roman paru en 1946 de l’écrivain historique Herbert Saas Queen Anne Of The Indies offrant une vision romancée de la vie d’Anne Bonny. Le projet prévu dès 1948 s’enlise pourtant sérieusement malgré un premier script d’Herbert Saas lui-même et hormis le personnage d’Anne il ne reste plus grand-chose du livre dans le film. On peut par contre y voir une sorte de remake inversé du Pavillon Noir de Frank Borzage (1945) où à la place d’un pirate homme vengeur tombant amoureux d’une noble qu’il a fait prisonnier  (Paul Henreid et Maureen O'Hara) c’est cette fois Jean Peters/Anne Providence qui est séduite par le raffiné et traître Louis Jourdan. 

Ce changement  enrichit profondément les thèmes du film, reposant sur la trame solide du Borzage tout en offrant des réflexions passionnantes sur la féminité, la dualité de ces femmes qui devant se montrer impitoyable dans un monde d’hommes n’en était pas moins tiraillée par leurs émotions. Jean Peters habitué aux rôles plus glamour en impose en capitaine typiquement masculin. Véloce, teigneuse et impitoyable avec ses ennemis, elle s’avère paradoxalement  d’autant plus sexy par cet écart entre ses attitudes bravaches et une sensualité dont elle n’a pas conscience. La découverte de sa féminité au contact de Louis Jourdan (une fois de plus dans un rôle de séducteur provoquant la perte de ses victimes) est très intelligemment amenée, ainsi que son rapport à ses mentors masculins (Barbe Noire, Dougal) la ramenant constamment à son comportement viril. 

 Trahie par Pierre-François (Louis Jourdan), Anne va connaître le terrible dépit de la femme trompée et user de sa stature de capitaine pour se venger,  faisant passer son cœur avant la logique de l’équipage. Même à travers les actes vils auxquels elle va s’adonner, Jean Peters (remplaçant Susan Hayward initialement prévue) s’avère constamment touchante car guidée par les affres du dépit amoureux qu’elle découvre et qui lui sont doublement insupportables (fragilisant sa carapace insensible à ses yeux et à ceux de son équipage.  

Tourneur parvient à manier ses questionnements avec une efficacité rare puisque en à peine plus d’une heure nous auront droit à un film d’aventure dépaysant et rondement mené (les grandes mythes de la piraterie défilent avec Barbe Noire, l’île de Tortuga) où les batailles navales épiques alternent avec les chassés-croisés amoureux. Jusqu’à ce final grandiose où Anne retrouve la compagne qui ne l’a jamais abandonnée, la mer.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

vendredi 10 août 2012

Gigi - Vincente Minnelli (1958)


À Paris, l'éducation de la jeune Gigi, dont la mère célibataire est accaparée par son travail à l'Opéra-Comique, est confiée à sa grand-mère Mamita et à sa tante Alicia. Cette dernière, qui a vécu richement entretenue, concocte pour Gigi une vie galante semblable à celle qu'elle a connue. Mais les plus grandes joies de Gigi sont les plaisirs simples comme ces moments partagés avec l'élégant et riche Gaston Lachaille lors des visites régulières que celui-ci rend à la famille amie.

Vincente Minnelli réalisait un de ses classiques les plus plébiscités avec ce merveilleux Gigi et définissait pour le grand public la version définitive du roman éponyme de Colette. Paru en 1942, le roman aura connu avant Minnelli trois transpositions scéniques dont une à Broadway en 1951 avec Audrey Hepburn en Gigi (qui refusa de reprendre le rôle au cinéma), et un film français réalisé par Jacqueline Audry en 1949.

Le projet naît de la volonté du producteur Arthur Freed de tirer du récit une comédie musicale à grand spectacle et pour ce faire il va solliciter le célèbre duo de compositeurs et paroliers Alan Jay Lerner/ Frederick Loewe déjà responsable aux côtés de Minnelli des mémorables partitions d'Un Américain à Paris, Tous en scène et Brigadoon. C'est donc à nouveau Minnelli qui sera sollicité pour mettre en scène cette production qui a la particularité de n'être constituée que d'acteurs français pour son trio vedette avec Maurice Chevalier, Leslie Caron (déjà interprète de Gigi dans une pièce sans succès mais qui convaincue par les compositions de Lerner et Loewe fait une nouvelle tentative) et le french lover d'Hollywood Louis Jourdan, Dirk Bogarde longtemps envisagé n'ayant pu se libérer du contrat le liant à J. Arthur Rank.

Le film s'ouvre sur une présentation idyllique de ce Paris idéalisé et romantique de la Belle Époque avec comme maître de cérémonie Maurice Chevalier, vieux beau enjoué qui n'a pas renoncé à la vie de grand séducteur. Le romantisme s'atténue lors de la présentation amusée des rapports amoureux et des catégories de femme qui compose ce monde : les femmes mariées ennuyeuses, inaccessibles et les autres, séductrices en quête d'homme richement dotés et aptes à les entretenir. Sur l'air de la chanson Thank Heavens for Little Girls l'héroïne Gigi (Leslie Caron) nous est introduite dans toute sa jeunesse fougueuse avec la grande interrogation de l'intrigue à savoir le rang dans lequel elle va se situer...

Notre couple de héros ne semble guère paré pour cette société au rapport homme/femme si cynique mais y réagissent de façon bien différente. Gaston Lachaille (Louis Jourdan) s'ennuie à mourir au milieu de ces femmes fardées et à l'affection trop forcée dont le but est de constamment lui solliciter quelque argent ou cadeau.

Il se plonge pourtant de plein pied dans ce train de vie qu'il abhorre poussé par son oncle Honoré (Maurice Chevalier) et ne s'amuse vraiment qu'en compagnie de l'espiègle et insouciante Gigi. Celle-ci d’un côté protégée par sa grand-mère et de l’autre préparée par sa tante à cette future vie de courtisane goute au contraire aux plaisirs et joies simple loin des paillettes.

Leslie Caron qui approchait déjà plutôt de la trentaine est absolument merveilleuse en jeune et innocente jeune fille dont le naturel contrebalance la fausseté et le calcul des autres figures féminines (hormis la bienveillante grand-mère magnifiquement interprété par Hermione Gingold), entre Eva Gabor génialement frivole et Isabel Jeans en tante Alicia ex grande séductrice éduque sa nièce au même chemin.

Dès lors malgré la flamboyance des décors, costumes (le tournage fut partagé entre réels extérieurs à Paris pour l'essentiel -Les Tuileries, Le Jardin du Luxembourg, le Parc Monceau, le Bois de Boulogne entre autres- et intérieurs studios à Hollywood) et fêtes endiablées se cache un récit assez glauque où le cynisme s'affirme sous l'émerveillement notamment lors du bien nommé morceau The Gossips où chaque convive et sa maîtresse se voit épié et jugé durant une sortie au restaurant.

Minnelli parvient pourtant à distiller une merveille d'atmosphère romantique grâce au lien de camaraderie enjouée puis d'affection empruntée entre le beau couple formé par Louis Jourdan et Leslie Caron. Louis Jourdan retrouve son emploi habituel de séducteur faisant courir les jeunes femmes innocente à leur perte mais trouve à qui parler avec l'énergique Gigi qu'il devra apprendre à aimer.

D'abord en voyant en elle une belle jeune femme en plein épanouissement et plus la fillette d'antan, puis en lui offrant un cadre de vie respectable (les dialogues allant assez loin quant à la "proposition" scandaleuse de Jourdan).

La dernière partie est une petite merveille d'émotion entre le sacrifice à la frivolité de Gigi pour l'homme qu'elle aime (I'd rather be miserable with you than miserable without you) et la prise de conscience de celui-ci lorsqu'elle réitère les inepties de ses conquêtes habituelle. Minnelli cette fois n’orchestre pas de grandes séquences virtuose à la manière des conclusions d’Un Américain à Paris ou Brigadoon pour illustrer ce moment mais en reste à l’échelle modeste et attachante de son héroïne lorsqu’elle entonne un déchirant Say a Prayer for Me Tonight avant son premier soir dans le monde.

Alors que les dialogues auront tout au long du film surlignés les sentiments des personnages, ce premier rendez-vous sordide ne sera interrompu que par un Louis Jourdan horrifié de ce qu’il a fait de Gigi. Pour ne pas éteindre la franchise et l'innocence qui l'attire chez elle il devra la traiter différemment des autres qui n'ont jamais comptées.

Un petit bijou auquel malgré les moyens Minnelli donne finalement un tour très intimiste (le décor principal restant le modeste appartement où se croisent Gigi et Honoré) et qui sera un de ses plus grands triomphes récompensé par neuf Oscars (mais rien pour Leslie Caron qui l'aurait mérité) record de l'époque battu l'année suivant par Ben-Hur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner