Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!
Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi
En l'an 450, alors que
les rivalités entre les empereurs de Rome et de Constantinople fragilisent la
toute-puissance de l'empire romain, Marcian, un centurion chargé d'acheminer un
message vers Constantinople, est capturé par les Huns. Leur chef, Attila, le
fléau de Dieu, a décidé de profiter de la décadence de l'empire pour faire
tomber les murs de Rome.
Si durant sa carrière américaine Douglas Sirk signera des
chefs d’œuvre dans son registre de prédilection qu’est le mélodrame, il n’en
reste pas moins un artisan de studio se pliant à des commandes parfois bien
éloignées de sa sensibilité. Il s’acquitte donc avec plus (le film d’aventure Capitaine Mystère (1955)) ou moins (le
western Taza, fils de Cochise (1954))
de réussite à la tâche comme avec le péplum Le
Signe du Païen. Après le succès du Quo
Vadis (1951) d Mervyn LeRoy, le genre connaît son âge d’or à Hollywood à
travers des fresques opulentes. Le Signe
du Païen s’inscrit dans le péplum biblique, avec comme d’habitude un
respect historique tout relatif. Contrairement au film, c’est entre l’empire Romain
d’Occident en déconfiture qui avait cédé aux Huns des territoires contre la
paix et celui d’Orient menacé d’invasion par Attila. A cette l’épopée d’Attila revisitée
s’ajoute des figures bien réelles avec l’officier romain Marcian (Jeff
Chandler) devenu empereur en épousant l’impératrice Pulchérie (Ludmilla
Tcherina) et succédant à Théodose (George Dolenz). Le choc des civilisations se
fait donc entre l’Empire Romain et les barbares et plus particulièrement entre
le Christianisme représenté par Rome et le culte païen célébré par les Huns.
C’est précisément lorsqu’il s’intéresse à cette opposition
que Sirk offre les moments les plus intéressants du film. Le cinéaste, si apte
à conférer une vraie emphase visuelle aux pics émotionnels de ses mélodrames
est à l’inverse très brouillon pour mettre en scène les morceaux de bravoures
et l’imagerie spectaculaire du péplum. Les moyens semblent pourtant là - en témoignent
les quelques plans d’ensemble chargés en figurants lors des chevauchées des
Huns et quelques décors studios – mais le résultat est très étriqué et
finalement moins impressionnant que le pendant italien sorti la même année, Attila, fléau de Dieu de Pietro Francisi
avec Anthony Quinn dans le rôle-titre. Les intrigues de palais permettent
cependant au réalisateur de s’approprier le récit de manière intéressante. La
révélation mystique est au cœur de l’œuvre de Douglas Sirk, dans une idée plus
spirituelle que religieuse notamment dans l’éveil à l’amour qui se conjugue à
celui pour la nature environnante pour la Jane Wyman de Tout ce que le ciel permet (1955).
Dans Le Secret Magnifique (1954) l’égoïste et richissime Rock Hudson
allait enfin se soucier d’autrui dans une même révélation mystique. C’est un
personnage voisin d’Attila qu’incarne ici Jack Palance, guerrier fier, plein d’assurance
et avide de revanche envers l’Empire Romain. Toute la première partie tend à
mettre en valeur son brio tactique, son arrogance et ses aptitudes guerrières
hors pairs. On pense à son arrivée tonitruante lors du festin que donne l’empereur
Théodose pour les barbares où il impose autorité et puissance en humiliant le
champion romain. Malgré le manque d’ampleur de la mise en scène de Sirk – d’autant
plus regrettable avec un acteur du charisme de Jack Palance - l’effet est bien
là et se prolonge dans les interactions des autres personnages et Attila, pas
plus impressionné par le prestige de l’empereur que séduit par les charmes de
la princesse Pulchérie.
La révélation mystique rendait Rock Hudson meilleur dans Le Secret Magnifique, elle rendra ici Attila
vulnérable. Les présages fendent son armure et le rendent craintif du vrai
pouvoir de ce Dieu chrétien. Sirk use de cliché du péplum biblique avec la
conversion béate de Kubra (Rita Gam) la fille d’Attila mais aussi d’une pure
symbolique par l’image. Dans cette idée le ridicule un peu cheap (un éclair qui
fend un arbre) alterne avec des visions sublimes telle cette apparition
fantomatique de la barque du Pape Léon 1er, surgissant des brumes
nocturnes du Tibre - dans une superbe photo bleutée de Russell Metty. Si l’on ne sent pas
une exaltation particulière de Sirk pour le Christianisme – malgré la multitude
de compositions de plan faisant surgir la croix -, il s’en sert comme
révélateur d’Attila redevenu humain et écrasé par une force qui le dépasse.
Jack Palance excelle dans l’incarnation de cette force de la nature qui se
désagrège et confirme que chez Sirk, d’Écrit sur du ventà la Ronde de l’aube
en passant par Mirage de la vie, les
vrais héros sont aussi les plus torturés. Jeff Chandler, figure de stabilité et
de sagesse parvient néanmoins à exister par son charisme et le pivot que
signifie son personnage face à la cupidité, lâcheté et folie que représentent
les figures de puissances. C’est dans cette veine réflexive et intimiste que Le Signe du Païen captive, une ultime
bataille indigente confirmant que l’intérêt de Sirk n’était définitivement pas
là.
Dans un cabaret, assis
à une table en attendant Stella, la jeune ballerine qu'il aime, Hoffmann
raconte à ses amis ses malheureuses amours passées. Il aima trois femmes,
Olympia, Giulietta et Antonia. Olympia était une ravissante poupée animée par
l'artisan magicien Coppelius, qui détruisit son œuvre par cupidité. A Venise,
Hoffmann fit la connaissance de Giulietta, une courtisane qui voulait lui ravir
son âme. Il aima enfin Antonia qui était tuberculeuse et qui mourut d'avoir
trop chanté. En fait, ces trois femmes n'étaient que les trois facettes d'un
même être : l’Éternel Féminin, la femme que tout homme recherche.
Les Contes d’Hoffman
vient conclure le cycle « opératique » de Michael Powell et
Emeric Pressburger entamé avec Le Narcisse Noir (1947) et poursuivi dans Les Chaussons Rouges (1948). Ces deux derniers films avaient représenté les
défis techniques les plus périlleux des Archers et Michael Powell s’y était
approché au plus près de sa quête du mariage idéal entre image et musique à
travers deux séquences clés. Le final muet et expressionniste du Narcisse Noir - le maquillage outrancier
de Kathleen Byron pouvant tout à fait être celui d’un acteur d’opéra – et la
séquence de ballet de quinze minutes des Chaussons
Rouges avaient ainsi l’espace de quelques instants tutoyés l’émotion de « pur »
cinéma recherchée par Powell. Un idéal qui devait être concrétisé avec cette
adaptation du célèbre opéra posthume de Jacques Offenbach où l’on franchi un
pas avec ce film entièrement musical. Les cinéastes seront d’une rigoureuse
fidélité à l’opéra dont ils reprennent la construction faîtes d’un prologue,
trois actes et un épilogue. Le scénario ne fait d’ailleurs que dix-sept pages,
la source d’inspiration restant toujours la partition originale. L’exigeant
casting fera revenir certains artistes des Chaussons
Rouges - les danseurs et chorégraphes Léonide Massine et Robert Helpmann,
les danseuses étoiles Moira Shearer et Ludmila Tcherina - qui devront aussi se
plier à cette volonté de respect de l’opéra. La mise en scène se soumet à la
musique, cette dernière étant préenregistrée ainsi que les voix et obligeant
les acteurs à d’inlassables prises afin d’être en parfaite synchronisation pour
le playback.
Alors que la séquence de ballet des Chaussons Rouges avait pour but d’étendre l’espace scénique grâce
aux possibilités de l’outil cinématographique (fondus enchaînés, astuces de
montages ou trucages optiques), Les
Contes d’Hoffman cherche avant tout à prolonger le sentiment d’assister à
un opéra et le cinéma n’est là que pour magnifier l’expérience. L’approche
visuelle est donc rigoureusement différente, assumant sa théâtralité avec la
direction artistique de Hein Heckroth (issu du théâtre justement et qui avait
remplacé le fidèle Alfred Junge sur Les
Chaussons Rouges) truffant ses décors d’éléments factices – escaliers « à
plats », accessoires volontairement cartons pâtes – et de costumes grotesque, visant à servir l’ambiance
surréaliste du film.
Chantre de l’antiréalisme en technicolor, ce peintre est
le collaborateur rêvé pour Powell sur un tel projet par son inventivité
visuelle. La caméra de Powell et Pressburger semble tour à tour intégrer la
scène et en accompagner les mouvements (l’Acte I Olympia), s’immerger dans la pure fantasmagorie du récit (l’Acte II
Giuletta, le plus proche des Chaussons
Rouges) ou prendre de la hauteur pour justement accentuer la dimension
opératique par un effet de tableau en mouvement où les protagonistes se meuvent
et déclament comme sur une vraie scène (l’Acte III Antonia).
Dans cette idée la profondeur de champ est pratiquement
absente du film (si ce n’est quand Hoffman observe son absence de reflet dans
un miroir durant l’Acte II mais dans le fond la claustrophobie demeure), le but
étant de nous baigner dans l’atmosphère fantastique du récit mais aussi de
partager les idées noires d’Hoffman (Robert Rousenville) par cette
claustrophobie. Dans Le Narcisse Noir,
l’Inde de fantasme reconstituée en studio exprimait autant la fascination que
la frayeur de cet environnement dont on ne pouvait fixer trop longtemps la
beauté sans perdre l’esprit. Les Chaussons
Rouges par leur extension de la scène en un monde flamboyant évoquait l’idéal
sans entravede Victoria Page artiste et
amoureuse accomplie. Le cadre est bien évidemment un prolongement de la psyché
d’Hoffman ici, son dépit amoureux pour Stella (Moira Shearer) imprégnant l’ensemble
du récit avec ces trois visions de la femme qui n’en constituent en fait qu’une
seule : l’automate sans vie Olympia, la séductrice et perfide Giuletta et
l’orgueilleuse Antonia. L’esprit romanesque, l’imagination fertile et l’âme
meurtrie d’Hoffman sert ainsi de guide à une tragédie dont les contours et l’atmosphère
se plieront à chaque fois au caractère de celle qui lui brisera inévitablement
le cœur.
Powell et Pressburger se basent sur la partition la plus
connue des Contes d’Hoffmann alors
que depuis les années 70et la redécouverte
du matériau musical d’origine les actes Giuletta
et Antonia s’intervertissent. Cela se
justifie par la chronologie (le Hoffmann désabusé du segment Giuletta étant plus cohérent après les
déconvenues des deux premiers actes) mais le crescendo dramatique semble mieux
fonctionner avec le déchirement que constitue Antonia où le destin arrache l’amour d’enfance de Hoffmann. Cette
progression se déterminera par des choix esthétiques marqués différenciant les
trois actes, notamment par la gamme de couleurs. Olympia se caractérise par sa dominante jaune, une couleur mettant
l’accent sur la rêverie lumineuse de ce segment et finalement sa nature d’illusion
pour Hoffman. Le décor épuré sera ainsi vu à travers le regard déformé de
lunettes trompeuses par Hoffmann, sous le charme d’Olympia (Moira Shearer) qui
est en fait un automate.
Moira Shearer par son teint pâle, son regard vide et
ses gammes mécaniques et accélérées amène réellement la bizarrerie des songes
les plus profonds. La caméra virevolte dans des mouvements tout aussi surprenants
(cette plongée suivant la danse de plus en plus désarticulée d’Olympia) la
folie se prolongeant par les visions d’un public bariolé et hilare. Les seuls
points d’ancrages viennent des sentiments les plus simples : l’amour naïf
et aveugle d’Hoffmann sourd aux avertissements de Nicklaus (Pamela Brown dans
le rôle moins important que sur l’opéra) et le mal avec la terrible vengeance
de Coppelius (Robert Helpmann). Tout se confond dans la chute tragique, l’étrange
avec cette image d’Olympia démantibulée révélant sa nature d’automate, la
détresse d’Hoffmann et le triomphe de Coppelius. C’est sans doute le segment le
plus connu du film, auquel Ridley Scott rendra hommage dans la scène du
marchand d jouet de Blade Runner
(1982), que Darren Aronofsky revisitera dans Black Swan (2011) tandis que Coppola en diffuse en extrait dans son
Tetro (2009).
Giuletta prolonge
la noirceur par ses visions ténébreuses et rococo d’une Venise de cauchemar où
la photo de Christopher Challis laisse cette fois dominer le rouge. L’atmosphère
trouble et de stupre est véhiculée par Giuletta (Ludmila Tcherina), silhouette
sombre et sensuelle damnant les hommes sous son charme afin de servir les noirs
desseins de Dapertutto (Robert Helpmann
qui endosse magnifiquement tous les visages du mal dans des registres très
différents) qui souhaite arracher son reflet à Hoffmann. L’abstraction de l’acte
I fonctionnait par l’épure, celle de l’acte II par une image surchargée à la
fois par les effets visuels tapageurs au factice assumé (l’arrivée en gondole
de Giuletta) mais aussi par le décor tortueux façonné par Hein Heckroth. Tout
ce qui restait symbolique dans l’acte I prend un tour extravagant et terrifiant
ici.
La duperie reposait sur une femme à l’âme vide, Giuletta en a certes une
mais des plus perfides. La mort s’invitait mais pour ce qui s’avérerait être un
automate, cette fois l’aimée sème le meurtre avec un plaisir non feint. Enfin
le cœur brisé d’Hoffmann trompé ne s’exprimait que par son seul chagrin et se
ressentira cette fois par le vol de son reflet. L’étrange rêverie laisse sa
place au pur cauchemar, dans une tonalité inquiétante où Powell et Pressburger
parviennent à marier le parti pris « scénique » du film avec la magie
du mini ballet des Chaussons Rouges.
Les trucages dévoilent un monde magique, vaste et troublant tandis que la mise
en scène nous écrase du mal-être d’Hoffmann par son aspect pesant, oppressant.
Antonia est un
parfait mariage des deux premiers actes dans le fond et la forme. Hoffmann
retrouve Antonia (Anne Ayars), passion de jeunesse partagée entre son amour
pour lui et sa passion pour le chant qui pourrait lui être mortelle. L’esthétique
vogue ainsi de l’épure stylisée (le matte painting somptueux de l’île grecque)
et lumineuse aux ténèbres tandis que le tentateur Dr Miracle sème le doute dans
l’esprit serein d’Antonia. Les cadrages et composition de plan de Powell et
Pressburger font véritablement du décor une scène dans toute sa largeur où la
caméra plonge pour capturer au plus près les tourments des personnages. La
magie du cinéma s’additionne avec le pur opéra dans la séquence où Antonia fuit
sa chambre pour constamment y revenir par un cruel sortilège. La caméra prend
une hauteur nous plaçant en spectateur d’une salle et le drame se noue avec des
protagonistes qui cette fois déclament véritablement, placés au centre de l’image
comme s’ils se trouvaient sur une scène.
La théâtralité après avoir reposée sur
les artifices et le décor s’exprime totalement par la gestuelle des acteurs se
figeant non plus comme dans un décor de cinéma mais comme sur une scène. Cela
était présent dans les deux premiers actes mais se radicalise cette fois avec
les bascules brutales d’éclairage, la transformation des projections antiques derrière
Antonia tandis qu’elle cède à l’orgueil et aux rêves de gloire. C’est
réellement une approche inédite de la musique filmée dont on retrouvera les
audaces plus tard dans une œuvre non-musicale, le péplum Le Calice d’argent (1954) de Victor Saville. Les Contes d’Hoffmann mêle donc une narration fonctionnant sur une
approche finalement proche du muet par son ampleur visuelle totale où la
moindre émotion explose par l’image. Une outrance prolongée par la musique, la
partition d’Offenbach étant soutenue par la Royal Philharmonic Orchestra et le
chant par Thomas Beecham, Dorothy Bond, Margherita Grandi, Monica Sinclair et
Bruce Dargavel - Robert Rounseville et Ann Ayars étant les seuls à assurer leurs
parties vocales.
Powell n’observe pas seulement trois visages du malheur au
féminin mais aussi trois manières de céder à l’introspection et au désespoir
dans un dépit amoureux tout masculin. Le regard négatif posé sur la femme est
en fait celui fixé sur l’homme face à son impatience, sa jalousie et ses doutes
salué par le remarquable épilogue et les non retrouvailles avec Stella apeurée
par l’avilissement d’Hoffmann. Ce dernier peut alors définitivement s’abandonner
à ses rêveries, plus excitantes que les concessions du réel. Ce triomphe
artistique et émotionnel trouvera à nouveau les faveurs des critiques Prix
spécial du Jury à Cannes 1951, nommé aux Oscars pour les décors et costumes de Hein
Heckroth en 1952 – mais sans retrouver le succès commercial des Chaussons Rouges. Un film qui signe sans
doute le dernier vrai grand chef d’œuvre des Archers.
Sorti en bluray chez Studiocanal et surtout cela ressort en salle cette semaine !
Vicky, danseuse, et
Julian, compositeur, sont engagés dans une troupe de ballet. Tyrannique, le
directeur pousse Vicky à s'identifier à l'héroïne du ballet "Les Chaussons
rouges". Elle y sacrifie tout, même son amour pour Julien.
Michael Powell et Emeric Pressburger semblaient avoir
relevés leur plus grand défi avec leur film précédent Le Narcisse Noir où ils
avaient intégralement reconstitués en studio une Inde de rêve et de cauchemar
théâtre des tumultes d’un couvent installé aux antipodes. Pourtant Les
Chaussons Rouges allaient être l'occasion de nouveaux prodiges illustrant
l’état de grâce créatif du duo. Les
Chaussons Rouges prolonge d’ailleurs la démarche du Narcisse Noir, à savoir s’éloigner des commandes de propagandes
(même si largement détourné de ce but premier notamment l’emblématique Colonel Blimp) réalisées en tant de
guerre pour produire de pur films d’évasion détachés de tout réalisme.
Emeric
Pressburger avait écrit dans les années 30 à la demande d’Alexander Korda une
adaptation du conte d’Andersen qui n’avait finalement jamais vu le jour. Pour
ce faire il avait baigné dans le milieu du ballet où il put constater la somme
d’efforts et de sacrifices consentis par ces danseurs pour la atteindre la perfection
de leur art. Ces observations nourriraient le script de la version revisitée et
modernisée du conte qu’il soumet à Powell pour le nouveau projet des Archers.
Les Chaussons Rouges
mêle ainsi description foisonnante du monde du ballet et grand mélodrame dans
lesquels s’articulent les mêmes enjeux que le conte d’Andersen. L’intrigue
croise les destins de trois personnages voués corps et âmes à l’accomplissement
artistique dans ce monde du spectacle. Le directeur de ballet Boris Lermontov
(Anton Wallbrook) symbolise l’intransigeance requise pour atteindre et se
maintenir dans ces sommets tandis que la jeune danseuse Vicky Page (Moira
Shearer) et le compositeur Julian Crasner (Marius Goring) seront eux confrontés
à la rigueur de ces choix ôtant tout espoir d’une vie hors de la scène.
C’est
par l’intermédiaire du regard novice des deux derniers que Powell et
Pressburger montrent l’effervescence d’une compagnie de danse à travers les caprices,
coup de sang et coup de cœur de chacun, du chorégraphe au chef d’orchestre en
passant par le directeur artistique tous se déchirant pour le meilleur
spectacle possible sous la supervision rigoureuse de Lermontov. En recrutant
des danseurs émérites pour les rôles clés, Powell parvint à retranscrire
idéalement à l’écran cette énergie notamment grâce à la rivalité entre Leonide
Massine vieillissant et le plus jeune Robert Helpmann tandis que Moira Shearer
longtemps hésitante à jouer Vicky (craignant que le rôle n’entrave sa carrière
de danseuse) gardait la tête froide encore et toujours obnubilée par la danse.
Le film est ainsi une lente montée en puissance vers la
plénitude que seront les 17 minutes de ballet filmé, véritable climax du film.
Entre-temps les signes avant-coureurs du
drame se dessine tel l’indifférence de Lermontov envers l’une de ses créatures
(Ludmila Tcherina) qui s’échappe pour une
sotte passion amoureuse mais c’est le bouillonnement créatif qui domine sous le
soleil de Monte Carlo où Vicky et Julian touchant au but donne le meilleur d’eux-mêmes
sous l’égide de leur mentor.
Arrivent donc les fameuses 17 minutes de ballet
des Chaussons Rouges pour une magie
et un enchantement inégalé. Powell aura confié le design des décors à Hein Heckroth, peintre novice au cinéma et qui
aura surtout contribué à la direction artistique d’opéra.
Avec une réflexion
articulée en termes picturaux et scéniques plus que cinématographiques,
Heckroth dessine des croquis inventifs et foisonnant qui inspireront grandement
l’équipe artistique (un bout à bout de dessin de Heckroth sur la musique déjà
composée de Brian Easdale servant même de bande-annonce pour vendre le projet
et guider les collaborateurs sur la direction voulue) dont un Jack Cardiff qui
délivrera une de ses photos les plus sublimes, féérique, inquiétante et
crépusculaire.
En mouvement, cela donne une des fusions les plus accomplies
entre le monde du cinéma et celui des spectacles vivant. Le rideau s’ouvre
laissant découvrir la scène où s’anime Vicky soudainement tentée par un étrange
cordonnier suscitant son envie pour de beaux souliers rouge.
Dès le moment où par une astuce de montage elle enfile les souliers en une prise, c’est un
tourbillon de musiques, visions et mouvement célestes qui s’animent sous nos
yeux. Dansant jusqu’au bout de la nuit et de la vie, l’exaltation cède à la
lassitude, le rêve au cauchemar. C’est précisément le film qui nous est ainsi
résumé lors de ces incroyables 17 minutes et annoncent les rebondissements à
venir.
Les chaussons rouges symbolisent
le monde de la danse à laquelle Vicky pense pouvoir se dévouer corps et âmes,
le cordonnier lui offrant les clés du royaume se confondant un instant avec
Lermontov et Julian pour signifier son dilemme.
Dans le conte comme dans le
monde réel, sa faiblesse bien humaine (son amour pour Julian) sera mise à mal
par le pouvoir des souliers (le monde de la danse) et les charmes du cordonnier
(Lermontov) dans une hésitation et un effort qu’elle ne pourra supporter. La
métaphore en partie sexuelle du conte est revisitée magistralement à l’aune du
monde du spectacle.
Le film ne peut bien évidemment pas retrouver une telle
hauteur après ce moment et la rancœur, la jalousie et le doute viendront briser
le rêve. Lermontov, figure du créateur démiurge tout puissant et détaché des plaisirs
futiles du monde (Alexander Korda aurait été le modèle de Powell et Pressbuger
pour le personnage) laisse se craqueler l’armure en étant soumis aux affres de
la jalousie (car après tout ne pourrait-il pas se rabattre sur une nouvelle
danseuse de talent comme il le fait avec Vicky au départ ?) lorsque Vicky
préfèrent Julian à sa carrière. Un bonheur de courte durée pour elle qui se
sent incomplète loin de la scène et de cette vision des Chaussons Rouges qu’elle
a contribué à façonner.
Julian lui-même fuira la première de son opéra pour la
rejoindre et faillira à son tour aux exigences du métier. L’interprétation habitée
et de plus en plus spectrale d’Anton Walbrook illustre mieux que tout le dévouement de l’Artiste
altéré physiquement lorsque les évènements ne tournent pas en sa faveur. Moira
Shearer s’avère tout aussi incandescente, livre ouvert d’émotions
contradictoires intenses exaltant sa beauté et sa chevelure rousses rendue
inoubliable par le technicolor de Cardiff.
Ainsi tourmenté par leurs amours et leurs passions, le trio
ne peut que finir brisé (l’annonce finale voix étouffée de Lermontov) et
consumé par ce choix impossible à l’image du sacrifice finale de Vicky.
Victoria: Julian?
Julian: Yes, my darling?
Victoria: Take off the red shoes.
L'inscription dans un mythe, conte ou plus globalement une force qui
nous dépasse et la soumission impossible à ceux-ci est au coeur des
thématique de Powell et Pressburger qui en donneront une variation tout
aussi puissante dans La Renarde où Jennifer Jones sera tiraillée entre sa nature sauvage et la civilisation. Un des chefs d’œuvres des Archers, dont l’influence
considérable s’étend de Scorsese à Gilliam (le final de Brazil doit tout à la s séquence de ballet) et dont nombres d’artistes
n’eurent de cesse de tutoyer la grâce à l’image des récentsMoulin Rougede Baz Luhrmann ou Black Swan de Darren Aronofsky.
Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Lumière et chez Carlotta. L'image est meilleure pour le Carlotta mais les bonus sont bien plus intéressant aux Editions Lumière à vous de voir donc mais le maniaque de Powell et Pressburger ferait tout aussi bien d'avoir les deux !