Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 16 septembre 2016

L'écologie dans l'animation japonaise

Pour comprendre la problématique écologique qui s’inscrira dans le cinéma d’animation japonais à la fin des 80’s, il faut constamment faire le lien entre culture et écologie qui sont intrinsèquement liées. Les fondations économiques du Japon reposent sur l’agriculture et notamment la culture du riz qui est la source des premiers échanges internationaux au milieu du XIXe siècle. Cela amène une première révolution industrielle qui fait basculer l’ordre politique en place de l’ère Edo (qui restait une période de repli où les échanges se faisaient plutôt avec les voisins asiatiques) à l’ère Meiji. On voit dans cette transition les premiers signes d’une perte de certains préceptes de la culture japonaise, conférant à l’ère Edo une teneur nostalgique et romantique largement exploitée dans le jidai geki, notamment avec les samouraïs déchus ne pouvant plus utiliser leur sabre. Dès lors, l’expansion du Japon depuis le début du XXe siècle se fait essentiellement sous l’angle militaire avec l’invasion de la Corée en 1910, la Mandchourie en 1931, la Chine en 1937 et bien sûr l’attaque de Pearl Harbor en 1941. La modernité se fait donc toujours via ce symbole de puissance industrielle et militaire que signifient les armes, tout en préservant une identité nationale forte qui existe par les traditions et coutumes nationales qu’on associe encore beaucoup à la vie rurale, l’agriculture restant le pivot économique du pays.

 C’est un aspect que l’on cherchera à gommer durant l’après-guerre où cette fois la modernité et la puissance du pays doit s’exprimer par la prospérité économique (c’est le cas pour les autres pays perdant de la Deuxième Guerre Mondiale avec le miracle Italien ou l’Allemagne) et l’innovation technologique, de moins en moins sur l’agriculture dont l’imagerie évoque un Japon ancien dont la tradition est associée  la vie rurale. C’est un phénomène qui verra le rétablissement spectaculaire du Japon et qui trouvera son apogée avec les Jeux Olympique de Tokyo en 1964. Tout le monde ne va pas dans le sens de cette perte d’identité et paradoxalement ce sera plutôt la jeunesse qui s’opposera à cette fuite en avant puisque trop jeunes pour avoir connu la guerre et pour qui ces symboles ne sont pas associés aux mêmes souvenirs sombres que leurs aînés. Le film La Colline aux coquelicots (2012) de Goro Miyazaki aborde brillamment ce thème avec ces lycéens défendant leur vieux local menacé de destruction par leurs aînés incrédules qui souhaitent le remplacer par un bâtiment moderne.

Parmi cette jeune génération on trouve justement Hayao Miyazaki et Isao Takahata qui débutent leur carrière à la Toei au début des années 60 et qui seront les chantres de ces préoccupations écologiques au sein du studio Ghibli deux décennies plus tard. Cette expansion économique voit donc le Japon devenir une des 3 plus grandes puissances économiques mondiales lors des trois décennies suivantes et qui touche à sa fin à la fin des années 80 avec la Bulle immobilière. L’agriculture n’est plus le moteur de cette progression et les phénomènes  annoncés à la fin des années 50 se seront concrétisés avec une population rurale passée de 37 à 27 millions début 90’s (puis 11 millions en 2011), l’envahissement du paysage urbain entrainant un manque d’espace, une chute du taux de natalité et plusieurs scandales environnementaux comme la maladie de Minamata soit une intoxication au mercure ayant duré des décennies avec le rejet d’éléments toxique dans la baie de Minamata par une entreprise pétrochimique.

C’est donc lorsque cette bulle économique touche à sa fin qu’apparaissent les premiers grands films d’animation aux préoccupations écologiques, essentiellement issus du Studio Ghibli.  Le film fondateur sera Souvenir gouttes à gouttes d’Isao Takahata qui n’est pas le premier du genre (c’est une préoccupation majeure du studio Ghibli dans toutes ses œuvres et ce dès l’inaugural Le Château dans le ciel (1986)) mais qui est intéressant par son contexte réaliste et le fait de s’inscrire dans le phénomène du Furusato. Ce terme signifie « pays natal » en japonais, c’est aussi le titre d’une chanson traditionnelle et populaire japonaise et désigne le phénomène voyant les citadins chercher à se reconstruire par le retour sur soi dans ce pays natal rural, paisible et loin du tumulte et de la pression de la ville. L’écologie participe donc à la fois de l’intime et de la tradition par les us et coutumes qui y sont associés. Souvenir gouttes à gouttes appartient à cette veine à la fois par sa période de sortie (1991) et surtout son intrigue où une jeune citadine dépressive part en vacances à la campagne pour se reconstruire. Partagée entre ses souvenirs d’enfance et l’épanouissement présent à travers le contact de la nature et les travaux fermiers, l’héroïne associe pleinement la nostalgie et la plénitude béate associée au monde rural japonais.  On aura ainsi une dimension quasi documentaire dans tout ce qui a trait aux travaux agricoles qu'effectue l’héroïne comme la cueillette des fleurs de carthame expliquée dans le détail en voix-off et jouant tout autant sur le côté ancestral de cet art.

Cette disparition des traditions et des rituels ancestraux associés au respect de l’environnement déteint aussi sur la perpétuation du mythe et de notre croyance en eux. C’est une fois encore Isao Takahata qui s’y attèle avec Pompoko (1994). Le récit nous conte l’inexorable déclin des tanukis qui sont parmi les plus fameux Yōkai (esprits) de la mythologie japonaise, esprits de la forêt apparaissant sous forme d’animaux mélangeant morphologie canine et rongeur avec une figure évoquant autant le raton laveur que le blaireau. Leur imagerie mythologique est tout autre puisque le folklore japonais leur confère une bonhomie et un esprit farceur qui les voit arborer ventres rebondis, testicules proéminents et capacités de métamorphoses grâce auxquelles ils se jouent souvent des humains. Takahata respecte toute cette imagerie dans une trame où nos créatures vont tenter de s’opposer à une expansion urbaine menaçant leur forêt. La résistance s’organise tant bien que mal pour stopper l’avancée des bulldozers, les opinions divergeant entre une pure approche guerrière et kamikaze ou alors l’emploi de la ruse afin de vaincre l’envahisseur humain.

 Cette seconde solution permet au réalisateur d’exploiter toutes les aptitudes associées aux tanukis dans le folklore local avec un hilarant apprentissage du don oublié de transformation pour nos héros. Takahata ne nous perd jamais en entremêlant constamment animalité et anthropomorphisme, mythologie et modernité (les tanukis étant friands de nourriture humaine comme les hamburgers, se nourrissant de boissons énergétiques pour maintenir l’effort, la concentration et l’effort que nécessitent leurs transformations, regardant la télévision) pour nous attacher aux créatures. Toujours dans cette volonté ludique et pédagogique, Takahata nous offre un véritable festival du bestiaire Yōkai où renards, serpents, lanternes de papier et autres visions fantasmagoriques s’animent joyeusement pour la plus grande frayeur des humains.

Ces réactions apeurées n’ont pas que des velléités comiques, elles montrent aussi à quel point cette culture est imprégnée dans le quotidien des Japonais au point d’ébranler pour un court moment l’avancée du chantier. C’est justement quand cette peur s’estompera que l’on constatera la disparition de cette tradition et culture chez les Japonais, traduisant symboliquement la disparition annoncée des tanukis. Déités vénérées au temps de leur splendeur, connues et respectées tant que leur espace naturel est dominant puis finalement oubliées quand leur existence est remise en cause voire ignorée, les tanukis sont des êtres en sursis. Le clou sera le baroud d’honneur des tanukis qui vont créer une illusion ramenant la ville moderne à son état rural tel qu’il était quelques siècles plus tôt pour un passage mélancolique et nostalgique. Dans une veine plus épique, même idée avec Princesse Mononoké (1997) de Hayao Miyazaki où les dieux tendent à disparaître d’un Japon médiéval de fantasy où la modernité gagne du terrain. On voit la confrontation entre le monde naturel et mythologique et le début de l’ère industrielle, imagerie animiste et oppressante machinerie steampunk s’alternant à l’écran.

On pense à ce moment hypnotique où le héros traverse la forêt et aperçoit brièvement un Dieu-Cerf qui semble alléger ses souffrances et juste après, arrive dans une cité industrielle fabriquant du minerai. Le ton est la fois résigné et teinté d’un mince espoir. La cupidité des hommes et la violence incontrôlable des animaux (ce retour à l’état animal stupide étant causé par la perte de ce déséquilibre apporté par l’ère industrielle) détruiront toute trace concrète de divinité dans une conclusion apocalyptique et symbole de recommencement à la fois. L’ère moderne et le temps des hommes sont venus et désormais l’héritage des dieux n’a plus sa place au sein d’une entité tangible mais nous entoure par cette nature qu’il ne faut cesser de préserver. Ce n’est pas une problématique propre au seul Japon (Excalibur (1981) de John Boorman aura creusé le même sillon écolo et mythologique) mais Miyazaki lui donne une flamboyante interprétation.

Les films Ghibli ont véritablement créés un sous-genre avec ces films mêlant l’intime, l’écologie et le fantastique pour de nombreux avatar très réussis durant les années suivantes (Un été avec Coo (2007) de Keichi Hara, Lettre à Momo (2011) de Hiroyuki Okiura) mais calquant finalement trop le modèle original qu’est Souvenirs gouttes à gouttes. Un film se détachera pourtant pour donner un nouveau souffle à ces questionnements car s’inscrivant dans les problématiques contemporaines du Japon. Le problème écologique revient au cœur des préoccupations avec la catastrophe de Fukushima en 2011. Comme si la menace avait réveillé une forme d’instinct de survie, de volonté de s’inscrire dans le futur malgré cette épée de Damoclès, le taux de natalité en berne (1,26 enfant par femme en 2005, 1,32 en 2007) est remonté en 2012 avec 2000 naissance de plus qu’en 2007. C’est comme si les japonais continuaient à garder espoir pour le futur et que la catastrophe avait renforcée cela, confirmant la capacité du peuple à se relever après le rétablissement de l’après-guerre. Les Enfants Loups (2012) de Mamoru Hosoda symbolise parfaitement cette évolution, reprenant de manière novatrice les préceptes des œuvres précédemment évoquées.

Le film est dépourvu de la facette nostalgique des films précédents et s’inscrit dans l’intime par un thème tourné vers l’avenir et la descendance. Les figures mythologiques ne sont plus des vestiges du passé mais de jeunes enfants ayant hérité du don de se transformer en loups. On retrouve cette dimension de Furusato car l’intrigue se déroule dans la région natale du réalisateur, non pas pour un retour sur soi mais pour poser les jalons du futur. Les passages classiques faisant découvrir à l'héroïne/mère de famille les rigueurs de la vie rurale avec une scène de semailles servent un enjeu concret, nourrir ses enfants. Les forces de la nature ne sont plus attachées à un passé légendaire et/ou nostalgique, ne guérissent plus seulement les plaies des adultes mais participent à l’éducation et l’épanouissement des jeunes enfants. Hosoda rattache donc constamment tout au long du récit l’imagerie contemplative de cette nature à ce thème de l’éducation, de manière amusée (la mère enseignant aux enfants à ne pas se transformer en public) puis profondément dramatique avec le passage de l’enfance à l’adolescence plus tourmentée et enfin l’âge adulte où nature et civilisation se complètent dans le choix de vie des enfants. On voit bien que c'est là l'aboutissement contemporain des autres films en montrant l'accomplissement de soi dans une notion plus collective de famille, tournée vers l’avenir et auquel contribue l'épanouissement dans cette campagne dont le style de vie et la dimension folklorique/mythologique s’inscrivent dans le présent.

mardi 12 janvier 2016

Le Garçon et la Bête - Bakemono no Ko, Mamoru Hosoda (2016)

Shibuya, le monde des humains, et Jutengai, le monde des Bêtes... C'est l'histoire d'un garçon solitaire et d'une Bête seule, qui vivent chacun dans deux mondes séparés. Un jour, le garçon se perd dans le monde des Bêtes où il devient le disciple de la Bête Kumatetsu qui lui donne le nom de Kyuta. Cette rencontre fortuite est le début d'une aventure qui dépasse l'imaginaire...

Ce nouveau film de Mamoru Hosoda pourrait bien être celui de la consécration en France avec une distribution assurée en grande pompe par Gaumont - les précédents l’ayant été par Kaze. On sent bien la recherche d’une nouvelle figure de proue pour l’animation japonaise après le retrait d’Hayao Miyazaki et si l’essai reste à transformer commercialement, il l’était artistiquement depuis bien longtemps. Mamoru Hosoda aura su creuser une veine singulière, usant de postulat extraordinaire pour évoquer préoccupations très intimes. La Traversée du temps (2006) aura instauré cette approche avec le récit d’une lycéenne soudainement dotée de la faculté de voyager dans le temps, manière amusante puis troublante d’évoquer les premiers émois amoureux et le passage à l’âge adulte. Summer Wars (2010) et Les Enfants loups (2012) exploraient la thématique chère à Hosoda sur la transmission et les rapports parents-enfants. 

Les deux films empruntaient les voies chères à Hosoda mélangeant le chaos et la grâce que l’on devinait dès La Traversée du temps où le spleen progressif happait la bondissante et enjouée héroïne. Le foisonnement des réseaux sociaux virtuels répondait donc à la désunion d’une famille japonaise dans Summer Wars, la réconciliation étant la seule solution de vaincre un dangereux hacker. Les Enfants Loups donnaient dans la vraie épure, Hosoda délaissant l’urgence des films précédents pour une vraie épopée intime où une mère seule élevait ses enfants aux dons surnaturels. Hosoda signait là son chef d’œuvre, d’une poésie et sensibilité rare où s’entremêlaient quête d’identité, écologie et une passionnante réflexion sur la filiation en adoptant le point de vue de la mère. Triomphe au Japon, le film rencontra aussi un succès inattendu en France qui justifie donc la confiance de Gaumont pour une visibilité plus grande avec Le Garçon et la Bête.

Summer Wars évoquait la notion de transmission et de tradition dans son illustration de la famille tandis que Les Enfants Loups le faisait par les liens du sang, la nature loup-humain étant une bénédiction comme une malédiction pour les enfants. Le Garçon et la Bête prolonge cette question sur ce qui unit, ce qui définit une relation filiale et cette fois à travers un rapport père/fils. Ren, un jeune orphelin est arraché de son environnement urbain vers un monde parallèle fantastique par Kumatetsu, une créature féroce souhaitant en faire son serviteur. La Bête, esseulée des autres habitants pour son caractère irascible va trouver en l’enfant en quête de repère une raison de s’améliorer. Hosoda inscrit à nouveau cet apprivoisement mutuel dans le quotidien et le temps qui passe, à travers le mimétisme s’exprimant entre le père et le fils. 

La délicatesse des Enfants Loups vue à travers le regard maternel (même si la quête d'un modèle masculin était également un des enjeux) cède cette fois à un côté plus heurté et viril avec les tempéraments orageux du rapport père/fils. Dès lors Hosoda se souvient de ses débuts où il donna dans le shonen (animé ou manga destiné aux garçons) comme Dragon Ball Z, avec une sous-intrigue où Kumatetsu doit acquérir le savoir pour devenir le chef de ce monde parallèle. Le réalisateur peut alors s’abandonner à un style plus excessif, que ce soit dans la caractérisation des personnages (les disputes homérique entre Ren et Kumatetsu offrant exagération physique diverse), la place de l’entraînement et un spectaculaire climax final tout en démonstration de puissance. Ces facettes n’écarte cependant jamais le récit de l’essentiel et guide toujours l’évolution de la relation entre Ren et Kumatetsu. D’ailleurs même quand il cède aux clichés du shonen, Hosoda les expédie comme avec ce voyage initiatique faisant écho à la légende du Roi Singe.

L’affection entre Ren et Kumatsu dans sa bougonne expression définit ainsi la filiation comme une naissant du quotidien, du renvoi permanent entre le modèle recherché par l’enfant et l’effort du parent pour en offrir un viable – à l’inverse la rencontre avec son père biologique sera une déception pour Ren. Le mimétisme et l’identification mutuelle se fait par ce rapprochement, Hosoda nous montrant le drame d’un autre jeune humain ne sachant pas qui il est dans ce même monde fantastique peuplé d'autres bêtes. Ce vide en fera une âme perdue monstrueuse dans laquelle Hosoda fait un parallèle passionnant à Moby Dick, la baleine représentant le vide de l’identité altérée du personnage qui bascule dans la folie. La spectaculaire conclusion n’est donc pas là uniquement pour en mettre plein la vue mais définit par l’image un vrai pic émotionnel. Une belle réussite de plus pour Hosoda qui incarne plus que jamais le renouveau de l’animation japonaise. 

En salle 


mardi 28 mai 2013

Les Enfants loups, Ame & Yuki - Okami kodomo no ame to yuki, Mamoru Hosoda (2012)


Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants à l'abri des regards. Ils emménagent dans un village proche d'une forêt luxuriante…

Alors que les studios Ghibli montrent ces dernières années quelques signes d’essoufflement, exception faite des films de Miyazaki, Mamoru Hosoda fait plus que confirmer les espoirs placés en lui avec Les Enfants loups, Ame & Yuki, s’imposant comme la figure de proue de l’animation japonaise grand public. Hosoda y développe et affine brillamment les qualités entrevues dans ces précédentes œuvres. L’art d’Hosoda repose sur la proposition d'un argument extraordinaire pour conter des problématiques ordinaires, intimistes et inscrites dans le quotidien. 

Dans La Traversée du temps (2006) l’acquisition du don de voyager dans le temps servait la description touchante des premiers émois amoureux d'une adolescente. Le plus ambitieux Summer Wars (2010) se servait d'une menace numérique planétaire pour narrer la réconciliation d’une famille japonaise et dépeindre la maturité de son jeune héros dans un passionnant questionnement sur la tradition et la modernité.

Dans Les Enfants loups, Ame & Yuki, le ton feutré de La Traversée du temps va ainsi se mêler à l’écran aux thèmes plus matures amorcés dans Summer Wars . Le film raconte tout simplement le courage d'une mère à élever seule ses deux enfants. L'extraordinaire surgira dans la nature de ces enfants, des enfants loups portant sur eux le lourd héritage de leur père trop tôt disparu. 

L'introduction (évoquant celle magistrale du Là-haut de Pixar en plus approfondie) est un petit bijou de romantisme qui narre en quelques vignettes la rencontre de l'héroïne Hana avec l'homme-loup (plus proche du concept d'homme-animal que de loup-garou), la révélation de sa nature, leurs premiers émois (dont l'aspect sexuel pas éludé est abordé tout en délicatesse, loin des très prudes et platoniques films Ghibli) et la naissance des enfants avant la terrible séparation lors d'une magnifique séquence muette. 

Et là Hosoda aborde avec réalisme les difficultés de cette jeune mère célibataire (soucis d'argent, logement exigu, ...) à élever ses nourrissons en plus de ceux de gérer leurs dons surnaturels. Le ton ne penche jamais de façon forcée du côté du mélodrame grâce à la nature optimiste de l'héroïne et à quelques moments amusants qui allègent la mélancolie ambiante (cette scène où Yuki malade hésite entre le pédiatre et le vétérinaire).

Hosoda retrouve les thèmes de La Traversée du temps et de Summer Wars sur la quête et l'accomplissement de soi mais au point de vue adolescent de ses films s'ajoute désormais le regard bienveillant et anxieux d'une mère. On voit donc les enfants grandir entre l'exubérante et bruyante Yuki et le plus chétif et introverti Ame, accepter puis tour à tour refuser leurs héritages d'enfant loups, se confronter aux regard des autres et vivre les premiers élans sentimentaux...

La narration d'Hosoda est limpide pour accompagner cette notion de temps qui passe, entre ellipses parfaites (les années qui défilent à travers les deux salles de classe voisines de Yuki et Ame), poses contemplatives et moments plus oniriques. Sur ce dernier point, le réalisateur use d’un naturalisme formellement somptueux où cette campagne et cette forêt environnante sont magnifiées avec une inspiration telle qu’on a parfois une impression de photoréalisme alors que le tout repose sur des traditionnelles compositions dessinées (où interviennent de discrètes touches numériques).

On s’approche de l’écologisme de Ghibli et notamment de la notion de « retour au pays natal » inscrite au sein de la culture japonaise et présente dans le classique Souvenirs goutte à goutte (1991) d’Isao Takahata, dont on retrouve ici la description chaleureuse, solidaire et régénérante de la vie rurale (et l’approche documentaire des travaux agricoles). Hosoda a d’ailleurs admis lors de l’avant-première française que l’intrigue se situait au sein de sa région natale, renforçant ainsi cette facette. 

L’introspection de mise dans ce retour sur soi correspondra dans l’histoire à la manière qu'à chacun de trouver sa voie et aux autres de l’accepter. Le timide Ame va donc se révéler à lui-même dans cette nature pour peut-être choisir son côté loup alors que Yuki (notre guide et narratrice dans le récit ), au départ plus sauvage, semble s’épanouir dans le monde des hommes. 

Tout cela sous l’œil aimant de leur mère Hana (la grand-mère de Summer Wars, l’adolescente de La Traversée du temps, Hosoda a l’art de brosser des personnages féminins très authentiques et attachants), qui aura regardé ses enfants grandir et les aura accompagnés dans leur évolution. C’est là qu’il faut chercher l’âme du film, dans cette ode à la femme et à la maternité saluée par une dernière scène bouleversante et toute en retenue. Mamoru Hosoda signe un chef d’œuvre de l’animation et le plus beau film sorti l'an passé.

Sorti en dvd zone 2 français chez Kaze


jeudi 1 mars 2012

Summer Wars - Samā Wōzu, Mamoru Hosoda (2010)


En 2010, Kenji Koiso est un jeune lycéen passionné par les mathématiques. Il travaille l'été au service informatique d'OZ, un réseau social en ligne qui est une gigantesque communauté virtuelle mondiale dans laquelle entreprises et administrations y possèdent des façades interactives. C'est alors que Natsuki lui demande de l'accompagner à Nagano pour la dépanner. Il se retrouve alors en pleine préparation de la fête d'anniversaire de la chef du clan Jinnouchi alors que Natsuki lui demande de jouer un rôle très embarrassant auprès de sa famille. Pendant ce temps, une intelligence artificielle pirate le système de sécurité d'OZ et attaque les utilisateurs.
 
Ce remarquable Summer Wars venait confirmer Mamoru Hosoda comme un des réalisateurs les plus brillants de l’animation japonaise actuelle, même si ce talent mis un certain temps à éclore. Hosoda fait des débuts modestes au sein de la Tôei Animation où il enchaîne en tant qu’animateur puis réalisateur les travaux sur des produits commerciaux destinés au jeune public comme Digimon ou Magical Doremi. La donne change en 2003 où il se fait remarquer notamment grâce deux très inventifs films publicitaires pour Vuitton et le quartier de Roppongi Hills à Tokyo. Sa côte monte au point qu’il est envisagé comme réalisateur du Château ambulant par Ghibli avant que Miyazaki se ravise et dirige le film.

Le public français fit la connaissance de Hosoda en 2007 avec son vrai premier film, La Traversée du temps. Pour la première fois les mains libres, il réalise là un petit bijou. Récit des aventures d’une lycéenne soudainement doté du pouvoir de voyager dans le temps, La Traversée du temps offrait un spectacle étourdissant, drôle et touchant en déployant son idée de départ à des hauteurs insoupçonnées, par la grâce de la réalisation de Hosoda et du scénario de Satoko Okudera (adaptant un roman du même auteur que le Paprika de Satoshi Kon). Véritable triomphe au Japon (où il reste quarante semaines à l’affiche) et dans le monde (dont un prix du jury au Festival d’Annecy), La Traversé du temps révéla donc au grand jour le talent de Mamoru Hosoda qui réunit là la même équipe au sein du Studio Madhouse pour ce Summer Wars.

Le récit complexe et orienté SF paraît moins immédiat et universel que La Traversée du temps au premier abord, mais Hosoda l’amène rapidement sur un terrain plus humain. Le scénario croise le chaos provoqué par le hackage de Oz, réseau virtuel mondial et le destin des Jinnouchi, famille traditionnelle autrefois très influente au Japon. Nos guides seront le jeune Kenji, lycéen timide (et responsable involontaire du piratage) et sa camarade Natsuki qui lui propose de participer à l’anniversaire de sa grand-mère, doyenne du clan. Alors que la défaillance de Oz s’apprête à faire sombrer l’équilibre planétaire, le parcours initiatique de Kenji se mêle au récit familial où chacun devra se révéler et s’unir pour empêcher le désastre. Hosoda mêle ainsi la science-fiction la plus spectaculaire et un ton très intimiste avec un équilibre étonnant.

A l’heure de facebook et twitter, le film pose de vraies questions sur notre rapport à ces nouveaux réseaux sociaux, créant un monde immersif détaché de la réalité où l'on peut acheter, travailler, et communiquer avec ses amis sans mettre un pied dehors. Communication étendue ou déshumanisation ? La réponse de Hosoda se situe entre les deux, en montrant les dégâts et l’utilisation néfaste que peut provoquer la dépendance à de tels outils. Hosoda fait d’ailleurs preuve d’une remarquable cohérence en osant ce qui est ordinairement proscrit dans ce type de récit.

Contrairement à tous les Matrix, Existenz et autres Paprika qui se plaisent tant à nous noyer et égarer dans leurs univers virtuels aux possibilités infinies, le réalisateur nous ramène constamment au réel lorsque les actions extravagantes exécutées dans Oz trouvent toujours leurs réactions chez les personnages manœuvrant dans la réalité devant leur écran. Jamais on ne s'aventure dans l'immersion virtuelle totale trop facile. Hosoda aura réussi à rendre cela limpide avec le même talent que dans La Traversée du temps en privilégiant longuement le quotidien, la complicité et les conflits qui agitent cette famille. Ce n’est d’ailleurs pas un mince exploit que de cerner les personnalités et préoccupations de près de dix personnages en aussi peu de temps.

Les séquences à émotions fonctionnent ainsi magnifiquement, notamment la disparition tragique de la grand-mère ou encore Natsuki demandant à Kenji de serrer sa main pour stopper ses larmes. La tradition d’initiative du clan Jinnuchi se frotte ainsi à une menace moderne dans un tout cohérent, tout en révélant la nature de héros de l’effacé Kenji. Les affrontements dans le monde virtuel réussissent donc à être palpitants pour le non initié tout en flattant les geeks gamers (les combats furieux du combattant virtuel King Kazuma sont survoltés), notamment un grand final épique doté d’une jolie idée lors de l’ultime duel lorsque la famille enfin réunie soutenu par la terre entière défie l’indestructible adversaire à une partie de Hanafuda (jeu de carte traditionnel japonais).

Le passé et le moderne s’entremêlent et se nourrissent pas cette idée narrative brillante qui offre un aboutissement parfait à la thématique du film. D’ailleurs, le monde virtuel de Oz, même s'il peut rappeler les classiques Paprika ou Ghost in the shell trouve sa propre originalité avec une esthétique très ludique, enfantine et fonctionnelle tel qu'on trouve dans les outils de communication récents. Une belle réussite qui rend impatient de découvrir les futurs projets de Mamoru Hosoda.


Sorti en dvd zone français chez Kaze, tout comme le merveilleux La Traversée du temps dont on a déjà causé sur le blog et que je recommande tout aussi vivement.


lundi 7 juin 2010

La Traversée du Temps - Toki wo Kakeru Shōjo, Mamoru Hosoda (2006)



Makoto est une jeune lycéenne comme les autres, un peu garçon manqué, pas trop intéressée par l’école et absolument pas concernée par le temps qui passe ! Jusqu’au jour où elle reçoit un don particulier : celui de pouvoir traverser le temps. Améliorer ses notes, aider des idylles naissantes, manger à répétition ses plats préférés, tout devient alors possible pour Makoto. Mais influer sur le cours des choses est un don parfois bien dangereux, surtout lorsqu’il faut apprendre à vivre sans !

Une intrigue aussi classique que surprenante par instant mêlant voyage dans le temps, comédie et premiers émois adolescents. L'histoire est issue d'un livre Yasutaka Tsutsui, auteur déjà dans le Paprika de Satoshi Kon en 2007. C'est d'ailleurs plus une sorte de suite/remake puisque le roman original narrait les aventures de la tante de Makoto qui vécu la même aventure, et semble en savoir long sur les nouvelles faculté de l'héroïne dans ce nouveau récit. On ressent une même similitude dans l'art de mêler les différentes temporalité mais on atteint pas ici le vertige psychédélique d'un Paprika pour laisser plus de place à l'émotion.

Le film se focalise plus sur son attachante et gaffeuse héroïne plutôt que sur une imagerie originale du voyage dans le temps (même si l'explication finale est assez bien trouvée). En donnant à une fille insouciante le don de voyager dans le temps, l'histoire limite l'exploitation de son pouvoir à son univers quotidien où elle va s'efforcer de résoudre ses petits soucis de tout les jours (ne plus être en retard, avoir de meilleure note, faire durer ses loisirs plus longtemps) et occasionnant d'irrésistible moments de comédie (la technique des premiers sauts dans le temps avec ses chutes douloureuses est excellente).
Puis lorsque Makoto se voit confrontée aux conséquences de ses actes insignifiants ou encore provoque des réactions inattendues sur son entourage le film se teinte progressivement d'un spleen, d'une mélancolie envoutante en devenant de plus en plus dramatique. La révélation en fin de film amène un degré de lecture supplémentaire et une belle émotion contrebalançant la légèreté du début avec une flopée de scène marquante (Makoto qui cherche Chiaki dans la foule, le poignant adieu final).

Mamoru Hosoda fait preuve d'un brio de narrateur époustouflant, mettant entièrement sa mise en scène sobre au service de l'histoire. Porté par la belle musique de Kiyoshi Yoshida, la réalisation pleine de grâce offre des moments de lenteur hypnotiques envoûtants accompagnant la perte de repère progressive.

Disponible en zone 2 dans une belle édition chez Kaze. Summer Wars, le nouveau film de Mamoru Hosoda sort le 9 juillet et est tout aussi réussi. Sinon une adaptation "live" du roman est actuellement en projet au Japon. On doute que la magie du film de Hosoda puisse être retrouvé mais à suivre.