Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 17 juillet 2014

Trois camarades - Three Comrades, Frank Borzage (1938)


Au lendemain de la Première guerre mondiale, la réunion de trois soldats qui décident d'ouvrir une entreprise de réparation automobiles mais, dans cette Allemagne meurtrie par la guerre, le travail manque...

Avec À l'Ouest, rien de nouveau, Erich Maria Remarque avait écrit un des ouvrages les plus marquants sur la Première Guerre Mondiale lui-même adapté au cinéma en 1930 avec le classique réalisé par Lewis Milestone. Le film connaîtrait quelque remous à sa sortie au sein de l'Allemagne nazie et serait interdit une semaine après sa sortie. Remarque serait alors inquiété par le régime et contraint à l'exil en 1932, d'abord pour gagner la Suisse puis quelques années plus tard les Etats-Unis. C'est durant cette période qu'il se pencherait sur Trois Camarades, roman qui se penche en quelque sorte sur l'après à travers le destin de trois amis vétérans de la Grande Guerre durant la montée du nazisme en Allemagne. La MGM achèterait rapidement les droits avant même la sortie du livre en 1937 et en confierait le script à la plume prestigieuse de F. Scott Fitzgerald.

Le film se verra pourtant complètement amputé de sa dimension politique. Les Etats-Unis ne souhaitant pas s'attirer les foudres de l'Allemagne nazie, toutes les allusions directes aux oppressions d'alors contenues dans le livre sont diluées avec une solution radicale : déplacer l'intrigue des années 30 au début des années 20. Fitzgerald se plaindra également des amputations et réécritures de son script (effectuées en partie par celui qui n'était encore alors que producteur, Joseph L. Mankiewicz) dues selon le studio à une écriture et des dialogues trop littéraire.

En dépit de ces entraves au matériau original, Frank Borzage parvient cependant à signer un magnifique mélodrame. Au lendemain de la Première guerre mondiale, les trois amis et vétérans Erich (Robert Taylor), Otto (Franchot Tone) et Gottfried (Robert Young) retrouvent une Allemagne où ils ont bien du mal à trouver leur place. Ce sera un vide existentiel pour Erich, idéologique pour Gottfried qui s'engage dans des groupes gauchiste tandis que le plus solide Otto s'accrochera au travail et à l'affaire de garage que les trois amis ont montés ensemble. La facette politique reste finalement floue et en arrière-plan, Borzage l'exprimant par les états d'âmes des héros dont les espoirs sont symboliquement lié à l'état du pays.

Le retour à la vie civile difficile et le souvenir encore vivace et douloureux de la guerre s'imprègne encore ainsi de la possibilité de possible jours meilleurs à travers la belle histoire entre Erich et Pat (Margaret Sullavan). La nature blessée des deux personnages est exprimée avec finesse par Borzage, notamment Erich évoquant sous forme de boutade les contrées exotiques où il n'est jamais allé (puisqu'il n'a connu que le front au sortir de l'adolescence) ou ses aptitudes et qualités ne reposant que sur des facultés militaires. Il se réfugie sous cette ironie tandis que Pat feindra une certaine frivolité pour éviter de souffrir, notamment par ses fréquentations huppées.

Pourtant si elle n'a évidemment pas combattue, elle a perdu ses deux parents dans le conflit et les privations lui ont causées une santé fragile. Parallèlement Gottfried verra le quotidien se faire menaçant du fait de ses accointances politiques et devra s'en détacher pour protéger ses amis. Le lien unissant les personnages constituera ainsi pour un temps un refuge pour les héros, Borzage ornant la première partie d'un jour jovial, lumineux et romantique où l'alchimie des acteurs fait merveille. Tout cela s'exprime dans une complicité virile pour les hommes où cet attachement s'exprime avec brio grâce à de superbes dialogues et la romance est tout simplement bouleversante grâce notamment à la performance fragile et à fleur de peau de Margaret Sullavan.

Sans que rien ne soit explicitement cité, le mécontentement dû aux Accords de Versailles, la pauvreté et la montée des extrêmes qui en découle, tout cela se dévoile par le regard des protagonistes. Si cette amitié et amour sont indéfectible, le rapport à leur environnement est mis à mal pour ces héros pas à leur place et se répercute sur leur état d'esprit. La santé de Pat semble ainsi décliner avec le climat ambiant, la misère et l'apparition de silhouettes menaçantes et vêtues de noir allant de pair. Les plus déterminés (Gottfried) et fragiles (Pat) sont ainsi condamnés à être des figures sacrificielles ne pouvant survivre.

La dernière partie offre de poignants adieux entre nos héros mais aussi à cette Allemagne dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Les disparus seront des attaches à une nation qui n'existe plus réellement et qui a basculée, à l'image de la scène finale où ils apparaissent sous forme de fantômes accompagnant les survivants désormais en exil et auxquels s'identifiait Erich Maria Remarque. Margaret Sullavan est réellement la plus émouvante et domine par l'émotion dégagée le casting de haut vol. Une œuvre magnifique qui préfigure le plus ouvertement engagé La Tempête qui tue (1940) traitant frontalement des mêmes thématiques.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner

jeudi 2 janvier 2014

La Tempête qui tue - The Mortal Storm, Frank Borzage (1940)

Une famille allemande, unie et heureuse, se trouve divisée à l'avènement du national-socialisme. Le père, professeur de faculté et savant renommé, la mère, et Martin, un jeune paysan ami de la famille, sont pour la paix. Les deux fils et Fritz, le fiancé de Freyda, sont tentés par l'aventure hitlérienne.

Frank Borzage réalise avec The Mortal Storm un des premiers films hollywoodien fustigeant le régime nazi, alors que la guerre fait rage en Europe et que les Etats-Unis ne sont pas encore engagés dans le conflit. L'opinion publique est contre une entrée en guerre, soutenue par la politique isolationniste du gouvernement et dans un premier temps Hollywood suit cette logique malgré quelques tentatives plus timides de film politisée. Les patrons de studios de confession juive comme Louis. B Mayer et les émigrants germaniques ayant fui le nazisme travaillant désormais dans l'industrie vont pourtant peu à peu faire évoluer la tendance. C'est ce contexte plus favorable qui amènera la MGM à adapter le roman de Phyllis Bottome, active militante antinazie aux Etats-Unis. Malgré quelques maigres précaution (le fait une le récit se déroule en Allemagne dit avec parcimonie tout au long du film même si c'est évident pour le spectateur, les protagonistes persécutés par les nazis qualifiés de non-aryens et pas de juifs) le film s'avère puissamment virulent envers le régime hitlérien et entraînera l'interdiction par Goebbels de tous les films MGM en Allemagne. Le film échappe cependant en tout point à l'œuvre de propagande grâce à la sensibilité de Frank Borzage qui inscrit parfaitement ses thèmes à un cadre contemporain, lui qui avait déjà situé certains de ses plus beaux mélodrames en Allemagne avec Et demain ? (1934) et Trois camarades (1936) où l'on retrouve déjà Robert Young et surtout Margaret Sullavan.

Le film s'ouvre sur ce qui sera son seul moment de communion, où tous les personnages partageront bonheur et complicité. La réunion se fait intime mais aussi plus vaste à l'échelle de ce village des Alpes allemandes pour célébrer les soixante ans du Professeur Roth (Frank Morgan), aimé et respecté de tous. Toute cette ouverture chaleureuse évoque un paradis perdu, symboliquement avec visions aériennes du village semblant issues d'une boule à neige et bien sûr l'union de la famille du professeur et l'attachement de ses élèves et collègues lors de l'hommage qu'ils lui rendent au sein de l'école.

 Ces lieux d'échanges serviront bientôt la division, Borzage amorçant cette séparation lors du dîner d'anniversaire interrompu par l'annonce de l'élection d'Hitler en tant que chancelier. Les garçons de la famille (Robert Stack et William T. Orr) et le fiancé Fritz (Robert Young) se ruent sur le poste de radio pour écouter sa première allocution tandis que Roth, sa femme et sa fille Freyda (Margaret Sullavan) et l'ami de la famille Martin (James Stewart) demeurent à leur place.

Cette réaction différente face à la nouvelle va ainsi laisser éclater à cette échelle modeste les futurs conflits du film. Par son attitude mesurée, James Stewart tranche immédiatement avec un enthousiasme qui se fait accusateur chez les convaincus et exprime d'emblée l'adhésion extrémiste exigée par le parti nazi où tout opinion divergentes est une trahison. On assiste ainsi progressivement à la mise en place de ce régime, par détails qui se font de plus en plus envahissant (le heil Hitler pour se saluer en tous lieux) et les lieux vus en début de films devenant soudain irrespirables pour nos héros. L'université voit son rôle bafoué par l'idéologie nazie reniant la science si elle contredit la supériorité génétique aryenne, le foyer est abrite désormais les nouveaux "amis" des fils et l'uniforme nazi se fond dans le quotidien.

Borzage par cette intrusion exprime à l'échelle du village le basculement tragique que vit l'Allemagne, les comportements les plus abjects étant désormais la norme (terrible passage à tabac de l'instituteur). Le drame et la mise au banc des personnages peuvent ainsi se dévoiler dans ce contexte brillamment introduit. Nos héros sont toujours présentés dans leurs individualités quand les nazis ne semble qu'une entité collective opaque suivant l'idéologie comme des automates.

Le procédé se répète sans cesse, le professeur Roth assumant ses idées face à sa classe en uniforme, Martin attendu par la milice après avoir accompagné Freya et ce glaçant moment où il se sent isolé avec elle dans la taverne lorsqu'ils sont les seuls à ne pas entonner le bras levé le nouvel hymne allemand avec ferveur. Les personnages paraissent toujours être de frêles silhouette face à un mur froid et intolérant qui les domine (l'entrevue de Roth et son épouse dans une salle d'interrogatoire sombre) et ce n'est que lorsqu'ils sont isolés que les nazis retrouve un semblant de conscience comme Fritz se déridant pour aider Freya à voir son père emprisonné où le final où Robert Stack ouvre enfin les yeux.

Seuls étincelles d'humanité dans ce cauchemar, le couple James Stewart/Margaret Sullavan (réunis cette même année dans The Shop Around the Corner plus apaisé mais pas si éloigné sous sa légèreté) est magnifique d'alchimie et d'émotion contenue, laissant enfin s'exprimer leur sentiments alors tous leurs amis s'endurcissent dans un fanatisme sans attache. La passion que sait si bien exprimer Borzage offre ainsi de superbes moments où les détails et objets sont plus évocateurs que les mots d'amour (le verre des mariés) interrompus par le danger si ce n'est dans les instants où le drame explose.

Le premier "Je t'aime" se dit ainsi avant l'ultime départ et les amoureux n'auront réellement le temps de se regarder et d'échanger qu'au moment d'une terrible séparation. La caméra retraverse la demeure familiale en conclusion avec les échanges des jours heureux en échos pour bien nous signifier que tous ces rires ne pourront rester qu'à l'état de souvenirs pour le pays si rien change. Borzage alerte sur la tempête en marche dans cette œuvre somptueuse par l'humain plus que par le message lourdement appuyé.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner

mercredi 4 janvier 2012

Rendez-vous - The Shop Around the Corner, Ernst Lubitsch (1940)


À Budapest, Alfred Kralik et Klara Novak travaillent dans la boutique de maroquinerie de Monsieur Matuschek. Les deux employés ne s'entendent guère. Alfred correspond par petites annonces avec une femme qu'il n'a jamais vue. Il découvre bientôt que cette mystérieuse inconnue n'est autre que Klara, l'employée qu'il déteste au magasin. Sans révéler à celle-ci la vérité, il cherche à se rapprocher d'elle et à s'en faire aimer.

Dans le flot de glorieuse comédie qu’il enchaîna durant les années trente, Ernst Lubitsch connu un de ses rares échecs commercial lorsqu’il daigna fendre l’armure avec le magnifique et plus retenu Ange. Le bien plus enlevé La Huitième Femme de Barbe-Bleue qui suivrait le verrait revenir aux vertus de la si efficace Lubitsch’s touch : sexe, argent et romantisme saupoudré d’un joyeux cynisme. Pourtant les derniers films du réalisateur à partir de Ninotchka (1939) témoignent d’une volonté de bousculer la formule à succès. Sans doute sensible à la situation politique inquiétante en Europe, Lubitsch engage progressivement son propos qui ira de l’audacieuse critique du Stalinisme dans Ninotchka à l’hilarante et féroce diatribe contre le nazisme dans le légendaire To Be or not to Be. Rappelons que ce dernier bien que sorti en 1942 fut tourné avant Pearl Harbor et donc de l’engagement américain dans la Seconde Guerre Mondiale ce qui en fait un réel acte politique (au même titre que Le Dicteur de Chaplin) de la part du réalisateur.
Ce changement chez Lubitsch se manifeste aussi et surtout au niveau du ton et du contenu des films. L’ironie s’atténue pour montrer une sensibilité et une simplicité aux antipodes de la Lubitch’s touch. Les personnages sophistiqués et/ou issu de la grande bourgeoisie en vogue dans la comédie américaine (chez Lubitsch, Cukor, Hawks et quelques autres) laissent place à des êtres ordinaire dans lesquels le spectateur peut se reconnaître. Ce seront le mari défunt attachant du Ciel peut attendre, Jennifer Jones femme de chambre adepte de la plomberie dans La Folle Ingénue et surtout les employés de magasins de The Shop Around the Corner.

Les intrigues se déplacent de la société américaine (ou des cadres mondains français souvent revisités par Lubitsch) pour un retour aux sources moderne en Europe de l’est, que ce soit la Pologne de To Be or no to be ou le Budapest de The Shop around the Corner. Dans ce cadre sous la légèreté on distingue désormais une angoisse latente quant aux évènements dramatiques à venir puisque l’intrigue de La Folle Ingénue (1946) se déroule en 1938 en Pologne la veille de la guerre (avec un Charles Boyer dans le rôle d’un juif) et que le monde dépeint dans The Shop around the Corner est déjà révolu au moment de la sortie du film.

Modeste fils de tailleur berlinois ayant passé son enfance dans le magasin familial, Lubitsch pose donc un regard particulièrement tendre et personnel dans The Shop Around the Corner. Les scénarios aux timings millimétrés des films précédents laissent place à une belle tranche de vie qui prend son temps pour dépeindre le quotidien des employés de cette petite boutique de Budapest. Les personnages loufoques sont toujours là, les quiproquos et répliques assassines aussi, tout comme le couple mal assorti qui finira inévitablement ensemble. L’approche modeste, chaleureuse et intimiste change pourtant tout.

Margaret Sullavan n’en sera que plus touchante dans sa quête idéalisée d’une âme sœur flamboyante aux antipodes de son ordinaire de vendeuse, au point de ne jamais voir qu’elle l’a sous les yeux depuis toujours en la personne de James Stewart. Celui-ci est une fois de plus parfait en Alfred Kralik, emprunté et gauche pour exprimer ses sentiments, ordinaire et unique à la fois. L’alchimie avec Margaret Sullavan fait des étincelles et réserve son lot de moment de comédies irrésistibles et d’échanges savoureux:

Well I really wouldn't care to scratch your surface, Mr. Kralik, because I know exactly what I'd find. Instead of a heart, a hand-bag. Instead of a soul, a suitcase. And instead of an intellect, a cigarette lighter... which doesn't work.

On saluera aussi la prestation de Frank Morgan en patron bougon mais aimant ou Felix Bressart (un des trois communiste converti de Ninotchka) en heureuse victime de ses remontrances. Les hauts et les bas de cette boutique et de ses employés soumis aux humeurs de leur employeur qu’ils aiment néanmoins comme un père en dépit de ses excès enchantent de bout en bout. Lubitsch se réinvente avec talent abandonnant courageusement tous les artifices qui ont fait son succès. Il ne signe pas là son film le plus drôle (To be or not to be accomplit aisément cette prouesse) mais sûrement le plus attachant. Chef d’œuvre.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner