Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Mariangela Melato. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mariangela Melato. Afficher tous les articles

mardi 11 février 2014

La classe ouvrière va au paradis - La classe operaia va in paradiso, Elio Petri (1971)

Lulù Massa est un ouvrier modèle de l'usine BAN et ce travailleur acharné est utilisé comme référence par sa direction dans l'établissement des critères de productivité, au grand dam de ses collègues qui peinent à suivre ces cadences infernales. Un jour, Lulù est victime d'un accident du travail qui lui coupe un doigt. Par solidarité et pour faire entendre leurs revendications, les responsables syndicaux déclenchent alors un mouvement de grève générale. Privé d'un travail qui représentait jusqu'alors toute sa vie, Lulù va alors avoir le temps de réfléchir à sa condition...

Avec Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970), Elio Petri avait réalisé un des films emblématiques de l'Italie des Années de Plomb pour une satire glaciale et ironique démontrant toute la corruption et l'impunité des nantis dans un système inamovible. Petri en réalise en quelque sorte le pendant prolétaire avec La classe ouvrière va au paradis avec une même impasse et constat désabusé au bout du chemin, Gian Maria Volonté en étant à nouveau le symbole.

Lulù Massa (Gian Maria Volonté) est l'ouvrier le plus assidu de l'usine BAN, acharné de travail et seul capable de répondre aux cadences infernales imposées par la direction. Mieux, il sert de modèle à la direction pour fixer ces rythmes de travail intenable ce qui lui suscite l'animosité de ces collègues. L'ombre des Temps Modernes de Chaplin plane sur ce début de film avec le thème martial et répétitif d'Ennio Morricone accompagnant l'arrivée des silhouettes anonymes des ouvriers à l'usine tandis qu'une fois au travail la caméra virevoltante de Petri arpente l'espace de l'atelier. Là le réalisateur multiplie les effets afin de souligner la tâche harassante des travailleurs avec gros plans et zoom sur les visages en sueurs, la gestuelle répétitive et les pièces qui s'encastrent dans un maelstrom inexorable.

Courant après sa prime de rendement, Lulù semble n'avoir cure des invectives de ses collègues ou des militants gauchistes squattant l'entrée de l'usine. Ces allures bravaches dissimulent cependant un malaise se révélant au quotidien où notre héros fait véritablement figure de zombie, regardant l'œil morne la télévision, trop épuisé pour faire l'amour à sa compagne Lidia (Mariangela Melato) et voyant se réveiller tous les pépins physiques accumulés par cette existence entièrement dévouée au travail.

L'éveil se fera avec un accident de travail où il perd son doigt. Prenant conscience de tout ce qu'il a sacrifié à sa tâche, Lulù passe ainsi à l'extrême inverse en devenant un opposant acharné de ses patrons. L'acharnement surhumain qu'il mettait à monter ses pièces n'a d'égal que son acharnement sans concession où il sera désormais bien plus indomptable que les timides directives syndicales en poussant ses camarades à l'arrêt total du travail. Gian Maria Volonté déploie une passion et une énergie fiévreuse pour témoigner de l'éveil spectaculaire de ce dormeur trop longtemps assoupi.

Les phrases qu'il a tant occultés dans son stakhanovisme se révèle à lui en lui rappelant combien son travail le déshumanise et le réduit au rang d'automate ("Nous arrivons et quittons l'usine alors qu'il fait nuit"), un travail dont le capitalisme froid et l'organisation industrielle n'apporte même plus satisfaction avec des patrons invisibles et des pièces dont il ne saura même pas l'objet de fabrication final. Dès lors l'ombre de son ami Militina (Salvo Randone) que cette vie à faire perdre la raison et conduit à l'asile.

Petri renverra pourtant toutes ces voies dos à dos, signes de cette Italie plongée dans le chaos et où tous les choix ne peuvent être qu'extrême, dévoués maladivement aux patrons ou dans une rébellion où le terrorisme n'est jamais loin. Ainsi la supposée solidarité des camarades ouvriers de Lulù est surtout un prétexte pour eux à lancer enfin les hostilités avec les puissants.

La diatribe gauchiste caricaturale s'avère très creuse, privilégiant le discours à l'individu finalement tout aussi anonyme que quand il trimait à l'usine et servant juste une idéologie différente sans forcément y gagner plus. Petri se montre d'un terrible cynisme avec ce militantisme vu comme un métier où les activistes sont presque en tournée pour réciter les mêmes idées interchangeables qu’ils se trouvent dans une usines ou dans un lycée ou l'appartement de Lulù qu'il investissent en masses en raillant le matérialisme de sa compagne.

Lulù se donnant corps et âmes dans tout ce qu'il entreprend saisira bien trop tard cet état de fait et perdra femme, enfant et travail alors que tout semble retrouver son moule originel. Après être descendu très bas (sa longue errance donnant les seuls quelques longueurs du film) la conclusion semble donner quelque espoir en faisant retrouver sa place à Lulû. Petri semble nous donner l'illusion que les choses ont changées avec cette disposition alignée des travailleurs laissant croire à un travail plus libre et convivial. Personne n'est dupe cependant, le découpage strictement identique de l'arrivée des ouvriers à l'usine et le thème de Morricone reprenant plus frénétique que jamais faisant de cette lobotomisation de l'individu un éternel recommencement.

  
Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

mardi 29 octobre 2013

Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été - Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto, Lina Wertmüller (1974)

Rafaella, femme d'un milliardaire, tyrannise son entourage sur le yacht qui l'emmène en croisière. Un incident sur un dinghy conduit Rafaella et Gennarino, un de ses marins, sur une petite ile où il leur faut survivre et se supporter. Une véritable lutte des classes les oppose avant de céder la place à un amour passionné...

Lina Wertmüller signe son film le plus populaire et célébré avec ce magnifique Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto dont le titre aussi cocasse que poétique résume parfaitement la confusion de sentiments à venir. Lina Wertmüller s'était imposée comme une réalisatrice majeure au début des 70's avec une magistrale trilogie où se succédèrent Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), Film d'amour et d'anarchie (1973) et Chacun à son poste et rien ne va (1974). Comédie, mélodrame, brûlot social et politique s'y mêlaient dans une fièvre démesurée sur un postulat creusant le même sillon : un provincial quittait sa campagne pour gagner la ville, animé de motifs aussi différents qu'échapper à la mafia (Mimi Metallo), commettre un assassinant politique (Film d'amour et d'anarchie) ou tout simplement gagner sa vie (Chacun à son poste et rien ne va). Dans tous les cas cette vie urbaine allait être source de désillusion et de souillure, révélant les pans les plus sombres de la personnalité des héros que ce soit le machisme ou le matérialisme ordinaire.

La réalisatrice renoue avec ces thèmes mais en renouvelant son inspiration, cette fois il ne s'agira pas de se perdre dans les tentations de la ville et de la civilisation mais au contraire de s'en détacher. Aux grande fresques des films précédents, on oppose cette fois un cadre restreint mais tout aussi bouillant de passions contrariées. En croisière sur un yacht, Raffaella (Mariangela Melato) épouse d'un milliardaire mène la vie dure au personnel de bord. Sa victime favorite, le marin Gennarino (Giancarlo Giannini) militant communiste à ses heures qui a eu le malheur de la fusiller du regard lorsqu'elle déblatérait une de ses grandes tirades capitalistes.

Aucune humiliation ordinaire et plainte futile n'est épargnée par la perfide Raffaella à un Gennarino enrageant en silence face à ces nantis hédonistes qu'il méprise. Comme à son habitude, Lina Wertmüller charge la mule à travers ces deux personnages dont la caractérisation condense toutes les oppositions morales, sociales et politiques déchirant la société d'alors, et italienne plus précisément. Gennarino est donc un homme, un militant communiste et issu du sud pauvre de l'Italie. Raffaella est-elle une femme, symbole de ce nord richissime et méprisant envers les plus pauvres.

Ces conflits jusque-là sournoisement exploités (Raffaella) ou contenus (Gennarino) vont pouvoir éclater avec force lorsque suite à un concours de circonstances, nos deux héros vont se trouver coincés ensemble sur une île déserte. Wertmüller laisse s'exprimer son gout de l'excès dans un hilarant sens de la farce. La milliardaire capricieuse va subir la terrible revanche de son ancienne victime bien plus débrouillarde dans cette contrée sauvage. Giancarlo Giannini en fait des tonnes en gros rustre qui va d'abord prendre un malin plaisir à narguer une Mariangela Melato affamée, les insultes fleuries et les coups volent dans ce théâtre sauvage prolongeant ce choc des cultures.

Le jeu va pourtant prendre un tour plus pervers lorsque tout ce ressentiment va générer un rapport dominant/dominé d'abord amusant puis assez dérangeant car nourrissant autant le mépris initial de Raffaella que le réel machisme de Gennarino. Gifles, corvées ménagères et servitude semblent ainsi répondre aux injustices de la première partie mais surtout punir la morgue de cette femme qui n'a pas su rester à sa place. Les deux protagonistes sont ainsi renvoyés dos à dos, Lina Wertmüller balayant ainsi toutes les idéologies d'un revers de la main, la malveillance bien humaine les rendant forcément utopiques. Tout cela était bien sûr déjà là dans les précédents films : l'ouvrier syndicaliste devenait un impitoyable contremaître une fois au sommet dans Mimi Metallo, l'anarchiste de Film d'amour et d'anarchie nourrissait finalement plus son égo que la cause et l'entraide des jeunes travailleurs de Chacun à son poste et rien ne va volait en éclat dès les premières sommes gagnées.

C'est en tirant cet affrontement vers l'abject (une tentative de viol) qu'à l'inverse la réalisatrice désinhibe définitivement ses deux héros (procédé réutilisé plus tard dans D'amour et de sang (1978)). Tous ce qui les oppose provient en fait de codes issus du monde moderne, de la civilisation et des codes sociaux qui l'animent.

Après avoir montrés tant de personnages se perdre dans cette ville tentatrice dans les films précédents, Lina Wertmüller va enfin montrer deux êtres se trouver dans l'isolation purificatrice de la nature dans une pure logique rousseauiste. La réalisatrice filme les scènes les plus sensuelles de sa carrière où les amants s'abandonnent enfin après nous avoir fait rire de leurs caricatures depuis le début.

Les silences dominent désormais dans les regards intenses qu'ils échangent et ce sentiment changeant s'exprime par la photogénie que leurs confère désormais Lina Wertmüller. Mariangela Melato (jamais aussi inspirée que chez Wertmüller passant de la godiche à la vipère ou la femme fatale avec un même brio) n'a jamais été aussi belle, le regard de Giancarlo Giannini plus ardent et le cadre de l'île jusque-là simple arrière-plan sans saveur prend des allures de jardin d'Eden à travers la photo somptueuse d'Ennio Guarnieri.

Le score psyché folk de Piero Pieccioni ajoute encore à ce sentiment de rêve éveillé où toutes les entraves morales s'estompent (exprimées par une demande très crue de Raffaella en pleine étreinte). D'ailleurs cette agressivité et tension ayant eu cours entre eux est toujours vivace dans leurs échanges corporels mais maintenant baignée de complicité charnelle qui change tout.

Loin de la farce initiale, le déchirement final est typique de Lina Wertmüller avec un retour sur terre cruel auxquels cet amour ne pourra survivre complètement. Magnifique et bouleversant final pour un grand film. Un remake à la sinistre réputation (pas vu) en sera tiré avec Madonna et le fils de Giancarlo Giannini reprenant le rôle de son père, on doute qu'il en effleure l'intensité.


Sorti en dvd zone 1 et dvd zone 2 anglais et doté de sous-titre anglais

Extrait

mardi 18 juin 2013

Mimi métallo blessé dans son honneur - Mimì metallurgico ferito nell'onore, Lina Wertmüller (1972)

Mimi, un manœuvre sicilien, refuse de se plier aux règles de la mafia. Privé de travail, il s’expatrie, laissant sa femme Rosalia en Sicile. À Turin, Mimi ne tarde pas à être à nouveau contacté par l’Organisation et, comprenant la menace, il se fait plus coopératif. Promu métallo, puis contremaître, il tombe amoureux fou de Fiorella avec qui il a un fils. C’est alors que la mafia le rapatrie en Sicile où sa femme légitime l’attend…

Mimi Metallo blessé dans son honneur est le film qui révèle le talent d'une Lina Wertmüller à la carrière déjà bien remplie mais relativement confidentielle. Les penchants anarchiste, féministes et la dénonciation machiste qui l'animent s'expose dans un tout cohérent, hilarant et grinçant pour ce classique qui lance un formidable cycle créatif pour la réalisatrice. Le scénario se situe à mi-chemin entre les comédies caustiques siciliennes de Pietro Germi (Divorce à l'italienne, Séduite et abandonnée) dans la dénonciation des moeurs archaïques locales et une facette politisée typique des Années de Plomb. Lina Wertmüller va faire siennes ces influences dans une sorte de comédie humaine cruelle et ironique.

Le début du film nous présente une Sicile arriérée et corrompue où se morfond notre héros Mimi (Giancarlo Giannini). Entre la vie de couple sans saveur avec sa trop prude épouse Rosalia (Agostina Belli) et sa modeste condition d'ouvrier, Mimi ne s'égaye qu'au contact des quelques sympathisants de gauche et syndicaliste qui s'opposent mollement aux règles de la mafia. C'est à leur écoute que son destin bascule lorsqu'il ne vote pas pour un candidat de la mafia aux élections et est privé de travail en représailles. C'est l'occasion pour notre héros de quitter son cocon et d'aller tenter sa chance à Turin, dans ce nord de l'Italie plus riche et supposé plus civilisé et équitable.

Lina Wertmüller l'isole dans la grisaille urbaine le temps d'un plan d'ensemble lourd de signification. Le cadre change mais les injustices restent dans des proportions plus vastes au sein de ce nouvel environnement où Mimi sera de nouveau exploité en tant qu'ouvrier du bâtiment dans des conditions précaires. La première ambiguïté annonciatrice de la suite interviendra après la mort accidentelle d'un ouvrier que cherchent à dissimuler les sinistres employeurs mafieux. Témoin de leurs malversations lorsqu'ils voudront se débarrasser du corps, Mimi sauve sa peau en s'inventant une parenté avec le Don de sa région, y gagnant au passage une promotion pour un plus confortable emploi en usine. Dès lors toutes les manifestations d'engagement politique de Mimi sonneront faux par cet acte de lâcheté initiale qui en annoncent d'autres où sauver sa peau importe plus que la cause.

Lina Wertmüller donne un possible salut à Mimi par l'amour et la belle romance qu'il va entretenir avec la trotskiste Fiorella (Mariangela Melato formant pour la première son mythique duo comique avec Giancarlo Giannini). Habitué aux siciliennes soumises, Mimi est subjugué par la gouaille et le charisme de cette femme libre, abandonnant ses manières rustres pour exprimer sa part la plus vulnérable et sensible afin de la séduire.

Le temps d'une longue séquence romantique magnifiquement filmée par Wertmüller on assiste à la détresse de l'amant repoussé, aux sentiments progressivement ébranlé de l'aimée et de l'union finale avec une sensibilité infinie pour ce qui est le moment le plus sincère du film. Le féminisme de Lina Wertmüller s'y dévoile autant par l'abandon de Mimi exprimant finalement son côté féminin (la déclaration désespérée les yeux baignées de larmes est particulièrement touchante) pour toucher Fiorella également devenue femme accomplie en cédant pour la première fois à un homme qu'elle aime.

 Ce bel espoir ne résiste pas pas au retour malheureux en Sicile. Les petites concessions concédées par Mimi auront dévoilé un être malléable que même cet amour ne pourra rattraper. Mimi est un être constamment coupé entre plusieurs mondes : le monde communistes et celui des patrons véreux où il s'avère un contremaître aussi impitoyable que ceux qu'il dénonçait et surtout l'écart entre l'être civilisé et moderne en lequel la ville est supposée l'avoir transformé et le sicilien machiste qu'il n'a finalement jamais cessé d'être. Le script malin l'exprime de façon outrancière (la crise de démence de Mimi lorsqu'il apprend qu'il est cocu) et inventive, la vengeance par crime d'honneur prenant un tour sophistiqué illustrant une nouvelle fois bien la lâcheté de Mimi même pas capable de faire usage de la violence brute de ces ancêtre pour se venger.

 La scène finale d'un mimétisme cinglant avec l'ouverture montre ainsi un cycle perpétuel de la corruption (qui arbore un même visage) régnant sur cette Sicile et l'Italie de manière plus vaste. Le profit, le cynisme et l'individualisme gagne sur les idéologies dans une terrible impasse politique et morale. Une grande réussite qui vaudra à Giancarlo Gianinni de nombreuses récompenses pour sa magistrale prestation tandis que Lina Wertmüller creusera le même sillon dans une veine plus mélodramatique dans le suivant et magnifique Film d'amour et d'anarchie (1973).

Sorti en dvd zone chez SNC/M6 Video

mardi 11 juin 2013

Film d'amour et d'anarchie - Film d'amore e d'anarchia, Lina Wertmüller (1973)


La tenancière d’une maison close à Rome, Salomé de Bologne, accueille un soi-disant cousin qui est en réalité un camarade anarchiste. Ce dernier, un simple paysan nommé Tonino, est chargé de préparer un attentat contre Mussolini. Il ne va pas tarder à s’amouracher d’une des pensionnaires, Tripolina, qui cherche à le détourner de sa mission. Tonino se retrouve alors tiraillé entre ses idéaux politiques et son histoire d’amour contrariée.

Lina Wertmüller avait rencontré quelques succès d'estime, essentiellement locaux en début de carrière durant les 60's (après avoir été notamment l'assistante de Fellini sur 8 1/2) mais ce n'est qu'en 1972 (après avoir abandonnée quatre ans la réalisation) avec Mimi métallo blessé dans son honneur qu'elle rencontra enfin un vrai plébiscite critique et public lui ouvrant les portes du marché international. Elle exprimait pleinement dans ce film ses velléités anarchistes où à travers une satire des mœurs siciliennes elle dénonçait le machisme régnant au sein de la société italienne. Film d'amour et d'anarchie poursuit cette embellie de la réalisatrice et explore à nouveau ces thèmes à travers ce croisement de drame et de comédie historique nous plongeant en pleine ère du fascisme.

 Le film s'inscrit ainsi dans la vague de tous ces films italiens de l'époque ayant pour cadre le fascisme afin d'évoquer de manière détournée l'inquiétant attrait de cette idéologie par la jeunesse d'alors (Le Jardin des Finzi Contini (1970) de Vittorio De Sica) et bien sûr les années de plombs où l'activisme extrême des militant plongeait le pays dans le chaos (Chronique d'un homicide (1972) de Mauro Bolognini explorant magnifiquement la question). Lina Wertmüller délivre là une œuvre puissante, lucide et romanesque où le grand mélodrame se dispute à la farce.

Le titre du film résume clairement l'impasse dans laquelle va se trouver notre héros Tonino (Giancarlo Giannini). Modeste paysan révolté par le meurtre de son meilleur ami anarchiste froidement abattu dans le dos par les carabiniers, le désir de vengeance va lui faire épouser la cause. Il est envoyé à Rome dans une maison close où la prostituée Salomé (Mariangela Melato) sera son contact dans la préparation d'une tentative d'assassinat de Mussolini.

Il est pourtant peu à peu détourné de sa mission lorsqu'il tombera amoureux d'une des prostituées de la pension, la belle Tripollina (Lina Polito). Lina Wertmüller va dans un premier temps user d'une forme d'excès pour figer chacun des personnages dans son monde. Giancarlo Giannini, tout entier dévoué à son destin évoque par son allure un détonant croisement entre l'exalté, l'idiot et le plouc innocent.

Son jeu tout en retenue interroge sur ses motivations (les raisons de son engagement n'étant clairement dévoilé que vers la fin), les airs ahuris, l'allure gauche et la transformation physique effectuée par Giancarlo Giannini (teint en roux et couvert de tâche de rousseur renforçant ses airs candides) le rendant insaisissable. Simplet ou vrai anarchiste, rien ne semble vouloir l'écarter de sa route, à peine une galipette avec l'extravagante Salomé.

Cette dernière magnifiquement incarnée par Mariangela Melato (déjà de l'aventure Mimi métallo blessé dans son honneur) incarne quant à elle toute la vulgarité associée au lupanar et à ses occupantes. Lina Wertmüller fait donc multiplier le défilé lascif des prostituées, leurs langages fleuris et leurs tenues racoleuses, le tout culminant lors d'une scène de repas épique où les insultes pleuvent.

Dans ces mondes semble-il cloisonnés, un sentiment moins obtus que la cause anarchiste, moins intéressé que le commerce du corps va pourtant naître. La fange que représente la maison close et l'aveuglement de la cause politique s'effacent progressivement avec le rapprochement inattendu entre Tonino et Tripollina. Lina Wertmüller capture ce sentiment naissant avec une délicatesse infinie, saisissant un long échange de regard entre eux alors que la maisonnée pousse la chansonnette puis lors d’un long échange en campagne où les masques tombent. Tripollina use de sa séduction la plus agressive pour provoquer la réaction une réaction machiste qu'elle connaît bien (et lui fera passer le trouble qu'elle ressent) mais c'est le moment pour Tonino de dévoiler enfin l'être sensible qui se cache sous l'activiste simplet.

Une scène d'amour magnifique achève de sceller ce lien si délicatement amené par la mise en scène inspirée de Lina Wertmüller. Cette façon d'aller au-delà de la surface, de dévoiler l'humain sous l'idéologie et le milieu ne s'applique pas à la vision du fascisme synonyme de toutes les tares de cette société. Le dignitaire fasciste joué avec excès par Giacinto Spatoletti est ainsi une caricature grotesque du Duce multipliant les poses bravaches et les envolées machistes célébrant la virilité toute puissante du mâle italien.

La réalisatrice accentue l'idée par la symbolique en faisant déambuler le personnage autour de monuments fascistes aux accents phalliques ou affichant de grands personnages historiques auxquels s'identifie Mussolini.

Cette ouverture est malheureusement brève tant l'amour ne peut totalement surmonter les fêlures ayant conduit à cet engagement. Ce même machisme entrave finalement aussi Tonino ne pouvant renoncer à son attentat dont il a besoin pour enfin se sentir "homme", lui qui se sera constamment dérobé n'est pas loin de ce qu'il combat lors d'une explosion de colère finale.

C'est chez les femmes que repose finalement la sagesse car n'obéissant pas à cette logique de démonstration de force, Salomé renonçant à sa haine et compréhensive durant les dernières séquences et bien sûr Tripollina (Lina Polito ses traits juvéniles, son jeu expressif et ses allures de stars du muet dégage une belle fragilité) prête à tous les sacrifices. C'est donc dans l'urgence, dans l'instant que le film peut déployer sa fibre romanesque.

La première scène d'amour est ainsi interrompue par l'appel pressant du fasciste, Tonino s'interpose brièvement dans le défilé de clients de Tripollina (filmée comme une scène de marché par Wertmüller) et bien sûr les deux derniers jours avant l'attentat offre une attente fébrile aux deux amants.

Longtemps figé dans la maison close (si ce n'est la sortie avec le fasciste) le cadre daigne s'aérer, Lina Wertmüller dévoilant une inspiration picturale impressionniste (on pense à Toulouse Lautrec lors de la grande scène de défilés des prostituées) dans des cadrages somptueux (belle photo vaporeuse de Giuseppe Rotunno et une direction artistique flamboyante de Gianni Giovagnoni. Magnifique score également de Nino Rota et Carlo Savina (dont un des thèmes a dû plus qu'inspirer Metallica pour l'introduction de son Nothing Else Matters).

Dans cette époque troublée (celle de l'intrigue comme celle de la production du film), cet attrait des extrêmes rend tous autres liens éphémères et voués à l'échec. L'inutile sacrifice final, illustrant le caractère vain de ces attentats plus valorisant pour le terroriste passé à la postérité pour son acte que la cause.


Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo