Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 31 janvier 2013

La Condition de l'homme - Ningen no jōken, Masaki Kobayashi (1959, 1961)


Masaki Kobayashi avait réalisé avec ses deux films les plus connus les chambarras Hara Kiri (1962) et Rébellion (1963) un brillant diptyque où en se réfugiant dans le passé d’un Japon féodal il sut dénoncer les maux contemporains du pays et plus précisément du régime autoritariste qui mena le mena au désastre durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce passé proche et douloureux, Kobayashi l’aborda frontalement quelques années auparavant dans ce qui reste son œuvre maitresse, la fresque La Condition de l’homme.  C’est un film monstre de près de neuf heures qui sortira en trois partie en 1959 et 1961. La trilogie suit la vie de Kaji (Tatsuya Nakadai), jeune intellectuel pacifiste japonais  tentant de survivre à l'époque du Japon fasciste et impérialiste de la Seconde Guerre mondiale.


Il n'y a pas de plus grand amour

Ce premier volet donne dans le grand récit humaniste dans un ton à la fois pessimiste et plein d'espoir où le héros Kaji chargé, chargé par son entreprise d'assurer le travail de prisonniers chinois en Mandchourie va se retrouver déchiré entre ses convictions et les réalités de la situation de guerre. Méfiance constante des prisonniers chinois face à ses tentatives de rapprochements, cruauté vindicative de l'autorité représenté par l'armée japonaise et ceux qui y sont soumis, les obstacles sont légions. Kobayashi prend son temps pour mettre à jour tous ces conflits, les motivations et opposition entre les personnages magnifiquement écrit (le jeune Chen est vraiment émouvant tout comme l'histoire entre Kao et la prostituée). 

La situation semble inextricable jusqu'à un final d'une intensité incroyable où l'union va enfin se faire pour stopper une exécution révoltante orchestrée par l'armée. Kobayashi fustige une nouvelle comme dans ses chambarras une certaine forme de fanatisme ayant cours dans les hautes sphères japonaises, l'armée ayant pris la place du Shogun. Même propension aussi pour les héros martyrs avec un Kaji qui va payer le prix fort pour ses convictions. L'écriture est vraiment remarquable avec ce personnage qui doute, se trompe lourdement et s'égare malgré ses bonnes intentions et qui finalement trouve sa voie de rebelle à l'autorité. Trois heures captivantes, intenses et poignantes.

Le Chemin de l'éternité

Dans la deuxième Kaji désormais enrôlé dans l'armée se trouve en opposition avec les brimades quotidiennes et les injustices tolérées des officiers. La partie dans le camp d'entraînement est particulièrement éprouvante (et on se dit que Kubrick y a sûrement trouvé inspiration pour  son Full Metal Jacket) entre les humiliations subies par les assimilés communistes ou les plus faibles comme Obara et sa mort tragique. Cette autoritarisme et cette brutalité son dénoncé avec la même force que le premier volet mais qui se propage là au-delà même de l’armée Tout au long du film, Kobayashi l’illustrant notamment avec une infirmière chef odieuse lorsque Kaji se trouve à l'hôpital. 

Chaque moment de bonheur (belle scène avec la visite de Michiko) semble voué à être éphémère et punie aussitôt par de nouvelle souffrances. La dernière partie enfonce le clou du Kaji martyr lorsqu'il se trouve en charge des civils enrôlés et que ses méthodes plus humaines s'opposent à celle des anciens plus porté sur la torture et l'humiliation. La dernière séquence avec l'armée japonaise mise en déroute par les russes est un grand moment.


 La Prière du soldat
 
Pour qui aura entamé les 9h d’une traite, ce dernier épisode pourra apporter une certaine lassitude car dans la continuité en encore plus éprouvant et désespéré. . Kobayashi ressasse les mêmes idées dans une  tonalité plus introspective avec la longue errance sans but dans le désert et la forêt mandchoue. Kaji y perdra ses dernières illusions, s’éloignant de plus en plus du jeune idéaliste de la première partie. Une nouvelle fois la mesquinerie et le sadisme des japonais haut placé a court lors du passage dans le camp de prisonnier russe où les officiers ne font rien pour soulager leu compatriote dans la misère. Kobayashi montre des japonais en déroute mais qui ne changent pas, illustrant bien les raisons qui les ont fait perdre, un manque de solidarité et un individualisme cruel.

Le schéma "Kaji seul contre l'injustice" lasse une peu tout de même mais la mise en scène fabuleuse de Kobayashi évite le sentiment de redite, sa manière de rentrer dans la psyché dévastée de Kaji est scotchante, notamment le passage de l'entrevue avec l'officier russe (où le mirage du socialisme est bien éteint aussi) presque théâtral où tout le décor s'obscurci autour de Kaji la tête dans les mains et accablé. 

La marche finale désespérée est tout aussi puissante (précédé par une vengeance qui ne réussit même pas à être exutoire pour le spectateur) porté par une prestation fiévreuse de Tatsuya Nakadai. Une épopée dans les ténèbres qui offre un très grand moment de cinéma. Après ce tour de force, Kobayashi a su donner un tour tout aussi efficace et plus dense à ses idées dans Hara Kiri et Rébellion. On oublie cependant les quelques longueurs et lourdeur par cette rage de dénoncer, parfaitement secondé par un acteur en état de grâce. Un monument du cinéma japonais.

L'intégrale est disponible dans un beau coffret chez Carlotta

mercredi 13 avril 2011

Hara-Kiri - Seppuku, Masaki Kobayashi (1962)


Au début de la période d'Edo, le samurai Hanshiro Tsugumo se présente au château du seigneur Kageyu Saito, expliquant que réduit à la misère par son état de rônin (samurai sans maître) il souhaite qu'on lui propose un lieu adéquat pour mettre honorablement fin à ses jours en se faisant seppuku. A cette époque de nombreux rônin utilisent ceci comme une ruse pour se faire prendre en pitié et au mieux recevoir un poste, ou du moins quelque argent pour s'en sortir. Saito lui explique qu'il ne se laissera pas prendre, et que ses samourai vassaux ont récemment obligé un samourai venu dans les mêmes conditions, Motome Chijiiwa, à aller jusqu'au bout de ses déclarations et à se suicider. Tsugumo explique que ses paroles ne sont pas en l'air, mais qu'il souhaite juste qu'on lui donne l'occasion de raconter son histoire avant de se suicider.


Cinéaste engagé s’il en est, Masaki Kobayashi n’aura cessé dans ses meilleurs films de fustiger les travers de la société japonaise de son époque. Avec sa fresque humaniste fleuve La Condition de l’homme, il fut un des premiers à oser s’attaquer au sujet tabou (car encore frais dans les esprits) des exactions japonaises en Mandchourie lors de la Seconde Guerre Mondiale. Hara Kiri forme avec Rebellion (réalisé cinq ans plus tard) une sorte de diptyque où Kobayashi, en s’attaquant au chambara (film de sabre japonais), use à nouveau du cadre historique pour dénoncer ses contemporains.

Hara-Kiri constitue la première incursion de Kobayashi dans un des genres rois du cinéma japonais, le chambara. Pourtant, sa manière même de l’aborder constitue déjà une prise de risque. La plupart des chambara choisit généralement comme cadre l’ère Meiji dans l’histoire du Japon. Cette période située entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle (1868-1912, plus précisément) est un moment charnière dans l’évolution du pays. Le règne féodal des Tokugawa (appelé l'ère "Edo") se termine pour laisser place à un Japon prêt à s’ouvrir à l’extérieur et entrer dans l’ère industrielle. Les samouraïs, symbole de la tradition et donc de la fermeture ayant cours lors de l’ancien régime, sont à cette époque déchus de leurs privilèges de guerrier et forcés, par décret, de ne plus circuler armés de leur sabre.

Il se dégageait donc de tous les films dotés de cette toile de fond la nostalgie d'un Japon désormais orné d’une aura légendaire et héroïque. Le samouraï, guerrier en voie de disparition offrait une figure romantique d’un pays fier d’un passé glorieux révolu. C’est le sentiment qu’exprimait la plupart des chambara produite durant l'après-guerre. Les époques se répondaient d'ailleurs dans leur contexte, la menace étrangère du début de l’ère Meiji renvoyant à l’Occupation américaine qui avait cours alors. Kobayashi se situe à contre-courant en réalisant un film (adapté du roman de Yasuhiro Takiguchi) inscrit dans cette époque Tokugawa tant regrettée. Dans la réalité, ce régime fut bien moins idyllique que l’image que voulaient s’en faire les Japonais.

Période de paix où tous les clans s’étaient partagés le pouvoir, ce fut paradoxalement celle d’un des gouvernements les plus oppressants et autoritaires de l’histoire du Japon. Kobayashi use là du même mimétisme passé/présent en cours dans les autres chambara, mais pour fournir un propos plus provocateur que nostalgique. L’ère Tokugawa est ainsi montrée dans toute son inhumanité dans Hara Kiri. Le long métrage fait écho au régime impérial et militariste qui conduisit le Japon au désastre lors de la Seconde Guerre Mondiale. Kobayashi prolonge ainsi, à travers un contexte d’époque, les préoccupations contemporaines de La Condition de l’homme réalisé trois ans plus tôt, faisant preuve d’une cohérence sans faille.

Hara-Kiri s’ouvre sur l’image de l’armure, expression du pouvoir du clan Saito où se déroulera le récit. La musique menaçante, les choix de cadrages et surtout le fait que l’armure soit vide expriment d’emblée la thématique principale du film. L’inhumanité et l’autoritarisme du Shogunat (gouvernement de Tokugawa) se voient ainsi exposés de manière symbolique dès les premières images. Le récit manie avec brio l’émotion poignante et la cruauté révoltante, principales armes déployées par Kobayashi tout au long de son œuvre. La période de « paix » imposée par Tokugawa a plongé le samouraï dans le chômage et le profond dénuement. Ne pouvant se résoudre à une vie misérable, certains d’entre eux se sont donc présentés à des clans afin de faire acte de « seppuku ». Celui-ci désigne le suicide rituel du guerrier japonais, justifié par des motifs divers comme le déshonneur, la désobéissance ou encore la culpabilité. L’acte s’effectuait dans le temple du clan avec l’appui d’un de ses guerriers. Le revers de la médaille étant la ruse de quelques samouraï masquant l’aumône sous ce motif, avec l’espoir secret d’être adoptés par le clan qui les prendrait en pitié.

L’histoire débute donc sur une de ces situations dramatiques lorsque le personnage de Tatsuya Nakadai se présente au Saito pour être accompagné dans son seppuku. Pourtant son attitude défiante et fière est aux antipodes de la résignation attendue car le suicide camoufle une terrible vengeance. Le scénario de Shinobu Hashimoto (scénariste emblématique du cinéma japonais et notamment auteur de tous les grands Kurosawa et d’autres classiques du chambara de l’époque) offre un incroyable crescendo dramatique. Les tenants et les aboutissants s'y dévoilent progressivement au détour de flashbacks. On découvre donc que Tsugomo (Nakadai) est venu faire payer au clan Saito la mort atroce infligée à son gendre contraint d’aller jusqu’au bout de son suicide. Ayant dû vendre son arme, celui-ci doit effectuer l’acte avec un sabre de bois durant de longues et insoutenables minutes : la scène est restée légendaire pour sa violence. Soucieux de ne plus être importunés par tous les samouraï vagabonds, les Saito les obligent ainsi aller jusqu'au bout de leur acte même si ce n'était pas leur réelle intention.

Kobayashi contrebalance la tension implacable du récit par une mise en scène hiératique et tout en retenue. Les cadres offrent des compositions très géométriques dans lesquels se perdent les personnages. Ils évoluent au coeur de décors imposants. Ceux-ci sont alternés avec de nombreux gros plans sur des visages impassibles (ou fiévreux dans le cas de Tastuya Nakadai qui offre là une des prestations les plus habitées de sa carrière). Cette opposition entre sentiments exacerbés et effets savamment calculés (dans un genre totalement différent, nous ne sommes pas loin du procédé usité par Kubrick dans Shining, ce dernier étant aussi parcimonieux de ses effets) nous amène à être véritablement imprégnés de cette atmosphère lourde et prête à exploser.

Le drame familial déchirant et pathétique des flashbacks illustre les conséquences de l'autoritarisme du pouvoir du Shogun. Ce dernier plonge ses anciens membres dans la misère la plus totale, avec ses clans démantelés à la moindre incartade. Pire, laisser un homme se tuer dans d'atroces souffrances plutôt que de lui venir en aide révèle la terrible froideur d'un système. Les retours au présent renforcent progressivement l’empathie pour Tsugomo et là où visage déformé par la haine et regard exorbité exprimaient une folie latente, c’est désormais le chagrin d’un homme brisé qui se dessine.

Le déchaînement final fait donc office de véritable exutoire où Tsugomo laisse enfin exploser une fureur longtemps réprimée. Kobayashi offre un affrontement parmi les plus intenses et virtuoses vus dans un chambara. A bout de force, Tatsuya Nakadai décime une horde d’assaillants avec une rage dévastatrice. Le tout culmine avec le flamboyant duel final face à Tetsuro Tamba dont l'issue victorieuse est suggérée par le chignon tranché de l’ennemi, signe de déshonneur. Bien que cet homme ait suivi sa logique de vengeance, le pouvoir insidieux et omnipotent reste pourtant le grand vainqueur. Répondant à la séquence d’ouverture, l’épilogue relate en effet les écrits rapportés des événements auxquels nous avons assisté. De cette journée où un homme décida de se rebeller contre la tyrannie d'un système, il ne restera rien.

En montrant le vrai visage d'une époque vénérée par un retour réactionnaire et nationaliste de ses concitoyens, Kobayashi leur renvoie en pleine face la culpabilité et la responsabilité de l'accession au pouvoir d'un régime bien plus proche qui les a menés à la ruine. Une démonstration à la fois puissante et remarquable.
Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta dans une belle édition, avec notamment une interview passionnante de Christophe Gans resituant le contexte et la démarche de Kobayashi. Quant à "Rebellion" qui forme un diptyque avec Hara-Kiri (et dont on reparlera sans doute ici) il est disponible chez Wild Side.