Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 5 octobre 2016

Hannah et ses sœurs - Hannah and Her Sisters, Woody Allen (1986)

Elliott et Hannah forment apparemment un couple sans histoires et vivant dans l'aisance, avec les deux enfants du premier mariage d'Hannah avec Mickey, producteur de télévision hypocondriaque. Mais Elliott est secrètement amoureux de la sœur de Hannah, Lee, qui vit de son côté une relation pesante avec Frederick, un homme plus âgé qu'elle, qui s'avère être un artiste peintre résolument misanthrope. La troisième sœur, Holly est un peu la « ratée » de la famille, en raison de son instabilité amoureuse et professionnelle.

Hannah et ses sœurs est une œuvre charnière pour Woody Allen, son plus gros succès commercial (avant le récent Minuit à Paris (2011)) et surtout une synthèse autant qu’une annonce de ses orientations futures. Depuis la reconnaissance rencontrée avec Annie Hall (1978), la filmographie de Woody Allen avait suivie des voies multiples : poursuite de cette veine romantico-comique et existentielle avec Manhattan (1979) et Broadway Danny Rose (1984), œuvre profondément personnelle masquée sous l’argument potache (Zelig (1983)) ou la référence marquée (Stardust Memories (1980) et son influence fellinienne) et une influence bergmanienne assumée dans son versant le plus dramatique (Intérieurs (1978)) comme le plus léger (le délicieux Comédie érotique d’une nuit d’été (1982)). Toutes ces tentatives suivaient néanmoins une ligne claire, guidée par Woody Allen lui-même et tout le bagage véhiculé par son personnage cinématographique, par la narration tendant vers une même direction même dans le récit choral (Intérieurs et son atmosphère de malaise psychologique pesante, la fantaisie, l'unité de temps et de lieu de Comédie érotique d’une nuit d’été).

Avec Hannah et ses sœurs, Allen éclate à travers les divers personnages tous les questionnements vus dans les précédents films. La référence se fait plus subtile (la construction du film reprend celle de Fanny et Alexandre de Bergman la comédie, le drame et l’apaisement se nouant à chaque retrouvailles de Thanksgiving) mêlée à une inspiration intime convoquant la personnalité d’Allen (à travers Mickey l’hypocondriaque dépressif qu’il interprète et Elliot le mari insatisfait, irrésolu et volage qu’incarne Michael Caine) mais aussi un miroir déformant de sa compagne d’alors, Mia Farrow dont il interroge la perfection apaisée de façade. 

Entrecroiser les intrigues représentait le grand défi narratif de Woody Allen qui ancre et annonce ainsi chaque bascule dans le moment chaleureux de Thanksgiving. C’est la voix-off chargée de désir d’Elliot pour sa belle-sœur Lee (Barbara Hershey) qui sort la réunion familiale de son anonymat chaleureux et annonce l’inconséquence de la cadette Holly (Dianne Wiest) opposée à la force de tranquille de l’aînée Hannah (Mia Farrow). Par sa direction d’acteur remarquable, Allen tisse les liens contradictoires de chacun dans cette ouverture subtile. Le débit maladroit et l’attitude gauche d’Elliott le trahi, l’affection inconsciemment chargée d’attente de Lee rend possible le rapprochement à venir. La caméra capture le mouvement perpétuel et le phrasé anxieux de Holly dans la cuisine alors qu’à l’inverse par ses réponses calmes et (trop) compréhensive, par sa position et posture fixe dans le plan Hannah constitue un totem, un modèle impossible à égaler – ce que confirme le dialogue quant à l’état de leurs carrières respective. 

Le personnage de Mickey semble comme extérieur à la trame mais apporte par son cheminement la hauteur existentielle et spirituelle que ne peuvent capturer les autres protagonistes engoncés dans leurs problèmes intimes. Woody Allen confronte sa figure de juif binoclard pince sans rire à un doute, à une peur que ne peuvent apaiser les bons mots et les moments loufoques comme dans les films précédents. Ce malaise se confronte à une la crainte concrète de la mort pour Mickey, puis lorsque le diagnostic d’une tumeur au cerveau s’avère négatif c’est face au grand vide (celui dans lequel a failli l’attirer la mort, celui de son existence solitaire vouée à son travail) que se réveillent ses angoisses, délestée de leur sympathique excentricité.

Mickey a aperçu ce vide et ne parvient pas à l’oublier et erre dans ses souvenirs dont les flashbacks développe également les autre personnages. Moins lucide les autres échappent à leurs peurs par un charivari amoureux qui les ramènent pourtant au point de départ. Elliot voit dans le désir qu’il a de Lee la solution à ces problèmes, cette dernière voit dans des hommes mûrs et protecteurs la sérénité qu’elle recherche. Hannah croit échapper au malheur en se montrant la plus droite, la plus fiable quand bien même son propre couple vacille. Mia Farrow, loin d’avoir le matériel dramatique de ses partenaires fait pourtant passer une gamme d’émotions subtiles qui prouve qu’Allen avait visé juste, au point de se montrer impudique. Une des dernières scènes où Hannah est choquée de se retrouver autant dans le scénario de Holly pourrait refléter le sentiment de Mia Farrow interprétant un personnage où Allen a inséré nombre d’éléments biographique. Mia Farrow, mère (naturelle ou adoptive) d’une nombreuse maisonnée et ayant grandie dans une fratrie de sept enfants constitue ainsi le modèle avoué pour Hannah et Allen met en scène son sentiment d’infériorité face à cette femme mature et responsable en toute circonstance. 

Hannah est d’ailleurs la seule à rester longuement opaque et réduite à sa seule bienveillance, ne voyant pas ses doutes exprimés dans une voix-off qui la fragilise et l’humanise - alors que Dianne Wiest bouleverse le temps d’une séduction avortée en taxi -, n’étant jamais ridiculisée par une attitude stupide - à laquelle se plie aisément Michael Caine et Woody Allen. On comprend alors bien mieux le titre du film, semblant placer Hannah en avant en tant qu’héroïne (alors qu’elle est la moins concernée dans les péripéties) mais qui en fait la met à part de ses sœurs et de son entourage. Le retour à l’apaisement final ne sera possible qu’en la plaçant aussi face à ses doutes, la rendant enfin vulnérable, accessible et dans l’attente de l’autre : l’écoute de ses sœurs, l’affection et la protection de son époux. Une œuvre passionnante et prémonitoire, autant des tumultes personnels du couple Mia Farrow/Woody Allen - ce dernier se reconstruisant avec une parente de son ex-femme déjà dans le film - que de la complexité et richesse thématique de classiques à venir, notamment l’extraordinaire Crimes et délits (1989). 

Sortie en dvd zone 2 français chez MGM

samedi 25 avril 2015

Les Fraises sauvages - Smultronstället, Ingmar Bergman (1957)

Isak Borg (Victor Sjöström) est invité à Lund pour y recevoir une distinction honorifique couronnant sa longue carrière de médecin. Bousculant ses plans à la suite d’un rêve énigmatique, il décide de s’y rendre en voiture, et sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin) se joint à lui à la dernière minute. Ce voyage sera l’occasion pour lui de revenir, tant géographiquement qu’émotionnellement, sur les moments qui ont marqué sa vie, et d’en retrouver les protagonistes...

Dans la filmographie d’Ingmar Bergman, Les Fraises sauvages suit Sourire d’une nuit d’été (1955) et Le Septième Sceau (1957), œuvres qui permettront d’assoir sa renommée internationale - les deux films étant respectivement récompensés du « prix de l'humour poétique » au Festival de Cannes 1956 et Prix spécial du jury également à Cannes en 1957. Les Fraises sauvages s’avère également une parfaite synthèse  de ces films, alliant les questionnements métaphysiques du Septième Sceau avec le ton espiègle d’un Sourire d’une nuit d’été bien éloigné de l’image austère que l’on se fait parfois du cinéma de Bergman. Ces deux approches serviront ainsi un portrait touchant et nostalgique d’un homme au soir de sa vie. 

Isak Borg (Victor Sjöström) est un vieillard solitaire, froid et distant qui s’apprête à recevoir une distinction honorifique célébrant ses 50 ans d’exercice en tant que médecin. Depuis quelques temps et alors que l’évènement approche, Isak est pourtant hanté par des rêves morbides qui trouble sa quiétude détachée. Il décide alors de se rendre à la cérémonie en voiture, en compagnie de sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin) et le voyage sera l’occasion, à travers les paysages chargés de souvenirs et les rencontres réminiscences de son passé d’une véritable introspection pour Isak. La silhouette solitaire dans son bureau ainsi que la voix-off où il nous dépeint sans passion ses petites habitudes et son entourage cerne ainsi le caractère misanthrope d’Isak. A l’image du film jamais pesant pour évoquer ces questionnements existentiels, l’indifférence du personnage au monde qui l’entoure est ainsi masquée par une certaine bonhomie. 

Ce n’est qu’à travers le regard des autres que se devinera la froideur qu’il dégage, que ce soit sa gouvernante dévouée qu’il sollicite sans égards au moment du départ ou Marianne lui rappelant certaines de ses cruelles attitudes au début du voyage. Isak n’exprimera son humanité que par l’esprit, le conscient avec les flashbacks revisitant son enfance et inconscient dans les songes oppressants où tous ses manques reviennent le hanter.

Les flashbacks seront l’occasion de séquences élégiaques somptueuses sous influence impressionniste et la photo de Gunnar Fischer baigne dans une imagerie immaculée et subtile dans ces jeux d’ombres, sa manière de capturer la lumière. Les nuances se font voir dès que les sentiments sont en jeu (la photo plus voilée lors du flirt entre Sara et Sigfrid, la pénombre des escaliers lorsque Sara culpabilise sa trahison à venir de Isak) tandis que les pures séquences nostalgiques (merveilleuse scène de repas) compose des tableaux éclatants. 

Les rêves/cauchemar d’Isak prendront un tour beaucoup plus stylisé, à l’image de son esprit bien plus tourmenté que sa placidité de façade. Le premier cauchemar s’orne d’une photo désaturée dans un décor urbain désertique et étrange où Isak va croiser son âme morte reposant dans un cercueil. Plus tard le second songe formera un dédale ténébreux en faisant un accusé et le confrontant aux conséquences de ses actes, son indifférence en couple l’amenant à revivre l’adultère de son épouse. Chaque échappée est en tout cas un reflet cruel de sa solitude du réel, les flashbacks exprimant le regret pour ce paradis perdu et les cauchemars le reproche pour le propre enfer qu’il s’est façonné par ses attitudes.

C’est par ses rencontres durant le voyage que le réel va s’avérer peu à peu plus avenant. Le passé ressurgira ainsi avec ce couple d’automobiliste détestable qui rappellera à Isak son mariage dysfonctionnel, mais aussi par ce trio de jeunes autostoppeurs dont le triangle amoureux reprend celui qu’il forma avec son frère pour sa cousine (Bibi Andersson) qui lui préfèrera ce dernier. Le réel va alors peu à peu constituer un miroir positif des errements du passé. Bibi Andersson incarne simultanément les rôles de la cousine perdue et de la voyageuse enjouée. Si le triangle amoureux constituera un souvenir douloureux pour Isak rejeté, c’est un marivaudage léger et insouciant qui anime les jeunes gens voyageant avec notre héros ragaillardi. 

Le présent devient enfin vivant et plaisant, futur qui se dessine avec la rencontre de la mère solitaire et desséchée (dans tous les sens du terme) constituant une destination fort déplaisante. Isak s’ouvrant au monde peut donc enfin être caractérisé sous un jour positif (la rencontre avec le pompiste joué par Max Von Sydow rappelant son passé dévoué de médecin), par son enjouement non feint, sa complicité avec Sara. Le rapport avec Marianne se fait subtilement plus tendre également, entre confidence et entente muette magnifiée par les jeux de regard. L’élégance et la force tranquille d’Ingrid Thulin font merveille tandis que Victor Sjöström (pionnier du cinéma suédois déjà sollicité par Bergman sur Vers la joie (1950)) excelle à exprimer la vulnérabilité et l’humanité retrouvée d’Isak.

Grand absent de ses propres flashbacks (prolongeant l’absence à son existence), Isak apaisé a enfin droit de s’y intégrer dans le poignant final tout en y conservant ses traits de vieillard. La nuit n’est plus synonyme de cauchemar tourmentés et teinté de de culpabilité. Au contraire, c’est l’occasion de ranimer une image magnifique où les êtres aimés et disparus sont aussi insaisissables qu’inoubliables. Un des plus beaux témoignages des sentiments qui nous anime au crépuscule de la vie, récompensé par l’Ours d’or au festival de Berlin 1958. 


Sorti en dvd zone 2 et en bluray somptueux chez Studiocanal

samedi 27 décembre 2014

Le Désert des Tartares - Il deserto dei Tartari, Valerio Zurlini (1976)

Le jeune lieutenant Drogo est affecté à la défense d’une forteresse isolée d’une contrée désertique montagneuse. La garnison est chargée de parer à l’éventuelle attaque des terribles Tartares. C’est le temps qui va se révéler être le pire ennemi des hommes du fort, minant leur vie dans une attente interminable sans que les fabuleux Tartares se manifestent jamais...

Au sortir du succès de Le Professeur (1972) qui l’a remis en selle, Valerio Zurlini se voit proposer par Jacques Perrin (acteur emblématique de ses premiers succès comme La Fille à la valise (1961) et Journal Intime (1962)) l’adaptation du plus fameux roman de Dino Buzzati, Le Désert des Tartares paru en 1940. Convaincu par le scénario d’André-Georges Brunelin, Zurlini se lance donc dans la grande aventure de ce qui sera son plus ambitieux et dernier, grande production internationale au casting hétéroclite et prestigieux.

Peintre d’un romanesque où il se plu à illustrer les joies et douleurs d’un premier amour dans ses œuvres les plus fameuses, Zurlini avait amené cette veine romantique vers une tonalité plus résignée avec Le Professeur. Un état d’esprit qui se prête bien à l’atmosphère désenchantée du Désert des Tartares, avec un récit en contrepoint de toutes les promesses de son postulat. Dépaysant et fantomatique, film d’aventures sans action et statique, film de guerre sans combat, Le Désert des Tartares est un grand film sur l’ennui dont les émotions ne vibrent qu’au rythme atrophié des attentes déçues de ses personnages. 

Le jeune lieutenant Drogo (Jacques Perrin) est affecté à la défense d’une forteresse isolée de l’Empire (le lieu, la période et l’empire régnant resteront flous durant tout le film) menacée par les Tartares dans une région montagneuse et désertique. Rêvant d’exploits et d’aventures, Drogo va rapidement déchanter, sentiment annoncé d’emblée par le regard admiratif que lui lance tous les officiers rencontrés et amusés par son enthousiasme. Dès la première séquence en plein désert, la photo de Luciano Tovoli fait dans l’anti Lawrence d’Arabie (1962), faisant de ces terres ensablées un mausolée exprimant plus la désolation que l’appel de l’aventure. 

Les officiers sont des momies à l’attitude résignée tel Filimore (Vittorio Gassman), commandant de la forteresse à la présence quasi spectrale tant il semble extérieur aux évènements de ces lieux dont il a la responsabilité. Tous semblent en fait usés et finalement éteint par l’attente d’un ennemi qui ne se sera jamais manifesté, ces Tartares invisibles. Le souvenir de leur possible présence est entouré d’une aura quasi mythologique qui aura presque fait perdre la raison à certains comme Ortiz (Max Von Sydow) finissant par progressivement croire qu’il a rêvé les apercevoir.

Le récit dépeint ainsi de quelle façon peu à peu cette torpeur finit par gagner un Drogo à son tour rongé par le dépit et l’ennui. L’expérience du combat rode le soldat à l’imprévu, le met sur le qui-vive et affute ses capacités. Ces sentiments d’urgences, de danger et d’adrénaline sont inconnus pour nos personnages qui face à une situation inattendue appliqueront machinalement le règlement quitte à abattre l’un des leurs qui aura daigné prendre un risque.

Les rares moments d’exaltation s’avéreront terriblement vain, une partie de chasse faisant office d’exercice et l’ascension d’un mont enneigé faisant figure de suicide masqué pour le fragile Amerling (Laurent Terzieff). L’entité de l’armée semble être un prolongement de cet immobilisme au-delà même des murs de la forteresse, condamnant ses hôtes à l’attente éternelle sans espoir d’échappatoire. Seul les plus éteint auront droit au départ, l’extérieur n’ayant plus aucun attrait après avoir gâché leurs meilleures années dans cette geôle à ciel ouvert. 

Pour les autres, l’attente sera devenue une addiction, un espoir fou que l’on guette autant que l’on redoute. La folie latente se manifeste ainsi par la vision incertaine de cet ennemi à l’horizon réelle ou rêvée. Jacques Perrin offre une prestation incroyablement habitée, vieillissant et se désagrégeant sous nos yeux par la seule force du désespoir. Et lorsque cette longue attente sera enfin comblée, le feu sera éteint depuis trop longtemps. Drogo se raccroche vainement à ce défi qu’il n’est plus en mesure de relever, Zurlini réveillant subtilement des sentiments vils entre les soldats qui auront su partager leur dépit mais pas la possible gloire qui se profile (Simeon (Helmut Griem) jubilant presque d’évincer un Drogo amoindri).

Le plus important aura donc été d’accepter ce vide sans fin, le film exprimant avec une puissance rare la quête existentielle du livre. Zurlini aura su rendre cela par la seule image, par la grâce de sa mise en scène, par la force évocatrice de son décor (la cité antique de Bam en Iran malheureusement détruite par un tremblement de terre en 2003, le film étant un ultime témoignage de sa splendeur) et la musique envoutante d’Ennio Morricone. Dans une ultime séquence magnifique, les ennemis tartares apparaissent enfin au loin telles des ombres irréelles et ne sont qu’un bruit de cavalcades incertain pour un Drogo qui n’apercevra jamais cet adversaire qu’il a tant attendu et espéré. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Pathé

mardi 29 juillet 2014

La Lettre du Kremlin - The Kremlin Letter, John Huston (1969)

 En pleine guerre froide, un groupe d’espions américains est envoyé à Moscou afin d’infiltrer les services secrets soviétiques. Leur objectif est de récupérer une lettre contenant des renseignements sur l’arsenal nucléaire chinois. Ce document, extrêmement compromettant pour les Etats-Unis, met en péril la paix mondiale. Le Capitaine Charles Rone (Patrick O’Neal) est en charge de mener cette opération…

En cette fin des années 60, deux tendances se dégageaient dans le film d'espionnage. Dépeindre le méandre du milieu dans toute sa méticuleuse froideur à la manière de L'Espion qui venait du froid (1965) de Martin Ritt ou en donner la vision séduisante, décomplexée et divertissante de la série des James Bond (et de ses suiveurs) qui triomphe à la même période. John Huston ne choisit aucune de ses deux voies dans La Lettre du Kremlin ou du moins y pioche juste ce qui l'intéresse, son film s'avérant étonnamment ludique et pas forcément aussi réaliste qu'on pourrait s'y attendre et surtout particulièrement tortueux dans sa trame. C'est surtout un pur film de Huston, anachronique aux tendances du moment donc mais aussi décalée en regard de celles à venir. Le cinéma américain des 70's placera la paranoïa et le doute du pouvoir en place au cœur de ses films d'espionnages (renforcé par les scandales d'alors comme le Watergate) alors que Huston nous dépeint un pur récit de Guerre Froide désormais un peu désuète.

Le thème récurrent de l'échec du réalisateur est au cœur du film mais si dans d'autres œuvres si échec il y a la quête a pu être belle et les aventures vibrantes, il n'en est rien ici avec un milieu de l'espionnage qu'il méprise. Un propos affirmé de manière cinglante dès l'ouverture où un amiral de la marine (joué par Huston lui-même) congédie avec mépris un de ses officiers, Charles Rone (Patrick O'Neal), convoqué par les services secrets pour y travailler. Cela signale aussi l'opposition entre une autorité noble et à l'autorité identifiable avec les agences gouvernementales nébuleuses (CIA, CIC or whatever comme l'assène Huston). Les aptitudes physiques et intellectuelles exceptionnelles de Rone vont en effet s'avérer nécessaire pour une mission à Moscou où il faudra récupérer une lettre compromettante pour le gouvernement américain et détenue par les renseignements russes.

La lettre va progressivement s'avérer être une sorte de McGuffin insaisissable et prétexte à un joyeux jeu de massacre où l'absence d'humanité et de morale de ce métier va se révéler. Les capacités hors-normes des agents vont tout d'abord être tournée en ridicule en montrant combien elles révèlent des êtres égocentrique et imbus d'eux même (Charles Rone), virtuose dans leur art mais perdu face à la réalité (la cambrioleuse jouée par Barbara Parkins) et dénué de morale (Nigel Green). 

Des "qualités" parfaites sur le terrain pour des personnages déjà double avant d'être mis en action (tous affublé de surnom) et dont la duplicité s'avère idéale pour endosser les personnalités qui les feront pénétrer le cœur de l'état-major russe, notamment en faisant sans vergogne commerce de leur corps ou de celui des autres. Le terrain de l'ennemi est également à double-fond puisque derrière le redoutable Kosnov (Max Von Sydow), son supérieur Bresnavitch (Orson Welles) le court-circuite pour servir ses propres intérêts. 

La partie d'échec est passionnante et comme l'affirmera la promotion du film une minute d'inattention et tout le sens de ce qui va suivre deviendra incompréhensible tant les coups de théâtre sont légions. On nous dépeint des monstres soumis à leurs objectifs mais le jeu de piste est diablement présent et Huston n'oublie jamais de faire surgir une pointe d'humanité sous la perversion et la froideur. C'est les regards de Rone dépité de laisser l'innocente BA se perdre, la perverse Erika (Bibi Andersson) réellement amoureuse de son gigolo, le dépit amoureux toujours de l'impitoyable Kosnov. 

Malgré tout c'est bien l'ombre omnisciente de Sturdevant, agent disparu et figure du mal absolu qui plane sur le film pour se révéler dans un final marquant. Tous ne semblent avoir été que des marionnettes destinés à servir ses objectifs, la résolution étant d'une rare noirceur où plane l'ironie du fameux L'Affaire Cicéron (1955) de Mankiewicz mais en plus désespéré.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

lundi 20 janvier 2014

Hawaii - George Roy Hill (1966)

Au XIXe siècle, le Révérend Abner Hale et sa jeune épouse Jerusha sont envoyés de la Nouvelle-Angleterre à Hawaï comme missionnaires calvinistes afin de convertir les insulaires au christianisme.

Hawaï est une adaptation grandiose du best-seller de James Michener paru en 1959, narrant l'épopée tumultueuse des premiers missionnaires venus convertir la population hawaïenne au christianisme. James Michener a l'habitude de longuement capturer l'esprit et les origines des contrées qu'il dépeint dans ces ouvrages et George Roy Hill traduit cette idée dans la scène d'ouverture où sur des paysages hawaïen crépusculaire une voix-off nous dépeint la légende et mythologie de la naissance d'Hawaï.

Cette voix, c'est celle de Keoki (Manu Tupou) jeune hawaïen venu apprendre la théologie aux Etats-Unis et dont les propos vont émouvoir le jeune révérend Abner Hale (Max Von Sydow) qui dès lors est bien décidé à s'y rendre en mission d'évangélisation. Le début du film capture à la fois la rigueur religieuse de l'époque et le caractère ambigu de la foi de son héros. Dans l'obligation d'être marié avant son départ, Abner sera touchant de gaucherie dans la cour maladroite qu'il fera à Jerusha (Julie Andrews), jeune femme désignée pour être son épouse et l'accompagner dans cette aventure. Le cœur brisé par le départ sans nouvelle d'un baleinier (Richard Harris) dont elle c'était amouraché, Jerusha va être touchée par la maladresse et la sincérité d'Abner et accepter de l'épouser et partir avec lui.

Max Von Sydow offre une prestation subtile et intense avec ce révérend pieux et touché par la foi dès son plus jeune âge. Véritable force de la nature capable de de soulever des montagnes (l'incroyable scène de traversée où il est le seul vaillant parmi ses compagnons terrassés par le mal de mer et dont l'exaltation semble galvaniser les marins et même dompter les éléments hostiles en pleine tempête), sa cette foi est autant une force quand elle sert une cause collective qu'un signe d'intolérance quand elle n'obéit qu'au seul dogme religieux.

Ce questionnement parcourra tout le film, Abner oscillant constamment entre l'humanisme sincère et la distance hautaine du colonisateur. Le récit illustre ainsi ce que fut la réalité de l'évangélisation dans ces contrées lointaines, une vraie civilisations dans les mœurs et l'hygiène de ces peuples mais également un reniements de leur culture par une forme de lobotomie de ces âmes naïves où la religion ne représente que peur, châtiment et souffrance pour qui ne suit pas inflexiblement le dogme.

On aura un aperçu des deux versants ici lorsqu’Abner stoppe le sort cruel réservé aux enfants malformés (qui sont enterrés vivant), sauve la vertu des haïtiennes consommées sans vergogne par les marins de passages mais ne saura répondre que par la menace à certaines traditions locales comme le mariage incestueux, le culte des dieux anciens. La présence lumineuse de Julie Andrews représente donc le versant le plus positif de cette culture occidentale, mais elle sera également progressivement brisée par la droiture obsessionnelle de son époux. Ce qui évite de rendre le personnage d'Abner antipathique, c'est sa constante dualité entre l'abandon à ses vrais sentiments (voir ses sens, honteux qu'il du désir qu'il éprouve pour sa femme) et l'enseignement qu'il a reçu.

 On aura une description très attachante des hawaïens dont la naïveté traduit l'aspect de paradis perdu de ce cadre qui se perdra progressivement avec l'emprise des européens. Symbole d'hédonisme, de soleil et de plaisir, la vision d'Hawaï frappe d'entrée avec l'extraordinaire séquence de débarquement où une flopée de jeunes femmes à demi nues plonge avec enthousiasme vers le bateau. George Roy Hill exploite et magnifie son décor sous toutes les coutures pour mieux l'assombrir et le rendre inquiétant au fil de l'arrivée de la civilisation.

Les séquences de chaos se multiplient ainsi avec l'affrontement des marins bien décidés en continuer à exploiter les plaisirs d'Hawaï, les maladies occidentales faisant des ravages chez les locaux (terrifiantes scènes d'épidémies de rougeoles).

Cette perte de l'âme hawaïenne se confondant avec la fin de cette imagerie paradisiaque est symbolisée par le magnifique personnage de la reine Malama Kanakoa (Jocelyne LaGarde) bourru et attachant mais qui s'étiolera une fois acquis à la foi chrétienne qui contredit tous les préceptes de son existence. La nature semble même se déchaîner au fil de son désarroi, une tempête balayant l'église au moment de sa mort comme pour si Dieu se révoltait contre l'usage fait de sa parole auprès de ces peuplades inoffensives. Le flamboyant score à l'aura quasi biblique d'Elmer Bernstein exprime bien toutes ces passions contrariées.

Le film trace ainsi le parcours initiatique d'Abner responsable à la fois de l'évolution et des maux d'un Hawaï qui ne sera plus jamais comme avant. La mission s'avérera même viciée dès le départ quand on découvrira que le but est finalement l'enrichissement de l'église, brisant l'idéalisme forcené du héros. Une dernière scène poignante laissera néanmoins sur une sur le souvenir d'une action nous signifiant que ce passage n'aura pas été vain. Le film sera un des grands succès de l'année et récoltera sept nominations aux Oscars. George Roy Hill pour sa seule tentative dans ce type de grande œuvre romanesque signe un de ses meilleurs films.

  
Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté e sous-titres français

samedi 4 juin 2011

Le Secret du Rapport Quiller - The Quiller Memorandum, Michael Anderson (1966)


Les services secrets britanniques envoient un de leurs hommes, Quiller, à Berlin-Ouest afin d'enquêter sur le meurtre de deux de leurs agents par une organisation néonazie.

Face à la modernité apportée par la déferlante James Bond au cours des années 60, plusieurs options se posaient pour les films d'espionnage produit à l'époque : en rester à un réalisme faisant fi des extravagances bondiennes (L'Espion qui venait du froid), au contraire les copier pour les pousser dans une outrance délirante (la série des Flint, Matt Helm, Plus féroce que les mâles) ou au contraire en garder le côté décalé pour en faire tout autre chose comme la série des Harry Palmer avec Michael Caine. C'est cette dernière voie que choisit cet excellent The Quiller Memorandum dont le script de Harold Pinter (adapté d'un roman de Trevor Dudley Smith) tire une ambiance assez unique.

Le pitch repose sur un des grands fantasmes de la littérature populaire avec une cellule nazie dormante nostalgique du IIIe Reich. Suite à l'assassinant de deux collègues, l'agent britannique Quiller est donc envoyé à Berlin-Ouest pour mener l'enquête et démanteler le réseau. On retrouve dans les premiers instants pas mal d'éléments de Ipcress, Danger Immédiat première aventure d'Harry Palmer sorti l'année précédente (et dont le 2e volet Nos funérailles à Berlin en retour doit pas mal à Quiller). L'ironie sur le détachement des hautes instances sur le sort de leurs agents s'affiche d'emblée lors du repas entre deux pontes (dont l'un joué par George Sanders) qui entre deux bouchées et un verre de vin discutent des pertes et de la stratégie à mener, Alec Guiness en chef de mission précieux accentue cet aspect et on aura vite compris que notre héros est véritablement livré à lui-même.

Ce ton faussement léger se poursuit encore lors de l'enquête décontractée que mène Quiller et George Segal l'oeil malicieux et l'allure nonchalante est excellent. Pourtant tout ce dérobe rapidement pour ce héros trop sûr de lui, tout d'abord de manière insidieuse par la mise en scène de Anderson faisant grimper à vive allure la paranoïa par sa description d'un Berlin menaçant et truffé de figures malveillante.

Le film bascule pour de bon après une glaçante séquence de torture (avec un Max Von Sydow à mi chemin entre la menace et la distanciation) pour tirer vers une atmosphère de conte terrifiant comme si Quiller ne s'était jamais réveillé des drogues qu'on lui a infligés.

La romance idéalisée avec une Senta Berger effacée, les apparitions spectrales des sbires de Von Sydow dans une longue séquence nocturne à Berlin et la photo tout en jeu d'ombres de Erwin Hiller tirent pratiquement le film vers le fantastique dans sa seconde partie. John Barry signe un de ses scores les plus entêtant avec une ritournelle qui renforce encore l'étrangeté de l'ensemble.

Tout comme Quiller (George Seagal de plus en plus hébété et marqué est parfait lorsque s'estompe sa belle assurance), ces différents éléments nous détournent de l'essentiel et ainsi la splendide fin ouverte en forme de point d'interrogation (même si on se doute de la triste réalité) impose un spleen puissant le temps d'une belle dernière scène. Avec cette chute, The Quiller Memorandum s'avère aussi brillant qu'un Ipcress, l'émotion en plus.

Sorti en dvd zone 2 français chez Seven 7


vendredi 6 mai 2011

Dune - David Lynch (1984)


En l’an 10191 AG (Après la Guilde), une seule substance permet de voyager dans l’espace : l’Épice. Cette substance, la plus convoitée de l’univers, ne se trouve que sur la seule planète Arrakis, aussi appelée Dune, planète aride et hostile, couverte de sable. Le Duc Leto Atréides remplace ses ennemis, les Harkonnens, à la tête du fief d’Arrakis, et part s’y installer avec sa concubine Jessica et son fils Paul. Les membres de la Maison Atréides pressentent un piège, tendu par le baron Harkonnen, mais ils doivent obéir à la volonté de l’Empereur. Les Fremen, peuple indigène d’Arrakis et véritable maîtres du désert attendent la venue d’un Messie qui les délivrera. Se pourrait-il que ce soit Paul ?

Dune est sans doute l'un des films de David Lynch les moins considérés, y compris par l'intéressé qui s'est réellement trouvé avec son film suivant le magistral Blue Velvet. La méfiance envers Dune vient également du fait qu'il porte en son germe un des projets avortés parmi les plus influent du cinéma (on peut même étendre à la bd) de science fiction. En 1975, le réalisateur Alejandro Jodorowski avait en effet déjà envisagé une première adaptation. Lui-même artiste aux multiple compétences, il convoque pour ce faire des talents venus des horizons les plus divers d'une certaine culture underground. Un script adaptant de manière toute personnelle le livre est écrit tandis que rien moins que Moebius, HR Giger (futur créateur de la créature terrifiante de Alien), Dan O'Bannon sont conviés pour la création visuelle de l'univers ainsi que Salvadore Dali qui devait tenir le rôle de l'Empereur.

A la musique Pink Floyd et Magma son envisagés. Faute de financement le projet n'aboutira pas mais n'en est pas mort pour autant. L'ensemble de l'équipe artistique est recrutée quelques mois plus tard par Ridley Scott pour Alien avec la réussite que l'on sait grâce à l'apport de ces génies. Jodorowski quand à lui recyclera nombre d'idées dans ses bd notamment le cycle de L'Incal et surtout dans La Caste de Méta Barons où le passage où le Méta baron stérile use d'une goutte de son sang pour féconder son épouse reprend l'idée d'une séquence similaire entre le Duc Leto et Jessica pour enfanter Paul Atreides.

Il faudra donc le succès massif de Star Wars puis du premier film Star Trek pour que naisse une mode du space opera aboutissant à un nouveau projet de film Dune. On doit cette folie au producteur Dino De Laurentis qui entre le superbe Conan le barbare de John Milius et le décalé Flash Gordon de Mike Hodges était très porté les projets fantastiques risqués à l'époque. Le choix de David Lynch peut surprendre aujourd'hui mais après Elephant Man (nominé 8 fois aux Oscars) il était plutôt perçu comme un réalisateur grand public malgré le très inquiétant Eraserhead. Pour preuve il refuse même de mettre en scène Le Retour du Jedi que lui proposait George Lucas après s'être pris de passion pour le livre.

Mais que raconte donc ce Dune de Frank Herbert qui suscite tant de convoitise ? Le livre est en quelque sorte (même si le Seigneur des Anneaux plus orienté fantasy lui a ouvert la voie) le fondateur de la conception de livre univers dans la littérature de science fiction. Sorti en 1965, Herbert y développait à un niveau jamais vu un monde en son entier avec son histoire, ses conceptions et sa véracité tangible dans un cadre purement imaginaire avec force de détails. Mélangeant space opera, mysticisme, concepts religieux et grande aventure, Dune trouva son public grâce à des thématiques dans l'air du temps tel l'absorption de l'eau de la vie par Paul changeant sa perception de l'univers et qu'on peut bien sûr associer au consommation opiacées des hippies à ce moment là.

L'adaptation de Lynch sera un échec massif à sa sortie en salle mais malgré ses défauts reste un beau film. Le principal problème viendra du fait que le script (signé David Lynch himself) ne trouve jamais le juste équilibre entre le novice et le connaisseur de Dune. Malgré quelques options explicatives (la narration en ouverture avec Virginia Madsen plutôt réussie mais qui deviendra l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire pour tout les futurs réalisateurs s'attaquant à ce type de projets, Proyas s'en mord encore les doigts pour le début de Dark City) le non lecteur est rapidement perdu dans le flot de noms farfelus et l'atmosphère étrange et lente portée par de grand conflits shakespearien ne comporte pas assez d'action pour s'y raccrocher.

Le fan de Dune quant à lui peut être assez décontenancé par certains choix bien que l'adaptation soit vraiment très fidèle. La fameuse ouverture sur Virginia Madsen est très bien vue puisque dans le livre son personnage la princesse Irulan ouvre tout les chapitres par des appendices sur ces mémoires apportant complément d'informations, il est donc judicieux d'en faire notre guide au départ. Herbert usait grandement du dialogue intérieur pour ses héros afin de faire ressentir leur émotion et un second degré de perception des situations. Lynch reprend cette idée qui a bien du mal à fonctionner à l'image et amène une lourdeur certaine. Le format de deux heures sacrifie des personnages essentiel du livre comme le professeur Kynes (joué par le grand Max Von Sydow) et si la première heure est plutôt bien équilibrée, dès l'arrivée chez les fremens on a l'impression que la découverte de leur moeurs par Paul, sa transformation en guide la rébellion se fait en un clin d'oeil.

La réussite de Dune tient donc grandement dans la direction artistique, les personnages extravagants et l'atmosphère mystique que parvient à instaurer Lynch. L'aspect film-univers se ressent parfaitement dans les trois cadres que parcours l'histoire, la planète Caladan berceau des Atreides paisible et baignant dans une douce nature, l'oppressant monde industriel des Harkonnens et bien sûr Arrakis (autre nom de Dune) lieux de toutes les convoitises. Kenneth McMillan obèse et purulent Baron Harkonnen est un extraordinaire méchant tandis que le débutant Kyle MachLachlan (futur acteur fétiche de Lynch) lui oppose grâce et pureté juvénile tout en détermination. Le casting est d'ailleurs assez prestigieux dans l'ensemble (dont un superbe Jurgen Prochnow en Duc Leto, Sting débutant en Feyd Rauta) de Laurentis plaçant même son épouse Silvana Mangano en pretresse Bene Gesserit.

Si Lynch est peu à l'aise dans l'action et que certains effets spéciaux supportent mal l'épreuve du temps, l'ambiance de Dune est unique en son genre. Le réalisateur offre des tableaux envoutant et hypnotique totalement intégré à la dramaturgie du récit et capte au plus près le ton onirique et mystique du livre. On retiendra cet incroyable voyage stellaire aux images fabuleuses et bien sûr Paul prenant l'eau de la vie par laquelle il va achever son cheminement spirituel annoncé dès le départ par le leitmotiv Le dormeur doit se réveiller.

Idées saugrenue sur le papier, la musique du groupe de rock FM Toto est une grande réussite (ils n'auraient vraiment dû faire que ça) tout à la fois électrique, symphonique et synthétique, exprimant tout le mystère et le souffle épique dégagé par les images. En prime Brian Eno signe le sublime morceau Prophecy accompagnant l'expérience de Paul dans ce qui est la meilleur scène du film.

Le final épique est des plus réussis avec l'assaut des vers (à l'esthétique discutable de Carlo Rambaldi) décimant les armées de Sardaukars impériales dans des cadrages impressionnant. Le meilleur est cependant pour la fin avec cette génial trahison du livre (à nouveau on peut imaginer que Proyas s'en est inspiré pour la fin de Dark City qui relève d'une idée proche) ou Paul définitivement devenu le Kwisat Haderach divinité omnisciente réalise l'impossible et fait tomber la pluie sur Dune. On peut se demander comment ils comptaient lancer les suites envisagées avant le bide avec pareille séquence, mais à l'écran cela donne une conclusion magistrale.

Dune connaîtra une seconde adaptation télévisée dans les années 2000, plus fidèle mais visuellement hideuses et sacrifiant au tout numérique. Une nouvelle version était envisagée jusqu'à il y apeu mais il semble que le projet soit tombé à l'eau. En attendant une autre vision, la magie du film de David Lynch nous suffit amplement...


Sorti en dvd zone 2 français dans une belle édition chez Opening