Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 26 janvier 2018

The Unsuspected - Michael Curtiz (1947)

La secrétaire de Victor Grandison, animateur d'une série criminelle à la radio, est retrouvée pendue dans la maison de son patron. Le fiancé de celle-ci, policier de son état, est revenu de la Guerre et suspecte Grandison d'avoir maquillé un meurtre en suicide. Sous une fausse identité, il essaye de confondre le vrai coupable en s'introduisant dans son intimité.

The Unsuspected est un film noir que Michael Curtiz signe alors que le genre est à son apogée. En adaptant le roman éponyme de Charlotte Armstrong, Michael Curtiz se singularise en troquant les bas-fonds urbains habituels du genre pour la haute société. Le réalisateur est ainsi contemporain du Laura (1944) d'Otto Preminger où le mal était également tapis chez les nantis, tout en ayant une approche façon murder mystery (sous-genre abrdé par Curiz dans Le Mystère de la chambre close (1933) par son crime insoluble initial et l'aspect ludique de ses rebondissements et personnages extravagants. Le film anticipe aussi les thématiques de La Corde d'Alfred Hitchcock ou de Compulsion de Richard Fleischer à travers le sentiment de supériorité du criminel aristocrate sûr de son intelligence et en quête du meurtre "parfait". Il s'agit ici de Victor Grandison (Claude Rains) narrateur radiophonique hors-pairs des meurtres les plus sordides, une science qui lui permettra justement de signer ce crime parfait. L'acte tient à la fois (comme dans les films d'Hitchcock et Fleischer) de la beauté du geste que d'un motif plus intéressé qui se révèlera au fil de l'intrigue tortueuse.

Claude Rains est parfait de charisme et de distance froide, sa nature attentionnée dissimulant toujours le calcul. Michael Curtiz n'avait pas une grande estime pour le roman de Charlotte Armstrong et pose de manière fort désinvolte la situation et les personnages. La caractérisation solide de Grandison s'oppose ainsi à la nature excentrique de sa nièce Althea (Audrey Totter), à la façon déroutante dont ressurgit l'innocente Matilda (Joan Caulfield, Curtiz voulait Joan Fontaine et cela se ressent dans la frayeur écarquillée constante du personnage très vulnérable), au rôle mystérieux de l'intrus Steven Howard (Ted North) sans parler de l'acceptation presque insouciante de tous de l'accumulation de morts suspectes autour d'eux. Le récit est donc un peu lâche tout en restant très ludique mais c'est vraiment par sa mise en scène que Curtiz donne toute son ampleur au film.

Cette idée d'une aristocratie capable de meurtres élaborés sans être inquiétés en contrepoint d'une plèbe suivant ses pulsions de façon irréfléchie fonctionne dans une des scènes les plus brillantes. Grandison au micro de son émission dépeint un meurtre sordide avec panache tandis que la caméra s'éloigne du studio pour suivre sa voix qui captive la population à travers leur poste de radio à travers un paysage urbain symbolisant le monde des "inférieurs". Soudain la caméra s'engouffre dans une chambre de motel sinistre où le vrai auteur du crime (soumis à un chantage par Grandison) écoute tremblant le récit de son acte sur les ondes. Le clou de cette dichotomie entre sang-froid du nanti et culpabilité du pauvre arrive lorsque l'homme voit le mot KILL se former à travers les néons de l'hôtel à travers sa fenêtre sous un décor pluvieux.

L'autre moment marquant est la scène d'ouverture les effets stylisés du film noir dans un environnement luxueux décuple l'angoisse et façonne une atmosphère gothique. L'ombre gigantesque du tueur surplombant la malheureuse victime donne un effet saisissant, Curtiz enfonçant le clou du macabre avec après l'ellipse du meurtre la silhouette de la jeune femme pendue bien visible. L'intrigue plutôt grossière (même si l'on ressent que c'était sans doute plus élaboré dans le roman) est donc transcendée par les idées inventives (les enregistrements de Claude Rains, sa manière de piéger tout le monde et d'élaborer ses meurtres sophistiqués) et les morceaux de bravoure filmique constant de Curtiz dont un final théâtral et grandiloquent du plus bel effet.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mercredi 29 juin 2016

Les Anges aux figures sales - Angels with Dirty Faces, Michael Curtiz (1939)

Rocky Sullivan et Jerry Connolly ont grandi ensemble dans Hell's Kitchen. Quand ils se retrouvent quelques années plus tard, le premier est devenu un gangster, le second un prêtre dont le but est de remettre dans le droit chemin des enfants défavorisés. Par amitié, Rocky va faire pression à sa manière sur les notables qui financent sans conviction les œuvres de Jerry dont l'idéalisme est peu en accord avec les codes et les tentations de ses jeunes apprentis délinquants.

Les films de gangsters avaient représentés un lucratif phénomène pour les studios au début des années 30 avec des classiques brutaux comme Le Petit César (1931) de Mervyn LeRoy, Scarface (1932) de Howard Hawks ou encore L’Ennemi public (1931) de William A. Wellman. Seulement avec l’application stricte du Code Hays à partir de 1934, ces odes amorales aux malfrats s’avèrent plus problématique à produire et son un temps délaissés par les studios. Tout en continuant à produire des polars, les firmes célèbrent désormais la police dans un revirement cynique voyant les ancien hors-la-loi vedettes de l’écran se muer en G-Men comme James Cagney dans Les Hors-la-loi (1934) de William Keighley. Les Anges aux figures sales va relancer la mouvance du film de gangsters en se parant de précautions morales qui le rendront plus acceptable aux yeux de la censure.  Le scénario de Rowland Brown (auteur de belles réussites du genre comme The Doorway to Hell (1930) d’Archie Mayo) va capturer l’attention de James Cagney, désormais sous contrat avec la compagnie indépendante Grand National Pictures (où il touche un pourcentage sur les recettes) après un énième départ de la Warner pour brouilles financières. Suite à quelques échecs au box-office, Cagney comprend que la Warner est bien sûr la plus apte à produire le film dans les meilleures conditions et moyennant une substantielle augmentation il retourne dans le giron du studio.

Les Anges aux figures sales tout en maintenant la férocité et des productions du début de décennies 30 inclut donc une dimension morale, rédemptrice et punitive pour le gangster. Le scénario brillant n’en fait pas une contrainte mais bel et bien l’enjeu du film, sans aucune lourdeur. La destinée joue d’emblée son rôle lorsque les jeune Rocky Sullivan (James Cagney) et Jerry Connolly (Pat O'Brien) suite à un larcin voir leur chemin prendre des directions très différentes. Jerry ayant de justesse échappé à la police s’en repend pour endosser la carrière de prêtre tandis que Rocky arrêté est perverti par les séjours en maison de correction puis prison pour devenir un gangster chevronné. Sorti d’une énième peine, Rocky retourne dans le quartier de son enfance où il va être déchiré entre cet attachement et un royaume à reprendre à son ancien complice Frazier (Humphrey Bogart). James Cagney est ici loin des brutes psychotiques de L’Ennemi Public ou plus tard L’Enfer est à lui (1949) et campe un personnage attachant mais incapable de renoncer à ses instincts criminels. 

Cela passe par l’amitié profonde le liant à Jerry mais aussi le modèle ambigu qu’il va représenter pour un groupe de jeunes délinquants - joués par le groupe d’enfants acteurs Dead End Kids révélés par le Dead End (1937) de William Wyler. La gloire du malfrat rend les adolescents admiratifs, celui-ci ancien enfant des rues sachant comment les prendre et les rudoyer pour marcher droit - dans une veine proche du Bataillon des sans-amours (1933) d'Archie Mayo. La partie de basket où à force d’invectives, coups de pieds aux fesses et gifles, il les contraint à jouer dans les règles en offre une illustration pleine d’énergie. Michael Curtiz par sa mise en scène exprime superbement la façon dont cette vie urbaine misérable semble amenée à répéter inlassablement la corruption de la jeunesse, un même panoramique arpentant le grouillement de ce quartier de Hell’s Kitchen étant repris dans les deux époques. Rocky est la clé pour interrompre ce cycle sans fin mais pris dans ses affaires il va entraîner ses jeunes acolytes sur le même chemin tragique. Les gamins avaient au départ malgré leur larcin gardé une certaine innocence qui se dilue progressivement au contact de Rocky. Le clou est atteint lorsque après une distribution d’argent facile par Rocky, Jerry les retrouve ces anges désormais aux figures sales arrogant et poseurs pariant dans un bar enfumé. Le sacerdoce de Jerry sera ainsi de sauver ces jeunes âmes en perdition, quitte à s’aliéner l’amitié de Rocky.

Le récit se partage donc entre ces préoccupations humanistes et un vrai film de gangster bien nerveux. Michael Curtiz orchestre avec son brio habituel de sacrés moments d’actions, que ce soit un guet-apens au découpage époustouflant ou un spectaculaire gunfight final. La finesse du script n’adoucit jamais artificiellement le personnage de Rocky, malfrat impitoyable (voir le final où il abat sans états d’âmes plusieurs policiers) mais pétri de principe et capable de compréhension. Pat O’Brien en prêtre féru de justice est plus uniforme mais solidement campé et on s’amusera de la prestation d’un Humphrey Bogart par encore star et en contre-emploi avec ce gangster couard et embourgeoisé. Malgré une bonne introduction Ann Sheridan semble malheureusement être une caution amoureuse un peu artificielle. 

Quelques années plus tôt certains montages du Scarface de Hawks s’ornaient d’un épilogue grossier humiliant le gangster pour atténuer le panache violent de sa vraie fin. Les Anges aux figures sales reprend cette idée avec plus de talent car cette « morale » est un vrai aboutissement du récit et du cheminement de Rocky. Le vrai courage ne sera plus de jouer les gros bras comme si souvent, mais de se renier volontairement pour sauver d’autres âmes. Curtiz n’ose filmer la « lâcheté » de Rocky qu’en faisant escamotant sa présence à l’écran, le visage fier de James Cagney demeure l’image qu’on a de lui tandis que sa supposée vulnérabilité passe par le son, les inserts sur ses mains crispée et des ombres chinoises. Le héros n’en a finalement que plus de force dans ce sacrifice intime, Curtiz étant brillamment parvenu à équilibrer la morale et la grandeur de son personnage. Une grande réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

mardi 31 mai 2016

Le Mystère de la chambre close - The Kennel Murder Case, Michael Curtiz (1933)

Le corps d'un riche collectionneur d'objets d'art chinois est retrouvé dans sa propre chambre, une balle dans la tête. La police conclut à un suicide. La présence de l'arme dans sa main confirme cette thèse. Le détective Philo Vance est persuadé que le collectionneur a été victime d'un assassinat. Avec l'aide d'un policier et du procureur, il décide de mener l'enquête. Peu à peu, il reconstitue les faits.

Michael Curtiz signe un captivant whodunitavec The Kennel Murder Case qui s'inscrit dans une riche année 1933 où on lui doit également Masques de cire et Female. Le film adapte le roman éponyme de S.S. Van Dine, spécialiste du roman policier à mystère où son héros récurrent Philo Vance résout les crimes les plus insolubles au sein de la haute société. Il semble (si l'on en croit le spécialiste du polar Stéphane Bourgoin en bonus du dvd) que Curtiz ait transcendé la médiocrité du matériau original assez statique et aux relents de racisme (dont il reste des traces dans le film avec un personnage asiatique) par l'énergie qu'il apporte à son adaptation. L'histoire reprend un motif classique du roman policier à savoir la résolution d'un crime insoluble en lieu clos maquillé en suicide. Il s'agit du riche collectionneur Archer Coe (Robert Barrat) dont la première partie du film s'applique à démontrer comment, de sa nièce à son frère en passant par son cuisinier chinois, tout son entourage éprouve de sérieux motifs d'en finir avec celui qui se comporte en odieux tyran.

Pour qui s'étonnera de l'introduction décontractée de du détective Philo Vance à l'enquête (la police le laisse tranquillement s'introduire sur la scène de crime et interroger tout le monde), il faut savoir que c'est la quatrième fois que William Powell interprète le personnage après The Canary Murder Case (1929) The Greene Murder Case (1929) et The Benson Murder Case (1930). Nous sommes donc dans une logique de série où même sans avoir vu les films précédents la complicité se ressent aisément entre les personnages (le sidekick truculent joué par Eugene Pallette) tout comme certains running gag qui sentent la redite amusée (le médecin légiste interrompu à chaque repas par la découverte d'un nouveau cadavre). Cet aspect évite toute introduction fastidieuse et nous amène immédiatement dans le vif du sujet. Michael Curtiz se repose à la fois sur la vivacité et le flegme de William Powell et sur une mise en scène inventive. Tout ce qui concerne l'enquête en elle-même sera l'affaire de William Powell, sourire en coin, regard perçant et adepte du bon mot qui sait déstabiliser ses interlocuteurs, repérer l'élément dissonant dans le décor et tirer les conclusions les plus improbables. Curtiz déploie sa maîtrise dans les différentes situations criminelles.

Un mouvement de grue nous fait arpenter l'extérieur de l'impressionnant décor de la maison se rapprochant d'une fenêtre pour nous faire voir puis entendre le bruit et les éclats du coup de feu meurtrier. Plus tard Philo Vance reconstituera le déroulement du crime que Curtiz film en caméra subjective inquiétante et en rendant d'autant plus brutale l'exécution, le tout remarquablement éclairé par William Rees qui traduit bien la bascule du point de vue. La direction artistique de Jack Okey contribue aussi à l'atmosphère avec ces deux maisons avoisinante que des panoramiques nous font observer de l'extérieur et certains décors ajoutant à la tonalité mystérieuse comme la salle d'objets d'arts chinois du disparu. Le scénario nous mène sacrément en bateau, donnant assez vite les clés pour mieux nous perdre dans les circonvolutions dues à la nature plus tordue qu'il n'y parait du meurtre mais aussi les états d'âmes des différents suspects caractérisés avec un brio narratif rare. Détendu et inquiétant à la fois, un divertissement rondement mené.

 Sorti en dvd zone 2 françaix chez Bach films et aussi chez Wild side sous le titree "Meurtre au chenil"

jeudi 25 février 2016

Passage pour Marseille - Passage to Marseille, Michael Curtiz (1944)

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le capitaine Freycinet (!) raconte l'histoire de Jean Matrac à un correspondant de guerre intrigué par le comportement de cet homme taciturne. Matrac, journaliste français opposant aux accords de Munich, a été condamné au bagne et déporté à l'Île du Diable. Il s’évade avec quatre autres prisonniers qui s'enfuient dans une barque et sont recueillis en plein océan Atlantique par le navire du capitaine Freycinet voguant vers Marseille. C’est à son bord qu’ils apprennent par la radio que la France a capitulé et demandé l’armistice. Et la création du Gouvernement de Vichy, ouvertement collaborationniste.

A première vue avec son dépaysement et son patriotisme exacerbé, Passage to Marseille semble être une tentative de redite du classique Casablanca dont on retrouve nombre de participants devant (Humphrey Bogart, Peter Lorre, Claude Rains) et derrière (Michael Curtiz of course !) la caméra. Même s'il ne retrouve pas tout à fait la puissance romanesque de Casablanca, le film s'avère captivant et trouve sa propre identité. Cela se ressent par sa narration alambiquée qu'on imagine plutôt dans un film noir avec ces flashbacks s'emboitant dans d'autres flashbacks (un film comme Le Médaillon (1946) de John Brahm utilisera le procédé de manière vertigineuse). Curtiz introduit cette idée d'enchâssement révélant une vérité de manière visuelle au début du film. Un correspondant de guerre ((John Loder) vient réaliser un reportage dans une campagne anglaise paisible qu'en apparence puisque de nuit elle se transforme en aérodrome de l'aviation française de Résistance où les écuries deviennent hangar d'avion et les meules de foin des tours de contrôle. Fasciné par la détermination du taciturne mitrailleur Jean Matrac (Humphrey Bogart) le journaliste va donc se faire conter son histoire, ce dernier s'entremêlant à celle des compagnons de route.

Le film respecte ainsi la structure du roman Men Without Country de Charles Nordhoff ici adapté. On passera ainsi d'une impressionnante ouverture en pleine bataille aérienne à un haletant huis-clos en pleine mer puis un oppressant passage dans l'humidité poisseuse de la prison à ciel ouvert de l'île de Cayenne. Cette progression dramatique maintient l'attention par ses révélations sur le background des personnages mais aussi la thématique autour de l'essence de l'identité française et du patriotisme. Les plus exaltés seront des parias condamnés qui voient dans cet amour du drapeau une chance de rédemption. La caractérisation des protagonistes par Curtiz est limpide, sommaire (la brute épaisse, le bonimenteur roublard joué par Peter Lorre) mais s'appuyant plus sur le contexte que l'exploration trop fouillée de chacun, ce qui fonctionne parfaitement tout en dressant certaines personnalité attachantes comme Grand-père (Vladimir Sokoloff ) le condamné tragique et héroïque de Cayenne. Le personnage d'Humphrey Bogart effectue un parcours inverse, passant du patriote exalté mais brisé par un régime français tournant mal et désormais individualiste face à cette France qui l'a tant déçu.

Les aléas de tournages (Bogart qui faillit céder sa place à Jean Gabin à cause d'un différend avec Jack Warner puis englué durant tout le tournage par son divorce et son remariage avec Lauren Bacall) ne permirent pas de suffisamment définir le revirement de son personnage, tout comme sa relation avec son épouse jouée par Michelle Morgan (castée en compensation justement du rôle manqué de Casablanca finalement interprété par Ingrid Bergman). Néanmoins le patriotisme frontal fonctionne très bien dans le huis-clos, les parias revanchards s'opposant à une aristocratie militaire plus malléable et toute prête à se ranger derrière les allemands et le Régime de Vichy. La narration alambiquée compense les aspects qui aurait pu paraître simpliste avec une progression linéaire et propose un haletant suspense qui culmine dans un spectaculaire final où par un acte discutable Bogart ranime l'ambiguïté qui manquait précédemment à son personnage. Le drapeau tricolore dressé bien haut et la Marseillaise puissamment entonnée parvient même à se mêler à une émotion plus intime dans la très belle scène finale.

Un spectacle rondement mené par un Curtiz signant un produit soigné et teinté de fulgurances visuelles dont il a le secret (l'évasion dans les ténèbres du dortoir baigné dans la photo de James Wong Howe est un modèle du genre), pas Casablanca certes mais une belle réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

lundi 5 octobre 2015

Female - Michael Curtiz (1933)

Alison Drake dirige d'une main de fer une grande entreprise automobile, la Drake General Motors, qu'elle a héritée de son père. Lassée d'être sans cesse courtisée pour son argent et non sa personne, elle s'amuse à inviter des employés de l'entreprise à diner en tête à tête, puis dans son lit, avant de les rejeter le lendemain. À la suite d'une soirée mondaine où elle est une fois de plus courtisée par tous, elle décide de sortir incognito et de se fondre dans la masse d'une fête foraine. Elle y rencontre un homme très séduisant Jim Thorne, qu'elle retrouve dans son usine le lendemain et qui n'est autre que l'ingénieur qui doit sauver l'entreprise de la faillite.

Hormis une conclusion expédiée faisant sans y croire rentrer la situation dans la "norme", Female est une œuvre emblématique d'une certaine vision de la femme dans ce cinéma Pré Code des années 30. Les figures féminines s'y élèvent à la force du poignet en se montrant aussi impitoyable que les hommes, tout en ne pouvant totalement s'empêcher d'être rattrapée par leurs émotions. Le schéma prend généralement un tour social, cette élévation marquée par la Grande Dépression servant autant à sortir de la fange qu'à triompher du machisme dominant telle la Barbara Stanwyck de Baby Face (1933). Ruth Chatterton incarne un autre versant de cette thématique, symbolisant à la fois cette ascension sociale mais également une femme de pouvoir glaciale en mère maquerelle dans Frisco Jenny (1932). Son humanité ressurgissait par la maternité dans ce film quand ce sera les tourments inattendus de l'amour qui la feront vaciller dans Female.

Elle y incarne Alison Drake, l'héritière d'une grande entreprise automobile qu'elle dirige d'une main de fer. Une position qui l'isole dans ses émotions contenues et son rapport aux autres complexes. La scène d'ouverture nous plaçant dans une grande réunion de comité d'entreprise exprime bien cela, faisant surgir Alison presque par surprise dans ce monde d'homme où elle s'imposera par une volonté de fer en rabrouant brutalement un employé. Elle n'en reste pas moins une femme avec ces désirs mais ceux-ci s'exécutent avec la même rapidité et autorité que celle exigées par les grandes décisions industrielles de son quotidien professionnel. Un regard bref et concupiscent vers un employé bien de sa personne, une invitation à dîner tout autant dénué de spontanéité dans son déroulement (les appels codés d'Alison à ses majordomes) et une nuit dont il ne devra plus rien subsister de retour à l'entreprise. Les amants d'un soir trop insistants seront expédiés dans une obscure succursale canadienne.

Les personnages masculins du film ne semblent guère mériter mieux d'ailleurs. Le machisme latent et le sentiment de possession (la désinvolture d'un amant s'asseyant sur le bureau d'Alison après une première nuit) et la déférence plus ou moins intéressée (le jeune amant bellâtre, un autre voyant dans l'union une fusion industrielle) semblent faire du pouvoir d'Alison un obstacle insurmontable dans son rapport aux hommes. En séduisant incognito un homme qui ne sait rien d'elle, Alison découvre le plaisir d'être aimée pour elle-même mais finalement la frustration aussi de ne pouvoir faire plier à ses volontés l'objet de son affection. Cet homme c'est Jim Thorne (George Brent) une sorte de mâle alpha guère impressionné même quand il découvrira qu'Alison est sa patronne. Notre héroïne découvre donc tardivement les vertus de la séduction, de la minauderie et d'une partie du renoncement à soi-même que suppose le lien à l'autre. C'est un aspect des plus amusants du film, offrant de superbes scènes romantiques. Le scénario est malheureusement assez maladroit, ce chemin nécessaire d'Alison devenant un retour pur et simple à l'image de femme au foyer ménagère et génitrice avant tout.

Pas de juste milieu dans une conclusion trop précipitée qui gâche toutes les audaces du film. Cela passait sans doute mieux dans le contexte de sortie du film mais nettement moins pour un spectateur contemporain. L'esthétique fouillée du film rattrape un peu cet écueil. William Dieterle débuta le tournage (l'audace des rapports amoureux rappelle bien l'auteur de Jewell Robbery (1933)) que malade il abandonna à William A. Wellman qui filma quelques scènes avant de rejoindre une autre production (College Coach (1933)) et laisser Michael Curtiz tourner l'essentiel du film.

C'est vraiment la patte de ce dernier que l'on ressent le plus à travers la stylisation des décors reflets des personnalités d'Alison : froidement géométriques, oppressant et industriels pour le monde de l'entreprise et aérien, chatoyant et Art déco pour son antre de séduction. Une dualité qui se ressent également dans les robes et négligés élégants se disputant aux tailleurs monochrome et stricts, appelant tour à tour au rapprochement ou à une intimidante distance. Passionnant donc si ce n'était cette fin discutable.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dan leurs collection consacrée au Pré-Code 


lundi 13 avril 2015

20 000 ans sous les verrous - 20,000 Years in Sing Sing, Michael Curtiz (1932)

Appréhendé pour de nombreux méfaits, le gangster Tom Connors est incarcéré à Sing Sing et condamné à y purger une peine de détention à vie. Il est persuadé cependant qu'il en sortira très vite, grâce aux relations politiques qu'entretient Finn, son associé. Celui-ci échoue toutefois dans sa tentative de soudoyer le directeur de la prison, M. Long, homme intègre et réfléchi. Décidé à jouer les "fortes têtes", Tom refuse de porter l'uniforme et ne veut à aucun prix accomplir les besognes réservées aux prisonniers. M. Long accepte ses exigences mais lui fait subir, en contrepartie, les conséquences de son attitude.

20,000 Years in Sing Sing perpétue le sous-genre du film carcéral initié cette même année avec le succès de Je suis un évadé de Mervyn Leroy. La Warner exploite donc ce nouveau filon qui s'inscrit néanmoins dans la veine sociale qui caractérise le studio. Le film adapte le roman éponyme de Lewis E. Lawes, ancien directeur du pénitencier de Sing Sing. Ancien gardien ayant gravit les échelons jusqu'aux plus hautes fonctions, Lawes eut ainsi le loisir d'étudier au plus près la psychologie du prisonnier et les méthodes pour qu'il ressorte meilleur de sa détention. Véritable "star" de son corps, il publia ainsi de nombreux ouvrage et s'exprima souvent dans la presse sur la nécessité de réelles méthodes de réinsertions pour les criminels. Il y aurait sûrement eu un film captivant à produire consacrée à sa seule personne mais le film choisit un autre angle, croisant le film de gangster à la James Cagney (initialement envisagé pour tenir la vedette mais alors en pleine renégociation salariale avec le studio) et le mélodrame plutôt que la vraie étude de mœurs en prison.

Tom Connors (Spencer Tracy) un gangster incarcéré à Sing Sing pour une longue peine. Un sort qu'il pense provisoire grâces à ses relations haut placées, la scène d'ouverture montrant Connors tout en fanfaronnades sous le feu des projecteurs soulignant bien cela. C'est par ce même bagout qu'il compte se mettre Paul Long (Arthur Byron), le directeur de la prison, dans la poche. Ce dernier incorruptible et fin psychologue va pourtant peu à peu canaliser le chien fou qu'est Connors. Le film à cause de sa narration trop rapide mais aussi de la bonhomie de Spencer Tracy (convaincant mais jamais complètement intimidant comme pourrait l'être un Cagney au grain de folie omniprésent même dans la légèreté) échoue cependant à traduire la pédagogie que préconise Lawes.

 Ce dernier eu un droit de regard sur le scénario et le montage final (en échange d'un tournage dans la vraie prison de Sing Sing) ce qui peut sans doute expliquer le côté un peu simpliste de certaines situations, notamment Connors devenant docile après quelques semaines d'isolement. Même si à l'inverse nous verrons quelques irrécupérables (la scène d'évasion) tout cela s'enchaîne bien trop vite et sur ces thèmes Le Prisonnier d'Alcatraz (1962) voire plus proche Le Bataillon des sans-amours (1933 traitant lui des maisons de corrections) seront beaucoup plus juste et approfondi. Le polar et le mélo amènent ainsi deux gros rebondissements mettant à l'épreuve les méthodes du directeur et prouvant que Connors a changé, mais tout cela est trop précipitamment amené l'efficacité ayant été préférée à l'immersion.

La mise en scène de Michael Curtiz rattrape cependant grandement ces défauts narratifs. Sa manière de filmer la prison de Sing Sing est ainsi un surprenant mélange de réalisme et stylisation. Le film s'ouvre sur une merveilleuse idée visuelle avec ce plan d'ensemble des détenus, foule anonyme simplement résumés par la durée de leur peine qui s'affiche au-dessus d'eux. L'imagerie se fera oppressante et expressionniste par les jeux d'ombres écrasants qui prolongent les barreaux et l'architecture carcérale dans l'espace, noyant un Spencer Tracy isolé dans les ténèbres de sa cellule. Curtiz lâche aussi une fulgurante scène d'action dont il a le secret avec la séquence d'évasion, brutale et inventive. Pas tout à fait abouti mais intéressant donc.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

samedi 3 janvier 2015

Casablanca - Michael Curtiz (1942)

A Casablanca, pendant la Seconde Guerre mondiale, le night-club le plus couru de la ville est tenu par Rick Blaine, un Américain en exil. Mais l'établissement sert également de refuge à ceux qui voudraient se procurer les papiers nécessaires pour quitter le pays. Lorsque Rick voit débarquer un soir le dissident politique Victor Laszlo et son épouse Ilsa, quelle n'est pas sa surprise de retrouver dans ces circonstances le grand amour de sa vie...

L’organisation métronomique du système studio aura permis de produire bien des chefs d’œuvres de l’âge d’or Hollywoodien. Pourtant parfois lorsque la machine se dérèglait et la production se faisait plus chaotique, la somme de talents à leur zénith permettait de produire des classiques devant autant au génie qu’à de multiples heureux accidents. Casablanca est de ceux-là. Au départ, Casablanca n’est qu’une production Warner parmi tant d’autres destinées à  alimenter l’effort de guerre alors que les Etats-Unis sont fraîchement engagés dans la Deuxième Guerre Mondiale. Au départ, il y a la pièce de théâtre inédite Everybody Comes to Rick's écrite en 1938 par Murray Burnett et Joan Alison. Les auteurs s’étaient inspirés de leurs voyages en Europe durant les années 30 où ils purent assister aux conséquences de la montée du nazisme et notamment au sort des réfugiés à Vienne. 

La pièce est rachetée près de 20 000 dollars par la Warner et en confie la production à Hal B. Wallis qui la resitue dans le cadre plus exotique de Casablanca et bien sûr dans le contexte de la Deuxième Guerre Mondiale d’autant que la ville est désormais contrôlée par le régime de Vichy. L’adaptation sera complexe, confiée au départ aux jumeaux Julius J. et Philip G. Epstein qui l’imprègnent de leur ironie, tous les dialogues les plus piquants étant de leur cru. Après leurs départ du projet c’est le scénariste Howard Koch qui en renforce la dimension morale et politique et Casey Robinson (spécialiste des mélodrames avec Bette Davis dont le superbe L'Étrangère (1940)) y mettra la dernière main afin de rendre l’histoire d’amour plus touchante, on lui doit notamment la scène de flashback à Paris. 

En dépit d’autres suggestion du studio (Ronald Reagan réserviste ne peut participer, Ann Sheridan) Hal B. Wallis impose un Humphrey Bogart qui depuis quelques rôles quitte les emplois d’hommes de main menaçant pour s’imposer comme lead notamment dans Le Faucon Maltais (1941). Un changement (afin de renforcer la dimension cosmopolite de la ville de Casablanca) faisant de l’héroïne une étrangère fera envisager Michèle Morgan à la production avant le choix d’Ingrid Bergman. De même William Wyler, première idée de réalisateur laisse la place au grand maître d’œuvre de la Warner Michael Curtiz, seul capable d’apporte la cohérence à cet édifice fragile. En tout cas pour chacun des participants, Casablanca  qu’un film de plus dans l’attente d’un projet plus prestigieux, notamment pour Ingrid Bergman qui s’apprête à tourner la très ratée adaptation d’Hemingway Pour quisonne le glas (1943).

La superbe scène d’ouverture dépeint avec concision le chaos mondial d’alors et notamment le sort des réfugiés fuyant le nazisme obligé d’effectuer un véritable périple à travers l’Europe (et la France occupée entre autres) pour pouvoir gagner les Etats-Unis. Dernière étape avant de gagner Lisbonne synonyme de passeport pour l’Amérique, la tentaculaire, cosmopolite et dangereuse ville de Casablanca. La réalisation de Curtiz se fait alerte, la caméra mobile et virtuose pour capturant l’urgence et le danger de ces étrangers en transit coincés dans la ville. La mort est au rendez-vous de cette France faussement libre mais appliquant les consignes allemandes. Deux choix s’imposent donc dans ce contexte et représentée par les personnages principaux. Pour survivre Rick Blaine (Humphrey Bogart) adopte un cynisme désintéressé symbolisé par son club du Rick's Café Américain, espace où se mélange sans complexe résistants, officiers allemands, police française où clandestin jouant leur passage au jeu. 

Humphrey Bogart est parfait dans ce registre froid et désabusé, distillant à chaque interlocuteur un égal détachement. Au détour de quelques dialogues on devine qu’il n’en a pas toujours été ainsi par le passé où s’engagea réellement, s’opposant aux fascistes en Ethiopie et en Espagne. Nous découvrirons bientôt ce qui l’a rendu si hermétique à la cause lorsqu’arrive à Casablanca Ilsa (Ingrid Bergman) accompagné de son époux Victor Laszlo, évadé des camps et symbole vivant de la résistance au nazisme. Tout l’opposé de Rick en somme mais pourtant quelques années plus tôt ils vécurent une brève et passionnée romance à Paris, interrompue par l’invasion allemande et la disparition brutale d’Ilsa. 

Les enjeux politiques et l’atmosphère du film va peu à peu se plier aux états d’âmes du couple. La photo stylisée de  Arthur Edeson sera ainsi par ces teintes sombres synonyme d l’intimité retrouvée ou éteinte de Rick et Ilsa. Ce voile ténébreux se fait plus ténu dans les séquences de flashbacks jetant comme un présage funeste à cette relation dont le romantisme est encore baigné de la lumière d’un Paris encore libre. A l’inverse les séquences du présent nous plongent réellement dans une obscurité très travaillée où les entrefilets de lumière signifient l’espoir pas totalement éteint de voir le couple renouer. Les transitions offrent ainsi de fulgurants moments de mise en scène comme lorsque Rick s’amorce le flashback d’un Rick abattu, le travelling avant semble prendre un temps d’arrêt, comme si Rick refusait de laisser ressurgir ces souvenirs douloureux puis l’imagine s’illumine pour nous replonger dans le passé. L’apparition d’Ingrid Bergman toute de blanc vêtue dans la pénombre du club poursuit ainsi cette idée, une lueur dans le noir et un espoir dans ce nid de rancœur et d’incompréhension.

A travers cette esthétique, Curtiz traduit les ambivalences et contradictions des personnages les plus intéressants. L’officier nazi incarné par Conradt Veidt voire même Paul Henreid en résistant parfait sont tout d’un bloc négatif ou bienveillant. A l’inverse le policier français incarné par Claude Rains s’avère pragmatique et insaisissable jusqu’au bout et bien sûr notre couple par l’incompréhension et les non-dits passe des états d’amour/haine constants. Humphrey Bogart n’a jamais été plus sensible et romantique, chaque réplique cinglante révélant peu à peu ses fêlures. Quant à Ingrid Bergman, sa sensibilité à fleur de peau bouleverse, reflet inversé de Bogart dont le torrent d’émotion s’imprègne constamment sur le visage angélique.

Le score de Max Steiner saura illustrer ces nuances notamment par les variances tour à tour oppressantes, torturées ou caressantes de la chanson As tears goes by. Le morceau n'a pas été écrit pour le film (écrit en 1931 par Herman Hupfled pour une comédie musicale) mais devint le leitmotiv du récit tissant le lien passé et/ou rompu des amants. Steiner détestait la chanson et envisageait de la changer mais la scène où Ingrid Bergman fredonne le morceau ne pouvait être retournée car celle-ci avait coupé ses cheveux pour la coiffure garçonne de Pour qui sonne le glas. Un heureux hasard, un de plus.

Dans le chaos du tournage, le scénario réécrit sans cesse ne comportait pas de fin définitive. Un handicap pour les comédiens mais une bénédiction pour le film puisque l’indécision et les conflits du triangle amoureux s’avéraient tout aussi incertains, se traduisant naturellement dans leur jeu (Ingrid Bergman ne sachant qui aimer puisque le scénario n’a pas résolu son dilemme). L’une des plus belles fins de l’histoire du cinéma aura donc été écrite en toute hâte mais parvient dans l’expression de son message politique à traduire un romantisme désespéré qui sera le seul vrai point retenu par le spectateur bouleversé par cette séquence d’adieu à l’aéroport. Le succès du film s’inscrit donc dans son époque (les troupes américaines débarquant en Afrique du Nord presque simultanément à la sortie) mais les émotions qu’ils procurent s’avèrent éternelles. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner

mardi 7 février 2012

Le Roman de Mildred Pierce - Mildred Pierce, Michael Curtiz (1945)


Mildred Pierce est une mère de famille qui affronte les reproches de sa fille ainée. Les goûts de luxe de cette dernière poussent Mildred à devenir serveuse, puis à ouvrir un petit restaurant...

Après 18 ans de bons et loyaux services la grande Joan Crawford se voyait contrainte de quitte la MGM, studio où elle avait gagné ses galons de stars et dont elle avait assurée quelques des plus grand succès du muet à la fin des années 30. Les raisons de la rupture étaient une suite d'échecs commerciaux d'une Joan Crawford dépassée et cantonnée aux yeux du public à un certain type d'emploi de jeune fille pauvre et ambitieuse popularisé notamment par le célèbre Grand Hotel (1932). Elle se retrouve finalement à la Warner où elle bénéficiera de l'agacement du studio pour les caprices de la star maison Bette Davis qui décide d'en faire sa rivale (une concurrence qui se poursuivra près de vingt ans plus tard dans le Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? de Robert Aldrich qui relancera la carrière des deux stars vieillissantes).

Consciente de l'enjeu, Joan Crawford prend son temps pour choisir le premier projet au sein de sa nouvelle maison puisqu'il s'écoule 2 ans entre son dernier film MGM Un espion a disparu (1943) et Le Roman de Mildred Pierce. Le rôle-titre de ce dernier rejeté par Bette Davis et Barbara Stanwick la captive immédiatement tant elle y voit une occasion se réinventer avec ce rôle tragique de mère. La nature du film mélange audacieux de film noir et de mélodrame y est aussi pour beaucoup notamment grâce à la présence derrière la caméra de Michael Curtiz mais aussi des modifications apportées au roman éponyme de James M. Cain. La tonalité de film noir plus et la structure en flashback sont ainsi de purs ajouts la version cinématographique.

Un coup de feu, une silhouette masculine qui s'écroule, une femme bouleversée qui fuit à tout hâte la maison de plage où a eu lieu le crime. Le tout s'avère encore plus incompréhensible lorsque celle-ci après avoir tenté de se suicider, attire un homme qui semble être un ami sur ces mêmes lieux pour lui faire endosser le meurtre. Quelques rebondissements plus tard nous amènent au poste de police où cette femme, Mildred Pierce, va pouvoir confesser les douloureuses circonstances qui l'ont menée à cette situation. Modeste femme au foyer au petit soin de ses filles et surtout son aînée, Mildred Pierce doit soudain faire face au départ de son époux. Le motif de cette désertion marque d'emblée plusieurs éléments clés du récit.

La faillite masculine tout d'abord avec tous les hommes du film accumulant les tares : infidélités, avidité, fourberie et même perversion avec un adultère final en forme d'inceste fort osé. Le plus fiable s'avère finalement le personnage peu recommandable de Jack Carson qui réellement amoureux de Mildred va malgré son côté entreprenant et plusieurs actes discutable soutenir Mildred dans toute ses entreprises. L'époux joué par Bruce Benett est lui bien trop faible de caractère et effacé malgré ses bonnes intentions. La progéniture vue comme un poids et une malédiction est également un thème important, le départ du mari pour infidélité semblant plus un prétexte à ce qui ronge vraiment le couple, l'amour inconditionnel de Mildred pour sa fille qu'elle gâte sans réserve.

On peut voir en Mildred une réminiscence de la crise des années 30 où cette femme de milieu modeste n'ayant quitté sa condition que par le mariage et n'ayant pas d'autre expérience de la vie souhaite élargir l'horizon de ses enfants. Plus que par ce contexte, c'est en fait la dimension sociale et universelle de parent souhaitant voir leur enfant réussir ce qu’ils n’ont pu réaliser, leur offrir les opportunités qu'ils n'ont pas eues qui est en fait questionnée ici. Mildred Pierce, trop aimante et indulgente crée finalement un monstre d'égoïsme qui ne lui causera que des tourments.

Joan Crawford est tout simplement extraordinaire dans ce personnage tragique. Le conflit constant entre le regard où se lit la désapprobation pour les méfaits de sa fille et le geste qui n'ose jamais faire preuve de la fermeté nécessaire (où qui se le reproche quand il y cède) de peur de la perdre crée une émotion et un déchirement constant qui atteindra des sommets dans la dernière partie (ce regard embué de larme alors que sa fille ingrate la supplie de raccrocher le téléphone et de la sauver, encore...).

Ce statut plus mature n'empêche d'ailleurs pas l'actrice de conserver son aura glamour et élégante, bien au contraire. De femme d'intérieur à l'allure quelconque, son ascension lui confère une aura de plus en plus sophistiquée dans ces tenues tandis que Curtiz prend un malin plaisir à l'érotiser discrètement lorsque sa caméra et l'œil des hommes s'attarde sur ses jambes ou par certaines situation (la nage avec Beragon et ce qui s'ensuit, Jack Carson et ses avances lourde alors qu'elle est nue sous son peignoir lors de sa visite nocturne. Curtiz use de ses effets autant pour magnifier sa star que pour dans l'intrigue punir Mildred d'avoir cherché à être une femme avant d'être une mère, tel l'évènement tragique qui suit la rencontre sur la plage.

A cette beauté sobre de Joan Crawford répond celle étincelante de jeunesse d'Ann Blythe dans le rôle de la mauvaise fille. La sophistication de la photographie d'Ernest Haller pour l'éclairer traduit de manière de plus en plus marquée l'aspect orgueilleux, superficiel et finalement repoussant de cette fougue juvénile. La moue boudeuse enfantine devient peu à peu un masque de haine insensible plein de calcul et on déteste avec force cette affreuse Vera. C'est dire si la prestation d'Ann Blyth est puissante également, le script lui glissant foule de répliques parfaitement abjectes.

Michael Curtiz par la sophistication de sa mise en scène dilue brillamment dans la touche criminelle les aspects les plus sulfureux du film tel ce final où l'obscurité révèle progressivement, comme un crime, la liaison indécente entre Vera et Beragon (Zachary Scott absolument détestable). L'intime côtoie constamment la recherche esthétique marquée typique du réalisateur avec ses jeux d'ombres, ses décors immenses pesant comme le poids d'un destin inéluctable sur les personnages.

Un vrai tour de force visuel et narratif qui fusionne pour séparer mère et fille une ultime fois dans une conclusion puissante. Immense succès commercial, Le Roman de Mildred Pierce rendrait la revanche de Joan Crawford plus éclatante encore lorsqu'elle remporta l'Oscar de la meilleure actrice face notamment à la candidate MGM Greer Garson pour La Vallée du jugement. Grand film !

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

jeudi 27 janvier 2011

L'Égyptien - The Egyptian, Michael Curtiz (1954)

Treize siècles avant notre ère, en Égypte. Sinouhé, enfant abandonné, est élevé par un médecin qui lui transmet sa vocation et sa science. Devenu adulte, il s'installe à Thèbes et met ses compétences médicales au service des plus pauvres. Un jour, dans le désert, Sinouhé et son ami, l'ambitieux Horemheb, sauvent des griffes d'un lion un inconnu en prière. Cet homme n'est autre que le pharaon Akhénaton. En signe de gratitude, il nomme Horemheb officier de la garde et Sinouhé médecin du Palais. Pour fêter cet heureux événement, les deux hommes se rendent dans une maison de plaisir tenue par la belle et mystérieuse Néfer. Sinouhé succombe au charme de la courtisane. Mais derrière la plastique parfaite de la jeune femme, se cache une âme cupide, dénuée de tout sentiment humain.

Peu reconnaissante pour tous les services rendus et les nombreux succès qu'il lui apporta, la Warner suite à plusieurs onéreux échecs commerciaux ne renouvela pas le contrat de son réalisateur emblématique Michael Curtiz en 1953. Celui ci passa donc une partie de la dernière partie de sa carrière a distiller son savoir faire dans divers studios dont la Fox où il réalise cet impressionnant Égyptien en 1954. On peu s'étonner de voir le modeste Edmund Purdom (qui entre Le Fils Prodigue de Richard Thorpe l'année suivante et diverses productions italiennes peu glorieuses le succès envolé allait devenir un vrai spécialiste du péplum) dans le rôle titre alors que le casting prestigieux relègue Gene Tierney, Jean Simmons, Peter Ustinov ou encore Victore Mature a de seconds rôles.

Le rôle était à l'origine prévu pour Marlon Brando qui désapprouvant le scénario (adapté d'un roman de Mika Waltari) fit faux bond à la production à la dernière minute. Farley Granger fut contacté pour le remplacer mais déclina l'offre qui échoua donc au quasi inconnu Edmund Purdom. Loin d'avoir le charisme et la présence des autres interprètes envisagés, il en fait finalement une force en enlevant toute envergure à ce personnage faisant constamment tout les mauvais chois et se laissant manipuler.

L'histoire dépeint donc le parcours initiatique de Sinouhé (Edmund Bloom) que nous découvrons vieux et solitaire dans une demeure isolée au milieu de nulle part alors qu'il décide d'écrire ses mémoires. On découvre dans un premier temps la lente ascension de cet enfant adopté qui va parvenir à s'élever en compagnie de son ami Horemheb (Victore Mature) en tant que médecin du palais. Seulement là il tombe sous le charme de Nefer, courtisane babylonienne qui va le perdre en le poussant à s'abaisser à tout les vilenies. Cette première partie est fort impressionnante dans la mesure où elle donne l'occasion à Curtiz de se frotter au cinémascope, le résultat étant souvent bluffant.

Les moyens sont monumentaux et le réalisateur s'y entend pour les mettre en valeur que ce soit les palais monumentaux, les extérieurs à l'ampleur titanesque où le luxe raffiné des intérieurs. La narration suit le point de vue d'un Sinouhé en pleine découverte de cet univers et la part belle est laissée à un certain pouvoir d'émerveillement devant toute ses splendeurs. Cette logique s'applique également au personnages rencontrés par le héros que ce soit le pharaon mystique Akhenaton lors d'une stupéfiante séquence dans la vallée des roi ou bien sur la vénéneuse Nefer incarné par Bella Darvi qui souffla le rôle à Marilyn Monroe grâce à la liaison qu'elle entretenait avec Darryl Zanuck. Malgré un jeu plutôt approximatif, Curtiz se montre particulièrement inspiré pour illustrer l'érotisme ravageur qu'elle dégage, une vraie femme fatale antique. On est pas près d'oublier ce plan de nudité fort osé vu à travers le reflet d'un bassin et on comprend aisément qu'elle puisse causer la perte du héros.

Edmund Bloom est fort convaincant en Sinouhé victime de ses pulsions et tombant dans tout les pièges, ne sachant reconnaître à temps le vraie amour de sa vie en la douce Merit (Jean Simmons un peu en retrait mais toujours aussi convaincante). Le véritable intérêt du film se trouve pourtant dans son surprenant scénario qui avance masqué pour se qui s'avéra être un récit biblique qui n'en est pas tout à fait un. Le pharaon Akhénaton est vu comme un illuminé d'une nouvelle religion monothéiste aux antipodes du culte égyptien connu, et qui le détache complètement des réalité y compris l'invasion imminente de son royaume.

On a ainsi un questionnement sous forme d'intrigue de palais où les ambitions de chacun se manifestent par la disparition de ce pharaon encombrant. Tout concourt a faire le lien avec la religion chrétienne, le monothéisme bien sûr mais aussi le symbole de ce culte qui une variante de la croix chrétienne et ce alors que les évènements se déroulent treize siècle avant la naissance du Christ. L'ambiguïté est de mise entre ce pharaon apathique et la nécessité de l'éliminer. Notre héros ayant réussi à s'élever à nouveau socialement va donc être à nouveau entraîné dans une suite de complots où il se trompera une fois encore.

La bonté du pharaon dans ses derniers instants, les élans céleste du score de Bernard Hermann et Alfred Newman, les séquences impressionnante de martyrs et la tirade finale de Sinouhé ne laisse guère de doute sur le côté vers lequel penche le film et le lien avec la chrétienté est ouvertement fait dans l'ultime séquence. C'est cependant subtilement amené puisque Sinouhé accède enfin à la sagesse lorsqu'il cède à ces préceptes lui qui a passé le film à s'interroger et se tromper.

Malgré les moyens déployés, le film adopte donc un ton essentiellement intimiste dans les réflexions qu'il soulève et son héros indécis mais Curtiz n'en fait pas moins preuve d'une grande inspiration.Les échanges fiévreux du début entre Sinouhé et Nefer, alternant l'érotisme contemplatif avec une brutalité inattendue sont saisissant notamment dans les variations de la photo somptueuse de Leon Shamroy.

Plus tard ce sera l'ultime entrevu entre Victore Mature, Sinouhé et Michael Wilding qui montrera par la science du cadrage le pouvoir d'évocation religieuse que dégage le pharaon et la hauteur qu'il a sur les évènements et les personnage qui l'entoure. Ce n'est pas sans défauts (un peu trop bavard, un vrai morceau de bravoure spectaculaire manque tout de même) mais c'est l preuve que Curtiz maîtrisait encore son sujet même en fin de carrière. Pour l'anecdote une bonne partie des décors seront racheté par la Paramount pour être réutilisé dans Les Dix commandements de Cecil B. Demille, le lien étant même poussé jusqu'à reprendre une partie du casting avec John Carradine, Michael Ansara et Mimi Gibson.


Film un peu dur à trouver en dvd car n'existant ni en zone 1 ni en zone 2 français. Il existe une très belle édition dvd espagnole (voyez les captures) malheureusement dépourvu de vf ou de sous titre français mais la VO anglaise y figure (avec des sous titres espagnol amovible).

Extrait