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mercredi 27 août 2014

Révélations - The Insider, Michael Mann (1999)


Lowell Bergman, célèbre journaliste d'investigation et producteur de l'émission "60 minutes", reçoit un dossier envoyé par un employé anonyme de Philip Morris. Y sont décrits les méfaits de la nicotine et la dépendance qu'elle crée. Bergman contacte Jeffrey Wigand, un scientifique travaillant pour Brown et Williamson, le troisième fabricant de cigarettes des Etats-Unis. Ils vont ensemble faire éclater l'un des scandales les plus retentissants de l'histoire du tabac.

Heat (1995) avait constitué pour Michael Mann un véritable aboutissement artistique. Toutes les recherches esthétiques ainsi que le sillon thématique du réalisateur dans toutes ses tentatives précédentes (Le Solitaire (1981), Le Sixième Sens (1986) au cinéma et les trois premières saisons de Deux Flics à Miami et Les Incorruptibles de Chicago à la télévision) trouvaient leurs plénitude avec le polar ultime que constituait Heat. Mann était bien conscient de l’impossibilité d’aller plus loin dans son genre roi et ne reviendrait au polar qu’en 2004 avec Collateral pour amorcer une mue esthétique inaugurant un nouveau cycle captivant avec Miami Vice (2006) et Public Enemies (2008). Avant cela, Mann devait se réinventer, lui qui n’avait quitté les rives du polar qu’à deux reprises pour un échec dans le fantastique (La Forteresse Noire (1983)) et un grand succès avec le film d’aventure Le Dernier des Mohicans (1992). 

Avec The Insider, Mann s’attaque ainsi au « film-dossier » avec cette illustration d’un des plus grands scandales de santé et médiatico -financier de l’histoire américaine contemporaine. Le scénario d’Eric Roth transpose l’article The Man Who Knew Too Much de Marie Brenner paru dans Vanity Fair en mai 1995. On y découvrait le drame de Jeffrey Wigand, scientifique et ancien dirigeant de Brown et Williamson, troisième fabricant de cigarette du pays. Découvrant que ses employeurs laissaient sciemment des agents addictifs au tabac cancérigènes dans leur produit, Wigand suite à son renvoi avait dénoncé les faits devant la justice et dans le cadre de l’emblématique émission d’information de CBS, 60 Minutes. Problème, la puissante l’industrie du tabac allait tenter par l’intimidation et tous les recours juridiques possibles de l’empêcher de parler et de le discréditer. Il lui faudrait notamment tout le soutien de Lowell Bergman, producteur de l’émission qui allait l’accompagner tout au long de ce combat et mettre à son tour sa carrière en danger pour faire éclater la vérité. C’est le parcours parallèle des deux hommes qui intéresse Mann qui signe là une œuvre d’un surprenant mimétisme à Heat.

Comme souvent chez Mann, le destin ou la malchance n’a que peu d’influence dans le déroulement des évènements et seule compte la détermination des hommes à atteindre leur but. On a là deux professionnels au sommet dans leur domaine d’activité mais contrairement à Heat, leur grandeur ne se révèle pas dans un déroulement identique. Ce sera d’abord le talent et la capacité de prise de risque de Lowell Bergman (Al Pacino) qui sera mise en avant avec cette séquence d’ouverture le voyant aller négocier un entretien avec chef du Hezbollah. Cet engagement et volonté sont naturels chez lui et font partie de son métier. Mann laisse ce courage en suspens dans la caractérisation de Jeffrey Wigand (Russell Crowe), adoptant le point de vue de sa personnalité plus retenue et secrète. Ce courage existe en germe en lui mais le scénario ne le révèle que progressivement, escamotant notamment les raisons de son renvoi de Brown and Williamson au début alors que c’était déjà à cause de son opposition à leurs agissements en interne. 

Si ces dangers sont une évidence et font partis du métier de Bergman, Wigand est confronté à un bien plus grand dilemme moral. Sa fidélité à la compagnie et aux clauses de confidentialités assure la sécurité financière à sa famille mais en tant que scientifique il ne peut supporter de laisser sous silence un tel problème de santé nationale. Le jeu nerveux d’Al Pacino s’oppose ainsi à la retenue et l’effacement de Crowe avec un personnage habitué à capter la lumière et un autre se faisant violence pour y accéder. La photo de Dante Spinotti adopte ainsi des teintes qui rendent toujours plus abstraite la présence de Wigand, quand ce n’est pas la mise en scène et les cadrages de Mann l’isolant dans les différents décors et bien sur le jeu de Russell Crowe avec son dos vouté, son phrasé murmuré et le teint blafard. L’acteur a poussé de façon impressionnante la ressemblance avec le vrai Jeffrey Wigand, y compris  la chevelure blanche et les costumes gris pâle qui le fondent dans les environnements urbains métalliques du film. Tout cela contribue à illustrer son isolement et sa solitude, y compris dans son propre foyer où sa femme ne supportera pas la pression et la perte de ses avantages.

Chaque échanges et situation contribuera pourtant à montrer la détermination de cet homme. Lowell Bergman n’est que le déclencheur et l’accompagnateur d’une quête de justice qui lui est propre et pour laquelle il sera prêt à prendre tous les risques. Michael Mann délaisse l’esthétique élégante et sophistiquée de ses polars mais n’adopte pas encore non plus le style brut de Collateral et Miami Vice. Il en offre un habile compromis (ce sera la même chose avec le biopic à venir Ali (2001) avec une mise en scène entièrement soumise aux émotions de ses personnages. Ainsi les menaces et l’intimidation de l’industrie du tabac n’a jamais été prouvée dans la réalité mais une fois la machine enclenchée, le climat paranoïaque et claustrophobe nous fait ressentir tout l’anxiété de Wigand.

Le poids de la responsabilité pesant sur ses épaules s’exprimera aussi par ses plans de grue en plongée avant son témoignage à la cour du Mississipi où il sait que sa vie va basculer définitivement. Russell Crowe est incroyablement subtil pour faire passer toute cette palette de sentiments, l’apaisement du devoir accompli et l’angoisse de ce qui l’attend s’exprimant à un degré équivalent dans son attitude après son témoignage tandis que les envolées de Lisa Gerrard renforcent cette dimension de tragédie en marche. Une épreuve qui sera de longue haleine, tout ce qui était resté sous-jacent devenant soudainement palpable dans les risques encourus : la solitude exprimée par la mise en scène devient concrète avec sa femme qui le quitte, la paranoïa se justifiant par la campagne de discrimination médiatique dont il fera l’objet. Pire, son entretien à sensation pour 60 Minutes ne sera plus diffusé pour d’obscurs enjeux financiers liés au rachat CBS.

Un des thèmes récurrents chez Michael Mann est la capacité d’abandon  ses héros, prêts à tout perdre pour aller au bout de leurs idées. James Caan sacrifie son désir de famille précisément pour la sauver dans Le Solitaire, la traque ou l’odyssée criminelle est finalement plus forte que l’amour dans Heat. Dans Révélations, Wigand nous sera finalement apparu le plus droit et noble par les dangers rencontrés, bien plus que celui que l’on a cru à tort être son mentor, Lowell Bergman. Ce dernier va suivre un parcours en tout point parallèle à Wigand et sera confronté aux mêmes interrogations. C’est la perte de ses illusions quant aux mondes des médias, la vérité et même l’audience qu’elle pourrait drainer se sacrifiant à de bas intérêts financiers et commerciaux. 

Le parcours initiatique de Wigand s’exprimait par la manière dont il s’estompait à l’image sous le poids des épreuves, celui de Bergman à l’inverse par la façon dont il s'y impose par son énergie. Al Pacino est formidable d’intensité (et a mis la pédale douce sur le cabotinage de Heat tout en véhiculant la même énergie) et son activité, son phrasé en ébullition s’oppose constamment à la présence figée de ses congénères soumis et/ou corrompus pensant avant tout à leur carrière. Mann évite tout manichéisme tout en dénonçant ces travers, notamment avec le personnage de Mike Wallace (Christopher Plummer) prêt à poursuivre jusqu’à une certaine limite, celle qui menace son poste, mais qui le regrettera amèrement. Malgré quelques ellipses accélérant un peu les évènements, les procédés d’investigations, de manipulation et de renversements médiatiques (positif comme négatif) sont remarquablement traités par qui fait passer avec limpidité une masse énorme d’informations.

Dans tout cet imbroglio, le lien ténu et la confiance unissant les deux héros n’est jamais perdu de vu. C’est particulièrement vrai dans la plus belle scène du film où les personnages dialoguent par téléphone vers la fin. Wigand brisé par la cabale médiatique semble prêt à commettre l’irréparable quand Bergman l’appelle. Des milliers de kilomètres les séparent. La plage et l’océan entourant Bergman s’oppose à la chambre d’hôtel exiguë et désordonnée de Wigand. Les silences lourd de sens d’un Wigand résigné répondent aux vociférations de Bergman lui intimant de ne pas se laisser aller. Le courage qui a failli briser l’un galvanise l’autre, ils comprennent qu’ils ne sont pas seuls (Mann reprenant pour Pacino le type de plan large où il isolait Crowe pour renforcer le lien) et mèneront leur quête à son terme quoiqu’il en coûte. Certainement une des plus grandes séquences de la carrière de Mann. Constater une injustice, l’exprimer et s’aliéner de son milieu pour cela, tel est le parcours que devra aussi effectuer Bergman. Exposer son humanité, sa vulnérabilité est souvent source de perte irrépressible chez Mann tout au long de sa filmographie. Al Pacino et Robert De Niro le faisaient en s’affrontant dans Heat et l’issue ne pouvait qu’être dramatique. Révélations exprime une idée proche mais en s’unissant dans leur mise à nu et en servant une cause juste, Wigand et Bergman atteignent la grandeur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Touchstone et trouvable en blu ray all zone doté de sous-titres français

samedi 5 juillet 2014

Le Sixième Sens - Manhunter, Michael Mann (1986)

L'agent fédéral William Graham vit retiré de ses obligations professionnelles depuis qu'il a été gravement blessé par le dangereux psychopathe cannibale Hannibal Lecter (appelé Lecktor dans ce film) incarcéré par la suite. Jack Crawford, un ancien collègue du FBI, le contacte pour qu'il l'aide à arrêter un tueur en série, Dragon rouge, qui assassine des familles lors des nuits de pleine lune. Pour réussir sa mission, Graham va se mettre à penser comme le meurtrier et va notamment consulter, dans ce sens, le détenu Hannibal Lecter, éminent psychiatre s'il en est malgré sa démence.

Après le diamant brut que constitua Le Solitaire (1981) et le discutable (et seule tentative dans le fantastique à ce jour) La Forteresse Noire (1983), Manhunter allait être le film définissant pour de bon les motifs esthétiques et thématiques de Michael Mann. Dans la saison 3 de la série Miami Vice qu’il produisait, l’épisode 6 Shadow in the Dark voyait Sonny Crockett s’imprégner de la personnalité d’un tueur en série qu’il traquait et dans l’ensemble cela figurait déjà une sorte de galop d’essai à ce Manhunter. Le film est l’adaptation du roman Dragon Rouge de Thomas Harris paru en 1981 et que Mann soufflera à un William Friedkin persuadé de pouvoir en tirer une œuvre terrifiante. Ce n’est pas la terreur pure qui intéresse Mann mais le fait de montrer un homme en proie à ses démons et contradictions. C’est Will Graham (William Petersen), profiler du FBI retiré après une dernière affaire où il fut agressé par le psychopathe Hannibal Lecktor (Brian Cox) qu’il avait démasqué sous ses allures honorables de psychanalyste. 

Son ami Jack Crawford (Dennis Farina) fait pourtant de nouveau appel à lui lorsque surgit un tueur en série décimant des familles entière  dans des accès de folie se manifestant les soirs de pleine lune. Réticent, Graham va néanmoins accepter la tâche et se replonger ainsi dans les ténèbres où il devra recroiser la route du fameux Hannibal Lecktor. On sent bien que la série Miami Vice a servi de véritable laboratoire à Michael Mann tant on en retrouve le visuel ici à travers la photo bleutée métallique, les environnements art déco aux couleurs pâles et la mélancolie suspendue sur fond de nappes de synthé  fondus dans des arrière-plans de couché de soleil.  Cette stylisation extrême se dispute toujours à un vrai réalisme urbain et ce qui était identifiable mais brut de décoffrage dans Le Solitaire s’était affiné fini pour engendrer et définir l’esthétique des 80’s sur la série télévisée et trouver un aboutissement avec Manhunter

Sur le fond les thématiques de Mann se retrouvent également dans l’intrigue imaginée par Thomas Harris. On a un professionnel rigoureux et virtuose dans son domaine (le tueur à gage de Collateral, le cambrioleur du Solitaire entre autre, les gendarmes et voleur de Heat (1995)) qui va se perdre et se confondre avec ce qu’il pourchasse (les deux revers d’une même pièce que constituaient Al Pacino et Robert de Niro dans Heat) et pour qui les liens familiaux et/ou amoureux sont autant une manière de s’humaniser que de se rendre vulnérable. La raison de Will Graham semble ainsi constamment vaciller quand il s’enfonce dans les méandres de l’esprit tordu de Francis Dollarhyde avec un William Petersen au jeu fébrile et au regard chargé d’angoisse. 

Les scènes où il reconstitue le raisonnement du serial killer en visionnant les homes movies de ses victimes trahissent de cette instabilité qui s’exprimera lors des face à face avec Lecktor dont il va solliciter l’intelligence pour avancer dans son enquête. Le calme et l’ironie froide de Lecktor s’opposent ainsi à la sensibilité à fleur de peau d’un Graham ne parvenant pas à donner le change mais, comme le souligne un dialogue c’est cette même fragilité face à l’horreur qui le différencie et empêche de devenir un monstre à l’image de ceux qu’il traque car preuve de sa raison intacte. 

La famille est une béquille pour s’accrocher à la réalité et Mann par de beaux moments intimistes montre à quel point elle sert d’ancrage à notre héros dans la scène où Graham consulte son épouse (Kim Greist) avant de retourner sur le terrain et surtout ce moment sincère où il se confesse à son fils. Hannibal Lecktor et ses talents de manipulateur servira ainsi à mettre à mal l’équilibre précaire de Graham en lui laissant croire qu’ils sont égaux et que seul le passage à l’acte les différencie. 

En mettant en parallèle le quotidien pathétique de Francis Dollarhyde, Mann en fait une sorte de double de Graham rêvant de cet apaisement amoureux et qui faute de le trouver cède à ses bas-instincts par des crimes sordides. Tom Noonan offre une prestation mémorable, l’amoureux vulnérable et sensible pouvant se muer en prédateur impitoyable en un clin d’œil à travers sa relation avec l’aveugle jouée par Joan Allen. Mann lui attribue d’ailleurs cette figure voyant ses personnages imaginer leur idéal à travers une image (le collage de James Caan dans Le Solitaire, la carte postale de Jamie Foxx dans Collateral) mais sous un jour évidemment plus tordu ici avec la peinture de William Blake The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun à laquelle il s’identifie. 

Un thriller prenant donc mais qui souffre encore de quelques petites scories tel que le rythme un peu longuet et un usage de la musique moins pertinent (la musique de Michael Rubini est loin de l’éclat hypnotique des scores de Tangerine Dream sur La Forteresse Noire et Le Solitaire) tandis que malgré une belle montée en puissance le face à face final sera un peu décevant. S’étant pas mal éloigné du best-seller de Thomas Harris et entretenant un certain flou en en ayant changé le titre, le film sera froidement accueilli et constituera un échec commercial. 

Michael Mann retournerait se ressourcer à la télévision avec la formidable série Crime Story et ne reviendrait à la mise en scène que 6 ans plus tard avec Le Dernier des Mohicans dont le succès allait définitivement le lancer. Quant à Hannibal Lecter, il retrouverait son patronyme exact et un film à sa mesure avec Le Silence des Agneaux (1992) de Jonathan Demme qui en ferait une vraie icône cinématographique sous les traits d’Anthony Hopkins (au point de générer une seconde et oubliable adaptation de Dragon Rouge signée Brett Rattner en 2002).

 Sorti en dvd zone 2 français chez MGM et dans une belle édition bluray anglaise chez Optimum, dotée de sous-titre anglais



vendredi 9 mai 2014

Heat - Michael Mann (1995)


Une équipe de braqueurs prépare l'attaque d'un fourgon blindé à Los Angeles. Leur chef Neil McCauley (Robert De Niro) et ses complices Chris Shiherlis (Val Kilmer), Michael Cheritto (Tom Sizemore) et Trejo (Danny Trejo) peaufinent les derniers détails. Pour réussir leur coup, ils engagent un nouvel associé, Waingro (Kevin Gage). Le braquage, pourtant planifié dans les moindres détails, tourne mal à cause d'une erreur de ce dernier et tourne au bain de sang. Les braqueurs dérobent uniquement un lot de bons au porteur appartenant à un financier véreux, Roger Van Zant (William Fichtner). L'enquête sur le braquage est confiée à Vincent Hanna (Al Pacino), lieutenant aguerri de la police criminelle. Une lutte à distance va s'engager entre Hanna et McCauley.

Heat fut le film de la reconnaissance critique et publique pour Michael Mann. Le réalisateur avait jusque-là déjà signé des œuvres marquantes mais s’étant soi confrontées à l’échec commercial (Manhunter (1986) première transposition cinématographique des méfaits d’Hannibal Lecter), soi où le grand public ignorait son rôle dans le processus créatif (la série Miami Vice dont il produisit les trois premières saisons). Son talent était alors uniquement reconnu par quelques aficionados et il fut ainsi véritablement découvert avec Heat. Pourtant plus qu’une révélation, Heat constitue un aboutissement de toutes les recherches esthétiques, narratives et thématiques de Michael Mann depuis ses débuts. Le professionnalisme et la rigueur du héros « mannien » tel que défini dans l’inaugural Le Solitaire (1981), les atmosphères désenchantées et la noirceur de Miami Vice, l’imagerie urbaine bleutée et métallique de Manhunter, la densité narrative de l’ambitieuse et méconnue série Les Incorruptibles de Chicago (1986 – 1988), tout cela forme un tout grandiose et ambitieux dans Heat

La trame même du film participe également au parcours personnel de Mann. Au départ scénariste pour la télévision (notamment les deux premières et meilleures saisons de Starsky et Hutch), Mann déjà soucieux de réalisme et passionné de récit criminel noua de nombreux contact dans la police ou auprès d’ex criminel comme l’écrivain Edward Bunker. C’est par ce biais que l'inspecteur Chuck Adamson lui narra le récit de sa traque du braqueur Neil McCauly dans le Chicago des 60’s, de l’admiration et du respect qui finit par se nouer entre le chasseur et sa proie jusqu’à son arrestation mortelle en 1963. Fasciné par cette histoire, Mann en tirera tout d’abord le téléfilm L.A. Takedown (1989) dont le format l’oblige à grandement tronquer son ambitieux scénario de 180 pages. Après le succès du Dernier des Mohicans (1992), Mann a enfin la possibilité d’en tirer toute l’ampleur requise dans Heat qui sera également l’occasion de la rencontre (puisqu’ils partageaient l’affiche du Parrain 2 (1974) sans se croiser) des deux monstres sacrés Al Pacino et Robert De Niro.

Par son postulat donc, Heat est une classique histoire de gendarme et voleur à laquelle Michael Mann va amener une profondeur vertigineuse. Tout au long du récit, le scénario définira le criminel Neil McCauley (Robert De Niro) et le flic Vincent Hanna (Al Pacino) comme les deux revers d’une même pièce. La première scène d’attaque de fourgon et la gestion de l’acolyte incontrôlable Waingro (Kevin Gage) montre d’emblée la méticulosité et la détermination sans faille de McCauley. De même l’impressionnante et rapide reconstitution du crime qui suit par Vincent Hanna. Tous deux sont des professionnels entièrement dévoués à ce qu’ils savent faire de mieux, des casses pour l’un et traquer les criminels pour l’autre. Une telle rigueur n’est pas sans effet sur la vie personnelle. McCauley s’impose ainsi un ascétisme quasi monacal où comme il l’affirmera plusieurs fois, il ne doit s’être fait aucune attache qu’il ne pourrait quitter sans états d’âme dans les 30 secondes si les flics pointent le bout de leur nez.

I'm alone, I am not lonely / Je suis seul, pas solitaire comme l’affirmera une de ses répliques, et Robert De Niro par sa raideur, ses explosions de violence froide et son regard constamment aux aguets expriment parfaitement cette idée. Les héros de Michael Mann ne sont jamais aussi captivants que quand ils dévient de leurs préceptes et se rendent vulnérable en osant exposer leur humanité (James Caan dans Le Solitaire, Tom Cruise dans Collatéral (2004)). Nul besoin de surligner cela pour le réalisateur qui nous l’expose visuellement dans la scène où De Niro rentre seul dans son appartement vide de meuble, pose son arme et scrute la mer depuis sa baie vitrée tandis que s’élève les notes synthétiques de Moby. Un moment de mélancolie suspendue typique de Michael Mann où l’émotion passera par l’image, la caméra s’attardant sur le regard perdu dans le vague de McCauley tandis que les teintes bleutées de la photo de Dante Spinotti accentuent la dimension crépusculaire de la séquence. 

Vincent Hanna quant à lui aura payé sa soif de justice par une vie intime sinistrée. Survolté et imprévisible pour les malfrats qui croisent sa route, il se referme et devient taciturne, comme en veille lorsqu’il regagne le domicile conjugal au grand désespoir de son épouse (Diane Venora) et de sa belle-fille (Natalie Portman). All I am is what I'm going after / Je suis ce que je pourchasse. Là aussi en une réplique le dilemme du personnage et son mimétisme avec sa proie est défini. 

Si De Niro rentre dans une demeure vide après ses méfaits, Pacino lui s’éteint et se soustrait à son environnement lorsqu’il rentre chez lui, toute son attention et son énergie ne pouvant qu’être sollicités par son métier, son sacerdoce. Pacino dans un registre plus nerveux et exubérant est formidable (le background du personnage dans le script affirmait que le personnage consommait de la coke sans que cela soit dit dans le film ce qui donne ce petit tour décalé et excessif dans la prestation de l’acteur) de bagout et de présence fiévreuse.

Autour de ces deux astres, Mann fait naviguer un nombre impressionnant de personnages secondaires qu’il parvient à faire exister quel que soit leur temps de présence à l’écran. Ils servent à renforcer l’ampleur narrative du récit (toute sa sous-intrigue avec le financier Van Zant (William Fichtner) absente du téléfilm originel), son authenticité (le mentor taciturne formidablement incarné par Jon Voight) mais aussi servir de reflet accéléré des problématiques rencontrés par les deux personnages principaux. En dépit d’une vie de famille rangée, Michael Cheritto (Tom Sizemore) ne peut se passer de l’adrénaline des braquages tandis que Chris (Val Kilmer) semble inadaptée à une existence normale sombrant dans le jeu et en conflit avec sa femme (Ashley Judd).

Mann s’astreint dans Heat de toute la facette funeste et de destinée typique du polar. La malchance n’a rien à faire ici, les personnages s’astreignent à une certaine vision de la vie dans leur comportement et ce sont des micros évènements où ils dévient de leurs choix initial qui provoqueront leur perte. McCauley en laissant échapper Waingro en début de film provoque ainsi les évènements tragiques de la dernière partie, et s’éloignera de toute la rigueur qui le définissait au départ en allant se venger et fatalement s’exposer à la fin. On pense également au repris de justice en conditionnelle Donald Breedan (Denis Haysbert) rompant en un instant ses bonnes résolutions pour le pire. 

Mann définit ces conflits par un mimétisme contrasté dans l’opposition de ces eux héros. Ce sera d’abord dans le calme d’un bar que se feront enfin face McCauley et Hanna. S’étant déjà jaugé et ayant su apprécier les compétences de l’autre dans son domaine, on aura non pas une confrontation mais une affirmation de chacun d’aller jusqu’au bout quel que soit les conséquences car c’est tout simplement leur métier. Deux professionnels face à face, froid et décidé, si éloigné mais si proche en même temps.

Le réalisateur se refuse à un plan d’ensemble qui les séparerait à l’image pour privilégier un champ contre champ renforçant cette idée de revers d’une même pièce pour chacun des protagonistes, l’intensité et la connexion étant telle que les gestuelles se reflètent de l’un à l’autre (Pacino reprenant un mouvement de tête de De Niro en lui répondant), les dialogues se répétant avec le calme froid de De Niro ou la nervosité de Pacino. Le gunfight apocalyptique lors de la grande scène de holdup up fait passer la parole à l’action dans un morceau de bravoure où le chaos urbain a rarement été plus virtuose – lors de la Masterclass qu’il donna à l’occasion de la rétrospective lui étant consacrée à la Cinémathèque Française en 2008, Mann avait dévoilé l’impressionnant plan de bataille de cette séquence qualifiée de World War 3 sur le planning de tournage ! -. 

Un fracas de balles, de verres brisé et de hurlement à l’issu duquel les héros sont confrontés à des choix décisif. En quittant le chevet de sa belle-fille meurtrie, Pacino renonce sans doute définitivement à son mariage mais s’assure la possible capture de De Niro. Ce dernier, en oubliant sa pure logique d’efficacité pour se venger, en révélant sa vraie nature et tombant amoureux d’une jeune femme (Amy Brenneman) qui l’accompagnera dans sa fuite brise ses préceptes de survie élémentaire qu’il s’était si rigoureusement imposé (Mann s'attardant longuement sur son visage impassible et son esprit en ébullition alors qu'il prend la mauvaise décision). 

L’issue ne pourra qu’être fatale dans une somptueuse course poursuite finale. Mann nous perd avec brio loin des concepts de bien et de mal pour seulement montrer des êtres humains face à leurs contradictions et le spectateur ne sait finalement plus qui il souhaite voir vainqueur de cet affrontement. On retrouve cette émotion en pesanteur dans le superbe plan final où une nouvelle fois, De Niro et Pacino n’ont jamais semblé plus proche et plus éloignés par la seule force de l’image. Un chef d’œuvre du polar d'un Michael Mann au sommet de son art et annonçant la suite avec les ambiances nocturnes urbaine de Collatéral et Miami Vice (2006).

Sorti en dvd zone 2 et blu ray chez Warner