Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 31 août 2016

La Science des rêves - Michel Gondry (2006)

Le timide Stéphane décide de revenir vivre en France, où sa mère lui a trouvé un emploi. Mais Stéphane qui est très créatif découvre qu'il s'agit seulement d'aider à la fabrication de calendriers, activité aussi banale qu'ennuyeuse. Stimulé par la redécouverte de l'appartement où il a passé son enfance, il se réfugie dans le monde des rêves. Bien vite, il fait la connaissance de sa voisine Stéphanie, qui prend goût à son excentricité.

 La Science des rêves est le premier film de Michel Gondry réalisé hors du giron du génial scénariste Charlie Kaufman après l'inaugural Human Nature (2001) et surtout Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), bijou romantico-onirique qui lui vaudra sa première reconnaissance critique. Gondry s'émancipe ainsi avec La Science des rêves, son univers visuel singulier servant désormais un propos et une mélancolie bien plus personnelle (même si déjà perceptible dans Eternal Sunshine) s'affranchissant de la construction classique encore présente malgré la folie de Charlie Kaufman. Comme dans ses meilleurs films à venir ( L'Épine dans le cœur (2010), The We and The I (2012), Microbe et Gasoil (2015)) l'histoire part d'une observation et d'une expérience intime à travers le personnage principal (Gael Garcia Bernal en double rêveur de Gondry), les situations et le cadre (toutes les scènes de rêves transposant toute l'excentricité des vrais songes du réalisateur, le tournage dans son ancien immeuble) et surtout cette histoire amour contrariée réellement vécue par Michel Gondry - qui pousse loin la confusion puisque la vraie "Stéphanie" fait partie de l'équipe du film.

Stéphane (Gael Garcia Bernal) revient en France après le décès de son père mexicain sur l'appel de sa mère française (Miou-Miou). La frustration du quotidien le rattrape bientôt à travers la solitude, la grisaille parisienne et un job peu exaltant pour son esprit créatif . Heureusement il peut se réfugier dans ses rêveries intérieures pour illuminer son environnement et donner un parfum exaltant à ses nuits à travers des visions excentriques. Gondry donne pourtant un tour pathologique aux songes de son héros, que ce soit dans la confusion envahissant une réalité que Stéphane ne supporte pas ou lorsque les angoisses et souvenirs intimes envahissent l'inconscient du rêve. Notre héros dort ainsi dans son ancienne chambre d'enfant truffée de jouets, y fuyant le monde pour y bricoler les inventions les plus farfelues.

Cette peur de l'extérieur s'y manifeste en le déformant de façon ludique - Stéphane devenant un irrésistible centre du monde à son job terne - puis peu à peu inquiétante, le passé du personnage avec ce père désormais absent. Le rythme flottant et imprévisible du film participe à ce point de vue du personnage, autant pour traduire la bizarrerie du rêve que pour ressentir l'état d'esprit d'un dépressif. La rencontre avec sa jolie voisine Stéphanie (Charlotte Gainsbourg) pourrait permettre de résoudre le désordre régnant dans l'esprit de Stéphane. Gondry propose ainsi une sorte de comédie romantique aux contours détonant, notamment dans le quiproquo où Stéphane dissimule à Stéphanie qu'il est son voisin de palier. Leur esprit enfantin commun et gout du bricolage délirant sera l'occasion de beaux moments de complicités, la confusion avec le réel créant soudain des situations plus charmantes qu'anxiogènes (Stéphane pensant glisser en rêve un mot sous la porte de Stéphanie) et où Gondry déborde d'inventions formelles et narratives telle cette machine remontant le temps d'une seconde. La poésie de certaines séquences figure parmi les plus belles filmées par le réalisateur notamment celles où s'assoupissant au téléphone, Stéphane est "accompagné" dans sa rêverie par Stéphanie.

Gondry assume la dimension égocentrée du personnage qui fait son charme et ses limites. Au départ on ressent douloureusement l'affectueuse amitié ne se concrétisant pas en amour réciproque de Stéphanie, la rendant insaisissable et indécise à travers l'allure fragile de Charlotte Gainsbourg. Pourtant la caractérisation du personnage ne dépasse jamais (à la seule exception de la scène où on la voit sur son lieu de travail même si révélant un mensonge initial) la seule vision de Stéphane - c'est le cas pour tout les personnages restant à l'état de contour hormis Alain Chabat génial en collègue facétieux et obsédé - et lorsque ce double romantique idéalisé ne répond pas à ses sentiments, le film prend un tour plus sombre que le spleen latent initial.

Le dispositif formel se montre cruel pour scruter ce dépit amoureux (la tv intérieure observant Stéphanie danser avec un autre) mais l'on comprend peu à peu combien la sensibilité à fleur de peau et la nature infantile et exclusive de Stéphane peuvent être un obstacle à cette relation. Le côté bricolé de Gondry sert avec un brio et une inventivité constante le mal-être existentiel (les mains énormes surgies d'un cauchemar d'enfance de Gondry), les échappées bondissantes avec créatures imaginaires, décors cartonnés, l'irruption de l'animation images par images. Cette approche participe à la candeur et vulnérabilité d'un excellent Gael Garcial Bernal, que Gondry n'oublie jamais de conjuguer à une immaturité cruelle notamment lors de la belle dernière séquence. Stéphane frustré et colérique semble toujours aussi incapable de réellement s'attacher Stéphanie alors que le songe les emmène ensemble vers une ballade traversée de toutes leurs créations communes. Gondry souscrit au rêve tout en en cernant les limites pour celui qui en est prisonnier. Toutes les réussites suivantes seront marquées par ce questionnement.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Gaumont 

vendredi 5 février 2016

Microbe et Gasoil - Michel Gondry (2015)

Les aventures débridées de deux ados un peu à la marge : le petit "Microbe" et l'inventif "Gasoil". Alors que les grandes vacances approchent, les deux amis n'ont aucune envie de passer deux mois avec leur famille. A l'aide d'un moteur de tondeuse et de planches de bois, ils décident donc de fabriquer leur propre "voiture" et de partir à l'aventure sur les routes de France...

 Après le budget imposant et la lourde logistique de L’écume des jours (2013), Michel Gondry a envie de s’attaquer à un sujet plus modeste et personnel. Ce sera donc Microbe et Gasoil où il explore à nouveau le monde de l’adolescence après le formidable The We and the I (2012). Ce film avait été une des plus belles réussites du réalisateur, sorte de Breakfast Club (1984) revisité avec l’urgence, la gouaille et l’esthétique rattachée à la génération Facebook/Instagram tout en véhiculant une émotion à fleur de peau des plus marquantes. Microbe et Gasoil tout en explorant des thèmes voisin s’attache à des souvenirs plus autobiographiques pour Michel Gondry. Jeune adolescent versaillais rêveur, il était décalé par rapport à un environnement lycéen strict et bourgeois par son attitude et une allure héritée de sa famille hippie avec ses cheveux long. Il s’était lié d’amitié avec un camarade bricoleur, excentrique et tout aussi à la marge que lui et avec lequel ils avaient entretenu la folle idée de construire un véhicule pour se balader à leur guise. Ce projet jamais réalisé va se concrétiser par la fiction bien des années plus tard.

Daniel « Microbe » (Ange Dargent) incarne ainsi un double de Gondry en adolescent chétif, féru de dessin et vexé d’être encore trop souvent pris pour une fille. Il est partagé entre une volonté de se fondre dans le conformisme de ses camarades et entretenir sa singularité qui lui attire l’amitié mais guère plus de celle dont il est éperdument amoureux, Laura (Diane Besnier). Ce genre de doute ne semble guère embarrasser Théo « Gasoil » (Théophile Baquet), assumant fièrement son originalité avec son look improbable, son humour décalé, ses inventions et mains enduites de cambouis qui lui valent son fameux surnom. Gondry capture à merveille l’amitié naissante de ses deux personnalités attachantes et ne sombre jamais dans le cliché dans le rapport à leur environnement.

La sensibilité de Microbe le rend à part sans en faire non plus une victime de brimades et l’excentricité de Gasoil aura beau susciter la moquerie, son sens de la répartie et son indifférence au regard des autres le rend intouchable. Néanmoins cet univers étriqué auquel s’ajoute des situations familiales complexes (une mère dépressive et trop aimante (Audrey Tautou) férue de new age pour Microbe et un milieu modeste et sévère pour Gasoil) bride la folle imagination du duo. Qu’à cela ne tienne, après avoir mis la main sur un moteur de tondeuse ils décident de fabriquer un véhicule pour parcourir les routes de France. De l’extérieur, la « voiture » aura le camouflage d’une baraque en bois et après une fabrication de bric et de broc ainsi que les mensonges d’usages aux parents, l’aventure peut commencer.

De ses clips à ses films de cinéma, l’imagination aura toujours revêtue les atours d’une esthétique bricolée, rapiécée et d’une naïveté rattachée à l’enfance. Cela pourrait entremêler l’imagerie et le sujet du film (Eternal Sunshine of Spotless Mind (2004) et son voyage à travers la mémoire), donner un contour ludique à un sentiment douloureux (le magnifique La Science des rêves (2006) et sa romance non réciproque) ou être carrément la raison d’être du film avec le cultissime Soyez sympa, rembobinez (2007) et ses classiques du cinéma reconstitués. Sans donner dans le rétro (le film se place clairement de nos jours), le film tourne le dos à la modernité avec ses deux héros dont l’imaginaire est d’autant plus stimulé qu’ils se désintéressent des futilités « technologiques » de leur camarades, notamment par un rebondissement surprenant et osé qui nous débarrasse du téléphone portable d’emblée. On ne pourra accuser Gondry de passéisme tant ses outils étaient au cœur du fonctionnement des ados de The We and the I et c’est simplement que ce n’était pas le sujet ici.

Les personnages sont d’un naturel confondant et attachant de bout en bout. Réflexions décalées et adultes alternent avec préoccupations plus futiles et typiques de cet âge où l’on se cherche encore - l'ironie et la maturité des ados d'aujourd'hui se dispute souvent à l'innocence d'un Diabolo Menthe (1977). Microbe est donc constamment complexé par sa taille, sa coupe de cheveux et ses premiers émois érotiques, rêvant tout en craignant de son fondre dans la masse d’être influençable et sans personnalité. L’assurance et la gouaille de Gasoil sont autant une protection qu’une affirmation de son tempérament, préférant cultiver cette exubérance puisqu’il sait qu’il ne sera jamais vraiment accepté de tous. Tout est assez bien résumé par l’image avec ce formidable objet de cinéma qu’est la voiture/cabane qui traverse paysage urbain comme nature paisible, se fondant tout en se distinguant avec une égale et indifférente allure.

Ainsi armés entre certitudes et doutes le duo va traverser d’étonnante péripéties, tour à tour inquiétantes (ce séjour nocturne chez un drôle de dentiste), dangereuse avec ce salon de coiffure en zone urbaine menaçantes et gentiment délirantes lors d’une confrontation avec des footballeurs américains. Gondry ne construit cependant pas un monde de rêve, ceux sont les personnalités lunaires de Microbe et Gasoil qui traversent une réalité où vient ressurgir sans prévenir l’actualité douloureuse comme avec ce camp de roms décimé par la gendarmerie. Tout comme ils oscillent entre leur originalité et la normalité de leurs camarades, nos héros sont peu à peu rattrapés par le réel au fil de leur délirant périple.

Une certaine mélancolie s’installe progressivement, autant rattachées à leurs préoccupations adolescentes (la romance avec Laura tutoyée mais pas concrétisée) qu’à une facette plus métaphysique (le jeu final sur les ellipses soulignant l’évaporation du temps qui passe et des bons moments quand approche le retour) et les aléas de la vie qui se rappellent douloureusement à nos héros lors du renversement final. Restera le souvenir d’une belle et amusante odyssée ainsi que d’une indéfectible amitié magnifiée par un splendide final qui célèbre la marginalité. Et au vu de l’ultime regard de la tant désirée Laura, c’est de cette affirmation de soi que naissent les sentiments les plus tendres. Un petit bijou et une des œuvres les plus touchante de Michel Gondry, injustement passée inaperçue en 2015.

Sorti en dvd zonze 2 français chez Studiocanal 

jeudi 24 janvier 2013

The We and The I - Michel Gondry (2012)


C'est la fin de l'année. Les élèves d’un lycée du Bronx grimpent dans le même bus pour un dernier trajet ensemble avant l’été. Le groupe d'adolescents bruyants et exubérants, avec ses bizuteurs, ses victimes, ses amoureux… évolue et se transforme au fur et à mesure que le bus se vide.
Les relations deviennent alors plus intimes et nous révèlent les facettes cachées de leur personnalité…

Michel Gondry signe un de ses meilleurs films avec The We and The I qui s’impose comme un classique moderne du teen movie.  La réussite du film tient grandement à son authenticité, sa production ayant constituée une grande aventure humaine. L’idée du film serait venue à Michel Gondry se trouvant dans un bus à Paris, ce dernier se trouva envahi par des adolescents sortant du lycée. Il observa alors les changements d’attitudes chez les teenagers, l’influence du phénomène de groupe où fanfarons et bruyants en nombre, les ados se transformait leur nombre diminuant, les conversations se faisant plus intimes, les comportements plus naturels. Voulant transposer le phénomène dans une fiction, Gondry part à la rencontre d’un groupe d’adolescent d’un quartier difficile du Bronx qu’il soumet pendant près de trois ans à un atelier. 

Là, il les guidera, les accompagnera et les poussera à se livrer sur leur quotidien, leurs anecdotes nourrissant le script sur lequel ils ont un droit de regard et auquel ils amènent une vérité dans les échanges et comportement des personnages. Après cette longue préparation, Gondry décidera de recruter ses acteurs amateurs pour pratiquement jouer leur propre rôle dans le film, au générique on peut d’ailleurs constater que les prénoms des personnages étaient ceux des vrais ados.

A la sortie du film, on l’a beaucoup comparé au français Entre les murs avec lequel il partage cette approche sur le vif et authentique d’adolescents d’aujourd’hui. Le film de Gondry s’avère bien plus riche et surtout se frotte en fait à un autre modèle. The We and The I constitue en fait une relecture  moderne de Breakfast Club (1984), reprenant à son compte la structure et les thématiques du classique de John Hughes. On a ainsi un groupe d'adolescents confiné ensemble dans une unité de temps et de lieu (journée de colle au lycée chez Hughes/bus sur un long trajet pour Gondry) où au fil du temps les personnalités et les fêlures de chacun vont se révéler.

Comme chez Hughes les personnages sont au départ des clichés et archétypes du paysage lycéen et de teen movie (les tyrans, les souffre douleurs, la jolie fille populaire avec Laidychen préparant sa fête) et sous le foutoir de façade Gondry au fur et à mesure que le bus se vide laisse les jeunes passagers restant se montrer de plus en plus naturel. Il nous y aura préparé avant en plaçant les moments les plus comiques au départ tant que le bus est bondé tout en cernant la personnalité de certains personnages sur lesquels il se sera plus attardé au sein des groupes de plus en plus restreint. L'humour ou la méchanceté la plus prononcée c'est  We du titre où chacun veut se montrer à son avantage quitte à humilier les autres (la bande du fond du bus) ou soit même (le mythomane poseur et ses histoire abracadabrante de séduction) tandis que le I nous les montre moins sûr d'eux même, plus fragile et attachant. 

Le principe marche sur de courtes scènes et personnages furtifs (la fille qui accepte une fois descendue du bus de sortir avec le garçon auquel elle a mis un mémorable râteau devant ses copines) puis ensuite en révélant les vrais héros que tout opposent : le très antipathique Michael qui aura malmené et moqué ses camarades avant de se révéler bien plus intéressant débarrassé du regard des autres la très attachante et complexée de Teresa. Michael se voit confronté à ses contradictions et à sa schizophrénie de façon assez magistrale par le camarade le plus discret et taiseux dans la foule, direct et franc dans l’intimité. Ainsi mis à nu, le film se conclu sur un joli moment, sobre et chaleureux entre le tyran et sa souffre-douleur bien plus semblables qu’il n’y parait.

Gondry adapte la forme à la génération Facebook/Youtube avec un visuel inventif et énergique mais sachant se faire oublier.  La caméra virevolte d'un coin à l'autre du bus, scrute l'omniprésence du portable dans les interactions des personnages et fait même de ce qui semble un gimmick formel  (le running gag du copain filmé se cassant la figure) un ressort dramatique qui ne révélera qu'en toute fin. Le film ne cède au démonstratif qu'une seule fois de manière peu convaincante avec la dispute et la confession du couple gay un peu trop larmoyante. 

Sous l’énergie et le foutoir apparent laissant croire à de l’improvisation, le script est pourtant très rigoureusement écrit et construit et paradoxalement cette seule scène à ne pas fonctionner est pourtant une extension de la réalité. Gondry pas convaincu par un des deux acteurs leur avait demandé d’échanger leur rôles et au cours d’un dialogue évoquant la tromperie de l’un d’entre eux, une vraie dispute éclata, les caméras continuant à tourner et le moment étant conservé tel quel dans le film. Et donc paradoxalement la scène la plus "vraie" qui sonne le plus faux (et le pour coup moins forte que la grande confession finale d'un Breakfast Club), étonnant. 

Le film ne se noie jamais dans son concept grâce à l'énergie du jeune casting, au script osant des respirations inattendues (la séquence où en plein bouchon les ados s’évadent du bus pour aller commander une pizza, les flashbacks et séquences oniriques absurdes typiques des clips de Gondry surgissant sans que l’on s’y attende). On s'amuse beaucoup tout en reconnaissant forcément l’adolescent que l’on est ou que l’on a été au milieu de ce festival de vannes, de vacherie, de tendresse et de larmes. LE teen movie des années 2010 et la plus belle réussite de Gondry avec son magique Eternal Sunshine of spotless mind. Un des grands films de 2012.

Sorti en dvd zone 2 français chez France Télévision

mercredi 1 août 2012

Eternal Sunshine of the Spotless Mind - Michel Gondry (2004)


Joel (Jim Carrey) tombe de haut quand il découvre que sa compagne, Clémentine (Kate Winslet), a effacé de sa mémoire leur relation tumultueuse. Désespéré, il prend contact avec l'inventeur du procédé, le Dr Howard Mierzwiak (Tom Wilkinson), pour subir le même traitement. Mais tandis que ses souvenirs s'évanouissent, Joel se rend soudain compte qu'il aime toujours Clémentine.

Quand l’esprit azimuté du scénariste Charlie Kaufman (Dans la peau de John Malkovich, Adaptation…) décide d’accoucher d’une comédie romantique, on peut être sûr que cela ne ressemblera à rien de connu. Eternal Sunshine of Spotless Mind offre ainsi le film le plus abouti issu des folles idées du scénariste et concrétise la collaboration avec Michel Gondry entamée sur un inégal Human Nature où les concepts de Kaufman avaient du mal à se marier au génie visuel du réalisateur.

Le film débute pourtant de la plus paisible et tendre des façons lorsque le timide et emprunté Joel (Jim Carrey) croise par hasard la route de la bouillonnante Clementine (Kate Winslet) sur la plage où il fuyait la déprime d’une énième journée de boulot similaire aux autres. Regards en coin, phrasé incertain et maladresse attachante, cette scène est une petite merveille de romantisme balayé d’une froide ironie quelques instants plus tard. Notre couple se connaît déjà et a été séparé par une froide technologie.

Clementine suivant sa nature impulsive a décidé après une énième dispute manière radicale d’effacer Joel de ses souvenirs en ayant recours au procédé révolutionnaire de la société Lacuna. Décidé à recoller le morceau Joel va effectivement constater qu’elle ne le reconnaît plus et qu’elle lui a même déjà trouvé un remplaçant. Ayant découvert le pot aux roses, Joel décide de faire de même et d’effacer Clementine de son esprit, mais si ce dernier s’y refusait ?

Kaufman et Gondry soulèvent de fascinantes questions sous leur intrigue alambiquée. Qu’est ce qui attire deux êtres l’uns vers l’autre ? Ici on peut y voir une certaine métaphore de la réincarnation et de l’éternel recommencement, une concrétisation du concept de l’âme sœur où même en ne sachant plus rien l’un de l’autre nos tourtereau sont irrésistiblement attirés car ils sont fait pour être ensemble tout simplement. Kaufman y voit un concept d’alchimie pure et immuable confirmé par l’échec du personnage d’Elijah Wood qui tentera de séduire Clementine en volant les souvenir de Joel. Le revers de la médaille viendra avec Kirsten Dunst (dont le personnage insouciant atteint une étonnante dimension tragique) où cet éternel recommencement peut également conduire à reproduire les même erreurs, à être séduite par la personne qu’il ne faut pas. C’est un penchant, un élan naturel qu’aucune technologie ne peut réellement remplacer voilà le message du film.

Michel Gondry déploie toute son inventivité et ses idées ludiques pour ce voyage intime dans le souvenir d’une relation amoureuse. Tous les artifices les plus fous y passent avec poésie, tendresse et douce folie lorsque Joel change d’avis et décide de conserver Clementine dans un coin de son esprit à l’abri de la machine. Obscurcissement ou dilatation du décor, situations surréalistes, déformations des visages et silhouettes de plus en plus incertaines au fil de leur aspiration dans le néant du subconscient et ensuite quelques délirants apartés où Joel reviendra dans ses souvenirs les plus honteux pour dissimuler Clementine à ses poursuivants. Sous le fatras visuel (Gondry caresse depuis longtemps le projet d’adapter Ubik de Philip K. Dick et il montre là toute les aptitudes pour le faire brillamment) on a finalement un homme qui porte un regard lucide sur une relation passée, s’attendri sur les plus doux souvenirs et prend conscience de ses erreurs.

Les échanges avec Clementine et les constats qui en sont tirés sont finalement des dialogues intérieurs avec lui-même où il comprendra l’importance de cette femme dans sa vie, malgré tous ses défauts. C’est d’ailleurs là toute l’importance de l’épilogue qui pourrait sembler de trop où nos héros sont avertis de leur relation passée, plutôt que l’éternel recommencement diablement romantique attendu (mais peut-être éternel échec aussi) Kaufman y mêle la notion d’amélioration et de reconstruction d’autant plus touchante.

Jim Carrey a rangé la boite à grimaces (à quelques hilarantes exceptions près comme ce retour en enfance) pour composer un très attachant amoureux à fleur de peau contrebalancé par une toute aussi exceptionnelle Kate Winslet en peroxydée au caractère volcanique et craquant. Ce moment où Joel altère son premier et dernier souvenir de Clementine pour lui offrir un dernier adieu est sans doute le plus émouvant jamais écrit par Charlie Kaufman. Une des plus belles, si ce n’est la plus belle comédie romantique des années 2000 qui recevra un Oscar mérité du meilleur scénario original (qui emprunte en partie certains éléments aux deux romans de Boris Vian L’herbe rouge et L’arrache-cœur).

How happy is the blameless Vestal's lot!
The world forgetting, by the world forgot;
Eternal sunshine of the spotless mind!
Each pray'r accepted, and each wish resign'd.
Sorti en dvd zone 2 français chez Universal