Par une nuit ténébreuse, un déserteur
du nom de Jean arrive au Havre dans l’espoir de quitter la France. En
attendant un bateau, il trouve refuge au bout des quais, dans une
baraque autour de laquelle gravitent plusieurs marginaux. Il y fait la
rencontre de Nelly, une belle et mystérieuse jeune femme dont le regard
le bouleverse. Cette dernière vit dans la terreur de son tuteur, le
misérable Zabel, lui-même racketté par une bande de voyous. Par amour,
Jean se mêle aux affaires de Nelly et met les pieds dans un engrenage
périlleux…
Après la rencontre artistique sur Jenny (1936) et le premier succès avec Drôle de drame (1937), le tandem Carné/Prévert signait un de ses sommets avec Quai des Brumes.
Les aléas de la production conduisirent le film à finalement prolonger
et définir les canons du "réalisme poétique" déjà posés par des œuvres
antérieures comme Pépé le Moko (1937) ou La Belle Équipe
(1936) : puissance mélodramatique exacerbée, personnages maudits et
poids du destin inéluctable. Désireux de travailler avec Jean Gabin,
Marcel Carné adapte là le roman éponyme de Pierre Mac Orlan (paru en
1927) et lui propose le rôle principal dans un projet devant être
produit par la UFA avec laquelle Gabin est sous contrat.
Joseph Goebbels
hostile à un film mettant en avant un personnage de déserteur, les
droits sont revendus en France au producteur Gregor Rabinovitch
(producteur juif assez ironiquement d'ailleurs) et change grandement
d'orientation. Tout dans les choix d'adaptation de Jacques Prévert
confère à donner une pureté, une beauté immaculée tant narrativement que
visuellement au récit alors que le roman de Pierre Mac Orlan était bien
plus sordide. L'action passe des quartiers de Montmartre aux quais du
Havre (initialement quais de Hambourg quand le film devait encore être
produit par les allemands), le personnage de Michel Simon aussi ignoble
soit-il agit par amour quand ce n'est qu'un assassin cupide sur papier
et le passé de Michelle Morgan est plus évasif ici quand il était avéré
qu'elle avait sombré dans la prostitution dans le livre. Nous avons donc
là des héros typiques du réalisme poétique, des innocents meurtris dont
la destinée semble guidée vers une issue funèbre quel que soit leurs
efforts pour s'en sortir.
Le Havre, carrefour commercial et lieu
de passage est également là un lieu où viennent se perdre les âmes les
plus torturées. Pour s'abandonner à ses idées morbides et suicidaire
comme le peintre dépressif joué par Robert Le Vigan, se laisser porter
par une vie sans but comme la jeune mais déjà désabusée Nelly (Michèle
Morgan), s'abandonner à ses mauvais penchants comme l'infâme Zabel
(Michel Simon) ou dans l'espoir de tout recommencer avec le déserteur
incarné par Jean Gabin. La brume nocturne dans laquelle s'ouvre le film
semble ainsi autant dissimuler les secrets et remords des personnages
que leurs âmes noires, révéler une vraie bonté désintéressée (le
chaleureux patron de bar Panama) ou la lâcheté ordinaire (Pierre
Brasseur en gangster de pacotille) et surtout éveiller l'amour entre les
deux être perdus que sont Jean et Nelly.
Pour un temps, Jean oublie les
idées noires qui l'on poussé à la désertion et Nelly l'environnement
sordide qui la rend si détachée de tout et les deux protagonistes
deviennent beaux ensemble devant la caméra de Marcel Carné, les arrières
de bar, les quais désert au petit matin ou les ruelles sombres
deviennent de sublimes lieux d'abandon et de passion magnifié par la
photo de Eugen Schüfftan et les décors d' Alexandre Trauner. Le réalisme
se manifeste quand les amants font face au quotidien de cet
environnement tandis que la dimension factice et onirique peut
s'affirmer dès qu'ils sont seuls (avec un exemple frappant dans
l'intimité de cette chambre retrouvant tout son aspect trivial quand un
domestique vient apporter le petit déjeuner).
Jean Gabin, éteint
et renfrogné comme toujours immédiatement attachant par les fêlures
qu'il révèle sous les réactions brusques (belle ouverture où il
désamorce la bagarre le chauffeur de camion). Michèle Morgan est d'une
beauté juvénile et d'une fragilité désarmante, son regard clair semblant
comme illuminer la fange ambiante dès qu'il s'anime.
La sophistication
esthétique de Carné offre un parfait contrepoint à la simplicité des
mots de Carné (les répliques plus recherchées venant en grande partie du
livre comme les tirades du peintre dépressif), offrant deux moments
parfaits avec le baiser où Gabin lance le fameux "T'as d'beaux yeux, tu
sais" et bien sur la bouleversante conclusion voyant le couple
cruellement rattrapé par tous ces choix tout au long du film et son
impossibilité à se séparer. Ce serait d'ailleurs peut être le seul
relatif reproche à ce classique, ce sentiment que tout est joué sans
nous donner l'illusion d'y croire (le thème solennel de Maurice Jaubert
appuyant ce fait) au contraire de la progression
dramatique d'un Pépé le Moko par exemple, écueil que surmontera Carné avec les innovations narrative du Jour se lève (1939).
Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal
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