Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 5 avril 2018

L'Amour d'une femme - Jean Grémillon (1953)

Marie, un jeune médecin, remplace sur l’île d’Ouessant, le vieux praticien qui prend sa retraite. Malgré les préjugés des insulaires, elle parvient à se faire accepter. Elle noue des liens d'amitié avec l'institutrice, également proche de la retraite, Germaine Leblanc. André, un ingénieur installé provisoirement sur l'île pour un chantier, tombe amoureux d'elle. D'abord réticente, elle sort avec lui, au risque de compromettre sa réputation. Il la demande en mariage, mais exige qu'elle renonce pour cela à son métier.

L'Amour d'une femme est le dernier film d'un Jean Grémillon qui ne retrouvera l'occasion de passer derrière la caméra que le temps de trois courts-métrages documentaires par la suite. Il s'agit d'un scénario original de Grémillon coécrit avec René Fallet et René Wheeler et le réalisateur y offre une sorte de condensé épuré de ses grands films des années 40. Dans nombre de films de Grémillon, il est question de romances contrariées par un clivage social (le couple de Gueule d'amour (1938)) ou un conflit moral (la relation adultère de Remorques (1941)) pouvant s'exacerber dans le cadre de communauté isolées telles que la province minière de Lumière d'été (1943) ou celle portuaire de Pattes blanches (1949). On retrouve tout cela ici mais dans une forme d'épure dénuée des tics d'écriture du réalisme poétique ou de la "qualité française" des années cinquante. Point de personnages tourmentés, de construction dramatique tirant vers une noirceur attendue ou de grand final soufflant un romanesque ténébreux. Grémillon offre ici une sorte de pendant lumineux de Pattes blanches où l'élément féminin extérieur est source d'apaisement sans totalement perdre sa nature sacrificielle.

Marie (Micheline Presle) est une femme médecin venue officier sur l'île d'Ouessant. On évite le cliché de la communauté isolée, rugueuse et méfiante (si ce n'est une plaisanterie dont sera victime Marie) puisqu'après avoir montré ses compétences en sauvant une petite fille, Marie est rapidement adoptée par les habitants. L'isolement se ressentira plutôt à travers l'avenir qui se pose à elle en exerçant sa profession sur le long terme dans cet environnement loin de tout. Elle aura notamment l'exemple de son prédécesseur le docteur Morel (Robert Naly) repartant vieillard et usé après trente ans de bons et loyaux service. Le plus significatif sera cependant celui de l'institutrice Germaine Leblanc (Gaby Morlay) prochainement amenée à quitter ses fonctions célibataire et sans enfants si ce n'est ceux qu'elle a accompagné dans leur éducation durant toutes ces années. Lorsque Marie tombera amoureuse d'André (Massimo Girotti) un ingénieur de passage sur l'île le temps de son chantier, le conflit entre son sacerdoce et ses aspirations de femme va la tirailler.

Grémillon oppose tout au long du film la satisfaction commune de Marie et ses patients avec celle intime ressenti au contact d'André. C'est le motif de son refus initial puis la raison d'un premier rendez-vous manqué. L'enchaînement des scènes obéit à ce doute permanent, la méticulosité attentive qui voit Marie sauver une fillette fiévreuse étant suivie d'une magnifique scène de rencontre nocturne où le rapprochement se fait avec André. Quand elle s'abandonnera trop intensément à son amour, un montage alterné la trahira avec le décès d'un personnage emblématique. Micheline Presle apaisée et le sentiment du devoir rempli après un bienfait au service de la communauté oppose un jeu plus à fleur de peau et ardent dans les bras de Massimo Girotti. L'assurance de son métier, savoir et l'attente des autres à son égard lui confère une autorité naturelle (la haletante scène d'opération de la dernière partie) qui s'estompe quand il est question de ses propres sentiments et du choix de suivre André qui veut d'une épouse traditionnelle. Il y a également de la part du réalisateur un jeu sur l'espace où il se plait à fondre Marie de façon très différente selon les moments.

L'isolement positif ou négatif se ressent dans les grands espaces, la rencontre en plein jour des amoureux s'amorçant dans un plan large où ils semblent seuls au monde alors que le village poursuit son activité autour d'eux. A l'inverse nombre de scènes d'intérieur tissent la communion de l'héroïne avec les locaux conquis par son abnégation et les amènent à l'adopter. La mère anxieuse de la petite fille malade l'observe ainsi puis la remercie chaleureusement dans l'exiguïté de sa maison puis le sauvetage final sera suivi d'une grande beuverie au bar de l'île où Marie se fond parmi les joyeux buveurs qui l'ont adoubée. Les deux scènes d'enterrements du film illustrent ce côté à la fois dedans et en dehors de Marie, la pittoresque de la première parade funéraire s'observant avec la curiosité de la nouvelle arrivante alors que la douleur de la seconde se ressent avec le sentiment d'appartenance à ce monde - mais aussi le désir de le fuir en étant ainsi crûment exposé à sa solitude.

Tout cela s'exprime dans une veine intimiste et dénuée de toute flamboyance ou dramatisation forcée, la tonalité intimiste dominant l'ensemble si ce n'est dans la façon dont Grémillon magnifie cette espace naturel et la beauté de ces acteurs (la photo de Louis Page prend le même soin à mettre en valeur nature et décor que le moindre gros plan chargé d'amour de Micheline Presle). Cela passe aussi par la subtilité d'écriture des personnages. Massimo Girotti est très loin du rustre machiste italien et hésite toujours entre volonté d'imposer son amour et culpabilité pour les même raisons dont il voit bien la façon dont il freinera la destinée de Marie. Micheline Presle quant à elle oscille entre farouche indépendance et romance éperdue, le tout se ressentant le plus souvent dans son jeu plutôt que des dialogues qui surlignerait inutilement.

C'est d'ailleurs sans un mot et sur un gros plan de son visage et de ses yeux embués de larmes que se conclut le film (rappelant la magistrale conclusion de Remorques avec le même effet sur Jean Gabin), dans un sentiment incertain entre la responsabilité et la résignation. Magnifique film où l'on regrettera juste le doublage de Massimo Girotti (le doubleur ayant une voix bien moins imposante) qui parlait pourtant bien français - arrivé en France une heure avant le premier clap, il n'aura pas eu les quelques jours pour le rafraîchir d'où la solution fâcheuse du doublage. Belle conclusion mais échec cinglant en salle pour Jean Grémillon dont la carrière ne se relèvera pas.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont et surtout dans un magnfique bluray anglais chez Arrow 

 Extrait

 

jeudi 9 mars 2017

Falbalas - Jacques Becker (1945)

Micheline, une jeune provinciale, arrive à Paris pour préparer son mariage avec un soyeux lyonnais, Daniel Rousseau. Mais elle tombe amoureuse du meilleur ami de son futur mari, le couturier Clarence, don Juan impénitent qui la séduit le temps de renouveler son inspiration créatrice avant de la délaisser assez rapidement pour se consacrer à sa nouvelle collection. La jeune fille ne peut plus se marier. Quelques semaines plus tard, il essaye de la reconquérir, mais c'est trop tard

Troisième film de Jacques Becker, Falbalas peut être considéré comme le premier projet vraiment personnel de Jacques Becker. Le réalisateur échappe au genre policier qui caractérisait plus ou moins Dernier atout (1942) et Goupi Mains Rouges (1943) et c'est la première fois qu'il co-signe un scénario et est à l'origine du film. Le sujet est inspiré à Becker par sa mère anglaise qui dirigeait une maison de couture à Paris et ce sera la première fois qu'il fera montre de sa rigueur documentaire pour dépeindre un milieu professionnel (les travaux fermiers n'étant pas particulièrement dépeint dans Goupi Mains Rouges). On ressentira donc ici avec justesse, l'urgence d'une collection à livrer, l'agitation des ateliers, l'épuisement des petites mains... Comme toujours Becker amène une dimension romanesque dans cet environnement avec la figure du jeune couturier Philippe Clarence (Raymond Rouleau). Fantasque, capricieux et perfectionniste, Philippe entremêle dangereusement la dévotion à son art et sa vie sentimentale. Alors que sa nouvelle collection piétine et prend du retard, l'inspiration lui revient en même temps qu'il rencontre Micheline (Micheline Presle), future épouse de son meilleur ami et partenaire Daniel Rousseau (Jean Chevrier).

L'entourage de Philippe est peuplée de jeune femmes éconduites mais ayant à un moment ou un autre stimulé son art. L'atmosphère de l'atelier se baigne ainsi de jalousie et rancœur violemment manifestés (l'orageuse mannequin Lucienne (Christiane Barry)) ou douloureusement contenus (la soumise et souffre-douleur Anne-Marie (Françoise Lugagne)). Philippe apparaît ainsi comme un homme-enfant dont les écarts au service de son bouillonnement créatif semblent toujours prêts à être tolérés, pardonnés par son entourage dévoués. L'interprétation fougueuse et habitée de Raymond Rouleau est pour beaucoup dans la bienveillance qu'inspire le personnage malgré son caractère irascible, son attitude cavalière avec les femmes et sa trahison sans états d'âmes envers son ami. Tout le film joue ainsi d'une certaine ambiguïté dans sa dimension sentimentale. Le romantisme délicat, la fièvre charnelle qui guide la séduction entre Philippe et Micheline inspire à Jacques Becker une flamboyance idéale. On pense à la scène dans l'appartement de Philippe où non-dits et silence conduisent à une étreinte où le réalisateur capture merveilleusement les gestes fébriles, les regards fuyant puis un désir que l'on ne peut retenir.

D'un autre côté tout suggère que tout ceci est une comédie maintes fois jouées destinées à nourrir l'art de Philippe. Lors de la rupture avec Lucienne, cette dernière a la douleur de constater que tous les anciennes robes confectionnées par Philippe portent le nom d'une conquête passée, comme si la romance devait s'achever avec le processus créatif . Dès lors même une scène triviale où Philippe fait du charme au téléphone à Micheline tout en donnant des instructions dans son atelier sème le trouble. Un dialogue souligne d'ailleurs bien la façon dont l'amante et la robe se confondent dans l'esprit du héros : L’âme de la robe, c’est le corps de la femme. Une robe sans âme, c’est une robe qui n’a pas été pensée, créée pour personne... pour une femme. Ce schéma sera perturbé par cette nouvelle relation, où la muflerie de Philippe refusant l'engagement réel (et la renvoyant épouser Daniel) et la fierté de Micheline éconduite (qui refuse désormais tout contact avec lui) empêche création et romance de coexister harmonieusement et d'aller parallèlement à leur terme.

Dès lors on hésitera constamment dans l'interprétation du trouble de Philippe. Est-il vraiment enfin réellement amoureux et découvre la souffrance ou est-ce simplement la première fois qu'il fait face à une muse récalcitrante. Son désir ne sera jamais plus grand que lorsqu'il verra Micheline porter une de ses robes (l'entrevue au restaurant), son désespoir ne sera jamais plus intense que quand elle s'en délestera (la future robe de mariée qu'il crée pour elle). Jacques Becker sème le trouble dans la caractérisation même de ses personnages, Micheline Presle faisant preuve d'une interprétation sincère mais où peut se ressentir une distance la réduisant à un bel objet dans ses toilettes très recherchées - quand à l'inverse le destin tragique d’Anne-Marie est beaucoup plus cruel et touchant. Becker donne un tour tragique au figure masculine immature et inconséquente qui peuplent sa filmographie (Antoine et Antoinette bien sûr, Rendez-vous de juillet...) mais aussi fort poétique. Le rêve et la mort semblent être le seul accomplissement possible pour l'amoureux et l'artiste au terme d'un magnifique final onirique.

Sorti en dvd zone 2 français chez StudioCanal

lundi 23 novembre 2015

L'Amant de cinq jours - Philippe de Broca (1961)

Amant de Madeleine de Seaulieu, patronne d’une maison de haute couture, Antoine rencontre Claire, la meilleure amie de celle-ci. Antoine, entretenu par Madeleine, se fait passer pour riche, alors que Claire, mariée à un archiviste, fait croire qu'elle est la femme d'un diplomate que ses occupations absorbent à longueur de journée, mais à qui elle doit son samedi et son dimanche. Les jours passent dans la facilité, elle vivant dans son rêve, et lui, échappant à l'accaparement tyrannique de Madeleine.

Philippe de Broca avait développé un univers personnel et ludique à travers ses deux premiers films Les Jeux de l’amour (1960) et Le Farceur (1960), porté par son double cinématographique d’alors Jean-Pierre Cassel. L’acteur par son personnage séducteur, sautillant et immature y incarnait merveilleusement les thématiques chères à de Broca sur la fuite du réel vers un monde de rêve. L’Amant de cinq jours est sans doute la plus belle réussite de la collaboration entre Jean-Pierre Cassel et de Broca mais c’est pourtant un film que le réalisateur n’aimait pas. Ce refuge dans le rêve constituera toujours une issue positive dans toute la filmographie de de Broca, quitte à saborder son intrigue par une pirouette narrative comme dans Un Monsieur de compagnie (1964) ou de transformer un dénouement supposé tragique en triomphe avec le chef d’œuvre Le Roi de cœur (1966). L’Amant de cinq jours semble être une des rares fois où de Broca confronte ce tempérament rêveur à une vraie noirceur, ce qui peut expliquer son désamour pour le film.

Quand souvent  la légèreté et l’insouciance du fantasme est synonyme de refuge pour de Broca, c’est ici la résultante d’une peur profonde pour chacun des personnages. Madeleine (Micheline Presle), directrice d'une maison de haute couture voit dans son amant juvénile et entretenu Antoine (Jean-Pierre Cassel) l’illusion de sa beauté et jeunesse pourtant déclinante. Claire (Jean Seberg) jeune mariée mère de deux enfants projette également sur Antoine qu’elle croit riche la flamboyance absente de son quotidien ordinaire. On pourrait même y ajouter son époux Georges (François Périer), si perdu dans ses ouvrages et son gout pour l’Histoire qu’il n’en remarque pas l’infidélité d’une épouse trop souvent absente du foyer. 

Paradoxalement, Jean-Pierre Cassel, tout en réitérant une performance bondissante et enjouée incarne finalement le personnage le plus lucide et en quête de réel. Les après-midi avec Claire sont des esquisses de passion trop brèves qui s’arrêtent quand il est l’heure de rejoindre mari et enfant ou lorsqu’arrive la fin de semaine. Les weekends avec Madeleine offre un vague semblant de vie de couple alors qu’en semaine elle est bien trop occupée pour être en sa compagnie. Antoine comble les vides affectifs de ses deux amantes tout en étant lui-même dans une frustration affective perpétuelle. Et c’est précisément en essayant d’y remédier qu’il risquera de tout perdre.

Avant d’en montrer les limites, de Broca amène ainsi toute la flamboyance romantique dont il est capable lors des scènes de couple. Dans l’alcôve de l’appartement, la fantaisie côtoie le rapprochement charnel le plus tendre lorsqu’après avoir improvisés une danse écossaise, Antoine effeuille avec une infinie délicatesse une Claire conquise et le dévorant des yeux. On touche le sublime lors de leurs première nuit ensemble, là encore amusement et passion amoureuse s’entremêlant. Un passage tumultueux sur les champs de cours précède ainsi une sublime traversée nocturne de Paris en péniche, la danse du couple alternant avec des vues les immeubles endormis brièvement éclairés. 

La magnifique musique de George Delerue parvient à traduire la candeur de ces instants tout en exprimant une profonde mélancolie traduisant leur nature éphémère. Cela annonce les lendemains qui déchantent où chaque personnage verra son fantasme cruellement se retourner contre lui. Madeleine voit ainsi Antoine l’abandonner pour une Claire plus jeune. Celle-ci voit la réalité la rattraper avec un amant lui promettant une redite de sa vie terne en souhaitant vivre réellement avec elle et par ses propres moyens.

Jean Seberg compose un personnage indigne sur le papier mais touchant dans sa quête d’absolu, fut-il factice. Claire délaisse mari et enfant sans remord tant qu’est maintenue l’illusion, poursuivant sa liaison avec Antoine même quand elle connaîtra la vérité sur la source de ses revenus. Les sentiments de la jeune femme sont indéfectibles tant que subsiste le contour du rêve quant à l’inverse ceux d’Antoine seront tout aussi solides face au mensonge (Claire se vantant d’une pseudo-vie de grande bourgeoise) mais pour emmener leur romance vers le réel. En restant fidèle à ses préceptes, de Broca dessine donc un drame cruel ou cette fuite dans le rêve perd tous ses atours facétieux pour constituer une prison qui s’ignore. 

François Périer (touchant de tendresse aveugle et/ou résignée) en époux aimant et capable de pardonner maintient l’illusion d’un foyer uni et Madeleine (magnifique Micheline Presle qui campera une beauté fanée avec plus de grâce encore dans Le Roi de cœur) se trouvera sans doute un autre amant juvénile pour se rassurer. C’est pourtant bien le sort du couple phare qui bouleverse. Antoine dans la solitude de sa garçonnière et surtout Claire qu’on devine prête à céder à une autre promesse d’ailleurs clinquant et l’éloignant de tout choix douloureux. Plutôt que de nous faire échapper à une réalité douloureuse, les rêves laissent échapper un bonheur à portée de main. Un paradoxe qui explique le reniement de de Broca mais qui constitue toute la beauté du film. 

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez TF1 vidéo 

lundi 27 avril 2015

L'Assassin - L'assassino, Elio Petri (1961)

Alors qu’il est en train de soigner sa coupe de cheveux, Alfredo Martelli, un antiquaire romain, voit débarquer chez lui une escouade de policiers qui l’accusent d’un crime sans même lui en expliquer la nature. Il est conduit au poste où il fait la connaissance d’un commissaire de police zélé qui semble persuadé de sa culpabilité. Alors que Martelli se plonge dans sa mémoire pour tenter de comprendre de quoi il pourrait être accusé, il apprend que sa maîtresse, à qui il doit toute sa fortune, a été assassinée la veille au soir, après qu’il lui ait rendu visite.

Dès ce premier film, Elio Petri affirme la cohérence de sa filmographie à venir. L’Assassin semble en effet être en tout point la matrice de l’œuvre maîtresse du réalisateur, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970). Dans ce dernier, Petri dépeignait une Italie cauchemardesque et corrompue en reflet des Années de Plomb où un Gian Maria Volonté était presque poussé par le système à se sortir impunément du meurtre qu’il avait commis. Le postulat est proche avec L’Assassin voyant l’antiquaire Alfredo Martelli accusé à tort du meurtre de son ancienne maîtresse et bienfaitrice Adagilsa (Micheline Presle) qu’il est le dernier à avoir vu vivante la veille au soir. Alors qu’il est arrêté interrogé et amené sur les lieux du crime, la narration en flashback nous révèlera peu à peu son innocence. Innocence pour ce crime effectivement, mais une culpabilité certaine pour son comportement répréhensible sur tout le reste.

On découvre ainsi un homme méprisable qui escroque son prochain noue des amitiés et amours par pur intérêt et qu’il est prêt à trahir lorsqu’une meilleur opportunité se présente. Martelli est une illustration de cette jeunesse du boom économique italien, laissant tout reposer sur le paraître et voulant tout, tout de suite et à n’importe quel prix. Martelli est un homme fourbe, opportuniste et séducteur qui a en plus honte de ses origines modestes (la scène où sa mère lui rend visite en ville). Pourtant tout détestable qu’il soit, c’est un innocent. Marcello Matroianni par sa prestation subtile réussit le miracle de rendre cet être attachant. Tout comme le remord et la rédemption de Gian Maria Volonté sera rendu impossible par un système vicié dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, la culpabilité de Martelli semble inéluctable ici par une société pas encore débarrassée du souvenir de la Deuxième Guerre Mondiale et donc du régime fasciste. 

Le Commissaire Palumbo (Salvo Randone) est en âge d’avoir exercé ses fonctions durant le fascisme et sa manière de mener à charge son enquête rappellera les procédés arbitraires des régimes totalitaires (sous couvert de droiture morale) pour désigner un coupable idéal. Si le scénario relève un élément marquant sur la question (le grand-père de Martelli antifasciste convaincu au plus fort du régime), c’est surtout par le visuel qu’Elio Petri va exprimer cet héritage fascisant. L’ensemble du film relève du pur cauchemar kafkaïen où tous les éléments se liguent par l’absurde contre notre héros (l’épisode du chien ne devant pas aboyer pour signifier l’innocence de Martelli). L’atmosphère sera étouffante de bout en bout avec des cadrages serrés enfermant les personnages même dans les scènes d’extérieurs et n’en sera que plus étouffante dans la dernière partie en prison où ces choix esthétiques rendent l’ensemble d’autant plus tentaculaire.

Dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, Gian Maria Volonté ne pouvait chuter tant il était l’étendard de tout un système complice dans sa corruption. Dans L’Assassin, l’Italie est à la croisée des chemins entre son passé fasciste, son présent froidement capitaliste et son futur sanglant fait de mafia et du sang des Années de Plomb. L’issue est donc forcément moins évidente et inattendue même si le scénario dessine déjà un clivage de classe (une femme issue de la classe aisée tuée par un parvenu). 

Petri dessine faussement une rédemption possible pour Martelli mais le redoutable épilogue fera plutôt comprendre qu’il est ressorti pire qu’il n’était de ses épreuves dans une chute qui annonce celle mémorable du Orange Mécanique (1971) de Stanley Kubrick. Un début de carrière magistral à peine entaché de petits défauts (le rythme patine un peu une fois que l’on arrive en prison) et portant en germe toutes les réussites à venir. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

dimanche 31 août 2014

Le Diable au corps - Claude Autant-Lara (1947)

Pendant la Première Guerre mondiale, une jeune fiancée, aide-soignante dans un hôpital militaire, prend pour amant un lycéen, trop jeune pour rejoindre l'armée.

Claude Autant-Lara réalise un des films les plus scandaleux de l'après-guerre avec cette adaptation du roman éponyme de Raymond Radiguet, provoquant un tollé équivalent à celui de l'ouvrage lors de sa parution en 1923. Le film comme le livre paraissent à deux moments clés de la société française ce qui explique leur impact. Le tout jeune Raymond Radiguet, s'inspirant de l'aventure qu'il eut à 14 ans avec sa voisine dont le mari était mobilisé rédigea ainsi Le Diable au corps dans un style rageur et direct que sa mort prématurée entourera d'un certain mythe de la jeunesse. Le scandale naîtra bien sûr de la relation adultère du récit mais aussi du contexte où cette faute apparait comme non seulement immorale mais antipatriotique et irrespectueuse envers les poilus ayant abandonnés le foyer pour défendre la nation.

C'est face à un même état d'esprit que se confrontera Autant-Lara avec son adaptation tournée en 1946 et qui ne doit son existence qu'à l'accord entre Micheline Presle (la grande star française de l'époque depuis le départ aux Etats-Unis de Michelle Morgan et la carrière momentanément interrompue de Danielle Darrieux) et le producteur Paul Graetz qui lui laissait libre choix dans ses projets futurs ainsi que de ses réalisateurs et partenaires. C'est donc elle qui ira chercher Claude Autant-Lara, précisément le plus à même de respecter la nature sulfureuse du roman et elle aussi qui insistera pour le choix de Gérard Philippe (qui refusera d'abord car s'estimant trop vieux avant de revoir sa position, défié par Autant-Lara) en héros adolescent après avoir été épatée par une de ses performances au théâtre.

Dans ce cadre d'après-guerre le film représente autant une provocation pour les adultes qu'une illustration de la soif de liberté de la jeunesse d'alors. Une jeunesse en partie volée par les années d'Occupation et prête à se déchaîner et profiter de cette liberté retrouvée, faisant des héros du film leur symbole. François (Gérard Philippe) est un lycéen de 17 ans qui va s'éprendre de Marthe (Micheline Presle) une jeune aide-soignante dans l'hôpital militaire avoisinant son école. Les deux personnages représentent une population traitée comme quantité négligeable et dont on ne soucis guère alors des états d'âmes, la jeunesse et les femmes. Dès la première rencontre Marthe étroitement surveillée par sa mère ne semble ainsi guère avoir plus d'autonomie que l'encore mineur François. La fougue de ce dernier l'émeut pourtant et leurs échanges entre tendresse et dispute, déclarations enflammées et doute constant sur les sentiments de l'autre seront toujours passionnés et conflictuels.

Le désir ardent de François s'exprime ainsi par sa nature impulsive quand Marthe plus réfléchie procède à un abandon plus subtil, plus beau et douloureux à se manifester. Ces natures opposées amèneront alors une première rupture qui annonce la seconde plus dramatique et toujours due à l'immaturité de François. Gérard Philippe est parfait en homme enfant irrésolu découvrant l'ivresse des sens et dont l'amour s'exprimera toujours de la mauvaise façon. Les scènes de tendresse avec Marthe relève toujours par leurs dispositions d'une dimension maternelle où François fait souvent office d'enfant geignard et capricieux réclamant des preuves d'affection. Le héros de guerre, l'homme, le vrai est toujours pour Marthe son époux mobilisé et malheureusement pour elle celui qu'elle aime n'est encore qu'un adolescent peu sûr de lui sous ses airs bravache – soulignée par cette réplique lourde sens vers la fin « Pourquoi n’es-tu un homme que quand tu me tiens dans tes bras ? » -.

Le manque de courage de François s'illustrera cruellement lors de divers moment clés où il se dérobera alors qu'il doit prendre ses responsabilités. Ce sera ces sueurs froides quand il pense avoir affaire à l'époux trompé, le final dans le café où il ne sait que faire et un soldat/adulte prendra les choses en main pour Marthe malade et bien sûr l’instant charnière où sur un caprice il ne rejoindra pas Marthe sur le quai où elle l'attend à la tombée de la nuit. Autant-Lara (accompagné de Jean Aurenche et Pierre Bost au scénario et dialogue) n'accable pourtant pas son héros, c'est cette société oppressante qui demande aussi sans doute trop et trop vite à cette jeunesse ayant osé défier l'autorité. François se perdra à ne pas assumer jusqu'au bout sa rébellion et Marthe au contraire par son refus d'entrer dans le rang, l'incapacité à quitter son aimé dans le final pouvant presque être vu comme une sorte de suicide.

Derrière cette facette dramatique, Autant-Lara ose le vertige des sens le plus prononcé pour exprimer cette passion inconditionnelle. On pense bien sûr à cette magnifique scène au crescendo érotique irrépressible où Marthe frictionne François dans son lit. La censure ne permettant pas de montrer l'étreinte attendue, un travelling traversera l'arrière du lit, laissant leur corps à l'état d'ombre tamisées enlacées pour s'arrêter sur un feu de cheminée se ranimant soudain pour signifier la consommation de leur amour. A chaque fois pourtant le jugement moral et les regards inquisiteurs viendront atténuer la portée de leur bonheur, que ce soit l'arrivée de la mère au matin après leur première nuit, les voisins malveillants les observant durant la ballade en barque. Tout cela semble être voué à être éphémère, l'ironie voulant que leur romance s'épanouisse une fois Marthe mariée et donc plus libre d'aller et venir.




L'aspect fondamental de ce contrepoint est le rapport à la guerre. Le monde étant en pause à cause du conflit permet au couple de se rapprocher et l'armistice signifiera un retour à la normale et à la prison des conventions. On est marqué par cette Marseillaise sonnant comme une marche funèbre dans la scène du café, le visage défait de Marthe et François s'opposant à la liesse les entourant. Un effet encore renforcé par la terrible scène finale où un François brisé observe les célébrations de la paix, symbole du triomphe du collectif sur les destins individuels.

Le film remportera un succès à l'échelle de son scandale et sera fustigé par l'opinion bien-pensante y voyant l'exaltation de l'adultère et l'ode à l'antimilitarisme. L'un des faits marquant sera notamment le départ de l'ambassadeur de France en cours de projection durant le festival de Bruxelles où Gérard Philippe recevra le prix d'interprétation masculine (qui lancera sa grande carrière de jeune premier). Un des grands films d’Autant-Lara, toujours aussi inspiré pour bousculer les conventions de l’époque.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

dimanche 22 juin 2014

Le Roi de Cœur - Philippe de Broca (1966)


Fin 1918, les Allemands abandonnent Marville après l'avoir piégé en y cachant une bombe. Un soldat britannique, Charles Plumpick, est chargé de localiser la machine infernale et de la désamorcer avant qu'elle n'explose. Sur place, il découvre une cité bien évidemment désertée par ses habitants, à l'exception des pensionnaires de l'asile d'aliénés. Ceux-ci l'accueillent à bras ouverts ; ils reconnaissent en lui leur « roi de cœur. Plumpick se laisse séduire par ses nouveaux compagnons mais n'en oublie pas sa mission pour autant.

L'une des thématiques récurrentes de la filmographie de Philippe de Broca et en particulier dans ces premières œuvres, c'est la fuite du réel et de ses tracas pour une légèreté et un amusement perpétuel. Les personnages excentriques se réfugient ainsi dans l'oisiveté, la séduction, le marivaudage ou l'aventure dans des œuvres aussi diverses et bariolées que Les Jeux de l'Amour, Cartouche (1962), Le Farceur (1960) ou L'Homme de Rio avec le De Broca farfelu et insaisissable première manière mais aussi Le Magnifique (1973), L'Africain (1983) ou Le Cavaleur (1979) dans sa veine plus populaire qui suivra. Le réalisateur va encore plus loin avec Le Roi de Cœur où il fait littéralement l'éloge de la folie dans ce qui est souvent considéré comme son chef d'œuvre mais qui constituera aussi un de ses plus cuisants échecs commerciaux.

L'histoire se déroule à durant la Première Guerre Mondiale dans le village français de Marville sous occupation allemande où l'envahisseur sentant le vent tourner décide de partir mais non sans avoir piégé les lieux d'une bombe qui doit tout détruire le lendemain à minuit. L'armée britannique prévenue à temps décide d'envoyer son élément le moins qualifié mais qui a le mérite d'être le seul à parler français, Charles Plumpick (Alan Bates). Surprise une fois arrivé sur place pour notre soldat, le village est désert si ce n'est les troupes allemandes en embuscade et la seule aide qu'il peut espérer est celle des pensionnaires de l'asile local. Ils vont transformer la ville en immense terrain de jeu, insouciants au danger qui les menace, au grand dam de Charles. Le message du film peut se résumer en deux moments clés. Tout d'abord celui où Alan Bates traqué par les allemands se réfugie dans l'asile et se voit forcé de se mêler aux pensionnaires déjantés en s'autoproclamant "roi de cœur" afin de ne pas être démasqué. 

Il échappe à une mort certaine tout en étant adopté par les pensionnaires qui prendront ce titre au pied de la lettre pour en faire réellement le souverain de ce royaume des fous. L'autre scène cruciale nous introduisant dans cet univers décalé sera celle où Micheline Presle jouant une malade anonyme découvre sa blouse d'hôpital, ses traits pâles et fatigués en se regardant dans un miroir et opère à coup de maquillage et de costume une saisissante transformation en la bien plus flamboyante Madame Eglantine, extravagante tenancière de maison close. La folie semble par ces deux exemples constituer une protection face à un monde trop laid et dangereux, que ce soit par un subterfuge qui ne demande qu'à se concrétiser pour Alan Bates où un déguisement et une armure plus "consciente" de la part de Micheline Presle.

Alan Bates (dont les premiers rôles anglais ne laissaient pas supposer un tel gout de la fantaisie on aurait plutôt imaginé un Albert Finney) est absolument parfait en roi de cœur, partagé entre une nervosité le rattachant au réel et à sa mission et un regard lunaire où l'on devine une bienveillance puis une certaine envie envers l'insouciance de ces compagnons azimutés. Philippe de Broca fait reposer l'ensemble sur un suspense artificiel où Charles cherche l'emplacement du détonateur de la bombe dans le village mais le vrai enjeu est bien sûr de voir notre héros adopter la cause et philosophie de vie des fous. 

La description totalement loufoque et bd des deux armées entre clichés locaux et totale incompétences (les trois soldats lancés à la suite de Alan Bates géniaux d'idiotie et de couardise) désamorce tout notion de danger et rend cette folie latente poreuse, annonçant le final azimuté. De Broca replace enfin dans un contexte moderne la Fête des Fous (grande fête païenne et parfois religieuse du Moyen Age, où chacun se plaisait à endosser un rôle et inverser les statuts sociaux en place dans la réalité) où les malades adoptent dans un grand tourbillon de fantaisie le rôle de notables déjantés du village. 

Le casting est extraordinaire et s'en donne à cœur joie dans l'excès et les performances outrancière : Michel Serrault en coiffeur précieux (et qui semble préparer les écarts de La Cage aux folles), Pierre Brasseur en général Géranium, Jean-Claude Brialy élégant et distingué duc de trèfle ou encore un hilarant Julien Guiomar en homme d'église, le bien nommé Monseigneur Marguerite. A travers le personnage d'Alan Bates, le regard sur les fous se fait distant, amusé puis attendri, notamment par le personnage à la troublante candeur joué par Geneviève Bujold. Sous le charme dès le premier regard, Charles comme pour signifier sa résistance au lâcher prise de la folie douce voit chaque moment intime avec Coquelicot (Geneviève Bujold) interrompu par une péripétie quelconque. 

Le rythme finit par se ralentir, l'arrière-plan guerrier se fait oublier et l'ensemble de plonger dans une douce fantaisie. Le regard se fait lointain une dernière fois lorsque Charles à l'occasion de sauver sa peau mais se refuse à abandonner les fous à leur sort. Des fous qui dans leur égarement gardent pourtant une certaine lucidité quant à leur temps et espace d’expression lorsqu’il ne suivent pas Charles à l’extérieur de la ville et comprennent à la fin que la fête est finie en rentrant d’eux même à l’asile sur l’entêtant thème principal de Georges Delerue qui alterne mélancolie et envolées pétaradantes avec brio.

Visuellement de Broca délivre une de ces œuvres les plus abouties. Les compositions de plan sont absolument somptueuses, laissant s'exprimer un surréalisme décalé dans sa nature anachronique et où peut s'inviter de pur moments de poésie à l'image de cette scène où Coquelicot rejoint le bâtiment où se trouve Charles en traversant une rue en trapèze. On retrouve souvent ce côté aérien qui faisait l'attrait du Farceur, voyant le héros surplomber les toits de cette ville fantôme (et le Paris désert des aurores pour le Jean-Pierre Cassel du Farceur) de toute sa légèreté d'esprit.

Le cadre de Senlis avec ses ruelles anciennes, ses remparts gallo-romains et médiévaux et sa cathédrale gothique sont magnifiquement mis en valeur par de Broca, la photo de Pierre Lhomme nous plongeant dans une atmosphère bariolée et rêvée offrant des confrontations déroutante avec le réel lorsque surgissent les engins militaires dans cet espace. 

On devine également l'amour que portait très certainement le réalisateur à La Kermesse héroïque (1935) de Jacques Feyder dans sa façon de désamorcer les clivages par la farce et la bonne humeur par le final paillard et dionysiaque avec les soldats britanniques. Mieux vaut cette folie euphorique que la violence perpétuelle des hommes semble nous dire de Broca, l'asile constituant un inattendu foyer et havre de paix dans la magnifique conclusion. Assumant pour la première fois la production d'un de ses films dans cette œuvre très personnelle, le réalisateur sera très marqué par son échec public dont il offrira une relecture plus "acceptable" avec Le Diable par la queue (1968). Pourtant le film sort l'année suivante au Etats-Unis où il connaîtra une bien plus grande reconnaissance et deviendra un film culte, connaissant même une transposition en comédie musicale.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 mais l'édition est épuisée et dure à trouve à prix acceptable, sinon c'est également disponible en dvd zone 1 MGM dans un dvd assez moyen (et sinon le film semble entièrement sur youtube en dernière solution)