Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 12 novembre 2016

Détenu en attente de jugement - Detenuto in attesa di giudizio, Nanni Loy (1971)

Depuis plusieurs années le géomètre Giuseppe Di Noi (Alberto Sordi) s'est installé en Suède, où il a épousé une femme suédoise (Elga Andersen) et est devenu un professionnel estimé ; il décide d'emmener sa famille en vacances en Italie. Mais à la frontière italienne, il est arrêté sans qu'on lui donne la moindre explication. Convaincu que l'erreur sera vite éclaircie, le malheureux est mis en prison, à l'isolement, et en arrive finalement à un vrai chemin de croix judiciaire, avec des traitements humiliants et dépersonnalisant.

En 1970, le classique d’Elio Petri Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon montrait comment, à l’aune d’une société italienne malade et corrompue, un coupable issu de l’élite pouvait passer à travers les mailles des filets de la justice. Détenu en attente de jugement en constitue une sorte de pendant inversé où cette fois l’innocent va se retrouver plongé dans un cauchemar kafkaïen et sans espoir. La structure du film peut également évoquer un autre des grands rôles d’Alberto Sordi, Mafioso (1962) d’Alberto Lattuada. Dans ce dernier, Sordi sicilien installé à Milan retrouvait la terre de ces origines dont les maux profonds allaient le rattraper dans une véritable descente aux enfers. Dans Détenu en attente de jugement, ce pays natal néfaste s’étend à l’Italie entière pour le géomètre Giuseppe Di Noi (Alberto Sordi) installé en Suède et revenant en Italie en famille après six ans d’exil. Pourtant dès la frontière il est arrêté pour d’obscurs motifs et emprisonné. 

Le début du film prête à rire au vu des outrages subis par notre héros indigné – fouille rectale, déshabillage et interrogatoire absurde – et persuadé d’être rapidement libéré. Pour cela, il suffit qu’il puisse rencontrer le juge instruisant son affaire et s’expliquer. Seulement un enfer d’incompétences, de je m’enfoutisme et de profonde inhumanité va prolonger plus que de raisons le séjour de Di Noi derrière les barreaux. Le scénario de Sergio Amidei adopte une structure singulière totalement dépourvue du classique « introduction-conflit-résolution ». Après un bref aperçu de la réussite professionnelle de Di Noi en Suède, les ténèbres recouvrent la destinée du personnage pour ne jamais se dissiper. Nanni Loy dénonce dans un premier temps l’incompétence de la machine judiciaire, baladant les détenus de prison en prison sans information quant à leur sort dans un véritable road-movie de la déchéance. 

L’urgence des premières séquences d’emprisonnement joue sur l’empressement et la certitude de Di Noi d’être bientôt libre et distille ainsi un vague élan comique sous le drame. Le thème répétitif et mélancolique du compositeur Carlo Rustichelli imprègne progressivement le récit d’une vraie gravité où à l’image on perd la notion du temps à travers les multiples moyens de transports - train, voiture de police, bateau - promènent notre héros d’une geôle anonyme et uniforme à une autre. En parallèle on voit son épouse Ingrid (Elga Andersen) se heurter aux rouages inextricables de l’administration. La désincarnation de l’individu s’exprime avec ironie dans ces séquences absurdes où le fonctionnaire interlocuteur a toujours un temps de retard sur l’emplacement du détenu dont il ne saura jamais informer les proches. Dans leur périple involontaire, les détenus subissent ou défient le regard plein d’opprobre du quidam, exposé à la vindicte populaire avec une indifférente cruauté.

Lorsque le voyage s’interrompt et que l’on se fixe dans une même prison, c’est le dysfonctionnement du monde carcéral qui se révèle. Abus d’autorité, mépris de l’individu et environnement insalubre forment un quotidien où les figures de la justice croisées – juge indifférent, avocats véreux graissant la patte des gardiens pour être recommandés aux désespérés – ne laisse augurer aucun espoir de sortie. La photo de Sergio D'Offizi imprègne d’une froideur bleutée le monde extérieur indifférent – particulièrement parlante dans les scènes à Milan – et baigne les scènes de prisons de teintes marronâtres et maladives où l’on voit Alberto Sordi perdre progressivement pied. C’est lorsqu’il exprime avec véhémence l’injustice qu’il subit qu’il semble le plus vivant mais passera au fil des désillusions à l’abattement le plus profond ou à la vaine obséquiosité envers ses geôliers. Nanni Loy use souvent de la plongée pour situer le piège inextricable où se trouve son héros, la première humiliation par les gardiens dans sa cellule étant vu du plafond. 

 Son déni en tant qu’individu et sa place négligeable dans ce monde de la prison l’écrasera plus fortement encore avec une plongée l’isolant seul et délaissé des gardiens – occupés à sortir le cadavre d’un détenu suicidé – en bas du ponton abritant les cellules. Le semble ainsi oppresser de manière verticale le prisonnier quand l’horizontal ne se délestera jamais d’un mur ou d’un lignée de barreaux qui entrave toujours la portée du regard. Les allers-retours entre cette justice ces mondes judiciaires et carcéraux viciés forment une boucle infinie symbolisée par les va et vient hébétés qu’effectue Di Noi dans sa cellule, ne comprenant toujours pas comment il a pu en arriver là. Les esquisses de rébellion – la scène de messe et surtout la cauchemardesque séquence de mutinerie - ne servent qu’à resserrer un peu plus le piège, à prolonge le séjour tel ce personnage au départ coupable d’un simple vol d’olive mais dont la peine s’éternise après avoir craché sur un directeur.

Alberto Sordi dans un de ces rares rôles intégralement dramatique est exceptionnel. La vivacité de l’innocent cède bientôt à la résignation du prisonnier, le teint prend peu à peu la pâleur de celui qui ne voit guère la lumière du jour et le personnage termine le récit comme vidé de sa substance vitale, la raison vacillante. La révélation de la nature grotesque de l’accusation constituera le coup de grâce, le zèle stupide de ces fonctionnaires que l’on a vu à l’œuvre ayant brisé la volonté d’un homme. S’il termine le film libre, Alberto Sordi sera pourtant éternellement prisonnier des peurs nées de cette terrible expérience comme le montrera la magnifique dernière scène. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

 Extrait

 

mercredi 12 août 2015

Mesdames et messieurs bonsoir - Signore e signori, buonanotte, Luigi Comencini , Luigi Magni, Nanni Loy , Ruggero Maccari , Mario Monicelli et Ettore Scola (1976)

Le présentateur de TG3 s'adresse à ses spectateurs : ce soir, au programme, les actualités, puis la leçon d'anglais, puis des débats, un épisode de série, un jeu... Une soirée presque normale sur la télévision italienne, en quelque sorte.

Mesdames et messieurs bonsoir s’inscrit dans le genre roi de l’âge d’or de la comédie italienne, le film à sketch dont on ne compte plus les classiques à cette période (Les Monstres de Dino Risi en tête). Cependant à l’orée des années 70 et avec le contexte socio- politique explosif en Italie (fin de la bulle et crise économique, corruption des élites, attentats et enlèvement des Brigades Rouges), le genre atteint une forme de stade terminal dans l’excès et la provocation. Dans des œuvres comme Affreux, sales et méchants (1976) ou Les Nouveaux Monstres (1978), l’hilarité se disputait au vrai malaise pour un ton transgressif typique de la décennie où personne n’était épargné. Sans être totalement à la hauteur de ces titres, Mesdames et messieurs bonsoir reprend cette hargne provocatrice et souille toutes les institutions (religion, politique) avec un mauvais esprit réjouissant.

Le film prend la forme d’un journal télévisé imaginaire - présenté avec un flegme décalé par Marcello Mastroianni - d’une chaîne qui l’est tout autant (et ironiquement en 1979 la Rai Tre créera son journal télévisé qu’elle nommera TG3 soit le nom de la chaîne du film !) et l’ensemble des sketches constituent le programme de cette soirée cathodique. Cet enrobage constitue néanmoins un fil conducteur assez artificiel et comme souvent l’ensemble est plutôt inégal. Malgré ces écueils, la férocité du propos fait mouche dans les sketches les plus réussis. Il faut dire que la fine fleur de la comédie italienne est ici présente à la mise en scène (Scola, Monicelli, Comencini) comme à l’écriture (les légendaires duettistes Age e Scarpelli entre autres).

Le premier grand moment interviendra lors de ce segment où pensant abriter une bombe dans un commissariat, les pontes de la police vont en profiter pour se débarrasser d’un quidam oublié en garde à vue depuis trois ans. La farce est énorme et fait feu de tout bois avec ce possible attentat monté en épingle pour constituer un vrai spectacle médiatique. La finesse n’est pas la vertu première du film qui fait dans l’humour gras et massif mais diablement efficace dans le sketch où quatre députés napolitains débattent. Bouffi, gras et littéralement monstrueux des ressources de la ville exploitées à leurs profits. Leurs natures corrompues se répercutent sur leur physique ogresque et l’épisode s’achève en les voyant carrément manger à pleines mains le plan de la ville disposé devant eux, la gloutonnerie répugnante signifiant leur impunité. Ce côté sale et presque scatologique ne fonctionne pas toujours comme ce court segment ridiculisant un gradé américain (Ugo Tognazzi) en le plongeant dans ses excréments.

Cette noirceur se teinte d’une sorte de néoréalisme au vitriol dans le sketch où un petit garçon traverse une ville grouillante d’enfants miséreux, avant d’arriver chez lui dans un appartement exigu et insalubre ou sa mère malade et enceinte ne peut contenir la marmaille de ses innombrables frères et sœurs. La chute est d’un désespoir absolu avec qu’un enchaînement faussement potache donne une solution radicale pour gérer cette invasion d’enfants pauvres. Même si l’on ne sait pas qui a signé quoi au sein du film, cette imagerie pathétique teintée d’humour très noir évoque le Scola de Affreux, sales et méchants sorti la même année.

L’ensemble saura aussi brillamment user du postulat de programme télévisé dans la forme. Le « reportage » où l’on suit un pauvre bougre (Tognazzi à nouveau grandiose) survivre au quotidien avec sa retraite ridicule est fabuleuse et on rit jaune au système D du protagoniste. En plus léger le faux jeu télévisé où s’affrontent les plus grand poissards est très drôle, en plus d’être cruellement prémonitoire dans le mauvais gout esthétique et la touche racoleuse des vrais programmes stupides dont Berlusconi envahira le paysage audiovisuel italien lors de la décennie suivante.

Enfin le vrai/faux grand feuilleton dominical écorne avec brio l’église, avec un conclave tout en trahison, meurtres et manipulation afin de conquérir le trône du pape, le tout s’inspirant des circonstances mouvementées de l’élection du Pape Sixte V en 1585. Sans doute trop long et décousu dans l’ensemble mais cette réunion de talents nous offre néanmoins un spectacle généreux et grinçant dans l’irrévérence.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo