Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 25 novembre 2018

Une semaine de vacances - Bertrand Tavernier (1980)


Lyon, hiver 1980, une jeune enseignante, professeur de français, doutant d'elle-même et de sa vocation, prend une semaine d'arrêt de travail pour surmenage. Une semaine de réflexion sur sa vie et sa carrière.

Une semaine de vacances est un opus méconnu de Bertrand Tavernier, en tout cas moins que d’autres s’inscrivant dans une sorte de cycle « lyonnais » dans sa filmographie comme l’inaugural L’Horloger de Saint-Paul  (1974). A l’origine du film on trouve l’ouvrage Je suis comme une truie qui doute de Claude Duneton, réflexion de l’auteur sur sa condition d’enseignant. Bertrand Tavernier captivé par le livre décide de le transposer mais à travers un personnage féminin. Par soucis de véracité Tavernier va collaborer avec l’enseignante  Marie-Françoise Hans au scénario, et tenir compte de plusieurs témoignages sur le métier. 

Tout comme L’Horloger de Saint-Paul, Une semaine de vacances est un grand film sur le doute. Le film de 1973 développait son doute sur un drame personnel baignant dans le fait divers, Une semaine de vacances scrute ce doute dans une approche purement intime et existentielle. Laurence (Nathalie Baye) jeune prof de français se trouve soudain pris par une lassitude, un questionnement face à sa profession et sa vie. Elle va se voir prescrire une semaine de congés durant laquelle tout pourrait être remis en question. L’errance mentale et géographique du personnage est ainsi entrecoupée de flashbacks sur sa vie intime et professionnelle qui montrent les prémisses et entre en résonnance de ses interrogations. 

Bertrand Tavernier tisse ce mal-être dans un parallèle sociétal, personnel et formel. Le dépit de Laurence s’exprime notamment face aux élèves qu’elle trouve éteints, sans curiosité ni aspiration. Le réalisateur adopte le regard subjectif et blasé de son héroïne en montrant effectivement durant les scènes de classe les élèves comme une même entité uniforme et mollassonne. Une scène avec le personnage de médecin joué par Philippe Léotard développe ainsi la difficulté d’un enseignement en mutation entre les avancées de mai 68 et les fondamentaux, que ce soit dans le relationnel avec les élèves ou de la nature profonde du savoir à transmettre. 

Le petit ami qu’incarne Gérard Lanvin est un prolo pétri de certitudes de vie plus concrètes notamment dans la vie amoureuse (un désir d’enfant) alors que la supposée détentrice du savoir cède à une introspection pétrie de doute. La ville de Lyon est un autre personnage du film, la grisaille et la brume de cet environnement illustrant les attentes incertaines de notre héroïne. L’introduction fait d’ailleurs office de note d’intention avec travelling panoramique aérien sur le Rhône, flottant et avançant à contre-courant du fleuve comme signifier annoncer le « pas de côté » de Laurence face à son quotidien. 

La caméra avance vers le Pont Winston-Churchill pour rattraper la voiture qu’occupent Pierre (Gérard Lanvin) et Laurence qui va, oppressée de tout, sortir brutalement du véhicule. Tout cela fait vraiment du film une variation rajeunie et au féminin de L’Horloger de Saint-Paul où Philippe Noiret promenait également son spleen et son incompréhension au monde qui l’entourait à travers une déambulation lyonnaise - l’été de 1974 cédant à l’hiver 1980. La boucle est bouclée avec l’apparition de Philippe Descombes, héros de L’Horloger de Saint-Paul qui vient en quelque sorte donner sa vérité à Laurence quant à la période qu’elle vit.  C’est d’ailleurs un élément très personnel à Tavernier qui admet se ressourcer par une promenade dans sa ville de Lyon lorsqu’il est en proie  l’angoisse et au doute.

La ligne narrative tient aux errements de Laurence, tout en circonvolutions, sursaut de joie et descente de désespoir à travers de très beaux moments. On pense aux rencontres avec le beau personnage de Michel Galabru, Laurence rassurant une élève en plein doute ou encore la visite chez les parents (qui annonce Un dimanche à la campagne (1984)). Dans cette idée, pas d’évènements ou de rebondissements faciles pour amorcer le retour à la lumière de Laurence, seul l’amour du métier et le vrai sacerdoce guide ce renouveau. La nature à la fois concrète et incertaine d’un mal-être aura rarement été capturée avec autant de justesse et donne un des films les plus attachants de Bertrand Tavernier. 

Sorti en dvd zone 2  français chez Studiocanal

Extrait

mardi 28 juillet 2015

La Nuit Américaine - François Truffaut (1973)

Splendeurs et misères d'une équipe de tournage dans les studios de la Victorine à Nice, au moment de la conception d'un film.

Le cinéma aura toujours constitué le cœur de l’existence de François Truffaut, lui sauvant la vie sous la tutelle du père spirituel André Bazin après une tumultueuse adolescence délinquante puis y donnant un sens quand il deviendra critique pour ensuite passer à la mise en scène. Le regard amoureux du cinéaste se confondra aussi plus d’une fois à celui de l’homme pour ce grand séducteur dans son rapport à ses actrices et auquel il consacrera un film, L’Homme qui aimait les femmes (1977). Cet amour du cinéma n’avait cependant pas encore été le sujet d’un film, ce qui serait enfin le cas avec La Nuit Américaine. L’idée du film naît alors que Truffaut, souhaitant rester proche de ses enfants en vacances dans la région monte son dernier film Les Deux anglaises et le continent (1971) aux mythiques studios de la Victorine à Nice (qui ont vu défiler des tournages mythiques comme Les Enfants du Paradis (1945), Les Visiteur du soir (1942), Panique (1946) ou Mon Oncle (1958)). Traversant quotidiennement le studio et découvrant les imposants décors construits notamment pour La Folle de Chaillot (1969) avec Katharine Hepburn, Truffaut est fasciné par les lieux qu’il va visiter de fond en comble, s’imprégnant de leur histoire et de l’atmosphère de travail qui a pu s’y dérouler. Les Deux anglaise et le continent et Une belle fille comme toi (1972), étant des échecs commerciaux, c’est avec d’autant plus de passion qu’il va se lancer dans La Nuit Américaine.

Le récit nous dépeint le quotidien du tournage de Je vous présente Paméla, un drame passionnel inspiré d’un fait divers où un jeune homme tue son père après que ce dernier soit enfuit avec son épouse dont il est tombé amoureux. Le romanesque de la fiction est ainsi mis en parallèle de la normalité du tournage, les deux se valant finalement par la ferveur de l’équipe de tournage qui fait de la production une aventure humaine tout aussi palpitante. Truffaut laisse se confondre réalité et fiction, mais pas à travers le film dans le film puisque Je vous présente Paméla constituera un fil bien détaché. C’est la confusion du milieu du cinéma, celui du film et le réel qui l’intéresse et il multiplie les passerelles explicites ou plus invisibles. 

Truffaut incarne ainsi lui-même Ferrand le réalisateur (deuxième fois après L’Enfant sauvage (1969) et avant La Chambre verte (1978) qu’il joue le personnage principal d’un de ses films) en forme d’autoportrait où il exprime ses espoirs et doutes quant à son métier et au tournage. Le scénario s’inspirera de rencontres et d’anecdotes réelles vécues ou racontées à Truffaut qui fait ainsi de La Nuit Américaine un archétype autant qu’un vrai instantané des aléas que l’on peut rencontrer sur un plateau de cinéma. 

Le rythme lent et fastidieux, les imprévus et désagréments divers instaurant un semblant de monotonie inscrivent le film dans un réalisme contrebalancé par la fantaisie et la passion des « acteurs » de l’équipe. Diva caractérielle et émotive (Valentina Cortese), homme enfant capricieux (Jean-Pierre Léaud qui prolonge génialement l’inconséquence immature de son Antoine Doinel), le vieux beau élégant garant d’une époque mythique disparue (Jean-Pierre Aumont) ou encore la star anglo-saxonne (Jacqueline Bisset) séduisante et mystérieuse, tout y passe avec un égal brio. L’équipe technique est saisie avec un même naturel amusé, de la lucide et professionnelle assistante-réalisatrice (Nathalie Baye magnifique de naturel dans un de ses tout premiers rôles) à l’accessoiriste gaffeur (Bernard Menez). Les frontières se brouillent même avec la double casquette de certains protagonistes comme Jean-François Stevenin assistant de Truffaut/Ferrand devant et derrière la caméra, tout comme l’assistant du directeur photo Pierre-William Glenn qui endosse la fonction à l’écran.

La magie du film naît de ce mélange, offrant la réalité d’un tournage dans sa complexité logistique (Truffaut capturant très bien les incessantes sollicitations dont fait l’objet le réalisateur et les réponses qu’il doit trouver pour toutes) comme ces aléas humains et toutes les petites ou grandes aventures amoureuses, les drames avec lesquels il faut composer pour mener l’entreprise à terme. Les aspects techniques toujours vus à l’aune des états d’âmes des protagonistes sont ainsi dépeint d’une manière didactique et ludique qui captive de bout en bout. Truffaut parvient avec brio à user de sa veine romanesque dans un cadre  la fois réaliste et magnifié en n’oubliant jamais d’en faire une vraie odyssée collective, une déclaration d’amour au cinéma qui parle à tous. Cette réplique de Ferrand à Alphonse (où la dimension de père spirituel de Truffaut pour Léaud se confond à la fiction à nouveau) l’exprime bien :

 Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boiteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail de cinéma.

De manière plus triviale Nathalie Baye fait mouche avec cette phrase pleine de panache :

Moi, pour un film, je pourrais quitter un type, mais pour un type, je ne pourrais jamais quitter un film!
Un rapport qui transcende tous les conflits mais incompréhensible à quelqu’un d’extérieur pour là aussi une mémorable sortie de la femme du régisseur : 

Qu'est-ce que c'est que ce cinéma ? Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment. Mais qu'est-ce que c'est ? Vous trouvez ça normal ?

Le cinéma est une addiction et un abri qui transcende la vie et auxquels nos personnages s’abandonnent avec plaisir, pour le meilleur et pour le pire. Un message qui parlera au plus grand nombre puisque La Nuit Américaine sera un des plus grands succès commerciaux et artistiques de Truffaut, couronné par l’Oscar du meilleur film étranger en 1974.


Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Warner

Extrait

mercredi 4 avril 2012

Les Sentiments - Noémie Lvovsky (2003)


Jacques, médecin, et Carole, son épouse, habitent une maison en région parisienne. Dans la maison voisine s'installent François et Edith. Ce dernier doit succéder à Jacques et reprendre sa clientèle. Jacques passe beaucoup de temps avec François pour lui transmettre sa succession. Carole et Edith, pendant ce temps, deviennent amies. Très vite, Jacques tombe amoureux d'Edith. Elle est tout d'abord émue par le trouble qu'elle provoque chez lui. Puis elle se met à l'aimer.

Avec son avant-dernier film La Femme d'à côté (1981), François Truffaut réalisa son grand film sur la passion destructrice mais aussi un des plus beaux mélodrames adultère qui soit. C'est une œuvre si marquante pour le cinéma français que depuis de nombreux réalisateur ont cherché à s'y confronter pour le plus souvent des résultats désastreux comme le récent Les Regrets de Cédric Kahn qui ne semble avoir retenu du chef d'œuvre de Truffaut qu’une hystérie ridicule et un drame plombant en lieu et place de la fièvre originelle. Noémie Lvovsky est une des rares à s'être approchée de la flamboyance du maître avec ce beau Les Sentiments. Les raisons ? Tout en entretenant volontairement le mimétisme par des éléments trop communs pour être innocents (l'adultère entre voisin, le vis à vis entre les maisons) Noémie Lvovski trouve sa propre voie en préservant sa personnalité plutôt que de singer Truffaut.

Tout débute ici par les liens se nouant entre deux couples que tout oppose. Jacques (Jean-Pierre Bacri) et Carole (Nathalie Baye) sont un couple usé et éteint par les ans qui voit arriver dans la maison voisine François (Melvil Poupaud) et Edith (Isabelle Carré), jeune mariés radieux et exubérants. La narration entretien un contraste constant entre l'atmosphère des deux foyers au détour de diverses scènes.

Edith accompagne en tenue d'Eve son homme sur le seuil de la porte pour son premier jour de travail quand en face Bacri quitte le domicile en râlant de la saleté de la cuisine. La maison rayonnante et éclairée du jeune couple s'oppose à celle désordonnée et aux rideaux fermés au plus tard de l'après-midi de leurs aînés. Et bien évidemment le teint éclatant et la joie de vivre d'Isabelle Carré jure avec les traits tirés et la démarche fatiguée d'une Nathalie Baye qu'on devine alcoolique.

Bientôt cette opposition va se muer en rapprochement lorsqu'on s'attardera plus particulièrement sur Jacques et Edith qui sous leur stabilité apparente, retrouvent finalement chez l'autre ce qui manque à leur mariage. Edith est séduite par la fantaisie et la gaucherie de Jacques plus attachant que son époux à l'assurance trop distante. Jacques est lui charmé par le caractère mutin et espiègle d'Edith la femme enfant et après des sobres amorces de séduction le temps de jolies scénettes (le sauvetage de canard, Jacques qui se barbouille d'encre le visage dans sa gêne de téléphoner à Edith) la première manifestation d'adultère surgit le plus naturellement du monde le temps d'une séquence toute en délicatesse.

Jean-Pierre Bacri loin de l'emploi bougon auquel on l'associe trop facilement est ici parfait en homme mûr retrouvant les joies de la passion. Il passe avec aisance d'une allure terne à celle de grand amoureux un peu ridicule et emprunté, et surtout très attachant. Isabelle Carré prouve elle une nouvelle fois qu'elle est l'actrice française la plus lumineuse de ces dernières années : le charme, la fragilité toute enfantine et la drôlerie, tout est là et le spectateur ne demande qu'à la protéger. Noémie Lvovsky montre cette courte relation coupable sans la moindre culpabilité justement, comme une sorte bulle éphémère de bonheur dans lequel s’abandonnent les amants sans se poser de question. On a ainsi de superbe moment comme le pique-nique en campagne ou la première étreinte filmée avec une infinie tendresse par la réalisatrice.

L'idée de génie, c'est cette chorale aux chanteurs for démonstratifs qui accompagne toute la narration du film. Avec son très beau La Vie ne me fait pas peur dépeignant l'année du bac d'un quatuor de lycéennes, Noémie Lvovsky avait montré sa capacité d'alterner facilement rires et larmes à travers l'anodin et réussit le même pari ici avec cette astuce. La chorale donne donc un tour d'autant plus sautillant aux amourettes des amants insouciants, prend des élans extatiques lors du bonheur premier des jeunes mariés et fait décoller vers un lyrisme bouleversant la séparation finale qui à l'écran est une volontairement terne scène de déménagement. La logique de départ se maintient lorsque la liaison sera découverte, le couple installé sombrant dans le non-dit alors que ce sera bien plus volcanique chez les jeunes.

La très belle fin est un contraste à l'image du reste du film, le souvenir d'un moment léger de ce bonheur perdu venant accompagner la solitude au présent d'un bouleversant Bacri. Si ce n'est la petite facilité dans la manière de faire renouer Bacri et Nathalie Baye (toute aussi inspirée que ses partenaires), un des plus beaux mélodrames français des années 2000. Noémie Lvovsky offre un bel et discret hommage à Truffaut et réalise un film qui n'appartient qu'à elle.

Sorti en dvd chez TF1 Vidéo


lundi 6 décembre 2010

Une étrange affaire - Pierre Granier-Deferre (1981)


Louis Coline (Gérard Lanvin), marié avec Nina (Nathalie Baye), est employé dans le service marketing d'un grand magasin parisien. Un matin, on annonce un plan social et le rachat du groupe par un certain Bertrand Malair (Michel Piccoli). Ce dernier arrive de façon très discrète et se montre relativement mystérieux et laconique. Il entre en contact avec Louis, qu'il décide de garder et même de le gratifier d'une promotion de chef de la publicité du magasin. Entrant dans la sphère d'influence du président, va naître chez Louis une fascination pour Bertrand qui ira jusqu'à s'immiscer dans sa vie privée...

Adapté du roman Affaires étrangères de Jean-Marc Roberts, voilà ce qui est sans doute un des films les plus juste sur le monde de l'entreprise, et des rapports dominant/dominés qui s'y jouent. On assiste ainsi à la lente déchéance d'un employé d'un grand magasin, pressuré jusqu'à la moelle par son patron Michel Piccoli. Cette descente aux enfer suit une évolution parfaitement pensée par Pierre-Granier Deferre à travers les méthodes employés par le patron pour déstabiliser son personnel. C'est donc tout d'abord un grand patron invisible et sans nom qui va distiller le malaise parmi ses employés à son arrivée, laissant planer le doute sur son activité, ses origines et ses projets quant à l'entreprise. Ainsi sous tension, les subalternes s'avèrent d'autant plus malléable lorsqu'il entre en scène, craintifs qu'ils ont pour leur avenir. Une méthode de management par la peur qui annihile toute opposition lorsque les immanquables décisions révoltantes et renvoi en tout genre se feront sentir.

Gérard Lanvin en monsieur tout le monde gouailleur progressivement broyé psychologiquement par Piccoli est parfait, et on comprend le choix d'avoir choisi un acteur aussi physique et charismatique la soumission n'en étant que plus surprenante et forte. Quant à Michel Piccoli, il est vraiment fabuleux : sourire en coin aussi amical que menaçant, la réplique la plus anodine sonnant toujours de manière déstabilisante, c'est un véritable vampire de l'âme aspirant la personnalité et la volonté de ses employés jusqu'à la rupture. Jean-Pierre Khalfon en sbire sinistre et soumis est tout aussi pathétique et inquiétant, tandis que Nathalie Baye en épouse dépassée est comme souvent formidable.

Avec une histoire pareille, on pouvait s'attendre à un traitement baroque (façon The Servant de Losey) et une mise en scène marquée pour illustrer ses rapports de soumission. Il n'en est rien et c'est ce qui fait toute la force du film qui adopte un ton feutré, sobre et glacial. La perte de repère de Lanvin se fait de manière insidieuse, dictée par des situations de plus en plus sournoise (le passage où Piccoli vient sans gêne dormir chez Lanvin pour le tester) et des relations presque de camaraderie conviviale (ce qui rend d'autant plus dur de s'en détacher que si le rapport avait été tendu) entre patron et employé.

Le sourire carnassier de Piccoli finit par briser toute fierté et autonomie chez Lanvin qui perd tout sans sourciller et colle aux basques de son mystérieux supérieur. Il est sous-entendu (un peu trop même) que c'est l'absence de père qui permet à Piccoli de s'engouffrer dans la brèche et totalement assujettir Lanvin, comme le suggère une conclusion pathétique et troublante. Un film vraiment atypique dans le cinéma français.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

Extrait

samedi 20 novembre 2010

Notre Histoire - Bertrand Blier (1984)


Abordé dans un compartiment de première classe d'un train par une jeune femme désemparée qui s'offre à lui, un garagiste s'installe dans la vie de celle-ci contre son gré.

Un des Blier les plus déroutants qui trouve en partie les raisons de sa forme atypique dans sa genèse. En effet le réalisateur désireux de longue date de travailler avec Alain Delon, avait finit par avoir l'accord de celui ci par le producteur Alain Sarde avec comme seule condition d'avoir Nathalie Baye comme partenaire. Blier se retrouve ainsi avec un casting en or pour son prochain film mais pas d'histoire, d'autant qu'il doit rédiger son scénario à toute vitesse vu l'emploi du temps de ministre de Delon. Le résultat de cette gestation dans l'urgence va donner un drôle de film, brinquebalant, chaotique et génial.

L'ouverture si elle est surprenante reste encore dans des voies "conventionnelles" comparé à la suite. Alain Delon, quarantenaire dépressif et alcoolique se fait aborder dans le compartiment d'un train par Nathalie Baye pour une étreinte destinée à en rester là. Il n'en sera rien puisque Delon se raccroche maladivement à cette apparition en s'installant chez elle, en vain puisqu'il s'avère que Donatienne (Nathalie Baye) est encore plus torturée et autodestructrice que lui.

Progressivement, la construction est de plus en plus déterminée par les émois des personnages plutôt que par un un fil narratif classique. Si on avait l'habitude chez Blier de cette tonalité entre rêve et cauchemar, réalité et absurde dans Buffet Froid ou Calmos, l'idée est poussée ici au summum de ses possibilités. Alain Delon (qui était encore un très grand acteur à l'époque) malmène brillamment son image en promenant tout du long une mine hébétée et abrutie par les hectolitres de bières qu'il ingurgite. C'est donc du long songe, de la vision hallucinée et des angoisses d'un alcoolique qu'il est question avec son non sens, ses flottements et son rythme laborieux. Cette option laisse plusieurs fois le spectateur dubitatif tant on se demande où Blier veut aller (le long épisode avec Galabru et le voisinage) d'autant qu'il s'amuse constamment à redéfinir le sens de ce qui nous est raconté par l'intermédiaire des personnages qui au coeur même du récit expliquent où se moquent du scénario.

Le coeur du récit, c'est la tour à tour mystérieuse, sensuelle, torturée Nathalie Baye chimère après laquelle court Delon, celle derrière laquelle tous son mal être et besoin d'affection se manifeste. La conclusion semble donner un sens à tout ce qui à précédé, mais rien n'est moins sûr. Amours perdus ou retrouvé, déception amoureuse ou souvenir magnifié, tout est possible tant la douleur de l'absente aura déterminé l'avancée en montagne russe de cette histoire, leur histoire.

Malgré l'insuccès public et critique, les audaces de Blier seront récompensé par un César du scénario et du meilleur acteur pour Delon, et les expérimentations tentées ici trouvant une forme plus accessible dans le plébiscité Trop belle pour toi.

Sorti en dvd chez Studio Canal

Extrait