Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 22 juillet 2013

La Mort aux trousses - North By Northwest, Alfred Hitchcock (1959)


Le publiciste Roger Thornhill se retrouve par erreur dans la peau d'un espion. Pris entre une mystérieuse organisation qui cherche à le supprimer et la police qui le poursuit, Thornhill est dans une situation bien inconfortable. Il fuit à travers les Etats-Unis et part à la recherche d'une vérité qui se révèlera très surprenante.

Après l'échec commercial de Vertigo (1958) et avant de faire sa révolution avec le glaçant Psychose (1960), Alfred Hitchcock s'offrait avec North by Northwest à la fois un condensé et une apogée du thriller "hitchcockien" tel qu'il avait contribué à le définir. Tout le projet naît d'ailleurs de cette idée de livrer le Hitchcock ultime et définitif, le réalisateur collaborant au départ avec le scénariste Ernest Lehman sur une adaptation du roman de Hammond Innes The Wreck of the Mary Deare (finalement réalisé par Michael Anderson avec Gary Cooper sous le titre Cargaison dangereuse en vf). Lehman peu inspiré avoue à Hitchcock qu'il piétine sur le script mais ce dernier satisfait de leur travail en commun lui propose de travailler sur une autre histoire à l'insu de la MGM à laquelle ils proposeront le nouveau scénario entamé. Lehman a ainsi l'ambition de signer "the Hitchcock picture to end all Hitchcock pictures".

Plutôt qu'un script classique, Lehman doit au départ broder son intrigue autour de morceaux de bravoure rêvé d'Hitchcock vers laquelle la future intrigue devra mener, une approche moderne qui fera des émules (les 2 premiers Indiana Jones se sont fait de la même manière). On trouvera tout d'abord l'idée d'un meurtre commis aux Nations Unies et le fameux final sur le Mont Rushmore auxquels s'ajoutera le périlleux rendez-vous en rase campagne où le héros sera pourchassé par un avion. Sur ses bases Lehman écrira une brillante histoire d'espionnage qui constitue un digest parfait de grande réussites Hitchcockienne passée : l'innocent accusé à tort pourchassé et cherchant à prouver son innocence (Les 39 Marches, Le Faux coupable, La Loi du silence et bien d'autres...), l'espionne fragile plongée dans la fosse aux lions (Les Enchaînés), sans parler des péripéties renvoyant à des œuvres antérieures (l'alternance suspense/séduction dans le train façon Une femme disparait, le découpage du vertigineux final renvoyant autant à Vertigo qu'à La Cinquième colonne entre autres).

Tout cela tournerait au vide auto référentiel si ces personnages et situations archétypaux du Maître du Suspense n'étaient si brillamment incarnés. Cary Grant en quidam plongé dans la tourmente est absolument parfait de charme, d'aisance et de bagout avec cette maturité en plus estompant son côté clownesque et en faisant un solide héros d'action (Ian Fleming pensait à lui en créant le personnage de James Bond -la série devant énormément à La Mort aux trousses au passage- et lui proposera même le rôle que Grant refusera car s'estimant trop vieux).

Suave et menaçant, James Mason en dépit d'une présence espacée est un méchant mémorable formidablement secondé de Martin Landau, bras armé glacial et possiblement amoureux de son patron comme le suggérera subtilement un dialogue.

Quant à Hitchcock, il allie l'assurance du vieux briscard sûr de sa force et de ses effets avec la fraîcheur des premières fois. Le sens du rythme est bluffant (Les 39 marches la frénésie en moins, voir l'a longue attente lourde de menace avant l'attaque d'avion) avec un montage percutant mettant bien en valeur une intrigue rebondissant avec inventivité d'une situation, d'un cadre à un autre et faisant ainsi ressentir cette écriture faite autour de moments forts tout en parvenant toujours à les justifier et à les rendre impliquant émotionnellement.

Ce miracle s'accomplit grandement grâce au personnage d'Eva Marie Saint, pivot émotionnel du récit. Hitchcock en fait une de ses blondes glaciales et séductrices typique lors de l'échange dans le train, les dialogues à double sens, les regards provocants et assurés laissent place à des scènes à l'élégante sensualité où la complicité avec Grant est palpable (tout en laissant une délicieuse ambiguïté sur la nature de la nuit commune pour l'encombrant Code Hays).

Cette froideur calculée s'effrite progressivement grâce à la prestation subtile de l'actrice où un geste, une moue ou un regard trahira la duplicité, le regret et les sentiments naissants (les retrouvailles dans la chambre d'hôtel, la scène de vente aux enchères). La figure de la blonde séductrice devient ainsi peu à peu incarnée et poignante dans son destin cruel (révélé par un brillant rebondissement), le personnage reflétant en fait le film entier.

L'horlogerie suisse à suspense savamment calculée devient une histoire d'amour aussi belle que celle des Enchaînés, le fugitif Cary Grant ne cavale plus seulement pour nourrir le simple plaisir de la péripétie et l'haletante séquence du Mont Rushmore ne s'admire pas seulement pour sa virtuosité (maîtrise du matte painting, découpage au cordeau, décor studio impressionnant) mais parce que l'on vibre pour les personnages.

Hitchcock l'a bien compris, ne s'embarrassant pas d'explications et d'un épilogue superflu pour seulement réunir son couple par une merveille d'ellipse finale et une ultime provocation avec ce plan de train s'engouffrant dans un tunnel dont le sens n'aura échappé à personne. Après nous avoir offert son thriller classique définitif, le Maître de Suspense allait pouvoir nous secouer dans une approche plus novatrice avec le plus rugueux Psychose.


Sorti en dvd zone 2 français et dans un très beau bluray chez Warner

dimanche 21 juillet 2013

Fantastic Mr Fox - Wes Anderson (2009)


Madame et monsieur Renard volent ensemble tout ce qu'ils peuvent ; plus tard, ils mènent une vie de famille idyllique avec leur fils, Ash. Après douze ans de vie familiale paisible, l'existence bucolique est trop pesante pour les instincts animaux de Foxy. Un jour, leur neveu Kristofferson vient en visite. Très rapidement, il revient à son ancienne vie de voleur et, ce faisant, met en péril non seulement sa famille bien-aimée, mais aussi la communauté animale tout entière. Coincés sous la terre, sans assez de nourriture pour tout le monde, les animaux commencent à se rassembler pour lutter contre Boggis, Bunce et Bean, trois fermiers déterminés à saisir l'audacieux monsieur Renard à tout prix.

Wes Anderson avait pour la première fois légèrement déçu avec son film précédent À bord du Darjeeling Limited (2007) dont le meilleur atout restait finalement son mémorable court-métrage prologue Hôtel Chevalier. L'équilibre délicat entre drame et légèreté, le sens du rythme et la rigueur narrative du réalisateur s'était quelque peu perdu dans la langueur indienne malgré des personnages attachants et quelques moments réussis.

L'adaptation du classique de Roald Dahl Fantastique Maître Renard allait donner à Anderson l'occasion de retrouver cette maîtrise, notamment par le fait de s'attaquer pour la première fois à l'animation et plus précisément la stop-motion. Anderson devait au départ le co réaliser avec Henry Selick, maître de la technique (et ayant déjà adapté Roald Dahl avec James et la Pêche Géante (1996)) mais ce dernier partira finalement signer seul le formidable Coraline (2009) et trouver enfin la reconnaissance dont il fut un peu spolié par Burton avec son tout aussi mémorable L'Étrange Noël de Monsieur Jack (1993).

Désormais seul aux commandes, Wes Anderson cherchant à s'imprégner de l'esprit de Roald Dahl s'installe dans sa propriété de de Gipsy House dans le Buckinghamshire où il rédigea la plupart de ses ouvrages. Anderson s'inspirera grandement de cet environnement rural pour l'esthétique du film (le fameux arbre où vit Mr Fox et sa famille existant vraiment entre autre), la direction artistique oscillant entre les vrais intérieurs cosys de Roald Dahl et les dessins Donald Chaffin pour la première édition du livre. Avec sa maniaquerie légendaire, Anderson répertoriera ainsi tous les objets et bibelots divers qui souhaitera voir reproduit dans le film, affirmant ainsi sa volonté de faire du malicieux Mr Fox un double animé de Roald Dahl.

Wes Anderson tout en ajoutant divers détails et motifs typiques de son style respecte idéalement le roman de Roald Dahl (seul le sauvetage et la poursuite finale sont en plus, l'épilogue étant légèrement différent mais dans le même esprit) tout en se focalisant sur des thématiques qui en font une sorte de condensé parfait de son œuvre jusque-là avant le virage qu'amorcera le suivant et excellent Moonrise Kingdom (2012).

On retrouve donc ici avec Mr Fox (George Clooney) un adulte irresponsable dont les écarts place sa famille dans le doute (le Gene Hackman de La Famille Tennenbaum bien sûr), un fils en plein questionnement existentiel (presque tous les personnages d'Anderson en quête de père ou de substitut) et une grande aventure décalée et ludique qui va permettre de résoudre les conflits dans l'action (La Vie Aquatique, À bord du Darjeeling Limited). Mr Fox au moment de la naissance de leurs fils a promis à son épouse (Meryl Streep) de cesser sa stimulante quête de danger et de chapardages pour mener désormais une vie de famille paisible.

Notre renard se morfond désormais dans ce quotidien sans saveur au point de délaisser son fils Ash (Jason Schwartzman) rêvant de lui ressembler malgré son physique malingre. L'occasion de retrouver l'exaltation d'antan lui est donnée lorsqu'il emménage dans un arbre situé face aux propriétés des redoutables Boggis, Bunce et Bean respectivement éleveur de poule, oies et fabricant de cidre dont il raffole et auxquels il va jouer un mauvais tour dont il a le secret. Seulement Mr Fox a oublié qu'il n'était plus seul désormais et ses actes vont porter préjudice à sa famille et aux animaux de la région lors de la terrible traque que vont mener Boggis, Bunce et Bean. L'occasion de résoudre les conflits et non-dits, se remettre en question et bien sûr de déployer son irrésistible malice.

Anderson trouve l'équilibre idéal entre humour, aventure picaresque et émotion avec une inventivité constante. George Clooney trouve quasiment son meilleur rôle avec cet attachant Mr Fox, "fantastique" et vulnérable à la fois, risible (la tirade bravache avant l'inondation de cidre) mais conservant charisme et bagout en toute circonstance. Entre douceur et détermination, Meryl Streep confère son timbre distingué et chaleureux à Mrs Fox pour former un couple complémentaire et séduisant.

Les personnages lunaires typique du réalisateur trouve une de leur incarnation les plus géniales avec le décalé Kristofferson (le phrasé calme et traînant d'Eric Chase Anderson frère de Wes y est pour beaucoup) s'opposant au plus nerveux Ash que double avec une géniale infantilité Jason Schwartzman.

Ce casting voix très américain pourrait paraître déplacé pour un livre si anglais mais cela fonctionne, Michael Gambon en caution locale étant absolument grandiose de cruauté en Franklin Bean et les animateurs saisissent bien l'expressivité de la distribution (le fameux claquement de bouche de Clooney génial !). L'ensemble est d'une fluidité exemplaire tout en conservant le côté bricolé et terrien voulu par Anderson qui exclut toutes les couleurs trop vive de sa gamme chromatique et laisse dominer une ambiance automnale brunâtre mettant bien en valeur le pelage des différents animaux et une facette crépusculaire intermittente.

Cette recherche visuelle donne une patine unique au film dans le paysage actuel de l'animation, faisant cohabiter émerveillement et ordinaire rustique parfois dans une même scène (l'arrivée dans la cave à cidre) et sous les courses poursuites trépidante délivrer de purs moments d'émotion suspendue.

Mr Fox se morfondant sous une cascade réconforté par son épouse, la mort poignante de l'infâme Rat (Willem Dafoe génial) ou l'apparition finale d'un loup sont ainsi d'une beauté saisissante que le score d'Alexandre Desplat (sans parler des utilisation judicieuse de titres des Beach Boys, Rolling Stones ou la réutilisation du score de George Delerue des Deux anglaises et le continent) aussi sautillant que mélancolique illustre avec brio.

Anderson délivre carrément son film le plus enlevé et rythmé, pas loin du western en campagne anglaise (Desplat rendant plus d'une fois hommage à Morricone dans son score) où là aussi la stylisation est progressivement dominé par le souffle de la grande aventure. Le montage saccadé et hilarant des premiers vols de Mr Fox laissent place à de vrais moments d'action palpitant dans la dernière partie plus impliquante émotionnellement, les péripéties se font plus amples et variées à l'image d'un Mr Fox ayant appris à se préoccuper et collaborer avec les autres.

On tremble ainsi lors du duel entre Rat et notre héros et le final offre une situation de siège désespérée typique du western résolue avec brio et bouclant le cheminement de cette relation père/fils complexe. Un joyau de l'animation et tout simplement un grand film, la plus grande réussite d'Anderson avec La Famille Tenenbaum et avant la réinvention brillante de Moonrise Kingdom où à l'inverse les enfants joueraient cette fois aux adultes.


Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

samedi 20 juillet 2013

Liza - La Cagna, Marco Ferreri (1972)


En croisière sur un yacht avec des amis, Liza éprouve l'envie de tout quitter et nage jusqu'à l'île la plus proche. Elle fait la connaissance du propriétaire des lieux, Giorgio, qui vit seul dans une boule de pierre. Ils passent la nuit ensemble. Giorgio la ramène à terre mais Liza revient, tue le chien et prend sa place.

On se souviendra plus de ce Liza pour avoir été le film de la rencontre du couple Catherine Deneuve/Marcello Mastroianni que pour être un grand cru de Marco Ferreri. Le postulat (adapté du roman Melampus de Ennio Flaianoa et adapté par Jean-Claude Carrière) a pourtant tout pour intriguer au vu des vertus provocatrices d'un Marco Ferreri qui signerait La Grande Bouffe l'année suivante. Giorgio (Marcello Mastroianni) est un peintre ayant fui la civilisation et vivant seul avec son chien sur une île au sud de la Corse.

Ce quotidien paisible se voit troublé par l'arrivée de Liza (Catherine Deneuve), jeune femme ayant quitté sa croisière sur un coup de tête et s'accrochant à lui désormais. Seulement les minauderies et caprices de Liza ne trouvent guère d'échos chez un Giorgio qui s'il n'est pas insensible à ses charmes préférera toujours la compagnie et la conversation de son chien... Qu'à cela ne tienne la belle va provoquer la mort du canin pour susciter plus d'attention, jusqu'à se substituer à lui dans un jeu d'amour et de soumission étrange et dangereux.

Au départ on est aussi intrigué que captivé par la beauté des images et d'une Catherine Deneuve radieuse et dévêtue plus souvent qu'à son tour. On voit le rapport curieusement s'inverser, celle qui se plaisait à plier le monde à ses caprices soudainement s'épanouir dans la soumission/humiliation quand celui ayant fui les hommes trouve un nouvel éclat de vie par cette domination. Les séquences curieuses et embarrassantes s'enchaînent donc, Catherine Deneuve ramenant le bâton lancé par son "maître", attendant la tape et le regard approbateur de celui-ci et lui léchant le visage avec affection...

Ces scènes sont tellement étranges que l’on n’arrive même pas complètement à songer au machisme qu'elles dégagent pour simplement en rester à l'absurde, l'ensemble ne tenant la route que par la conviction des personnages pour exprimer cette relation qui montrera ses limites confrontée à la civilisation. La séquence où Catherine Deneuve fidèle et docile retrouve la trace de Mastroianni reparti vivre en ville vaut ainsi le détour, sur la corde raide entre la tendresse réelle et le ridicule.

Malheureusement passé cet argument et l'abattage du couple vedette l'intérêt se dilue progressivement faute d'enjeu dramatique concret auxquels s'accrocher et c'est l'ennui qui domine. Le retour à une relation "normale", au contraire une poussée plus extrême dans la déviance, rien de tout cela n'est réellement creusé et pour compliquer le tout Ferreri ajoute encore une dimension vaguement politique et philosophique avec l'évocation du marxisme ou la dénonciation de la brutalité militaire (supposée plus barbare que le lien unissant nos héros).

D'une beauté plastique indéniable et mettant magnifiquement Catherine Deneuve en valeur, une curiosité tout au mieux donc. Quelques années plus tard, Catherine Deneuve ira enquiquiner un autre reclus dans un film un peu plus vivant, Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

jeudi 18 juillet 2013

A Day in the Life: Four Portraits of Post-War Britain - John Krish (2010)


Un film qui révèle un des secrets les mieux gardés du cinéma anglais à savoir la carrière de John Krish, documentariste de films institutionnels emblématiques et auquel il parvint à donner un ton personnel en dressant un vrai portrait de l'Angleterre d'après-guerre dans diverses couches de la population. Le réalisateur contribua à lancer également quelques futures grandes figures du cinéma anglais comme Karel Reisz ou encore Kevin Brownlow qui fut son monteur. A Day in the Life rassemble quatre de ses documentaires parmi les plus brillants, réalisés entre 1953 et 1964, période où il s'associa au producteur Leon Clore au sein de sa compagnie Graphic Films.

 The Elephant Will Never Forgets (1953)


Ce film est la seule œuvre de Krish passée réellement à la postérité et dont le souvenir reste vivace dans la population anglaise, ayant souvent été rediffusé et récompensé à l'époque. C'est une commande du British Transport Films (entité fondée en 1949 de la British Transport Commission destiné à produire des films pour la compagnie et qui fit débuter de nombreux jeunes réalisateurs) destiné à narrer la fin d'activité de la ligne de tramway londonien. A l'origine le film est uniquement destiné à être une courte pastille de cinq minutes, mais John Krish sent que l'enjeu est beaucoup plus vaste qu'une simple fin d'exploitation du moyen de transport.

C'est une partie de l'histoire de la ville qui disparait avec ce tramway, histoire passée avec ce vieux couple dont la caméra de Krish accompagne la complicité et les sourires lors de ce dernier trajet et histoire récente plus douloureuse lorsque le tramway traverse des zones bombardées lors du Blitz et pas encore reconstruites. La voix off pleine d'emphase de Brewster Mason capture bien cet état d'esprit et l'émotion de cet instant est encore souligné par la belle utilisation du standard Riding on the top of the car sur lequel s'appuie la musique d'Edward Williams.

Le soucis pédagogique est également constant dans la description de ce savoir-faire amené à disparaitre, le travail de chacun étant minutieusement dépeint avec une pointe d'émotion lorsque la voix off s'immisce dans les pensée du conducteur pour lequel tout va changer dès le lendemain. Le tout s'achève dans une belle communion lorsque les londoniens viennent la nuit venue faire leurs adieux au dernier tram pénétrant au New Cross Depot et piloté par le ministre des transports. Un très beau moment qui donne un peu le sentiment d'avoir un instantané de l'Angleterre si souvent dépeinte dans les films de Terence Davies.

 They Took Us to the Sea (1961)

On touche là à la spécialité de John Krish qui fut souvent sollicité par l'éducation nationale ou les associations pour enfant (justement ici il s'agit de la National Society for the Prevention of Cruelty to Children) pour filmer les premiers émois enfantins ou adolescents dans le cadre scolaire ou en dehors. Ici il accompagnera la sortie de gamins de Birmingham quittant leurs grisailles le temps d'une journée pour se rendre à la mer. On voit toute l'évolution de Krish par rapport à The Elephant Will Never Forgets (dont la plus courte durée et le thème imposé était plus restrictif) puisqu'ici il est beaucoup moins directif et plié à une narration classique. On est ici plus proche d'un naturalisme et d'une fraîcheur annonçant le Free Cinema (dont Krish fut pourtant un farouche opposant) avec cette voix-off enfantine très diffuse et candide, ne surlignant jamais l'émotion qui naît essentiellement des images de ses enfants excités, impatient et finalement émerveillé par ce périple qui constitue pour eux une grande aventure (le score enjoué de Jack Beaver aurait fait une bande-son idéale pour une adaptation de Tom Sawyer ou Huckelberry Finn).

Quelques inserts sur leurs quartiers austères suffiront en plus de leurs réactions pour saisir à quel point cette sortie leur fait échapper à leur quotidien et de l'urgence de la gare au petit matin, au repas complices en passant par les jeux divers et variés sur la plage (beaux moment lorsque les jeunes citadins enfourchent hilares des ânes) Krish saisi avec une belle sobriété le panel d'émotions de ces protagonistes en culottes courtes mais aussi de la satisfaction des adultes de leurs offrir ce moment. La beauté (et un souci formel permanent particulièrement dans celui-ci où la photo est partagé par trois chefs opérateur) de ces lieux n'aura jamais semblé plus palpable que par l'enchantement ressentis par ses enfants semble nous dire John Krish en revenant filmer ce décor vide et désolé sans l'agitation et les rires de ses visages poupins. Par sa liberté de ton et sa respiration, Krish révolutionnait ce type de film institutionnel si didactique habituellement.

 Our School (1962)

Ce film est une commande de la National Union of Teachers qui suite à la réussite de I want to go to school en 1959 (où Krish posait ses caméras au sein d'une école primaire et disponible en bonus sur le dvd) sollicita à nouveau John Krish pour promouvoir la nouvelle politique d'enseignement en cours. On découvre donc ici une nouvelle forme d'établissement avec cette école faisant à la fois office de collège et de lycée, où l'enseignement se partage entre formation classique et professionnelle (tâches ménagères pour les filles, mécanique pour les garçons) et supposés accompagner avec plus d'attention les élèves en difficultés.

Une nouvelle fois, la voix-off est réduite au strict minimum (en début et fin de film) pour privilégier les moments isolés où Krish excelle à saisir les tranches de vie futiles mais essentielles (le réfectoire, les cours de sport, les classes turbulentes) comme celles plus cruciales où les attentes et interrogations des adolescents restent finalement les mêmes. Les aspirations à la vie adulte sont encore incertaines (voir le moment où les jeunes filles en passe de quitter l'école expriment de leur vision de la vie de couple et du fait de fonder un foyer assez significatif de l'époque) et où ils n'ont pas encore appris à se situer tel cette discussion passionnante où le un professeur interrogent ses élèves sur les différences de langage entre eux et avec les adultes, les incitant à se tirer vers le haut en tenant constamment une expression soutenue.

John Krish parvient à se faire oublier par un dispositif sobre à deux caméras (une arpentant la classe et captant les émois des élèves à divers moments et l'autre sur le professeur) et toujours saisir un échange, un sourire ou une moue inattendue avec un naturel confondant. Une vision de la jeunesse anglaise qui va au-delà de la commande avec brio.

 I Think They Call Him John (1964)

Sans doute le film le plus salué du documentaire par la critique anglaise. On quitte la jeunesse pour cette fois se plonger dans le quotidien morne et solitaire du retraité John. Veuf, sans enfants ni famille proche, John n'a plus pour lui que ses souvenirs de vétérans et de son épouse disparue dont les photos ornent l'appartement. Si le protagoniste est indiscutablement très émouvant, on a tout de même le sentiment d'être un peu plus manipulé et dirigé que dans les œuvres précédentes. La capture du quotidien parait très artificielle (on voit notre retraité se réveiller, se lever, se raser, se préparer son petit déjeuner dans un semblant de temps réel qui sonne faux), la dramatisation très appuyée voire entièrement dictée par la voix off et le montage lourd de sens (insert sur les photos de l'épouse disparue, les médailles de guerre) et la manière de filmer John avec ces regards las vers l'extérieur à travers sa fenêtre. Le protagoniste possède un vrai visage cinématographique et on saisit tous ce que son mal-être semble signifier pour la société anglaise (oubli du passé, des valeurs, des anciens combattants, la solitude de la vieillesse) mais tout ce qui nous y amène est un peu trop manipulateur dans son émotion.

Une très belle réussite donc et vrai et poignant portrait d'une époque.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais par la BFI et doté de sous-titres anglais

mercredi 17 juillet 2013

The Big Lebowski - Ethan et Joel Coen (1998)

Jeff Lebowski, prénommé le Dude, est un paresseux qui passe son temps à boire des coups avec son copain Walter et à jouer au bowling. Un jour deux malfrats le passent à tabac. Il semblerait qu'un certain Jackie Treehorn veuille récupérer une somme d'argent que lui doit la femme de Jeff. Seulement Lebowski n'est pas marié. C'est une méprise, le Lebowski recherché est un millionnaire de Pasadena. Le Dude part alors en quête d'un dédommagement auprès de son richissime homonyme...

Les frères Coen se seront plus tout au long de leur filmographie à célébrer l'américain moyen, le péquenaud et autres hillbilly qu'ils s'amusent à placer dans des situations où leurs bêtises et/ou caractère décalés fait toujours tourner le plan à la catastrophe. Jamais de condescendance cependant (condescendance justement moquée à travers le héros de Barton Fink) de la part du duo issue de cette classe moyenne et qui intègre finalement ce qu'il connaît le mieux à des intrigues criminelles alambiquées oscillant entre sérieux (Sang pour sang meilleur film noir de ces 30 dernières années) et humour très noir (Fargo meilleur film noir de ces 20 dernières années). Avec The Big Lebowski, les Coen signent ainsi une sorte d'ode à ce type de personnage avec le glandeur magnifique que constitue Jeff Lebowski alias The Dude (Jeff Bridges).

La scène d'ouverture est un grand moment avec la voix off caverneuse de Sam Elliott présentant le Dude et l'ornant d'une aura mythique, tout comme son terrain de jeu avec la cité des anges dont nous découvrons l'étendue à travers ses lumières nocturnes. Cette belle introduction affirme toute sa nature décalée lorsque l'on découvre ledit Dude : quelques kilos en trop, barbe et chevelure de hippie sur le retour, robe de chambre crasseuse et bermuda informe. Une pure allure de fumeur de joints sans emploi prenant la vie à la cool mais dont la tranquillité va être troublée lorsque deux malfrats le confondant avec un autre vont le malmener et comble de tout, souiller son tapis qui "se mariait si bien à la pièce".

Le Dude va donc s'improviser détective et entre vrai/faux enlèvement, demande de rançon et péripéties loufoque diverses va tenter de résoudre l'énigme policière en cours. Les Coen construisent une intrigue de film noir labyrinthique dont l'inspiration avouée est celle de Raymond Chandler et son Grand Sommeil. Tout comme chez Chandler (et l'adaptation qu'en tira Howard Hawks) l'intérêt repose moins sur la logique rapidement incompréhensible de la trame complexe que sur les rencontres et situations traversées par le Dude, Philip Marlowe du pauvre.

Le film est ainsi un catalogue délirant des figures les plus pittoresques de la communauté de LA, de la plus snob (Julianne Moore en artiste au phrasé précieux et adepte de la peinture au vagin), la plus superficielle (milliardaire producteur de porno aux villas surdimensionnée, filles faciles) à la plus bizarre (l'étrange gang des nihiliste mené par Peter Stormare et Flea le bassiste des Red Hot Chili Peppers icône californienne s'il en est). Et tout cela sans compter la cour folklorique qui entoure le Dude avec Walter (John Goodman) vétéran du Vietnam à la gâchette facile ou encore leur rival de bowling, l'inoubliable Jésus Quintana (inoubliable John Turturro).

L'ensemble du film se plie ainsi au rythme nonchalant d'un Dude qui suit l'enquête plus qu'il ne la mène balloté au gré des évènements. Jeff Bridges est absolument prodigieux de décontraction et de cool attitude (et ce phrasé si marqué avec ces Maaaaaaaaan ! ponctuant chaque phrase VO obligatoire bien sûr) et fait montre d'une réjouissante absence d'égo par le look peu flatteur qu'il ose adopter. Mais c'est en fait chaque personnage qui aura son moment ou sa phrase culte à débiter tout au long du film. John Goodman se taille bien sûr la part du lion entre envolées impromptues sur le Vietnam et crise de colère délirante (This is what happens when you fuck a stranger in the ass !) mais Steve Buscemi est en souffre-douleur plus en retrait est très attachant également et que dire de John Turturro et ses survêtement criards, ses poses "viriles" et ses dialogues imagées ?

Sous le délire ambiant l'émotion n'est pas absente (voir la fin très émouvante du personnage de Buscemi) notamment dans l'attachement que l'on ressent entre les héros aux personnalités antinomiques mais finalement complémentaire et les Coen entre exotisme de pacotille et kitsch assumé (les interludes musicaux hilarant) conserve leur patte si identifiable.

L'inspiration est autant dû à leur imagination fertile qu'aux personnalités réelle ayant inspirées celle du film, Jeff Dow ami producteur des Coen étant le vrai Dude et Peter Exline autres connaissance des Coen vétéran du Vietnam et adepte du softball (remplacé par le bowling plus convivial dans le film) servant en partie de base à celui de Walter. Venant après le triomphe public et critique de Fargo (1996), The Big Lebowski aura un accueil mitigé à sa sortie mais gagnera au fil des ans son statut de film culte. Au point de susciter un festival annuel où les fans jouent au bowling et rejouent les répliques du film, mais aussi d'une boutique à New York dédiée au Dude où sont vendues les objets les plus divers à son effigie !

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal

mardi 16 juillet 2013

Rango - Gore Verbinski (2011)


Rango, lézard acteur, a toujours voulu être un héros. Ayant trouvé un public qui en aurait bien besoin, il prétend être un homme de loi dans une ville desséchée du désert Mojave, appelée Poussière. Rango réalise rapidement qu'il y a une différence entre être acteur et la vraie vie : obligé de faire face à ses problèmes d'identité, il va devoir donner un sens au mot d'amitié, accomplir sa quête et découvrir le complot qui se cache derrière l'absence d'eau de la ville. C'est le rôle de sa vie, mais ce ne sera pas sans danger !

Classé un peu trop rapidement dans les faiseurs hollywoodiens interchangeables, Gore Verbinski aura pourtant fait montre d’une personnalité singulière dans son premier film La Souris (1997) et la célèbre trilogie des Pirates des Caraïbes (2003,2005 et 2006). Dans La Souris, il réussit avec un brio surprenant à transposer en live l’esprit cartoonesque et absurde des Tex Avery, Bip Bip et Coyote ou encore Tom et Jerry par une mise en scène inventive, une science du gag et du rythme éreintant. Malgré ses nombreux défauts, la saga des Pirates des Caraïbes trouvait également une grande partie de son intérêt par les visions extraordinaires du réalisateur (le Kraken, Davy Jones, la bataille navale du 3e volet) qui amenait également une imagerie horrifique et décalée étonnante dans ce type de grosse production, bien aidé par un Johnny Depp survolté et créant un des rares héros cultes des années 2000 avec Jack Sparrow.

Toutes ses qualités trouveraient leurs aboutissements dans ce génial Rango qui est un des plus brillants films d’animation récents. Les Pirates des Caraïbes nourrissent grandement l’inspiration ici (les scories en moins et bien que l’idée et la trame fut constituée avant le premier volet des aventures de Jack Sparrow) avec la refonte délirante d’un genre désuet, une extravagance et un grain de folie où Verbinski s’imprègne de la personnalité de Johnny Depp dans le rôle-titre. Rango (Johnny Depp) est un lézard domestique qui se rêve héros surtout un grand solitaire qui se cherche encore dans les jeux de rôles où il se met en scène. 

Un accident routier lâche notre lézard casanier en plein désert de Mojave où les dangers multiples rôdent entre oiseaux prédateurs, chaleur accablante et sécheresse environnante. C’est cette sécheresse qui est au centre de l’intrigue lorsque Rango se retrouve au sein de la ville fantôme de Poussière (Dirt en VO) dont les habitants dépérissent à vue d’œil. Rango le baratineur trouve enfin une audience à sa mesure et à coup de fanfaronnade va bientôt être nommé shérif et chargé de résoudre le mystère de cette pénurie d’eau.

Rango est donc une quête initiatique transposée dans le cadre du western animalier et décalé. Décalé mais absolument pas parodique tant Verbinski transcende les codes du genre. Le ton étonnamment adulte et l’humour noir lorgne grandement vers le western spaghetti, l’arrivée de Rango dans un saloon crasseux et truffés de trognes patibulaires et menaçantes. Le western américain est également au centre des influences par la dimension protectrice du shérif avec un Rango assumant de plus en plus son statut de héros protecteur, seul rempart à l’injustice et évidemment inspiré (entre autre) du Gary Cooper du Train sifflera trois fois (1952). 

Plus subtil encore, la trame autour du détournement et de la possession de l’eau est en fait un habile remake de Chinatown, Verbinski donnant au méchant maire/tortue les mêmes traits que John Huston dans le film de Polanski ! 

Johnny Depp marque bien évidemment le film de son empreinte au début où l’allure dégandée et la chemise hawaïenne de Rango rappelle le Raoul Duke haut perché de Las Vegas Parano (1998), la voiture des propriétaires de Rango et ce qu’on entraperçoit des passagers laissant même à penser qu’il s’agit des deux héros farfelus du film de Gilliam.

L’outrance et l’excès se marie donc fort bien à une imagerie de western qui ne se dément pas, avec grands espaces, cavalcades et fusillades que Verbinski illustre avec brio. Toute sa mise en scène est pensée pour retranscrire le gigantisme du genre avec ce jeu sur la profondeur de champ, les éclairages rougeoyants, les cadrages magnifiant où accablant Rango (le retour triomphal en forme d’ombre à l’horizon). 

Les scènes d’actions vont dans le même sens, les passages obligés s’ornant toujours de la petite touche décalée sans pour autant atténuer l’émotion (le grand duel final) ou alors versant dans la pure démesure avec une extraordinaire course-poursuite à la Mad Max dans un canyon sur fond de Chevauchée des Walkyries. Le score de Hans Zimmer quant à lui un bel hommage à Ennio Morricone saupoudrée d’idées géniales tel ces mariachis qui chantent la mort imminente de Rango tout au long du film.

Finalement tous ses écarts et dérapages de ton illustrent en fait la quête existentielle de Rango, héros qui rêve plus qu’il ne vit cette grande aventure. Pour ne plus jouer et enfin être le héros qu’il prétend, il devra assumer ce statut de shérif car comme un dialogue le soulignera « un héros ne sort pas de sa propre histoire ». 

Il devra en passer par l’humiliation face une extraordinaire et terrifiante figure de méchant, Rattlesnake Jake (doublé par un Bill Nighy déjà fabuleux en Hollandais volant dans Pirates des Caraïbes) puis par la transcendance au cours d’une expérience mystique où l’Homme sans nom en personne (en plus du design on jurerait Eastwood au doublage mais il s’agit de Timothy Olyphant en Esprit de ‘Ouest) viendra lui prodiguer ses conseils. 

On pense avec cet instant à la séquence d’ouverture hallucinée du 3e Pirates des Caraïbes (et un Johnny Depp en plein trip schizophrène abandonné sur une île déserte) mais Verbinski fonctionne avant tout à l’émotion ici, la parodie s’estompant pour redresser l’allure d’un Rango enfin sûr de sa force et de ce qu’il est, le shérif. Dès lors le réalisateur estompe toute forme d’humour moqueur dans sa façon de filmer Rango auquel il donne autant de prestance qu’un Eastwood ou un Cooper dans les cadrages utilisés lors de son avancée pour le duel final face au redoutable Rattlesnake Jake (design assez fabuleux pour ce méchant).

Ce résultat prodigieux fut obtenu grâce à une gestation assez originale pour un film d’animation. Plutôt que de leurs faire enregistrer leurs voix individuellement et sans interactions, Verbinski tourna de façon rudimentaire le film entier avec les acteurs en situations et profita de leurs complicités et improvisations pour les réutiliser lorsque le résultat serait reproduit en animation. Cela se ressent vraiment à l’écran, notamment par un Johnny Depp grandiose qui s’approprie totalement le rôle-titre. 

C’était également le premier film d’animation de la compagnie d’effets spéciaux de George Lucas ILM et visuellement l’approche « live » de Verbinski  (notamment aidé par le célèbre directeur photo des frères Coen Roger Deakins) associé à l’originalité de ton et du bestiaire foisonnant fait que Rango relève vraiment du jamais vu. Surclassant tous les Pixar récent (et vainqueur de l’Oscar du meilleur film d’animation devant un sinistre Cars 2) Rango redistribue tout simplement les cartes de l’animation US et s’impose comme un classique instantané.

Sorti en dvd/Bluray chez Paramount