Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 27 septembre 2026

Les Griffes du lion - Young Winston, Richard Attenborough (1972)


 Biographie de Winston Churchill, de ses premiers pas jusqu'aux campagnes aux Indes et en Afrique, qui précèderent son entrée à l'Academie Royale Militaire, et au Parlement.

Sept ans après sa disparition, Winston Churchill, monument national anglais, se voyait offrir son biopic cinématographique. Le producteur Carl Foreman rapporte qu'il fut invité en 1961 par Churchill après que celui-ci eut eu apprécié sa production à succès Les Canons de Navarone. C'est ainsi Churchill lui-même qui suggéra à Foreman que My Early Life, autobiographie sur ses années de jeunesse, serait la matière à un bon film. Son souhait se réalise onze ans plus tard quand Foreman va monter l'opulente production de Young Winston, dont il écrit le scénario et confie la réalisation à Richard Attenbrough. 

Ce dernier s'était familiarisé avec les coulisses quelques années plus tôt, d'abord en montant une société de production avec Bryan Forbes dont sortiront quelques classiques du cinéma anglais sixties comme Le Silence de la colère (1960) et Le Vent garde son secret (1961). La compagnie est dissoute en 1964 mais, tout en poursuivant sa carrière d'acteur, il se lance dans la réalisation en signant la comédie musicale Oh! What a Lovely War (1969). Si son titre majeur sera bien sûr Gandhi (1982), succès public et critique lauréat de 8 Oscars, Young Winston montre déjà ses aptitudes pour le biopic sachant conjuguer ampleur, épique et intimisme.

Passé quelques images d'archives sur les moments glorieux du Winston Churchill que l'on connaît tous, le film s'ouvre sur une image d'un jeune Churchill sur un cheval blanc, surplombant une colonne armée avant une embuscade durant une campagne indienne. Le commentaire d'un officier raille d'ailleurs ce jeune blanc-bec dont la posture trahit une évidente quête d'attention. La joute armée qui suit et l'attitude de Churchill, entre héroïsme mal placé et pur opportunisme, révèle d'ailleurs ces intentions ambiguës. C'est le moment où le récit choisit de revenir en arrière, à l'enfance même de Churchill. La narration en voix-off exprime le recul sarcastique et adepte du bon mot du Churchill mature, reprenant les passages de My Early Life qui fut d'ailleurs écrit en 1930, moment de creux politique où il perdit son siège au parlement après une défaite électorale en 1929. 

Ce ton distancié offre un habile contrepoint avec le jeune coq ambitieux qui aurait éventuellement pu paraître antipathique. Le visage poupin et la candeur de Simon Ward participe à l'attachement au "personnage", et la première partie du film nous dépeint les difficultés de son enfance et environnement familial. Enfant d'une grande famille aristocratique, il est délaissé par son père (Robert Shaw) dédié à ses ambitions politiques et par sa mère (Anne Bancroft) courant les mondanités. La quête d'attention vient de ce sentiment d'abandon initial, le seul réconfort venant de l'amour de sa nourrice "Womany» (Pat Heywood). Attenborough met en parallèle les difficultés de Churchill à répondre aux attentes de ce cadre pesant au niveau scolaire, et les échecs politiques de son père Lord Randolph Churchill, mis de côté de ses fonctions de ministre quand il s'opposera à la politique militaire votée par la chambre des Lords.

Même si le contexte est très bien posé, le film souffre de quelques raccourcis malheureux, surtout dans sa première partie. Le lien à la nourrice est survolé, édulcore sa mort plus sombre (elle fut congédiée et mourut dans la misère pendant que Churchill faisait ses classes militaires, même s'il vint la voir dans ses derniers instants), et surtout la conscience sociale que sa fin éveille chez Churchill lorsqu'il votera en 1908 les lois sur la retraite à 70 ans. Robert Shaw est excellent en père charismatique dont on assiste au lent et terrible déclin physique et mental, tout comme Anne Bancroft en mère intrigante pour son fils, plus soucieuse de ses ambitions adultes que pour représenter une présence aimante durant son enfance. C'est vraiment durant les différentes campagnes militaires de Churchill que le film trouve une vraie verve picaresque. 

Les situations et dialogues soulignent le mélange de courage et d'arrivisme d'un Churchill aux dents longues, et offre quelques beaux morceaux de bravoures. Sans atteindre le génie d'un David Lean, les moyens déployés sont spectaculaires entre l'assaut à cheval au Soudan, le siège épique d'une voie ferrée durant la Guerre des Boers et surtout l'évasion puis la longue cavale de Churchill qui fait de lui un héros national. Simon Ward est impressionnant dans tous les registres, que ce soit en arriviste mal dégrossi, héros plein de panache, et l'on voit progressivement le phrasé, la posture et l'éloquence du Churchill historique se dessiner dans sa prestation. 

C'est notamment le cas lors de son discours final à la Chambre des Lords (où il réussit à défendre le point de vue économique qui avait coûté la carrière de son père), et même lorsqu'il écrase par le verbe un journaliste cherchant à le déstabiliser. Attenborough essaie ici et là d'inscrire d'autres pans de personnalité de Churchill comme son amour des lettres (la leçon de latin au début) mais cela reste un peu superficiel, même si la voix-off et sa correspondance tentent de l'exprimer. Les velléités sociales et la rupture générationnelle que représente le jeune Churchill dans l'entre soi de la Chambre des Lords aurait été intéressant à développer aussi, tant les prémices esquissées ici sont assez passionnants. Cela reste tout de même une belle réussite, montrant la statue du commandeur sous un jour neuf. 

Sorti en bluray anglais chez Indicator avec sous-titres anglais, en dvd anglais chez Sony avec sous-titres français et en dvd français chez Sony également 

vendredi 13 juin 2025

Le Manoir des mystères - Fortune is a woman, Sidney Gilliat (1957)

 Expert d'assurances, Oliver Branwell est chargé d'une enquête sur un incendie qui s'est déclaré au Lewis Manor, la veille de Noël. A sa stupéfaction, il retrouve dans ce manoir Sarah, une jeune femme qu'il avait aimée à Hong-Kong et qui avait disparu avec son père sans l'avertir. Devenue l'épouse de Tracey Moreton, le propriétaire du manoir, elle avoue confidentiellement à Oliver que des malversations commises par son père l'ont contrainte à fuir sans explication…

Le Manoir du mystère marque le point final provisoire (son ultime réalisation Endless Night (1972) marquera un retour aux sources) de l’obsession hitchcockienne de Sidney Gilliat. Avant de devenir les rois de la comédie anglaise durant les années 50, Sidney Gilliat et son partenaire Frank Launder coururent après la quête de la recette du thriller hitchcockien, d’abord en collaborant avec le maître du suspense pour lequel ils écriront Une Femme disparaît (1938) et sa variation réalisée par Carol Reed Train de nuit pour Munich (1940). Gilliat et Launder vont ensuite briller dans les récits à suspense, que ce soit le whodunit médical La Couleur qui tue (1946) et surtout l’haletante traque de Secret d’état (1950). La réussite exceptionnelle de ce dernier voyait Gilliat presque égaler son modèle sur le postulat fétiche du faux-coupable, et permettait au réalisateur de passer à autre chose avec cette mue vers la comédie.

Le Manoir du mystère marque dont une « rechute » fort plaisante autour de ce modèle hitchcockien. En adaptant le roman Fortune is a woman de Winston Graham, un fois n’est pas coutume Gilliat précède Hitchcock puisque ce dernier adaptera quelques années plus tard le même auteur avec Pas de printemps pour Marnie (1964). La scène d’ouverture plongeant dans les entrailles du manoir de Lewis Manor reprend l’ouverture inquiétante de Rebecca (1940) avec une obsédante et inquiétante atmosphère gothique. Ce lieu hante l’agent d’assurance Branwell (Jack Hawkins) qui, venu y enquêter pour un incendie accidentel va y retrouver Sarah (Arlene Dahl), un amour passé désormais mariée à Tracey Morton (Dennis Price) maître du manoir. Tout en renouant avec Sarah, une série d’évènements font suspecter à Branwell une fraude à l’assurance dont elle pourrait être complice. Un nouvel incendie puis un meurtre va emmener les amants dans une spirale de doute et de suspicion.

Sidney Gilliat nous embarque dans un scénario machiavélique qui multiplie les suspects et les fausses pistes, jusqu’à un retournement final que l’on aurait vraiment du mal à voir venir, tout en étant parfaitement logique. Entretemps, le brio formel du réalisateur aura fait son effet, notamment dans cette tonalité gothique, cette obsession pour le manoir et son panorama, dont les secrets se révèlent par procuration dans un tableau le représentant. Gilliat signe une vraie grande scène de frayeur lors de l’intrusion nocturne de Branwell dans le manoir, la seule recherche de fraude découlant sur une découverte réellement macabre. La scène se déroulant durant une pleine lune, les vitraux du manoir font passer un clair-obscur menaçant sur l’intérieur vide du manoir, au gré du passage des nuages devant la lune. Le travail conjoint de la photo de Gerald Gibbs et du montage font progressivement monter la tension au gré des pérégrinations de Branwell dans un ton lorgnant grandement sur le fantastique.

Malheureusement Gilliat abandonne ces amorces plus mystiques (si ce n’est à la fin pour un retour tout aussi réussi dans les ruines du manoir) pour une enquête plus terre à terre sur les rives du film noir. L’intrigue imprévisible réserve néanmoins son lot de surprise et de personnages retors, mais il est dommage (même si cela reste certainement soumis à l’intrigue du livre) que les élans plus oniriques et insaisissables ne soient pas plus approfondis au vu du brio visuel de Gilliat pour les amener. C’est d’autant plus regrettable que Hitchcock y plongera de plain-pied l’année suivante avec Vertigo (1958). Reste un très efficace et prenant suspense classique.

vendredi 1 novembre 2024

Secret d'État - State Secret, Sidney Gilliat (1950)


 John Marlowe, un chirurgien américain, est contacté par les autorités de la Vosnia, un pays fictif de l'Europe centrale, qui lui demandent d'opérer de toute urgence le chef du régime en place. John Marlowe accepte mais malheureusement le dictateur décède et le gouvernement, qui ne veut pas ébruiter l'affaire, remplace Niva par un sosie mais Marlowe en sait trop.

Si le duo de réalisateur/scénariste/producteur formé par Sidney Gilliat et Frank Launder a remporté ses plus grands succès dans le registre de la comédie (Cette sacrée jeunesse (1950), Les Belles deSaint-Trinian (1954) réalisés par Launder, Un mari presque fidèle (1955) signé Gilliat), leurs débuts semblent souvent tourner autour du thriller hitchcockien. Ils écrivent La Taverne de la Jamaïque (1939) et Une femme disparaît (1938) pour le maître du suspense, avant de signer une variation de ce dernier avec Train de nuit pour Munich (1940) réalisé par Carol Reed. Lorsque les deux compères prennent leur indépendance en créant leur maison de production, les premiers coups d’éclats seront souvent dans ce registre aussi puisque L’Etrange aventurière (1946) de Frank Launder est un beau mélange d’espionnage et de comédie romantique, La Couleur qui tue (1946) un remarquable thriller médical. Secret d’état de Sidney Gilliat vient marquer le sommet et le point final provisoire (Gilliat regoûtera au thriller sur Le Manoir du mystère (1957) et dans son dernier film La Nuit qui ne finit pas (1971)) de ce corpus autour du suspense hitchcockien.

Ce sont justement ses travaux sur Une femme disparaît et Train de nuit pour Munich qui donnent envie à Gilliat de signer son « thriller de poursuite » et les réminiscences du genre sont ici aisément identifiables. Cependant le scénario de Gilliat s’actualise avec son temps en étant imprégné du contexte de la Guerre Froide à travers le pays fictif où se déroule l’intrigue, la Vosnia inspirée de divers pays du Bloc de l’est. John Marlowe (Douglas Fairbanks Jr.), célèbre chirurgien ayant acquis une renommée internationale grâce à une opération révolutionnaire, est donc invité par le gouvernement de Vosnia afin de partager son savoir avec les médecins locaux dans le cadre d’une intervention. Se considérant comme apolitique, il accepte avec bienveillance la proposition et dans un premier temps, tout se passe bien avec l’accueil chaleureux et respectueux des sommités vosniennes dont le trop affable colonel Galcon (Jack Hawkins). Gilliat fait subtilement ressentir la menace latente dans la manière dont le séjour de Marlowe est cadré, dans un agenda se limitant aux sorties officielles et la prison dorée d’une luxueuse résidence. La bascule se fait lors de l’opération chirurgicale durant laquelle l’anonyme sur lequel pensait exercer Marlowe s’avère être le général Niva, le chef du régime. L’intervention périlleuse se déroule bien mais le prestigieux patient va faire une mauvaise réaction entraînant sa mort. Dès lors Marlowe devient un témoin gênant qui va devoir fuir avant que Galcon n’étouffe radicalement sa parole.

Un des choix artistiques fort sera de totalement dépayser notre héros par la barrière de la langue. S’inspirant avec l’aide d’un expert en linguistique d’un mélange de latin, hongrois et slave, Gilliat façonne une langue vosnienne tout à fait crédible et qui ne sera jamais sous-titrée. Cela participe à la perte de repères de Marlowe, à sa paranoïa, des situations les plus anodines du début à sa cavale haletante où chaque interaction, chaque incompréhension est susceptible de le démasquer, de le faire dénoncer. Le réalisateur sait alterner cette dimension avec l’action pure et l’adrénaline lorgnant évidemment sur Hitchcock façon Les 39 marches et consort. 

Les environnements et moyens de locomotion sont variés, représentant autant de pièges que d’atouts parfaitement exploités formellement. Une mémorable poursuite en voiture lance les hostilités, la traque urbaine dans les ruelles fourmillantes d’agent en uniforme, le passage difficilement inaperçu dans un téléphérique ou encore l’ascension alpine finale vertigineuse. La rencontre avec une alliée embarquée malgré elle dans l’aventure relance la dynamique à mi-parcours et instaure une tension amoureuse jamais encombrante grâce à l’attachante prestation de Glynis Johns.   

L’objectif n’est absolument pas de faire une œuvre de propagande et tout repose avant tout sur les péripéties et la caractérisation des personnages, ce qui n’empêchera pas un tournage mouvementé en Italie. Le pays encore doté d’un Parti Communiste puissant considère le script à charge et anticommuniste, ce qui provoquera quelques échauffourées durant la production. Cette ambiguïté repose en partie sur le personnage du colonel Galcon, campé avec bonhomie et roublardise par Jack Hawkins. Il n’est pas du tout caractérisé comme un méchant monolithique mais apparaît plutôt comme un stratège calculateur et pragmatique, telle cette scène où il annonce au conditionnel à Marlowe son futur sort en cas de décès de Niva – avant de joindre la parole aux actes le moment venu. La pirouette finale appuie cela, même si effectivement la Vosnie apparaît comme un pays dans lequel règne la suspicion et la délation - à des fins de suspense certes, mais prêtant à réflexion - tempéré par le contrebandier cupide savoureusement joué par Herbert Lom. Secret d’état est en tout cas un très bon thriller, dont on saluera aussi la prestation sobre et crédible de Douglas Fairbanks jr. 

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Network

dimanche 24 décembre 2023

Lawrence d'Arabie - Lawrence of Arabia, David Lean (1962)

 Pendant la Première Guerre mondiale, Thomas Edward Lawrence est lieutenant de la British Army. Il est réputé pour son attitude extravagante. Malgré l'opposition du général Archibald Murray, M. DrydenN 1 du Bureau arabe l'envoie auprès du chérif arabe Fayçal ibn Hussein qui se révolte contre les Turcs de l'Empire ottoman. Malgré l'avis du colonel Brighton, Lawrence va se prendre au « jeu » de cette révolte arabe, notamment après la marquante bataille d'Aqaba en 1917. Il commence à intéresser les médias et devient peu à peu une légende dans les rangs arabes.

Le succès public et critique de Le Pont de la rivière Kwaï (1957) amorce l’ère du gigantisme, de la fresque historique et romanesque pour tous les films à venir de David Lean. Lawrence d’Arabie, portrait à la fois épique et intimiste de T.E. Lawrence, confirme ce virage et demeure le film le plus célébré du réalisateur. T. E. Lawrence passa à la postérité pour ses hauts faits durant la grande révolte arabe de 1916-1918 où, agent de liaison britannique, il se lia aux différentes tribus et adopta leurs mœurs tout en étant partie prenante stratégique et sur le front des différentes batailles contre l’empire Ottoman turc. Devenu une véritable figure médiatique grâce aux reportages hagiographiques que lui consacrèrent les journalistes américains, Lawrence rédigea (d’abord sous une forme abrégée, une plus complète étant destinée à sortir 50 ans après sa mort) ses exploits et sa pensée dans Les Sept Piliers de la sagesse, grand succès littéraire à sa sortie. 

Le cinéma s’intéresse très tôt à son destin, et ce du vivant même de Lawrence puisque le producteur Alexandre Korda (dans sa démarche de produire des fictions autour des grandes figures et exploits britanniques) le sollicite en vue de produire une biographie lui étant dédiée, mais se heurte au refus de l’intéressé. Korda tente de relancer le projet après la mort de Lawrence (en 1935), mais sera cette fois bloqué par le contexte politique puisqu’à la fin des années 30 la Turquie est un possible allié des Anglais pour la Deuxième Guerre Mondiale et rend donc difficile l’évocation nécessaire de l’empire Ottoman. Il faudra la fin des années 50 et un partenariat entre le producteur Sam Spiegel et le studio Columbia pour que le projet aboutisse, le ticket gagnant de Le Pont de la rivière Kwaï étant reconstitué lorsqu’ils convaincront David Lean d’accepter le projet. Ce dernier a désormais l’expérience d’un tournage rugueux et à grande logistique, ainsi que la vision pour porter le projet au plus haut niveau artistique. 

L’introduction sur la mort accidentelle de Lawrence (Peter O'Toole) puis les témoignages contrastés au sortir de son enterrement sèment le trouble sur sa personnalité. Végétant dans des besognes fastidieuses au Caire, il nous apparaît comme un excentrique s’insérant difficilement dans la discipline de l’armée. Sa connaissance du monde arabe va cependant lui permettre d’obtenir une mission « d’observation » qui lui servira de marchepied pour nourrir son tempérament rêveur. David Lean endosse pleinement dans la première partie tout le registre épique et mythologique visant à magnifier le geste de Lawrence. La célèbre transition passant de l’extinction du feu d’une allumette au lever du soleil au cœur du désert nous fait basculer de la réalité terne à un monde fantasmé et de tous les possibles. Le thème de Maurice Jarre éclate dans toute sa splendeur et les visions se font grandioses, avec ce plan d’ensemble où les silhouettes de Lawrence et son guide avancent à dos de dromadaire dans un panorama monumental. La rencontre avec les alliés relève presque du conte dans la sidération ressentie par les idées formelles de Lean (Cherif (Omar Sharif) surgissant lentement du fin fond de l’horizon désertique), ou du pur récit picaresque par la caractérisation pittoresque et attachante de Aouda Abou Tayi (Anthony Quinn à l’interprétation fantasque). 

La figure de Lawrence dessine progressivement les contours du héros, de l’élu et du prophète apte à concentrer les intérêts de chaque camp et à rassembler sur son nom les plus démunis à qui il offre un glorieux idéal. David Lean passe tout d’abord par la pure « anglicité » du personnage, dépourvu cependant d’esprit colonial. Lorsqu’il décide de trouver seul son chemin dans le désert après le meurtre de son guide, il fait confiance à ses aptitudes d’occidental symbolisées par sa boussole, et c’est en entonnant un chant paillard anglais renvoyé par l’écho d’un canyon qu’il retrouve les troupes en déroute du prince Fayçal ibn Hussein (Alec Guinness). C’est une méditation solitaire puis une épiphanie quasi religieuse dans le désert qui lui donne l’idée de l’attaque du port stratégique d’Aqaba. Même traitée en partie sous forme d’humour, le fait que les deux petites frappes Farraj (Michel Ray) et Daoud (John Dimech) renoncent à le dépouiller dans ce moment puis décident de le suivre participe à cette édification du mythe. Les dialogues confèrent ensuite à notre héros la ruse d’un Ulysse pour convaincre le cynique Aouda, et l’aura conjuguée du prophète et du messie conscient de sa destinée lorsqu’il retournera seul sauver un compagnon dans le désert. Tout cela contribue à le transformer dans l’habit, le port et l’impact sur autrui en Lawrence d’Arabie, être prescient et presque divin apte à rassembler sous son seul nom.

La bascule se fait notamment par l’adoption de l’habit des bédouins. Dans la réalité l’intérêt de Lawrence pour le monde arabe lui fit avant même sa carrière militaire (il eut entre autres une carrière d’archéologue) connaître et adopter les mœurs du monde arabe, ce qui sera un atout au moment de ses exploits. Mais la construction subtile et évocatrice de Lean nous fait ressentir cela sans appuyer, et porte en germe tout ce qui perdra par la suite Lawrence. Peter O'Toole n’interprète pas du tout son personnage sur un registre imposant et viril, mais plutôt dans une incarnation habitée et mystique, accentuée par le contraste de son physique caucasien (cette blondeur et ces yeux bleus si frappants) et la présence immaculée de son habit blanc de bédouin. Il y a un narcissisme latent ressenti dans certaines situations et dialogues, comme lorsqu’il se compare à Moïse avant de traverser le Sinaï. Il y a une indéniable dimension gay dans la préciosité du jeu de Peter O’Toole, ce penchant refoulé se conjuguant à sa grandeur naissante et y jetant le trouble. Cela se ressent notamment à travers le personnage de Cherif, violemment hostile tout d’abord puis empreint d’une admiration, d’une amitié et peut-être plus souligné dans des situations ambiguës et la sensibilité du jeu d’Omar Sharif (qui préfigure son incarnation magnifique du Docteur Jivago (1965).

En prenant au pied de la lettre l’idolâtrie dont il fait l’objet, Lawrence laisse de plus en plus visible cette part de refoulé. David Lean met habilement en parallèle ces deux facettes. Aux sautillements de ballerine sur le toit d’un train qu’il vient d’attaquer succède pour Lawrence le regard de défi envers un homme échouant à l’assassiner d’un coup de revolver. Notre héros se trouve exposé par ce possible penchant de plus en plus visible et son sentiment de toute puissance, ce qui le conduira à tomber enfin lorsqu’il sera emprisonné et subira les sévices des Turques dans une pure séquence masochiste. La seconde partie offre ainsi une lente déconstruction de toute la légende construite au départ. Lawrence est rattrapé par sa propre humanité, la peur et sa conscience d’être un homme ordinaire. C’est en s’extrayant des enjeux géopolitiques qu’il a construit son mythe et convaincu les foules, c’est en laissant le contexte et les décideurs reprendre leurs droits qu’il redescend de son piédestal. 

Les frères d’armes bédouins ne le suivent que quand leur intérêt matériel est en jeu, les politiques arabes comme anglaise se retirent une fois que Lawrence à avancé pour eux leur pion, et les suiveurs les plus fidèles décèdent de façon tragique dans un douloureux retour à la réalité. La beauté du geste glorieux laisse place à la sanglante et sans panache prise de Damas. Dans les années qui suivirent ses exploits, Lawrence n’eut de cesse que d’enterrer son mythe, endossant des pseudos (J.H. Ross, Shaw)  lors d’autres missions assignées par l’armée, et s’engageant dans des domaines très éloignés de ses compétences connues (le sauvetage aérien par exemple) comme pour fuir l’alter-ego écrasant qu’il s’était façonné. David Lean sème quelques pistes tout au long du film (le couple illégitime de ses parents faisant de son nom un poids, cette possible homosexualité refoulée) sans jamais rien affirmer et rend par ce choix Lawrence d’autant plus fascinant et opaque. Il fallait bien près de quatre heures pour capturer tous les pans de la personnalité de cet homme insaisissable, David Lean offrant là une fresque dont le souffle s’avère toujours aussi puissant, dans son film le plus admiré. 

Sorti en bluray français chez Sony

dimanche 9 février 2020

The League of Gentlemen - Basil Dearden (1960)

Récemment mis a la retraite, le lieutenant-colonel Hyde décide de se venger et réunit sept officiers renvoyés de l'armée pour commettre un casse.

The League of gentlemen est le premier film produit par Allied Film Makers, société de productions lancée sur une idée du producteur Sydney Box d'associer sous le parrainage de la Rank plusieurs réalisateurs anglais sur des projets dont ils seraient initiateurs. Basil Dearden qui avait déjà exploré des sujets sociaux audacieux durant les années 50 va pouvoir prendre de plus grands risques encore dans ce cadre avec des films comme Victim (1961 traitant de l'homosexualité ou encore Life for Ruth (1962) abordant les travers moraux des témoins de Jéhovah. Cela va permettre également de lancer la carrière de réalisateur de Bryan Forbes (ici scénariste et acteur) avec des classiques comme le mélodrame Whistle Down the Wind (1961) et le thriller Seance on a Wet Afternoon (1964). Michael Relph (partenaire emblématique de Basil Dearden), Richard Attenborough et l'acteur Jack Hawkins s'ajouteront à cette association et même si malgré plusieurs réussites la compagnie produira un nombre restreint de films.

The League of Gentlemen est une manière (en comparaison des films plus difficiles qui suivront) de lancer la société sur un sujet accessible et grand public avec un film de casse, genre très à la mode dans le polar d'alors entre les américains Quand la ville dort de John Huston (1950), L'Ultime razzia de Stanley Kubrick (1956), Le coup de l'escalier de Robert Wise (1959) ou le français Du rififi chez les hommes de Jules Dassin (1955). Chacune de ces œuvres se sert du genre pour aborder des problématiques sociales, pour travailler une atmosphère ou dans le plaisir de voir la fatalité dérégler une horlogerie parfaitement réglée. The League of Gentlemen trouve son identité dans son identité profondément british.

Tout dans le recrutement, la préparation et l'exécution du coup se teinte de cet aspect. Dearden en joue dans la caractérisation de son casting charismatique où la crapulerie et la sournoiserie est d'autant plus délectable dans ce cadre anglais guindé (Roger Livesey en faux prêtre escroc et sa valise remplie de revues érotiques). Le quotidien de chacun des associés nous est présenté sous son jour le plus pathétique (ennui, dettes, adultère) qui les pousse au crime pour changer de vie, le passé peu reluisant les réunit mais également l'expérience militaire. Du coup Dearden humanise les protagonistes dans leurs failles tout mettant en relief leur professionnalisme à travers cette rigueur militaire.

Tout le monde existe et garde une certaine forme de mystère (Jack Hawkins parfait en leader, tout comme Nigel Terry en second plus décontracté) dans une narration parfaite équilibrée entre tension et décontraction. On pense à la scène du vol d'arme dans une caserne où par la grâce du montage la satire de la soumission militaire alterne avec une intrusion chargée de suspense. Ce sont toujours des éléments décalés spécifiquement anglais que vient le déséquilibre qui met à mal les plans (la bienveillance non désirée d'un policier à moto, l'arrivée inopinée d'un camarade de régiment lors du final) et Dearden sait en jouer pour rendre d'autant plus efficace les séquences spectaculaires. Le casse est ainsi fort inventif et trépidant, renversé dans ce même jeu du récit par une chute surprenante. Pas le plus engagé des Dearden donc mais un excellent divertissement !

 Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Network

samedi 1 avril 2017

Mandy - Alexander Mackendrick (1952)


Mandy, sourde à sa naissance, est tiraillée entre ses parents qui ne sont pas d’accord sur l’éducation à lui donner. Sa mère l’inscrit dans une institution spécialisée où un professeur la convainc que, grâce à ses méthodes, Mandy pourra peu à peu apprendre à parler. Jaloux du professeur, le père retire l’enfant de l’institution…

On connaît surtout Alexander Mackendrick pour sa veine mordante qui fit merveille le temps d’une poignée de chef d’œuvre au sein du studio Ealing (Whisky à gogo (1949), L’Homme au complet blanc (1951) ou encore Tueurs de dame (1955)) et lui valut un ralentissement de carrière prématuré avec le très sombre Le Grand Chantage (1955) réalisé à Hollywood. Les charges du réalisateur concernaient pourtant toujours l’institution tandis qu’une vraie tendresse pouvait s’exprimer dès qu’il s’agissait de s’attarder sur l’individu ou la collectivité bienveillante. Seulement, la noirceur de Mackendrick dominait le plus souvent cette facette plus douce quand c’est précisément l’inverse qui se déroulera dans ce magnifique Mandy. Le film adapte le roman The Day Is Ours de Hilda Lewis paru en 1946. Surtout connue en Angleterre pour ses romans historiques, Hilda Lewis signa également quelques célèbres romans pour enfant comme The Ship that Flew et donc The Day is Ours qui s’inspire de son expérience d’enseignante et plus précisément de celle de son époux Michael Lewis, spécialiste de l’enseignement des sourds à l’université de Nottingham. 

Alexander Mackendrick capture ainsi avec délicatesse ces approches, que ce soit la violence et solitude du monde de l’enfance quand on souffre d’un handicap ou l’attention et la persévérance du corps enseignant pour guérir ces maux. Ce sera tout d’abord les différents points de vue sur le handicap qui guideront le propos moral et social du récit.  La découverte de la surdité de Mandy se fait par des idées formelles et narratives qui annoncent les conflits à venir. Christine (Phyllis Calvert) s’alerte ainsi la première que sa fille Mandy (Mandy Miller) ne parle pas et soit si peu réactive à son environnement. La tension dramatique naît constamment du fossé de jugement entre la mère et le père Harry (Terence Morgan). Mackendrick passe constamment d’un plan de la fillette isolée par son mal du point de vue de la mère à un gros plan de celle-ci pour toujours appuyer sa vigilance et sa détresse - ce visage anxieux lorsque le fils d’une amie lui dit au revoir quand son propre enfant reste silencieux – plus grandes que chez son époux. Ce dernier est d’abord dans le déni et la désinvolture lorsqu’il voudra éprouver les dires de Christine, et Mackendrick alterne cette fois son point de vue sur Mandy qui a tout du bébé « normal » avec un plan d’ensemble qui symbolise ce refus de voir. Toute cette construction se révèle lorsqu’ils iront tester l’attention de Mandy dans sa chambre, celle-ci paraissant réagir à leur arrivée sans les voir mais ayant juste été alertée par la lumière diffusée par l’embrasure de la porte. Quand le père ne retient que la réactivité initiale la mère en voit le vrai motif et cerne le handicap qui sera confirmé par les spécialistes : Mandy est et sera toujours sourde à cause d’une malformation.
L’ensemble du film repose ainsi sur ce double regard opposé. Si le bébé choyé peut s’épanouir dans la douceur du foyer, Mandy désormais âgée de six ans souffre de son isolement et chaque interaction accidentelle à son environnement est source de drame. Visuellement le mur séparant la cour de la maison où déambule seule Mandy à l’aire de jeu voisine exprime cette solitude. Chaque étranger rencontré se réduit à un visage, une bouche ou un œil menaçant dans des gros plans saisissants. Les taquineries ordinaires d’enfants deviennent source de grande confusion - les cadrages incertains accompagnant Mandy incapable de récupérer son ballon – pour finalement n’exprimer qu’une idée : sortie du cercle intime, le monde extérieur n’est que souffrance et peur pour Mandy. 

Le cocon familial de Mandy ne l’expose en fait que plus durement aux soubresauts de cet inconnu, auquel elle ne peut répondre que par une violence instinctive exprimant sa détresse. On passe ainsi des sentiments du déni pour le père, de la compréhension pour la mère et la peur pour Mandy. Celui qui résoudra l’ensemble est la compréhension mais cela ne se fera pas sans heurts. C’est là qu’on retrouvera le mordant de Mackendrick qui fustige le monde bourgeois de la famille de l’époux ou le handicap est un mal qui doit se cacher. L’institution en prend pour son grade également avec l’administrateur (Edward Chapman) de l’école incapable d’empathie et n’y voit qu’une façade, un bilan comptable à équilibrer – comme le soulignera un dialogue cinglant – plutôt que des individus à aider.

Pour Christine, il s’agit de lâcher prise pour déléguer l’aide qu’elle ne peut donner à sa fille. Par son opposition à son époux et sa belle-famille, elle dégage une forme de modernité et individualité dans la société anglaise quand l’enseignant dévoué Dick Searle (Jack Hawkins) exprime ce même symbole face à la bureaucratie. Ces deux rebelles se rapprochent donc pour le bien de Mandy mais si les mœurs sont respectées et que tout rentrera dans l’ordre, Mackendrick dévoile une romance platonique allant plus loin que la simple calomnie. La profonde attention et douceur des deux personnages en font des figures complices et donc coupables à la fois du point de vue biaisé du mari jaloux et des mauvaises langues, mais aussi par leur propre attitude ambiguë – le regard tendre de Christine sur Dick faisant grandement évoluer Mandy, la déception dans sa voix lorsqu’elle apprend qu’il est marié… Ce sont ces petites incertitudes qui rendent le film plus prenant encore et lui évite toute mièvrerie.

Mais là où Mandy cueille véritablement le spectateur, c’est quand il dépeint avec grâce les heurts et bonheur du processus d’apprentissage.  L’ouverture au monde de Mandy s’observe dans un mélange de bienveillance et de rigueur où chaque étape met en valeur les efforts de la fillette et ceux de ses professeurs. Tout cela évolue en parallèle, les premières heures difficiles de Mandy – qui découvre la vie en communauté et le langage bien trop tard pour son âge - au sein de l’école  confrontant le corps enseignant à une impasse qui constitue également un apprentissage pour eux – tel cette jeune éducatrice (Patricia Plunkett) passant de l’incompréhension à l’exaltation lorsque le travail de transmission fait son œuvre. Le monde étouffant et inconnu semble constamment s’élargir au fil de sa compréhension par la fillette. Le cocon protecteur de l’école n’est pas comme celui de la famille une barrière face à l’extérieur mais une ouverture. L’intime et l’épique se confondent en suspendant toute l'émotion au moindre pas en avant que fera Mandy, sa première syllabe de Mandy ou la première fois qu’elle prononcera « maman ». L’effort et le bonheur de l’éveil se lisant sur son visage se confond avec la satisfaction de l’enseignant pour une récompense commune. Alexander Mackendrick joue magnifiquement de cette connexion élève/professeur dans sa mise e scène. 

Dans l’espace de l’appartement on aura notamment plan moyen captant Mandy et Dick Searle face à face, un léger panoramique passant de l’un à l’autre comme pour nous signifier la compréhension et le passage de ce savoir de l’un à l’autre. A l’inverse dans la salle de classe le monde de l’enfance enfin accueillant contribue à la sérénité de Mandy et son institutrice (magnifique interprétation de Dorothy Alison) saura même rebondir sur sa fébrilité pour la faire avancer. La jeune Mandy Miller offre une interprétation incroyablement sensible et expressive, au point de laisser croire à l’époque aux spectateurs qu’elle était réellement sourde. Phyllis Calvert en mère courage est tout aussi touchant au côté d’un Jack Hawkins habité sous ses airs bourru. Tout l’univers de Mandy semble se rééquilibrer une fois l’apprentissage assimilé, ce qu’exprime une magnifique dernière scène où toutes les peurs - les siennes et celles de ceux qui l’aime – s’estompent pour enfin aller avec confiance vers les autres. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa