Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Elizabeth Fielding, femme d'un riche écrivain anglais,
rencontre, Thomas, un jeune homme aux activités louches, lors d'un séjour
thermal à Baden-Baden. Celui-ci la suit jusqu'en Angleterre et réussit à se
faire inviter par Lewis, le mari d'Elizabeth. Ce dernier soupçonne celle-ci
d'être l'amante de Thomas. Elizabeth imagine, à son tour, une liaison entre
Lewis, son conjoint, et Catherine…
Joseph Losey signe avec Une Anglaise romantique un
récit trouble et ambigu dont il a le secret. Il adapte là un roman de Thomas
Wiseman (qui en signe également le scénario) dont le récit mœurs déroule un
squelette de trame attendue tout en déroutant par son traitement. On a donc une
épouse (Glenda Jackson) voyageant en solitaire dont les échanges ponctuels avec
son mari resté à la maison (Michael Caine) laissent deviner une crise de
couple. L’esthétique stylisée du film dégage un souffle romanesque contredit
par le recul et le cynisme des personnages. Ainsi Elizabeth traverse
Baden-Baden en calèche et goutte au cadre de la station balnéaire, son hôtel de
luxe et ses casinos tout en recherchant la solitude. Alors qu’on la penserait
en quête d’aventures, elle n’est pas dupe de Thomas (Helmut Berger) escroc et
gigolo s’attirant les faveurs des riches femmes esseulées alentours. La
possibilité d’une possible liaison n’existera que dans l’esprit de l’époux
Lewis, stimulé par la jalousie et l’imagination de son métier d’écrivain.
De même lorsque Thomas a le culot de rendre visite puis de
loger chez Lewis et Elizabeth, le cadre rural, l’architecture du foyer
conjugal, tout appelle à un triangle amoureux, qu’il aille vers le vaudeville
ou le drame. Mais une nouvelle fois les personnages semblent conscient du rôle
que l’on veut les voir jouer et s’en extirpent. Cela amène une dimension
ludique où Thomas devient le jouet d’un jeu de dupe entre les époux. Lewis
feint d’avoir invité le jeune homme pour tester la réaction de sa femme, mais
quand Thomas se présente réellement c’est le tour d’Elizabeth de mettre à mal son
mari confronté à la réalité de son bluff. Thomas semble être le jouet du
conflit conjugal mais sous ses airs faussement mal dégrossis (lorsqu’il prend
Lewis pour Henry Fielding en affirmant aimer son roman Tom Jones) est un habile
pique assiette et manipulateur.
Losey façonne rend donc ses personnages
insaisissables, développe une ambiance ambiguë où les alliances permutent sans
cesse. Lewis s’amuse de l’agacement que provoque Thomas chez sa femme une fois
leur liaison avérée fausse, pour plus tard devenir vraie à cause de cette
désinvolture initiale. La demeure truffée de miroir renvoie constamment un
reflet dont il faut interpréter la nature à différent moment du récit. Le plus
flamboyant et romanesque relève de l’imagination avec l’imagerie éthérée du
fantasme adultère de Lewis, mais qui trouve progressivement sa réalité dans les
situations, dialogues, qu’il a lui-même contribuer à mettre en place.
Le film ne fonctionne jamais mieux que dans cette attente,
ambiguïté et frustration, dans le retour à la relation légitime du couple
constamment rattrapé par le réel (un voisin, ou un cauchemar nocturne de
l’enfant qui vient interrompre leur étreinte), mais aussi dans la tentation
illégitime que ce soit donc entre Thomas et Elizabeth, mais même entre Lewis et
la baby-sitter comme cela est vaguement suggérer. L’intérêt du film retombe
quand il sacrifie au concret de tous ces questionnements même si c’est pour en
dénoncer l’illusion. Le semblant d’intrigue policière de la dernière partie est
poussif, ce qui a précédé empêche la possible flamme romantique d’exister (et l'ironie du titre de pleinement fonctionner)
notamment dans les confessions de Thomas auxquelles on ne croit guère.
Intéressant donc, mais ne parvenant pas à égaler le trouble des meilleurs Losey
comme The Servant (1963), Accident (1967) ou Cérémonie secrète (1968).
Barton, caporal pendant la Seconde Guerre
mondiale, tombe amoureux d'une veuve, refuse de retourner au front et se
déguise sous les traits de sa sœur, « Kathy ». Barton prend plaisir à
ses nouveaux atours et se laisse séduire par un sergent.
The Triple Echo
est la premier film cinéma de Michael Apted après des débuts remarqués à
la télévision tant dans la fiction que le documentaire, notamment la
série de portraits Up. Le style austère et réaliste développé à la télévision sert particulièrement le trouble que provoque The Triple Echo,
adapté d'une nouvelle de Herbert Ernest Bates. C'est en effet la
retenue du film qui parvient à exprimer de manière subtile la confusion
du genre et de l'identité sexuelle, qui anticipe là des films comme Tootsie de Sydney Pollack (1982) ou The Crying Game
de Neil Jordan (1992). Le genre peut être associé à la seule notion
biologique et des organes sexuels que la nature nous a conférés, mais il
peut intervenir une dichotomie si l'individu ressent une autre identité
que celle à laquelle le renvoie son corps.
Le regard des autres peut du
coup soit conforter l'individu dans le genre que son corps biologique
évoque, soit au contraire le troubler et entraîner un mal-être. C'est
dans ce regard extérieur que repose toute la problématique du film.
Alice (Glenda Jackson), jeune femme isolée dans sa ferme alors que son
mari est prisonnier de guerre au Japon, nous apparaît ainsi délestée de
ce regard extérieur. Michael Apted la filme sans une once de glamour,
sans souligner sa féminité mais met plutôt en avant ses aptitudes de
survie dans cette isolation notamment sa dextérité au tir qui lui permet
de s'alimenter du nombreux gibier alentour.
Dès que le caporal
Barton (Brian Deacon) entre en scène la donner change. On reste dans une
forme de zone grise tant que leur relation reste amicale mais, lorsque
Barton doit retourner au front, la nouvelle solitude imminente va
susciter le désir chez Alice d'à nouveau ressentir un regard masculin
sur elle. Ainsi elle va abandonner pour la première fois sa tenue
stricte de fermière pour une robe, une coiffure et globalement une
allure féminine destiné à séduire Barton. Ils deviennent logiquement
amants dans la foulée mais la menace du retour au front plane toujours.
Barton va alors déserter et se travestir en femme pour demeurer auprès
d'Alice, passant pour sa sœur - une mue d'ailleurs progressive où Barton qui son uniforme pour les habits du mari absent, avant de s'habiller en femme. Michael Apted par la seule confusion des
genres qu'entraîne ce changement de tenue vestimentaire fait ainsi
progressivement basculer leur relation. Alice retrouve ses vertus
"viriles" en rudoyant son amant trop nonchalant à se prêter aux travaux
fermiers.
Les dialogues machistes sont explicites et viennent bien du
personnage féminin pour tancer le masculin "émasculé", tel ce cinglant Ce n'est pas parce que tu es habillé en femme que tu dois te comporter comme tel.
Alors que la première partie du film instaurait une zone grise où la
masculinité de Barton ravivait la féminité éteinte d'Alice (notamment
lorsqu'il apportait des compétences associées symboliquement à l'homme
comme réparer le moteur de son tracteur), cette zone grise existe
désormais pour inverser les rôles. Certains sursauts font retrouver de
sa prestance à Barton lorsqu'il abattra le chien malade d'Alice émue et
incapable de le faire. Le langage corporel lors des scènes de couples
(amour comme dispute) sème également la confusion dans la notion de
dominant/dominé, tandis que Barton semble étonnamment à l'aise et
séduisant dans ses robes, son visage androgyne et ses cheveux longs.
Tout
ce fragile équilibre est brisé avec l'arrivée du Sergent (Oliver Reed),
incarnation grossière du mâle alpha priapique. Le fait de ne pas lui
attribuer de nom, de le réduire à son grade et à son allure de gorille
en rut suffit et exprimer la métaphore masculiniste que représente
Sergent. Oliver Reed (capable par ailleurs de superbement incarner la
vulnérabilité comme dans Love de Ken Russell déjà face à Glenda Jackson)
est excellent dans l'interprétation de cette virilité agressive dans
tout ce qu'elle a de menaçant (mais que là encore il a pu interpréter de
façon comique dans Take a girl like you(1969)). Quand la femme Alice va repousser cet être vulgaire, la femme
travestie Barton va se trouver attirée par lui.
Michael Apted laisse
planer l'ambiguïté sur le fait que sa tenue féminine ait éveillée des
désirs inconnus ou avivé des désirs refoulés (la vérité se situant sans
doute entre les deux) et fait planer un trouble fascinant lors des
tentatives de séduction balourde de Sergent et de la réaction coquette
et amusée de Barton, quand Alice ressent une jalousie tout aussi
paradoxale. La conclusion où les masques tombent (lors d'une scène de
bal où le malaise est à son comble) chacun est brutalement ramené à son
identité/genre, même si Apted excellent dans un final ouvert à
l'interprétation. Le radical geste final d'Alice est-il une preuve
d'amour féminine, où une manifestation de froideur masculine (qui
renvoie à son refus d'abattre son chien précédemment) ? Beau galop
d'essai de Michael Apted dont la sécheresse formelle sert parfaitement
le récit.
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Bob Elkin, un jeune sculpteur œuvrant
dans l’art contemporain, a une relation amoureuse avec une femme
divorcée plus âgée, Alex Greville, une fonctionnaire... Parallèlement,
Bob, qui est bisexuel, a aussi une liaison avec le docteur Daniel Hirsh,
un quinquagénaire BCBG… Bob vit sereinement ses histoires d’amour bien
plus qu’Alex et Daniel, au fait de la situation et pressentant
confusément qu’aucun d’eux n’aura jamais sa préférence…
Après le succès mondial et les Oscars de Macadam Cowboy (1969), retour en Angleterre pour John Schlesinger avec ce Sunday Bloody Sunday.
On retrouve donc des préoccupations sociales plus typiquement
britannique dans ce qui semble être une continuité de deux de ses plus
beaux films, l'inaugural Un amour pas comme les autres (1962) et Darling
(1965). Dans le premier, Schlesinger montrait les déboires d'un jeune
couple lié presque par la force des choses et voyant se profiler une
morne existence dans une cité ouvrière grisâtre. Darling
était une des premières œuvres à porter un regard critique sur le
Swinging London qui sous la légèreté et l'hédonisme était un nid
d'égoïste narcissique rêvant de célébrité. Sunday Bloody Sunday
fait une sorte de bilan entrecroisant ces deux univers quelques années
plus tard. Chaque dimanche, Bob Elkin (Murray Head) jeune et séduisant
artiste contemporain se partage entre les bras d’Alex (Glenda Jackson)
jeune femme divorcée et Daniel (Peter Finch) médecin quinquagénaire.
Tous deux sont les victimes consentantes de ce ménage à trois où leur
bel amant mène le jeu avec indifférence.
Schlesinger montre
d'abord le dispositif à la fois tendre et cruel de cette relation.
Tendre car Bob est un partenaire aimant, sensible et prévenant pour
chacun de ses partenaires, les scènes sensuelles alternant avec d'autres
montrant un plus paisible quotidien à deux. Cruel parce que Bob est
aussi inconstant et égoïste, un(e) amant(e) ne lui manquant jamais plus
que quand il est en compagnie de l'autre et il n'hésitera jamais à se
volatiliser pour le rejoindre. Dès que l'ennui et l'ordinaire qui
cimente aussi une relation de couple daigne se manifester, Bob s'évapore
car il ne souhaite que les bons moments.
Ainsi chaque apparition du
personnage est synonyme de plaisir et l'histoire dévoilera
progressivement le désert qu'est l'existence d’Alex et Daniel en son
absence. Le préhistorique système de messagerie téléphonique que l'on
voit dans le film est une sorte de fil rouge narratif de l'attente
constante d'Alex et Daniel loin de Bob. Les entraves se révèlent peu à
peu entre emploi administratif ennuyeux pour Alex, sexe fugace pour
Daniel mais aussi pression sociale et religieuse.
Comme dans Un amour pas comme les autres,
les personnages aspirent à autres chose, à un amour sincère et
passionné mais devront se contenter des miettes que daigne leur offrir
Bob. On retrouve ce thème de Schlesinger de héros refusant de se plier à
une réalité terne et rêvant de plus (la superbe scène entre Glenda
Jackson et Peggy Ashcroft jouant sa mère qui lui reproche de trop
attendre de la vie et de ne pas accepter le peu qu'elle lui offre) mais
toujours amené à rester cloué au sol par les circonstances (là on pense
aussi bien sûr à son Billy Liar (1963)).
Bob est lui un pendant de la Julie Christie de Darling
un jeune homme moderne et dont l'évolution dans un milieu "hype" a
nourri l'indifférence et l'égo. On ne s'étonnera pas de la séparation
finale terriblement amère et désinvolte. Le constat est assez désespéré
d'ailleurs, Schlesinger renvoyant dos à dos la tradition (le mariage
silencieux et malheureux de la mère d'Alex) comme la modernité (la
famille d'amis hippies tout à son libre arbitre un peu vain) et
admettant presque ainsi l'acceptation résignée que l'on doit avoir des
maigres instants d'amour qui peuvent s'offrir à nous, la tirade final
face caméra de Peter Finch allant dans ce sens.
L'atmosphère du
film est à la fois éthérée et austère, alternant d'étonnantes séquences
de rêverie (dont une superbe traduisant le sentiment d'insécurité de
Glenda Jackson) et un réalisme gris, dépressif dans lequel nous baigne
la magnifique photo de Bill Williams. Glenda Jackson est comme souvent
magnifique, représentant la facette émotionnelle la plus expressive. A
l'inverse Peter Finch tout en désespoir contenu allie sobriété et
fragilité et prend de sacré risque avec ce qui est un des premiers films
grand public à représenter avec autant de normalité un personnage gay.
Sa performance est d'autant plus à saluer que Ian Bannen initialement
choisit manifesta tant de gêne à tourner des scènes d'amour entre homme
que Schlesinger le remplaça après deux semaines de tournages. Un très
beau film donc qui témoigne tout de même du pessimisme de Schlesinger
puisqu'il faut qu'il se plonge dans le passé (la magnifique adaptation
de Thomas Hardy Loin de la foule déchaînée (1967)) pour que ses héros
puissent inverser leur destin dans ses œuvres sociales.
Disparu dans un relatif oubli en 2011, Ken Russell fut une des
figures les plus importantes du cinéma anglais des années 70/80. Son style
baroque et excessif, son goût pour la provocation et le scandale fit de ses films
de vrais évènements médiatiques durant sa grande période notamment le fameux Les Diables (1971). The Music Lovers arrive à un moment où la carrière du réalisateur
est en pleine ascension. Après avoir principalement œuvré pour la télévision,
Russell s’était fait remarquer en dynamitant le troisième volet de la saga
d’espionnage des Harry Palmer, Un cerveau d’un milliards de dollars (1967). Le côté espionnage décalé des deux
précédents épisodes prend un tour plus fou et iconoclaste sous l’impulsion de
Russell qui transforme l’ensemble en James Bond sous acide détonant.
Ce premier
tour de force lui permet d’être engagé pour la mise en scène de Women in love (1969), adaptation du
roman éponyme de DH Lawrence. En apparence plus sobre et académique, le film se
démarque pourtant de l’adaptation sage attendue. Ken Russell truffe le film
d’inventions formelles et de rupture de ton déroutantes pour dépeindre ces
chassé-croisé amoureux, tout en y posant certaines de ses obsessions comme
l’homosexualité au cœur de The Music
Lovers justement. Women in love
recevra un excellent accueil public et critique, Glenda Jackson remportant même
l’Oscar de la meilleur actrice.
La voie était toute tracée pour Ken Russell plus libre dans
ces réalisations suivantes ce qui se manifeste donc dès le film suivant qu’est The Music Lovers. Le film s’inscrit dans
un cycle que Russell consacre au biopic de grands compositeurs auxquels
s’ajouterontMahler (1974), Lisztomania
(1975) et précédé à la télévision par Bartok
(1964) ou Elgar (1962). Ici il sera
question de retranscrire l’existence de Tchaïkovski. Russell choisit bien
évidemment un angle controversé en évoquant le sujet tabou (encore aujourd’hui
en Russie) de l’homosexualité de du compositeur incarné par Richard
Chamberlain.
A travers les tourments
existentiels que lui cause son penchant, Tchaïkovski exprime un thème au cœur
de nombres des œuvres de Russell, la quête (et son échec) de la grande passion
amoureuse. Chez Russell cette obsession est synonyme d’aveuglement et de
risques insensés pour l’atteindre comme héros de Women in love, et face à la fadeur du monde réel les personnages se
réfugie dans l’artifice et les apparences tel la Kathleen Turner schizophrène desJours et Nuit de China Blue.
Cela est parfaitement exprimé dans une des premières scènes
de The Music Lovers, lorsque Tchaïkovski
joue sa première grande symphonie devant un public. Là, dans un tourbillon de
rêveries, fantasmes et de flashback défilent les espérances amoureuses impossibles
du compositeur mais aussi celle de son amant le comte Anton Chiluvsky,de sa future épouse Antonina Milioukova
(Glenda Jackson), sa sœur au désir incestueux Sasha et l’admiratrice
silencieuse Nadejda Von Meck.
Tous représentent une des possibles aspirations
amoureuses de Tchaïkovski, toutes vouées à l’échec. L’assouvissement des sens
interdit par la morale avec son amant, une normalité qui le dégoutte avec son
épouse ou une communion spirituelle illusoire avec la mécène Nadejda Von Meck
forment tous autant d’impasse dans ce désir d’absolu.
Russell fait passer tout
cela par la seule force de l’image (les dialogues sont plutôt rares) et son
sens de l’excès, notamment le jeu outrancier et expressifs des acteurs
notamment une Glenda Jackson à l’abandon impressionnant. Russell sait aussi faire
preuve d’une vraie finesse sous les écarts visuels dont cette scène où les
personnages assistent à une représentation du Lac des Cygnes.
La connaissance de l’intriguel’Opéra et le montage aventureux permet de
faire un rapprochement logique avec la situation précaire du triangle
amoureux : l’épouse est le cygne noir qui conduira le Prince Siegfried/
Tchaïkovski à sa perte et le cygne blanc son amour fidèle. Le degré de
fascination sera tout aussi grand dans la manière dont Russell illustre l’amour
platonique et épistolaire entre Tchaïkovski et Nadejda Von Meck, ce qui est
somme toute logique puisque le film s’inspire de leur correspondance recueillie
par Catherine Drinker Bowen spécialiste des biographies de grands musiciens.
La Russie du XIXe vue par Russell est un reflet mental des personnages.Les visions de Moscou et Saint-Pétersbourg alternent entre imagerie de contes de fée et pure confusion grotesque selon les sursauts créatifs de Tchaïkovski.. On appréciera la reconstitution somptueuse dans la demeure de Nadejda Von Meck dont les vastes intérieurs dévoilent son esprit romanesque et rêveur. Il y a tellement de détails et d’éléments sous-jacents qu’une vision ne suffit pas à savourer la splendeur de The Music Lovers, notamment la magnifique photo de Douglas Slocombe.
Durant les années 1920, en Grande-Bretagne, deux sœurs au caractère indépendant s’assument pleinement en exerçant chacune un métier différent. Gudrun est artiste-sculptrice tandis qu'Ursula est institutrice. Deux hommes de la bourgeoisie locale, des industriels miniers, sont séduits par ces deux femmes émancipées. Mais ce quatuor de personnalités aiguisées se retrouve bientôt en pleine confusion sentimentale...
Women in Love est un des films les plus célébrés de Ken Russell, celui dont le succès le lance sur les fructueuses et controversées œuvres des années 70. Cette adaptation d'un des romans les plus sulfureux de D. H. Lawrence va offrir un écrin idéal à son gout de l'excès et de l'expérimentation, ici encore relativement retenue en comparaison des films plus furieux à venir. Le projet échoit un peu miraculeusement à un Ken Russell loin d'être encore une valeur sûre pour les producteurs et ayant surtout oeuvré à la télévision. Le réalisateur Silvio Narizzano qui sortait du succès de Georgy Girl (déjà un récit d'émancipation féminine décalé) décide pour son film suivant d'adapter le roman de D.H. Lawrence mais des problèmes personnels l'obligent à quitter le projet qu'il a initié. Les producteurs approcheront en vain Jack Clayton, Stanley Kubrick ou encore Peter Brook pour finalement se rabattre sur Ken Russell qui avait déjà fait montre d'une excentricité et d'un sens formel certains dans une œuvre de commande commeUn cerveau d'un milliard de dollars (1967) où il dynamitait la série d'espionnage des Harry Palmer.
Le contexte social de libération sexuelle se prête particulièrement à des adaptations de D.H. Lawrence. La version intégrale de L'Amant de Lady Chatterley
fut publiée en 1960 au terme d'un procès retentissant, et cette
atténuation de la censure joue aussi au cinéma avec plusieurs
adaptations de l'auteur dont la plus fameuse sera Amants et fils
(1960) de Jack Cardiff. Ken Russell par sa folie visuelle et son sens de
l'excès sera cependant le plus fidèle avec son approche frontale des
élans charnel de Lawrence. L'Angleterre post-victorienne et sortant de
la Première Guerre mondiale du livre appelle une libération des carcans
sociaux et moraux dans laquelle se reconnaîtra le jeune public des
années 60 qui vit une même situation.
Le casting sera de longue haleine où seul Alan Bates (vedette de Georgy Girl) est engagé dès le départ dans le rôle de Rupert Birkin. La production impose le bankable Oliver Reed pour jouer Gerald Crich au détriment d'Edward Fox plus proche physiquement du personnage du livre. Le choix de Glenda Jackson pour la belle Gudrun pose problème également malgré le talent de l'actrice, jugée pas assez séduisante par rapport à l'image du livre. Elle subira un relooking de choc pour être rendue suffisamment attractive la production lui faisant redresser la dentition, enlever les varices des jambes (!) et lui donnant une coiffure plus glamour. Quant à Jennie en seconde sœur Brangwen, elle profitera de la désaffection d'actrices de premier plan comme Faye Dunaway ou Vanessa Redgrave (effrayées d'être éclipsées par Glenda Jackson au rôle plus riche) sur la fois de rushes d'essai effectués face à Peter O'Toole pour Un Lion en Hiver où elle n'obtenu pourtant pas le rôle. Le livre de D.H. Lawrence fit scandale à sa parution au début des années pour les mêmes raisons que d'autres de ses ouvrages, sa teneur sexuelle. Ici il s'attachait aux tourments intimes de deux femmes émancipées et donc au comportement considéré comme immorale par sa sexualité sans tabou. Russell rend bien cet aspect avec cette description des deux sœurs Brangwen Gudrun (Glenda Jackson) et Ursulla (Jennie Linden), jeune femme bouillonnante d'expériences nouvelle et coincées dans un environnement morne et une société conformiste.
A travers leurs rencontre et leurs liaison avec deux séduisants hommes issus de la bourgeoisie locale et tout aussi frustrés, ce sont deux visions de l'amour, du couple et autant d'impasses qui se dessinent. La première partie dépeint d'abord longuement le cadre peu attrayant où évoluent nos personnages. Cité minière aux voisinages peu ragoûtants (déjà exploité dans Amants et fils), haute société ennuyeuse et festivités mornes forment ainsi un quotidien poussif. Pour se stimuler, les sœurs donnent donc dans l'excentricité telle cette séquence où Glenda Jackson plutôt que fuir se lance dans une danse rituelle lorsqu'elle tombe sur un troupeau de taureau prêt à la charger. Elle qui intellectualise l'amour plus qu'elle ne le ressent tombera dans les bras de Gerald (Oliver Reed) riche héritier en quête d'une réelle passion. Ursulla idéalise elle un amour ordinaire et simple alors que son amant Birkin (Alan Bates) double de Lawrence dans le livre y voit lui une dimension plus grande que la vie impossible à créer dans une relation ordinaire.
L'intrigue bascule lorsque le seul couple équilibré du film, de jeunes mariés périssent tragiquement. Le drame place les protagonistes face à leur manque pour les voir s'abandonner totalement à leur passion. Russell qui délivrait jusque-là un beau film d'époque relativement classique (même si plusieurs trouvailles de montage percutantes nous font bien comprendre que l’on n’est pas dans un produit conventionnel) se lâche donc dans des expérimentations étonnantes notamment sur les scènes de sexe incroyablement crues et sensuelle. L'étreinte en pleine nature de Birkin et Ursulla est fiévreuse et fulgurante avec un montage alterné symbolique puissant entre les corps entremêlés des amants et celui des noyés dans une même posture, à l'image de leur amour sincère mais voué à l'échec. De même la première relation entre Gerald et Gudrun par ses assauts froid et calculés contrebalance avec le désir brûlant de la scène précédente et tient plus de l'expérience (lors d'une scène d'amour en amont Glenda Jackson observe les amoureux faisant de même autour plutôt que de se focaliser sur Gerald avec qui elle flirte) que de la vraie passion.
Le ton navigue ainsi entre deux eaux, l'abandon contre l'intellect, l'amour contre le cynisme. Chez les hommes cela peut être dû à une insatisfaction constante possiblement comblée par une autre forme d'attrait, lourdement soulignée par Russell lorsque les deux amis s'adonnent nus à la lutte.Pour les femmes c'est leur trop grande émotivité (Ursulla) ou cérébralité (Gudrun) qui va leur jouer des tours, parfois au sein d'une même scène comme lorsque Gudrun humilie et rabaisse Gerald pour dans l'instant le solliciter sexuellement dans une totale contradiction.
La dernière partie est ainsi d'une rare noirceur en broyant totalement un des couples et en laissant l'autre sur un immense point d'interrogation. Le quatuor d'acteur est exceptionnel et se livre avec une grande confiance dans les scènes de nus. Glenda Jackson froide et exaltée est extraordinaire et glanera un oscar bien mérité de la meilleure actrice. Alan Bates est formidable comme à son habitude et Oliver Reed transmet une vulnérabilité surprenante se jouant de sa carrure imposante. En dépit de petites longueurs çà et là, un bien beau film formellement somptueux (quelle photo de Billy Williams) et porté par un superbe score de George Delerue. La voie de Ken Russell était tracée.
À la mort de son premier mari François II, roi de France, Marie Stuart est en butte à l'hostilité de sa belle-mère Catherine de Médicis et décide de regagner son royaume d'Écosse. Là, elle se retrouve prise dans les querelles qui opposent les catholiques, auxquels elle se rattache, et les protestants menés par son demi-frère. S'estimant légitime héritière du trône d'Angleterre, elle se heurte en outre à la reine Elisabeth Ière, une rivalité durable qui lui sera fatale...
Au cinéma les illustrations de Marie Stuart auront penchées vers les deux visions qu'en retient l'Histoire, la sainte martyre qu'à pu mettre en scène John Ford dans son Marie Stuart ou alors la complotrice ambitieuse tel que dépeinte dans le récent diptyque Elizabeth de Shekhar Kapur avec Cate Blanchett. Le film de Charles Jarrot entièrement centré sur la rivalité entre Elizabeth et Marie Stuart donne une version plus nuancée, peut être plus proche de la réalité, en tout cas passionnante.
Dès l'ouverture le fossé qui sépare les deux souveraines est frappant et le scénario met habilement en parallèle les motifs qui causeront la perte de l'une et la réussite de l'autre. Marie Stuart vit au crochet de son époux le roi de France qui va bientôt succomber à sa folie tandis que Elizabeth siège déjà avec autorité sur le trône d'Angleterre. Alors qu'Elizabeth enfant batârde a su se hisser jusque là à force de volonté et d'ambition ce désir ne naît chez Marie que sur l'insistance de ses proches qui la proclame Reine d'Ecosse après le décès de sa mère. Un nid d'intrigue et de complot va alors se nouer Elizabeth craignant une légitime prétention à la couronne de Marie mais cette dernière constamment victime de son coeur ne saura constituer une menace concrète.
Le film illustre en fait les deux choix auxquelles une femme au pouvoir doit se confronter à cette époque dangereuse. Elizabeth consciente de ses faiblesse (elle ne peut enfanter) a renoncée à céder officiellement à tout homme pour ne pas être dominée et rester son seul maître, quand Marie sera tout au long du film le jouet des hommes qui la manipuleront que ce soit son frère James (excellent Patrick McGoohan glacial) ou son second époux Henry (Timothy Dalton génialement pathétique en girouette ambitieuse et faible de caractère qui arbore en plus une belle teinture blonde). Vanessa Redgrave est fabuleuse et propose une Marie Stuart des plus pathétique, même sans connaître l'Histoire jamais on ne peut penser qu'elle vaincra tant elle cède à ses passions à contre courant des exigences du moment. Faible quand elle devrait se montrer ferme, et au contraire déterminée quand elle devrait faire preuve de souplesse (la conclusion où Elizabeth lui propose la vie sauve en échange d'excuses) c'est un personnages tout en émotions, capable de susciter l'adhésion mais dont les erreurs de jugements la trahissent constamment.
Jarrot oppose ainsi ce caractère à celui déterminé et calculateur d'Elizabeth magnifiquement incarnée par Glenda Jackson tout en posture rigide et autoritaire. Les rôles peuvent pourtant s'inverser comme lors d'un magistral face à face final (les deux actrice ne se croisent que deux fois durant le film) où Elizabeth bouleversée à l'idée de sacrifier une égale (et lui offrant une chance de survie) affronte la détermination de Marie bien décidée à la tourmenter pour toujours par son statut de martyre. Tout est fait pour créer une négation absolu entre les deux héroïnes, l'âge, l'attrait physique, l'aura lumineuse de Marie face à l'intériorité sombre de Elizabeth la chasteté supposée de l'une face aux multiples conquête de l'autre...
La trame historique est en dépit de quelques raccourcis nécéssaires bien respectée notamment les différents conflits politico religieux (catholique contre protestants) où chaque action d'une des deux reine se fait sous la menace d'une désapprobation d'une autorité religieuse ayant également son rôle à jouer et ses manoeuvres à organiser. La reconstitution est somptueuse et bien mise en valeur par la superbe photo de Christopher Challis (des petites choses comme La Renarde ou Les Contes d'Hoffmann au cv). Reste une mise en scène un peu trop sage de Charles Jarrot, mais c'est finalement un film entièrement dédié à son casting. Outre le duo vedette, Nigel Davenport prête une belle bestialité à Bothwell, Trevor Howard en éminence grise est tout aussi bon ainsi que Ian Holm en confident qui connaîtra une fin terrible. Très bon film historique donc qui instruit tout en passionnant. Superbe score de John Barry également qui concluait là une sorte de trilogie historique après ceux de The Lion in winter et The Last Valley dont on retrouve quelques élans ici.