Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 31 mai 2016

Le Mystère de la chambre close - The Kennel Murder Case, Michael Curtiz (1933)

Le corps d'un riche collectionneur d'objets d'art chinois est retrouvé dans sa propre chambre, une balle dans la tête. La police conclut à un suicide. La présence de l'arme dans sa main confirme cette thèse. Le détective Philo Vance est persuadé que le collectionneur a été victime d'un assassinat. Avec l'aide d'un policier et du procureur, il décide de mener l'enquête. Peu à peu, il reconstitue les faits.

Michael Curtiz signe un captivant whodunitavec The Kennel Murder Case qui s'inscrit dans une riche année 1933 où on lui doit également Masques de cire et Female. Le film adapte le roman éponyme de S.S. Van Dine, spécialiste du roman policier à mystère où son héros récurrent Philo Vance résout les crimes les plus insolubles au sein de la haute société. Il semble (si l'on en croit le spécialiste du polar Stéphane Bourgoin en bonus du dvd) que Curtiz ait transcendé la médiocrité du matériau original assez statique et aux relents de racisme (dont il reste des traces dans le film avec un personnage asiatique) par l'énergie qu'il apporte à son adaptation. L'histoire reprend un motif classique du roman policier à savoir la résolution d'un crime insoluble en lieu clos maquillé en suicide. Il s'agit du riche collectionneur Archer Coe (Robert Barrat) dont la première partie du film s'applique à démontrer comment, de sa nièce à son frère en passant par son cuisinier chinois, tout son entourage éprouve de sérieux motifs d'en finir avec celui qui se comporte en odieux tyran.

Pour qui s'étonnera de l'introduction décontractée de du détective Philo Vance à l'enquête (la police le laisse tranquillement s'introduire sur la scène de crime et interroger tout le monde), il faut savoir que c'est la quatrième fois que William Powell interprète le personnage après The Canary Murder Case (1929) The Greene Murder Case (1929) et The Benson Murder Case (1930). Nous sommes donc dans une logique de série où même sans avoir vu les films précédents la complicité se ressent aisément entre les personnages (le sidekick truculent joué par Eugene Pallette) tout comme certains running gag qui sentent la redite amusée (le médecin légiste interrompu à chaque repas par la découverte d'un nouveau cadavre). Cet aspect évite toute introduction fastidieuse et nous amène immédiatement dans le vif du sujet. Michael Curtiz se repose à la fois sur la vivacité et le flegme de William Powell et sur une mise en scène inventive. Tout ce qui concerne l'enquête en elle-même sera l'affaire de William Powell, sourire en coin, regard perçant et adepte du bon mot qui sait déstabiliser ses interlocuteurs, repérer l'élément dissonant dans le décor et tirer les conclusions les plus improbables. Curtiz déploie sa maîtrise dans les différentes situations criminelles.

Un mouvement de grue nous fait arpenter l'extérieur de l'impressionnant décor de la maison se rapprochant d'une fenêtre pour nous faire voir puis entendre le bruit et les éclats du coup de feu meurtrier. Plus tard Philo Vance reconstituera le déroulement du crime que Curtiz film en caméra subjective inquiétante et en rendant d'autant plus brutale l'exécution, le tout remarquablement éclairé par William Rees qui traduit bien la bascule du point de vue. La direction artistique de Jack Okey contribue aussi à l'atmosphère avec ces deux maisons avoisinante que des panoramiques nous font observer de l'extérieur et certains décors ajoutant à la tonalité mystérieuse comme la salle d'objets d'arts chinois du disparu. Le scénario nous mène sacrément en bateau, donnant assez vite les clés pour mieux nous perdre dans les circonvolutions dues à la nature plus tordue qu'il n'y parait du meurtre mais aussi les états d'âmes des différents suspects caractérisés avec un brio narratif rare. Détendu et inquiétant à la fois, un divertissement rondement mené.

 Sorti en dvd zone 2 françaix chez Bach films et aussi chez Wild side sous le titree "Meurtre au chenil"

lundi 30 mai 2016

Capitaine de Castille - Captain from Castile, Henry King (1947)


Au début du XVIème siècle, le jeune Pedro de Vargas, après avoir provoqué les foudres de l’Inquisition, est enfermé en prison avec sa famille. Il s’évade et part pour le Nouveau Monde, en compagnie de son ami Juan Garcia et de la belle paysanne Catana Perez. Sous les ordres d’Hernando Cortez, la conquête de ce qui deviendra l’Amérique du Sud commence...

Capitaine de Castille est une des productions hollywoodiennes les plus fastueuses des années 40, porté par le duo Henry King / Tyrone Power. Le réalisateur et sa star furent associés à certains des projets les plus spectaculaires, nantis et Technicolor de la Fox les années précédentes avec entre autres les succès du Brigand bien-aimé (1939) ou Le Cygne noir (1942). Capitaine de Castille est un projet plus ambitieux encore, la Fox allouant un budget pharaonique pour illustrer la conquête du Nouveau Monde par Cortez avec la volonté d’un tournage essentiellement en extérieurs au Mexique, sur les lieux même de ces hauts faits.

La première partie du film est ce qui se rapproche le plus de l’attente qu’on a d’un film d’aventure du duo. Elle représente la description de la vieille Europe, de ses conflits idéologiques, ses inégalités sociales et sa justice arbitraire. Nous découvrons ce contexte à travers le regard du jeune Pedro de Vargas (Tyrone Power) dont la bonté et le bon sens vont faire tout perdre. Ayant osé défier l’autorité de Diego De Silva (John Sutton), de Vargas subit les foudres de l’Inquisition dont il est le chef. La religion s’avère être un instrument de pouvoir pour le sournois De Silva, qualifiant d’hérétique, enfermant et torturant quiconque lui déplait. Nous aurons précédemment découvert l’attrait pour l’ailleurs de de Vargas, la rencontre avec l’aventurier Juan Garcia (Lee J. Cobb) offrant un horizon plus palpitant que sa vie noble et l’attrait de la paysanne Catana (Jean Peters) des promesses plus sensuelle que la cour rigide qu’il fait à Luisa De Carvajal (Barbara Lawrence) de son statut. Les évènements dramatiques vont lui faire perdre rang, honneur et être cher, le laissant libre de tout reconstruire et trouver fortune dans ce Nouveau Monde qui l’attire tant. Riches en rebondissements et actions (cavalcades à cheval, féroce duel à l’épée) cette première partie est trompeuse quant à la suite du film.

L’odyssée au sein du Nouveau Monde sera avant tout intimiste pour notre héros. Cet ailleurs est un moyen de trouver sa place pour Catana libérée des entraves sociales de l’Europe, d’apaiser ses démons pour Juan Garcia dont le terrible drame se révélera et d’oublier la violence à laquelle il s’est rabaissé par vengeance pour Pedro de Vargas. Le faste et le spectaculaire du film réside plus dans l’illustration que la pure action. L’imagerie se faire tour à tour exotique avec les populations bariolées rencontrées, grandiose avec les vues majestueuses sur les extérieurs impressionnants – photo magnifique de Arthur E. Arling et Charles G. Clarke, King faisant des infidélités à Leon Shamroy - mais aussi minutieuses avec le soin apportés aux décors de temple, à la reconstruction des armadas et des armures rutilantes des conquistadors. Cette approche évite de tomber dans le film bassement colonial, respectant d’ailleurs ainsi les circonstances de la véritable avancée de Cortez. Cette volonté des conquistadors de soumettre les autochtones à leurs religions, de s’approprier les trésors de ces contrées éloignées est questionnée mais ne passe pas systématiquement par la violence. 

Henry King dépeint ainsi dans le détail la diplomatie se jouant entre Cuba qui souhaite avoir sa part du butin des conquistadors mais aussi les autochtones dont le respect ne sera gagné qu’en traversant les îles jusqu’à parvenir aux portes du royaume de l’empereur aztèque Moctezuma. Le rituel fait de cadeaux visant à satisfaire les étrangers et les inciter  à ne pas pousser plus loin leur périple se répète donc à plusieurs reprises, ne lassant jamais grâce au charisme et à la truculence de Cesar Romero qui trouve le rôle de sa vie en Cortez. Le scénario ne joue guère des difficultés météorologiques pour créer des péripéties ralentissant le parcours, la marche semble constamment triomphale dans sa vision grandiloquente et les difficultés naîtront toujours de l’humain. Ce sera soit dans le cercle disparate des conquistadors (le vol du butin par des mutins) soit de manière plus intime chez nos personnages. La romance entre Tyrone Power et Jean Peters est aussi sensuelle qu’attachante, l’actrice pour son premier rôle au cinéma (bénéficiant du refus de David O’Selznick de prêter sa femme Jennifer Jones à la Fox, et d’une Linda Darnell – qui fit des étincelles avec Tyrone Power dans Le Signe de Zorro (1940) – coincée sur le tournage de Ambre (1947) d’Otto Preminger) imposant une présence lascive envoutante. King les unit au rythme d’une magnifique scène de danse où le rapprochement et la complicité des mouvements suffit à définir leur lien.

Fort des épreuves et de la sagesse acquis lors de l’épopée, un ultime rebondissement confronte de Vargas à son passé dans une mise à l’épreuve amenant des sentiments contrastés. L’amitié entre l’européen et l’aztèque est rendu possible le temps d’un beau sacrifice, mais symbolise finalement le triomphe futur de l’envahisseur plus maître de ses émotions et calculateur. Cette idée s’exprime dans l’extraordinaire séquence finale, montrant Cortez et ses troupes parcourir l’immensité du passage menant au palais de Moctezuma. Ils se fondent fièrement dans le panorama monumental (King profitant d’une réelle éruption de volcan qu’on distingue en arrière-plan pour accentuer la puissance de ses images), comme en terrain déjà conquis. Par la diplomatie ou les combats, ces terres seront à eux. Si l’on ne s’y essaie pas dans une attente d’aventures pétaradantes et qu’on se laisse porter, une œuvre passionnante. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox 

samedi 28 mai 2016

Elle - Paul Verhoeven (2016)

Michèle Leblanc est agressée et violée dans sa grande maison de banlieue parisienne où elle vit seule. Elle ne porte pas plainte par la suite et reprend sa vie entre sa société de jeux vidéo qu'elle dirige avec son amie Anna, sa liaison avec Robert le compagnon de celle-ci, son fils Vincent, son ex-mari Richard, ses voisins Patrick et Rebecca.

Nous avions laissé Paul Verhoeven sur l’époustouflant Black Book (2006) et depuis la nouvelle provocation du « hollandais violent » se faisait attendre. Il adapte ici le roman de Philippe Dijan Oh et faute de financement aux Etats-Unis se plie à un tournage en France avec le langage et casting idoine. Ce changement de contexte n’empêche pas de signer une œuvre singulière typique de son cinéma. La nature dominant/dominés des relations hommes/femmes a toujours constitués une notion subversive chez Verhoeven qui en donne un versant clinique et déroutant ici. La femme d’affaire Michèle Leblanc (Isabelle Huppert) est violée par un inconnu vêtu de noir et cagoulé dans le pavillon de banlieue où elle vit seule. Le film s’ouvre sur ce traumatisant moment dont la brutalité se révèle d’abord par le son des cris et du mobilier brisé sur fond d’écran noir, avant de se le laisser voir crument par l’image. Ce choix amorce l’idée du déni de l’héroïne de cette agression - dont les circonstances se dévoileront de manière fragmentée -, ou du moins d’une acceptation placide de ce qui constitue le pire des abus pour une femme. Isabelle Huppert excelle à exprimer cela par un détachement qui relève du maladif, rangeant machinalement l’appartement dévasté, commandant chinois et prenant un bain.  La tâche de sang apparaissant dans le blanc immaculé du bain moussant exprime pourtant subtilement la brisure mentale et physique indélébile sous la normalité de façade.

Chez Verhoeven la sexualité féminine est tout à la fois un instrument de pouvoir et de souffrance. Les personnages les moins subtils en font une simple arme de manipulation de la gent masculine telle la Sharon Stone de Total Recall (1990) et Basic Instinct (1991). Souffrance et pouvoir se conjuguent chez les figures les plus fascinantes comme l’innocente Jennifer Jason Leigh abusée dans La Chair et le Sang (1985), le passif douloureux que l’on devine chez l’héroïne white trash et ambitieuse de Showgirl (1995) et bien sûr la résistante juive infiltrée de Black Book. Dans chacune de ces œuvres, Verhoeven dilue habilement les repères moraux, les héroïnes s’avérant insaisissables et ambiguës dans leur rapport à ceux dont elles voulaient se venger. Jennifer Jason Leigh hésite entre trahison et amour qui ne s’avoue pas envers le brutal Rutger Hauer, Elizabeth Berkeley se confronte aux contradictions de son ambition dans Showgirl, et le mal prend un visage plus trouble que le seul nazisme pour Carice Van Houten dans Black Book

Le sens de la provocation de ses œuvres hollandaise explorant les mêmes questions (Business is Business (1971), Katie Tippel (1975) ou Le Quatrième Homme (1983)) trouvaient leur équivalent dans l’outrance et la démesure de sa période américaine, dessinant des sociétés corrompues où les femmes devaient s’astreindre de toute vertus morales ou physiques pour s’imposer. Paul Verhoeven y agissait comme un véritable agent du chaos bousculant la bienséance de la société hollandaise ou l’hypocrisie de la société américaine. Le problème de Elle est de vouloir reprendre ces motifs avec une sorte de retenue, de subtilité. Ce n’est pas le registre de Verhoeven qui n’est jamais aussi bon que dans l’outrance, le portrait au vitriol et la violence (physique, sexuelle, psychologique) exacerbée jusqu’à l’absurde qui fait tout s’annuler. Une démarche qui fonctionne parfaitement dans les contextes hauts en couleurs de ses films américains, le Moyen Age paillard et bigot de La Chair et le sang, Las Vegas terre de tous les vices dans Showgirl, le néo noir hypersexué de Basic instinct sans parler des futurs cauchemardesques de Robocop (1987) et Starship Troopers (1997). La banalité du cadre franchouillard de Elle ne s’y prête pas et ne fait jamais décoller le propos de Verhoeven.

Cette retenue se justifie dans un premier temps par la nature froide et « sous contrôle » d’Isabelle Huppert dont la dureté d’apparence est mise à mal en sous-texte par son rapport aux hommes – les raisons de la séparation avec l’ex époux joué par Charles Berling, la défiance de ses employés et le passif douloureux avec son père. Le traumatisme ressurgit au gré d’une construction habile (le montage révélant le rôle malheureux du chat dans l’agression), d’un décalage comique réjouissant et inattendu - la désinvolture avec laquelle l’héroïne révèle les faits à ses amis – avant de tenter de refaire naître la tension lorsque le violeur nargue Isabelle Huppert, lui faisant comprendre qu’il l’observe et est prêt à récidiver. La banlieue pavillonnaire terne, le milieu du jeu vidéo vu de façon très superficielle et la galerie de personnage grossièrement dessinée (mention spéciale à l’amant queutard joué avec de gros sabots par Christian Berkel) tisse un environnement trop quelconque pour faire basculer le film dans cet ailleurs monstrueux et immoral que sait si bien éveiller Paul Verhoeven. 

Il se repose avant tout sur une extraordinaire Isabelle Huppert perdue entre attente et crainte de son agresseur dont l’identité peut aisément s’anticiper. En poussant jusqu’à l’absurde vulgaire et violent ces autres films, Verhoeven balayait d’un revers tout jugement moral des pourfendeurs de ses films (Basic Instinct provoquant les foudres du milieu gay, Starship Troopers accusé de nazisme) tandis que Elle par une approche plus subtile et/ou timorée (selon les gouts) provoque des réactions certes injustifiée des féministes y voyant une apologie du viol, mais que la froide bienséance du film ne contredit pas avec suffisamment de conviction. La force des autres films de Verhoeven était d’interroger par la satire sa Hollande d’origine ou ses Etats-Unis d’accueil, difficile de voir un vrai regard sur une France résumée à des banlieues pavillonnaires et adultères bourgeois qu’on trouverait partout ailleurs. Les quelques pistes lancées avec le personnage du fils sont trop grossières (et desservie par l’interprétation de Jonas Bloquet et Alice Isaaz en jeune fiancée) pour rétablir cette faille. Le cadre qui oppresse/brise l'héroïne n'existe pas assez pour rendre son redressement aussi spectaculaire et puissant que dans les autres films du réalisateur. Paul Verhoeven pèche par une retenue qui ne lui sied guère et facilite les interprétations hasardeuses pour les moins familiers à son cinéma dans ce qui est son film le plus faible avec Hollow Man (2000).

En salle 

vendredi 27 mai 2016

La Reine de la prairie - Cattle Queen of Montana, Allan Dwan (1954)

Sierra Nevada Jones (Barbara Stanwyck) et son père arrivent enfin avec leur troupeau d’un millier de têtes dans les plaines riantes et verdoyantes du Montana où ils souhaitent désormais s’installer. Mais ils sont attaqués le soir même par un groupe d’Indiens qui massacrent les cow-boys et font fuir les bovins. Quasi seule survivante, Sierra Nevada est emmenée et soignée par la tribu indienne Blackfoot dont font pourtant partie ses agresseurs. En fait, Colorados, le fils du chef, les a recueillis ne sachant rien des exactions de Natchakoa qui s’est acoquiné avec McCord, un Rancher local souhaitant rester seul propriétaire de la vallée.

La Reine de la prairie ne constitue pas le meilleur opus de la grande série de westerns de série B que signa Allan Dwan durant les années 50 à la RKO. Le scénario comporte pourtant les éléments thématiques de grands classiques de l’époque, que ce soit la veine pro-indienne ou encore cette évocation de la tyrannie des grands propriétaires terriens. La volonté de Dwan sera pourtant surtout de délivrer le spectacle le plus trépidant possible ce qui rendra ces questionnements assez superficiels dans une œuvre assez fantaisiste.

Le brio de Barbara Stanwyck dans le western n’est plus à prouver et son rôle ici annonce la propriétaire impitoyable de Quarante Tueurs (1957) de Samuel Fuller. On retrouve cette détermination mais ici avec un personnage plus vulnérable et attachant, bien décidé à reconquérir les terres volées par l’infâme McCord (Gene Evans) avec l’aide de l’indien Natchakoa (Anthony Caruso). Tout est ici affaire de duo interracial, celui maléfique formé par McCord et Natchakoa trouvant son pendant positif à travers Sierra Nevada Jones (Barbara Stanwyck) et Colorado (Lance). Lorsque les desseins criminels dominent, ce sont les travers de l’homme blanc qui semblent prendre le pas sur la nature indienne, Natchakoa cédant à la cupidité mais aussi aux vices du whisky. A l’inverse la sagesse indienne de Colorado apaise et guide Sierra Nevada qui surmontera ses préjugés dans sa quête de vengeance.

L’intrigue va des uns aux autres dans une suite de rebondissement mouvementés où le gunfighter Farrell (Ronald Reagan) est plus difficile à situer, employé par McCord mais aidant régulièrement Sierra Nevada. La véritable identité du personnage s’inscrira avec cohérence dans la mécanique narrative du récit mais pas forcément dans l’émotionnelle. Toute la construction tend vers une romance interraciale entre Sierra Nevada et Colorado, subtilement esquissée dans leur interaction mais aussi leur rapport aux autres (chacun fustigé dans son camp pour s’être lié à l’autre race) et comme effrayé de son audace le film estompe complètement cet aspect dans sa dernière partie pour amener lourdement un rapprochement de Barbara Stanwyck et Ronald Reagan. 

Le scénario manque de rigueur et de profondeur dans son déroulement riche en facilités. Les indiens fantaisistes, l’enchaînement ininterrompu d’action et les enjeux simplistes amène une naïveté qui ramène à la dimension la plus désuète du western alors en pleine mue durant ces années 50. On ne serait pas loin de parler de serial de luxe si ce n’était le brio formel d’Allan Dwan. Tombé amoureux des paysages du Montana, Dwan filme avec une égale inspiration l’immensité verdoyante de cette plaine, les guet-apens dans l’ombre des sous-bois. L’aspect contemplatif (magnifique plongée et profondeur de champs quand Barbara Stanwyck observe les voyageurs de la plaine depuis les hauteurs de la forêt) alterne avec une nervosité idéale dans les nombreux gunfights et combats à mains nues. 

Barbara Stanwyck illustre bien ce mélange d’élégance et l‘action, tour à tour masculine, bravache et en remontrant aux hommes puis délicate et féminine dans une volonté sincère (les liens naissant avec Colorado) ou calculée (lors de la seule fois où on la verra en robe pour amadouer McCord). Dwan croit tellement peu à la romance entre celle-ci et Ronald Reagan qu’il l’expédie avec une rare désinvolture, l’énergie de l’ensemble primant sur le reste. Même si loin de la richesse de Quatre étranges cavaliers (1954) et de l’émotion du Mariage est pour demain (1955), La Reine de la prairie reste un agréable divertissement.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta et Sidonis 

jeudi 26 mai 2016

Northern Soul - Elaine Constantine (2014)

Northern Soul c'est l'histoire de la jeunesse britannique des années 1970 et d'un mouvement underground qui a bouleversé toute une génération. Deux jeunes provinciaux refusent de se soumettre à leur avenir tout tracé, d'un travail à la chaine à l'usine et ne pensent qu'à partir aux USA. Ils rêvent de dénicher des disques vinyles rares, qui leur permettraient de devenir les meilleurs DJ. Ce périple va leur faire découvrir violence, rivalité, abus de drogue et mettra en péril leur amitié.

Au début des années 60, l'Angleterre connait un engouement musical sans précédent pour la soul. Les tubes de la Motown, Atlantic ou Stax cartonnent et inspirent les groupes locaux (notamment ceux du courant mods) qui vampirisent la soul pour l'emmener ailleurs avec des formations plus rock comme les Small Faces ou les Who. Avec l'arrivée du hard rock, du rock psyché, du glam et du rock progressif, la soul devient rapidement passée de mode auprès du grand public anglais. C'est sans compter sur une horde d'irréductibles dans le nord de l'Angleterre, réfractaires au changement et qui vont s'improviser DJ en organisant des soirées où ils diffusent les plus grands tubes soul de l'époque. Devant le succès considérable de ces soirées, les DJ se retrouvent rapidement à court de disques à diffuser et décident de se rendre aux USA d'où ils vont ramener un flot de perles méconnues, mais qui n'ont rien à envier aux classiques Motown. 

Le succès est tel que des titres ayant fait un bide plusieurs années auparavant aux Etats -Unis (surtout faute de distribution correcte) se retrouvent soudainement n°1 dans les charts anglais participe à créer le courant de la Northern soul. La Northern Soul se caractérise par ses tempos ultra soutenu ravivant le son Motown, un four on the floor éreintant taillé pour les pistes de danses dont le slow est totalement exclu. La drogue aidant, les rythmes se feront de plus en plus rapides, annonçant le virage vers le disco. Le mouvement connaîtra son apogée du milieu des 60's à la fin des 70's avec des soirées prétexte à des marathons de danses au sein de clubs mythiques du nord de l’Angleterre : Le Twisted Wheel à Manchester, le Golden Torch à Stoke -On -Trent, le Mecca à Blackpool et le Casino de Wigan. Le genre aura perduré à travers les reprises – le célèbre Tainted Love de Soft Cell est repris d’un tube northern de Gloria Jones -, groupe hommage tel les Dexy’s Midnight Runner et leur Come on Eileen et artiste récent s’en réclamant comme la regrettée Amy Winehouse.

Le film d’Elaine Constantine se penche donc avec brio sur le phénomène. Comme souvent la passion naît de l’ennui et la musique va constituer une échappatoire au quotidien morne et à l’avenir sinistre promis par le cadre d’une cité industrielle du nord de l’Angleterre. John (Elliot James Langridge), adolescent brimé et solitaire est subjugué durant une soirée par l’aplomb de Matt (Josh Whitehouse). Ce dernier réussit à imposer un titre soul au DJ et ne va pas se démonter face au public amorphe pour se lancer dans une danse survoltée et haranguer l’assistance. C’est le départ d’une belle amitié et c’est à travers le regard novice de John que l’on va découvrir la culture Northern Soul. Le mouvement est la fois vestimentaire avec ces sweat collant, pantalons ample et grosses chaussures permettant d’exécuter les pas de danse les plus spectaculaires et bien sûr musical. Le film rend parfaitement l’aura mythique du DJ et de sa setlist. Les « nouveautés » northern soul reposant sur des titres anciens restés obscurs, la trouvaille de la rareté qui subjuguera la piste de danse devient une quête mythique et obsessionnelle. 

On voit ainsi John et Matt écumer les disquaires d’occasions, s’immiscer dans une économie parallèle où l’on achète une cargaison de disques à la dérobée de parking de boite de nuit ou en faisant des commandes à des soldats de passage mais basés en Amérique, le tout en rêvant de trouver « la » perle. Le rêve ultime serait d’ailleurs d’aller chercher des disques aux Etats-Unis pour nos héros, admiratifs de l’aura de DJ cachant jalousement la source des meilleurs titres qu’il diffuse. Cela donne une délicieuse touche rétro et un côté plus précieux à la musique à l’heure où tout se retrouve en un téléchargement, une des plus belles scènes du film étant celle où Matt et John en écoutant leurs derniers achat tombe sur le titre caché du DJ star local, la révélation leur attirant une audience inattendue lors de leur set.

Elaine Maine s’était fait connaître par son travail dans la photo où son thème récurrent était la culture adolescente anglaise. On retrouve de cela dans le film, le cadre rétro ne jouant jamais sur la nostalgie mais capturant l’engouement Northern Soul dans une immédiateté reposant à la fois sur le montage percutant - où l’on saisit le virus Nothern Soul happer toute la jeunesse de la ville - , l’énergie des scènes de soirée et surtout un art tout photographique justement de figer dans une grâce suspendue l’extase des danseurs s’oubliant sur la piste. La première scène au Wigan Casino offre un moment d’une force rare, le malingre John devenant un stomper véloce et habité capable de se relever d’une overdose. 

Des nouveaux pas de danses répétés frénétiquement toute la semaine au travail d’usine où l’on ronge son frein en attendant le samedi, la passion irrationnelle est saisie avec une grande justesse par la réalisatrice parfaitement documentée, le projet ayant mis 15 ans à trouver un financement. La vie intime des deux héros est un peu plus convenue mais conserve charme et énergie, notamment les premiers amours de John pour une belle infirmière. L’envers du décor revêt aussi un aspect connu avec les amphétamines circulant dans les soirées, avec quelques situations et personnages outranciers à la Trainspotting mais c’est en liant toujours cela à la musique qu’Elaine Maine évite le cliché notamment avec la déchéance de Matt. Bref, une œuvre bondissante et attachante qui donnera au novice l’envie de s’y mettre et aux connaisseurs de ressortir leurs vieilles compilation Northern Soul – la bande originale du film entra d’ailleurs dans le top 10 des charts britanniques.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal 

mardi 24 mai 2016

L'Enfer est à lui - White Heat, Raoul Walsh (1949)


Cody est un petit criminel psychopathe. Arrêté pour un délit mineur, il est enfermé avec un codétenu, qui est en réalité un policier, Vic chargé de le mettre en confiance pour ensuite infiltrer la bande de Cody. Ils arrivent à s'échapper et commencent leurs forfaits. La police prévenue par Vic parvient à arrêter le gang. Cody est poursuivi jusque dans une usine et meurt en provoquant une explosion.

En dépit d’un bagage artistique complet (dont des talents de chanteur et danseur qu’il exploita dans les comédies musicales), l’image de James Cagney est définitivement associée à la figure du gangster. S’il put en donner une interprétation plus nuancée avec le malfrat au grand cœur du Bataillon des sans amours (1933), c’est surtout dans le registre le plus menaçant, brutal et torturé qu’il associa son image à celle du hors-la-loi. L'Ennemi public (1931), son premier vrai grand rôle, l’impose avec ces éclairs de sadisme tel ce moment où il écrase une orange sur le visage de Jean Harlow et la Warner exploitera cette image tout au long des années 30 avec d’autres grandes réussites comme Les Anges aux figures sales (1938) de Michael Curtiz ou encore Les Fantastiques Années 20 (1939) de Raoul Walsh. Là de cet emploi et en conflit avec le studio, James Cagney quitte un temps la Warner pour fonder sa propre société de production et produire des œuvres plus intellectuelles. Ce sera Le Bar aux illusions (1948), adaptation prestigieuse de la pièce éponyme de William Saroyan (1939) récompensée par le Prix Pulitzer. C’est un échec retentissant qui l’amène à revenir dans le giron de la Warner, fort d’un contrat lucratif qui lui laisse désormais un grand pouvoir sur les films qu’il tournera.  Pour marquer le coup et signer ce retour au sommet, Cagney tournera donc pour la première fois depuis huit ans un nouveau film de gangster, L’Enfer est à lui. Retrouvant Raoul Walsh, Cagney ne cède cependant pas à la facilité et son interprétation ne sera pas une redite de ses autres rôles de gangster.

Le scénario d’Ivan Goff, Ben Roberts et Virginia Kellogg s’inspire notamment de Francis Crowley, truand de 18 ans dont l’arrestation fut épique et avant son exécution sur la chaise électrique envoya ses ultimes vœux à sa mère. Cette image maternelle fut également malmenée durant les années 30 avec Ma Barker, matriarche criminelle qui sema la terreur avec son gang et dont Robert Aldrich s’inspirera grandement dans son mémorable Pas d’orchidées pour Miss Blandish (1971). Fort de cette base, James Cagney puise également dans son propre passé avec la terreur que lui inspirait son père alcoolique ou la visite qu’il fit enfant d’un asile d’aliéné. La différence avec ses autres rôles de gangster sera donc la nature authentiquement psychotique de ce terrifiant Cody Jarrett. Cagney reprend bien sûr certains éléments des autres films du genre qu’il a popularisé mais la folie, l’outrance grotesque et la nature imprévisible de Cody Jarrett doit tout autant à son expérience dans des comédies comme The Strawberry Blonde (1941) de Raoul Walsh mais de l'excentricit des personnages haut en couleurs et survoltés de ses comédies musicales façon Prologue (1933) ou La Glorieuse Parade (1942) qui lui valut un Oscar. 

Tout cela donnera un spectacle d’une efficacité redoutable et constamment déséquilibré par la présence inquiétante et maladive de Cody Jarrett. L’attaque de train en ouverture donne à voir le génie criminel du personnage dans son déroulement, mais aussi son impitoyable détermination et le réel plaisir qu’il éprouve à faire le mal – voir le meurtre des deux conducteurs de train dans un rictus de satisfaction. C’est paradoxalement quand il se montre le plus humain et vulnérable que Cody Jarrett s’avère le plus terrifiant, cloué par de violentes migraines qu’il apaise en se réfugiant dans les bras protecteur de sa maman (Margaret Wycherly). Tout l’entourage est caractérisé à l’aune de ce héros agité, poussant les clichés dans leurs derniers retranchements. Virginia Mayo est parfaite de vulgarité en traînée cupide se raccrochant au plus fort, tout comme Steve Cochran (qui interprètera à son tour un mémorable truand psychopathe l’année suivant dans  Témoin de la dernière heure) en acolyte ambitieux.

Le scénario varie avec brio les situations et environnements pour servir au mieux la folie de Cody Jarrett avec un habile récit d’infiltration. La crise de démence de Jarrett en prison quand il apprend la mort de sa mère est un moment sacrément dérangeant où James Cagney s’abandonne totalement, la stupéfaction des figurants pas prévenu du déroulement de la scène n’étant pas feinte. A cette outrance face à ses repères menacés s’oppose la froide assurance lors qu’il s’agit de tuer avec une mort mémorable de Steve Cochran. James Cagney parvient pourtant à rendre le personnage pathétique par ces instincts criminels ne s’épanouissant que dans un épanouissement affectif, d’abord par sa mère puis par le frère de substitution que semble constituer le flic infiltré incarné par Edmond O'Brien. 

Troublant dans sa terrible solitude – la scène où il avoue parler seul à sa mère disparue –, son équilibre mental ne tient qu’à un fil prêt à se rompre fasse à la perte de ce lien affectif. Cagney exprime un stupéfiant mélange de rage et de déception au bord des larmes lorsqu’il saura la véritable identité d’Edmond O’Brien. Les derniers liens à la réalité sont rompus et nous mènent à un final apocalyptique où la folie de Cody Jarrett déchaîne tout simplement l’enfer. Un très grand film dont la démesure ne se retrouvera sans doute que dans l’Al Pacino de Scarface (1984).

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner