Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 24 septembre 2018

Le Grand passage - Northwest passage, King Vidor (1940)


New Hampshire, 1759. Les guerres franco-britanniques battent leur plein. Langdon Towne et Hunk Mariner s’engagent dans les Rangers, et participent à une expédition particulièrement périlleuse qui consiste à détruire un village indien. Mais ils devront affronter autant les hommes que la nature pour survivre...

A la fin des années 30, le western n’est pas encore un genre prestigieux et majeur du cinéma hollywoodien. La Piste des géants de Raoul Walsh (1930 et premier rôle majeur de John Wayne) est un échec commercial qui cantonne le western à la série B et la donne ne sera changée qu’avec l’immense succès de La Chevauchée fantastique de John Ford (1939). Néanmoins le western ne devient un genre dominant et au rythme e production industrielle qu’au début des années 50, décennies qui en constitue l’âge d’or classique. En attendant le western navigue entre les deux extrêmes de la série B fauchée et de la superproduction fastueuse. Dans cette veine nantie les films se doivent d’être auréolés d’une forme de prestige, que ce soit par l’évocation d’une figure mythique comme Jesse James dans Le Brigand bien-aimé (1940, Henry King), la mégalomanie d’un producteur dans Duel au soleil (1946, King Vidor) ou reposer sur une grande adaptation littéraire comme Autant en emporte le vent (1939, Victor Fleming). Le Grand passage réunit à peu près tous ces critères et notamment la source littéraire lucrative puisqu’il s’agit de l’adaptation du roman Northwest Passage, best-seller de Kenneth Roberts paru en 1937. 

Roberts était spécialisé dans la fiction américano-historique (Guerre d’indépendance, guerres franco-britanniques…) où il mettait en valeur des figures héroïques méconnues et/ou oubliées. Dans Le Grand passage il célèbre donc Robert Rogers, fondateur et chef des Rogers Rangers, milices privées plus aptes aux raids dans une nature hostile que l’armée anglaise, et plus rompues aux affrontements barbares avec les indiens. Le roman était divisé en deux parties distinctes, la première montrant Rogers sous son jour le plus héroïque tandis que la seconde traitait de sa déchéance. La MGM acquiert rapidement les droits du roman et fait le choix de Spencer Tracy dans le rôle de Rogers. Pour le reste la production sera assez chaotique, W.S. Van Dyke jetant l’éponge à la réalisation après avoir dépensé des fortunes en repérages, Robert Taylor faisant de même en tête d’affiche au profit de Robert Young. King Vidor prend la suite mais se heurte au refus du studio d’adapter les deux parties du roman, les atermoiements et aléas d’un difficile tournage en extérieur causeront dépassements de budgets et retard. Le Grand passage devait être le premier film MGM en Technicolor mais sera finalement devancé par Amants de W.S. Van Dyke (1938) et Le Magicien d’Oz de Victor Fleming (1939), Vidor ayant d’ailleurs tourné quelques séquences de ce dernier.

Le film débute comme une œuvre picaresque s’attachant à une destinée individuelle pour finalement embrasser une célébration d’une grande aventure collective. Le jeune Langdon Towne (Robert Young) rétif à l’autoritarisme et l’injustice sociale se voit tour à tour renvoyé d’Harvard puis persona non grata dans sa ville de Portsmouth après avoir dénoncé un notable corrompu. Son talent pour confectionner les cartes l’amène à être recruté plus ou moins volontairement par Robert Rogers. Ce dernier voit en lui un atout de taille alors qu’il s’apprête à mener un dangereux raid contre un village d’indiens Abenakis s’adonnant au massacre et pillage d’américain. La majesté des grands espaces (le tournage aura lieu dans les environs de McCall en Idaho) se conjugue aux rigueurs auxquelles doivent se soumettre les rangers et associe au départ le récit au film d’aventures. Cependant la discipline, la cohésion et l’intelligence qu’exigent la traversée de ces contrées hostiles anticipe finalement beaucoup les codes du film de guerre et plus précisément de commando avec des œuvres comme Aventures en Birmanie (1945) notamment. Le regard s’associe à la découverte de ces codes et environnements avec Towne, bleusaille et aspirant peintre, mais surtout par le chef charismatique qu’est Robert Rogers. 

Son autorité bienveillante fait passer la dimension sacrificielle du soldat face à la mission (aucun blessé ne doit handicaper la marche et la mission, et sera abandonné en chemin de son plein gré) et galvanise les troupes dans les entreprises les plus impossibles. Le collectif domptant l’adversité par la seule force de sa cohésion était au cœur des scènes les plus flamboyantes de Note pain quotidien (1934) et King Vidor retrouve totalement de cette ferveur ici. Ce sera tout d’abord lors d’une scène ou pour éviter une escouade française embusquée en mer, les rangers la contournent en portant leurs canots sur une colline. La silhouette des rangers semble se démultiplier à perte de vue dans l’effort, leur tenue verte apportant une uniformisation dans l’effort que King Vidor filme comme s’il saisissait un haut fait mythologique – bien aidé par le thème chargé d’emphase d’Herbert Stothart. Même sentiment en plus puissant encore lorsque les rangers formeront une chaîne humaine pour traverser une rivière agitée, tout dans le déroulement et la répartition des tâches (la chaîne humaine aide d’autres rangers à faire passer vivres et armes avant d’être tirée à son tour) sert ce geste collectif.

L’individu ressurgit pour le meilleur quand Rogers se doit de prendre l’initiative pour ragaillardir ses troupes qui flanchent, ou quand le souvenir intime aide à repartir comme Towne qui surmontera une terrible blessure sans abandonner la marche. Vidor ne glisse les dysfonctionnements que dans la facette guerrière lors d’une mémorable séquence de bataille. L’union et la stratégie servent ainsi la victoire finale mais laisse entrevoir les bas-instincts de soldats gagnés par la folie et cédant à un sadisme certain durant l’affrontement – et confirmé avec les élans cannibales de certains lors de la traversée finale en famine. L’arrivée des westerns pro-indiens des années 50 fit revoir Le Grand Passage d’un regard plus critique et d’accusations de racisme injustes. Il y a bien quelques moments qui font tiquer (Spencer Tracy rebaptisant avec l’arbitraire du colon un enfant indien de Billy) mais hormis la réalité indéniable des scalps d’innocents, les indiens demeurent des silhouettes ennemies anonymes qui ne sont pas ridiculisées, que ce soit pour en faire des barbares sanguinaires ou des idiots (le seul introduits ainsi et saoul et plutôt mis en valeur par la suite en tant qu’éclaireur). Le traitement des indiens sera certes plus fouillé et subtil dans des westerns futurs mais n'a rien de gênant rétrospectivement au vu des standards de l'époque.

Spencer Tracy est absolument parfait en leader insubmersible (mais toujours humain et ouvert, voir le final au fort) et plus que les morceaux de bravoures spectaculaires, la scène ou par sa seule verve et fait se relever un Robert Young plus mort que vif donne vraiment le frisson. Robert Young qu’on a plus l’habitude de voir dans le mélo ou la comédie s’en sort très bien dans ce registre viril et ne fait pas regretter Robert Taylor plus taillé pour le rôle sur le papier. Le film sera un vrai succès en salle, mais insuffisant à rembourser son budget pharaonique (encore allongé par des scènes additionnelles tournées par Jack Conway et Norman Foster), d’autant que le racisme évoqué plus haut empêchera les possibles ressorties et rendra le film assez rare avec le temps. Une œuvre passionnante donc, tant dans ses coulisses que par le spectacle offert à l’écran.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

vendredi 21 septembre 2018

L'Emprise -The Entity, Sidney J. Furie (1982)


Carla Moran voit son quotidien bouleversé lorsqu'une entité invisible la tourmente et la viole à plusieurs reprises, la laissant marquée physiquement. Des psychiatres se penchent sur son cas, puis, devant le peu de résultats, des spécialistes des événements surnaturels (UCLA) tentent d'aider la jeune femme.

L’Emprise est une proposition singulière qui s’inscrit dans la continuité du mélange entre horreur et pyrotechnie de blockbuster amorcée par des œuvres tel que L’Exorciste de William Friedkin (1973) et Poltergeist de Tobe Hooper (1982). C’est pourtant quand il reste dans le drame intimiste et possiblement surnaturel que le film captive plutôt que dans le spectaculaire. Cela repose sur la base réelle du récit qui vit la mère de famille Doris Bither attaquée violemment par une entité invisible plusieurs fois devant témoins. Sidney J. Furie s’attache ainsi dans la remarquable première partie au véritable drame humain vécu par Carla Moran (Barbara Hershey) dont le quotidien vire au cauchemar avec les assauts de cette force invisible. 

Le réalisateur fait longuement durer les moments du quotidien familial comme intime de la jeune femme pour mieux les faire vriller par la férocité de l’esprit frappeur – et la bande-son bruitiste de Charles Bernstein. Ces dérapages du réel sont d’autant plus dérangeant par leur nature sexuelle où l’entité viole à plusieurs reprises l’héroïne. Furie renoue avec tout l’arsenal filmique expérimental qui le rendit célèbre avec Ipcress, danger immédiat (1965). Les cadrages improbables interrogent sur la notion de point de vue (vision de l’esprit maléfique ou d’une Carla schizophrène voyant les évènements de manière extérieure), tout comme le jeu sur les focales et la profondeur de champs. Carla se trouve ainsi par un subtil jeu sur le zoom et la composition d’image en avant-plan par rapport à son interlocuteur quand elle se confie sur les attaques ou lorsqu’un protagoniste vient constater les ravages d’une agression (ce plan de sa jambe alors que son fils entre dans la chambre après la première attaque) comme pour signifier une distance mentale avec son entourage et donc une folie latente. Tous le lourd bagage intime de Carla (victime d’inceste enfant, toujours liée à des amants destructeurs) contribue à cette interprétation mais la nature impressionnante des manifestations et l’interprétation habitée et poignante de Barbara Hershey contribue à maintenir l’ambiguïté. 

Le film offre ainsi pendant un temps un habile mélange entre Répulsion de Polanski (pour l’interprétation d’une folie) et Poltergeist (pour l’acceptation du fantastique). Les remarquables scènes de dialogues avec le psychologue joué par Ron Silver soulèvent des pistes passionnantes où les deux voies s’accordent à la psyché perturbée de Carla. Furie aura même coupé une scène fort provocante de rêve où Carla a des désirs incestueux envers son fils, soit façonnée par l’entité, soit manifestation des désirs coupables secrets de notre héroïne. Malheureusement à mi-parcours (et respectant le fait divers réel) le scénario rompt la double lecture pour accepter explicitement le surnaturel puisque d’autres témoins verront les manifestations de l’entité. Alors que les assauts initiaux relève d’effets spéciaux « physique » bougeant ou détruisant les objets du quotidien (et ainsi laisser suggérer qu’ils ont pu l'être par une Carla folle), on a ensuite de purs effets visuels pour illustrer la présence de l’esprit. Dès lors c’est l’ennui poli, le malaise disparaissant pour les seuls effets de manche pyrotechniques typiques de l’époque avec des péripéties similaires à Poltergeist (les parapsychologues et leurs attirail plus ou moins scientifique) et que recyclera plus tard James Wan dans Insidious et Conjuring (2013).

Les scènes chocs ne fonctionnent pas à force de trop montrer, l’exemple le plus flagrant étant les deux agressions sexuelles explicites du film. Dans la première, Carla a un orgasme en étant caressée dans son sommeil et Furie change soudain d’angle pour montrer sa poitrine nue malaxée par des mains invisibles. Pourtant à son réveil Carla a de nouveau les boutons de sa chemise de nuit fermés et ressent une culpabilité à avoir eu du plaisir à ses attouchements plus ou moins réel. On perd toute cette finesse avec la seconde attaque dévoilant (au spectateur et à un autre personnage alors que la première scène restait solitaire et ambiguë) où le corps entière nu de Carla nous est dévoilé tandis les contorsions de l’animatronic révèlent les mains baladeuse de l’entité. Le final Grand-Guignol (et une toute dernière scène où l’entité parle carrément) achève de briser les belles promesses initiales, le film semblant un peu victime de son époque de production qui empêche un traitement radical assumé dans le malaise. Le seul cheminement intime suffisait à en faire un grand film, aux échos féministes passionnants. L’Emprise fera tout de même son effet à sa sortie, remportant un Prix d’interprétation mérité pour une incroyable Barbara Hershey à Avoriaz.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox 

jeudi 20 septembre 2018

L'Homme au pistolet d'or - The man with the golden gun, Guy Hamilton (1974)

En Thaïlande, James Bond recherche le tueur à gages le plus efficace et le plus cruel qui soit, l'impitoyable Francisco Scaramanga, l'homme au pistolet d'or. Mais cette traque va concentrer davantage d’enjeux que prévus et confronter les deux hommes dans une lutte à mort...

Vivre et laisser mourir (1973) malgré une réussite artistique très relative avait remporté un certain succès et avait installé Roger Moore comme nouveau visage de Bond auprès du grand public. Ragaillardis par cet accueil, les producteurs lancent la production du volet suivant dans une certaine précipitation pour une sortie à peine un an plus tard. Cette exécution dans la hâte en fera  l’opus le plus faible de la saga puisque les maigres qualités des deux épisodes précédents (scènes d’actions efficace, élégance de la direction artistique) disparaissent pour n’en garder que les défauts. Après le recyclage opportuniste de la blaxploitation la saga va surfer sur le succès des films kung-fu de Bruce Lee mais les aptitudes limitées de Roger Moore et le filmage sans ni idées (combats mou et à peine chorégraphiés) de Guy Hamilton enterrent vite cette initiative. L’humour débile et quasi parodique est de nouveau de sortie (l'inénarrable sheriff JW Pepper est de retour), le rythme languissant est indigne d’un James Bond tandis que le manque d’ampleur est encore plus criant que dans Vivre et laisser mourir. 

Sur le papier il y avait pourtant matière à en faire un des meilleurs volets avec un ennemi et une thématique des plus intéressantes. Bond est ici confronté à sa part d'ombre avec le redoutable tueur Scaramanga qui le prend pour son égal le scénario développe un questionnement sur ce qui différencie au fond l’espion de ce meurtrier professionnel – l’occasion d’une joute verbale tendue à la fin du film. La première partie du film fait illusion avec le jeu de cache-cache entre Bond et Scaramanga dans une délicieuse ambiance d’Asie 70's traversant Macao, Thaïlande et Hong Kong. Roger Moore se cherche encore, peu crédible quand il la joue retors (il malmène méchamment Maud Adams, frappe les adversaires en traitre...) mais qui parvient à façonner « son » Bond dans les face à face avec Scaramanga. 

Roger Moore détestait en effet la violence et l’usage des armes à feu, facette qu’il a intégrée à son interprétation en croisant une forme de devoir/dégout à chaque exécution où il ne semble qu’agir en professionnel – loin de la brutalité sadique dont se délectait un Sean Connery. L’ensemble bâclé culmine avec l’affrontement tant attendu où manque le génie de du décorateur Ken Adam (le design affreux de l’antre de Scaramanga ainsi que l'explosion de la base solaire qui pue la maquette) pour le mettre en valeur, sans parler des enjeux très modeste au final. Dans les rares bons points on appréciera un Christopher Lee félin et dangereux, Maud Adams sensuelle et charismatique (tandis que Britt Ekland incarne une des pires Bond Girl) et un score assez classieux de John Barry, à ce demander quelles images on lui a mis sous les yeux. Les à-côtés business – Harry Saltzman coproducteur historique des Bond en faillite forcé de revendre ses droits, procès qui gèlera les droits d’usage du Spectre et Blofeld dans les films suivants – causeront une pause forcée et bienvenue de la saga qui reviendra dans sa formule classique pour un opus d’une toute autre tenue, L’Espion qui m’aimait (1977).

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français