Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 5 août 2015

Le Charlatan - Nightmare Alley, Edmund Goulding (1947)

A Chicago. Stanton Carlisle, bonimenteur de fête foraine, découvre le «truc» d'un numéro de télépathie. Montant une affaire avec Zeena, une tireuse de cartes, et le docteur Ritter, une psychologue, il devient rapidement un clairvoyant à la mode.

Le Charlatan est un des films noir les plus original et audacieux produit durant l'âge d'or Hollywoodien et dont la modernité frappe encore aujourd'hui. Il ne doit d'ailleurs son existence qu'à une suite d'heureux hasards. Au départ on trouve un roman de William Lindsay Gresham, écrivain aventureux aux penchants alcooliques et autodestructeurs qui y fait montre de son goût pour l'univers des fêtes foraines. Paru en 1946, le livre est un best-seller et George Jessel producteur à la Fox se hâte d'en acquérir les droits. Une initiative qui provoquera la colère de Daryl Zanuck tant le livre s'avère inadaptable sans risquer les foudres du Code Hays. Le projet est prêt à être enterré mais l'obstination de Tyrone Power qui s'est entiché de l'histoire aura raison d'un Zanuck dépité de voir la star du studio écorner son image dans un tel rôle.

La légende veut que Lana Turner, amante d'alors de Tyrone Power ait intercédé en sa faveur auprès de Zanuck en lui rappelant que son rôle de femme fatale dans Le Facteur sonne toujours deux fois n'avait nullement troublé son image auprès du public. Le choix du réalisateur sera tout aussi déroutant, Power choisissant de retravailler avec Edmund Goulding avec lequel il vient de tourner Le Fil du rasoir (1946). Plutôt associé à la production de prestige (Grand Hotel son plus grand succès de 1932) et au portrait de femme (la fructueuse collaboration avec Bette Davis dont il était un des réalisateur favoris sur Une certaine femme (1937), Dark Victory ou La Vieille fille (1939)) Goulding va donc signer son chef d'œuvre sur un titre bien éloigné son territoire habituel.

Stanton Carlisle (Tyrone Power) est un jeune homme ambitieux végétant dans une troupe de forain itinérante. Bonimenteur hors-pair, il s'entend pour tenir une foule en haleine et la mystifier mais il lui manque encore quelque chose pour tutoyer les sommets auxquels il aspire. Ce pourrait être le "code", moyen de communication secret et infaillible permettant d'échanger des informations en public et passer pour un médium. Le couple de vedette déchu Zeena (Joan Blondell) et Pete (Ian Keith) pourrait lui transmettre, même les cartes ont d'emblée promis à Stan une ascension aussi vertigineuse que sa chute et la mort sur son parcours. Goulding conjugue avec brio cet aspect mystique à la personnalité enjôleuse et égoïste de son héros.

Tyrone Power teinte son charme naturel d'une vraie noirceur se devinant dans le regard chargé de malice et de calcul sous l'allure séduisante. Sa mise en scène et la photographie de Lee Garmes font baigner l'ensemble dans une atmosphère quasi surnaturelle avec ses visions nocturnes et hallucinées du camp de forain. Les "freaks" y sont légions et font figure d'âmes damnées, pitoyable comme Pete ayant sombré dans l'alcoolisme ou monstrueuse comme la créature de foire dissimulant un vrai homme ayant sombré dans la folie. On ressent ainsi autant le poids d'une destinée tragique inéluctable que la détermination de Stan dans ses actions les plus cruelles où même s'il n'est pas directement responsable, sa soif de grandeur aura provoqué la mort.

Cette approche se fait plus subtile dans la seconde partie où Stan accède désormais aux hautes sphères du show business de Chicago. Son spectacle bien rôdé ne lui suffit plus de médium de foire il en vient à se prendre pour un véritable prophète révélant les vérités secrètes enfouies dans le cœur de ses interlocuteur (la remarquable séquence avec le shérif récalcitrant ayant brillamment introduit cela). Le film annonce à la fois Elmer Gantry (1960) de Richard Brooks dans sa dénonciation de la religion spectacle mais aussi Un homme dans la foule (1957) d'Elia Kazan sur la crédulité d'un public soumis à un beau parleur mégalomane.

A cela s'ajoute une vision particulièrement noire de la psychanalyse, moyen de manipulation plus que d'aide entre des mains cynique avec le personnage incroyablement moderne d'Helen Walker - la belle Coleen Gray représentant le seul îlot de sincérité dans tout ce cynisme. En ayant voulu défier Dieu Stan va pourtant se perdre à son tour, celle cruelle destinée lui faisant refaire le parcours de ce qu'il a écrasé et méprisé dans une terrible déchéance. Plus que le semblant de morale final, c'est réellement ce voyage au bout de la nuit d'une audace inouïe qui aura marqué le spectateur. Zanuck toujours aussi peu convaincu sabordera la sortie, en faisant un préambule la plus vendeuse prochaine production avec Tyrone Power, le film d'aventures Capitaine de Castille (1947) sortant en fin d'année. Avec le temps Le Charlatan aura néanmoins gagné ses galons de classique.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis 

mardi 4 août 2015

Redline - Takeshi Koike (2009)

Dans un futur lointain, "gentil" JP et d'autres coureurs automobiles s'affrontent pour gagner la course clandestine qui se déroule une fois tous les 5 ans quelque part dans l'univers : Redline. Dans cette course, tout est permis et les véhicules sont tous modifiés pour anéantir les adversaires et dépasser les limites de la vitesse.

Redline est le premier film longuement attendu (près de sept ans de production) de Takeshi Koike, véritable prodige de l’animation japonaise. Le talent de Koike s’était jusque-là signalé sur des formats courts qui avaient marqués les esprits, que ce soit le segment animé du Kill Bill Volume 1 (2003) de Quentin Tarantino, le mémorable segment Record du Monde de l’anthologie Animatrix (2003, courts métrages animés inspirés de l’univers de Matrix). On pouvait y deviner son attirance pour la SF, l’expérimentation visuelle mais aussi l’attrait pour une certaine esthétique pop présente également dans les séries d’animation auxquelles il a participé (Afro Samurai, Samurai Shamploo). Tout cela fusionne à merveille dans ce déjanté Redline qui semble être une outrancière au mémorable Speed Racer (2008) des Watchowski.

JP « le gentil » est un coureur automobile engagé dans une course interplanétaire aboutissant à la Redline, épreuve ultime se déroulant tous les cinq ans. Une course où tous les coups sont permis, les véhicules surdimensionnés et à l’armement lourd étant à l’image des participants haut en couleur. Engagé dans la dernière course qualificative pour la Redline, JP bien que sachant son sort scellé (il doit faire illusion et perdre dans une magouille mêlant son mécanicien à la mafia) semble l’oublié dans la spectaculaire ouverture. Mise en scène virtuose, collisions spectaculaires et inventivité dans le design comme l’arsenal des véhicules nous entraînent un maelstrom de vitesse mémorable.

Au look et attitudes agressif de ses adversaires JP répond par une dégaine rétro et une mélancolie qui ne semble s’estomper que dans l’ivresse de la course. Notre héros semble donc y croire et est galvanisé comme jamais jusqu’à ce que comme prévu sa voiture le trahissent au pied de la ligne d’arrivée, touchant la victoire du doigt. Celle-ci sera dévolue à la belle Sonoshee McLaren. Eblouit par sa prestation, le public repêche pourtant JP qui va pouvoir participer à la Redline. Celle-ci se déroulera sur la planète militarisée et totalitaire de Roboworld dont les belliqueux habitants vont tout faire pour saboter.

Le héros par son côté sentimental est très réussi et attachant, notamment par sa volonté de courir avec une voiture sans armes et préférant gagner « à l’ancienne » par ses seuls talents de pilote. Il rejoint ainsi Sonoshee, mettant tout son cœur à cette course qui est un rêve d’enfance. Koike entoure leur relation d’un romantisme sobre s’exprimant dans cette passion commune et réussit à émouvoir sous la débauche de couleurs bariolées et de stylisation extrême. Tous les coureurs sont caractérisés dans cette idée d’un lien fusionnel à leur véhicule, sentimental pour notre couple mais aussi mécanique pour l’impressionnant Machine Head Testujin voir magique les sœurs Bobos et Boboi. On retrouve cette idée dans le régime militaire de Roboworld à l’arsenal guerrier biomécanique. Passé la première course, on savoure ainsi la découverte de cet univers foisonnant de détails (Koike multipliant les lieux, créatures et atmosphères improbables et inventifs) prenant le temps de tisser les liens naissant ou le passif entre les personnages.

Il fallait bien cela pour se sentir totalement impliqué par la grande course finale. Takeshi Koike y déploie toute sa maestria à travers d’impressionnants rebondissements où la course se mêle à la bataille rangée menée par Roboworld. Le sentiment de danger et l’adrénaline s’expriment par des véhicules, pilotes et parcours qui se ploient et se déforment littéralement par la seule force de l’ivresse et la douleur de la vitesse. Koike reprend là les effets qu’il utilisait pour exprimer le dépassement de soi du coureur du court Record du monde mais le tout dans un tourbillon de son et lumière qui rend l’expérience psychédélique. 

Il n’atteint cependant pas tout à fait la grandeur du stupéfiant final de Speed Racer, le côté sensoriel (incroyablement intense il faut le reconnaître) supplantant l’accomplissement émotionnel du film des Watchowski (mais qui surclasse dans l'ivresse chaotique le récent et surestimé Mad Max Fury Road). On reste cependant accroché à son siège dans un mémorable finish au forceps amenant une superbe conclusion romantique. Une sacrée expérience. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Kaze 

 

lundi 3 août 2015

Quelques jours avec moi - Claude Sautet (1988)

Un fils de bonne famille, Martial, mal dans sa peau, dépressif, PDG d'une chaîne de supermarchés, profite de raisons professionnelles pour prendre un peu de recul. Il se pose à Limoges semant le trouble dans la vie des bourgeois locaux, dont les gérants du supermarché de la ville, Monsieur Fonfrin et sa femme, comme dans le cœur d'une provinciale, Francine, à qui il propose de rester quelques jours avec lui, en échange de quoi elle pourra se voir offrir tout ce qu'elle veut.

Après l’échec commercial de Garçon ! (1983), Claude Sautet était passé par une période de doute. Le cinéaste était alors considéré comme associé dans l’imaginaire cinéphile à un cinéma du passé, celui des années Giscard à travers ses castings récurrents (Michel Piccoli, Yves Montand, Romy Schneider ou Serge Reggiani) et le leitmotiv de la crise de la quarantaine courant dans tous les films de cette période. Un procès d’intention assez injuste tant Sautet aura su faire évoluer ses thèmes, que ce soit le féminisme de Une histoire simple (1978) ou le point de vue plus lumineux et juvénile de Un mauvais fils (1980). Seulement ses œuvres avaient remporté un succès moindre, enfermant Sautet dans une case. Celui-ci fera donc véritablement sa révolution avec Quelques-jours avec moi.

Le projet naît au fil d’entretiens réalisés entre Sautet et Philippe Carcassonne dans le cadre de la revue Le Cinématographe. Les deux hommes sympathisent et Carcassonne annonce à Sautet son projet de se lancer prochainement dans la production se propose de produire son film à venir. Sautet y voit l’occasion qu’il attend de renouveler son œuvre et partant de la base du roman éponyme de Jean-François Josselin va tenter une autre approche avec de nouveaux scénaristes (les débutants Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre), une équipe technique renouvelée et un casting rajeuni. Sautet se sera plu dans des œuvres comme Max et les ferrailleurs (1971) ou Mado (1976) à montrer des figures masculines dépassées par les femmes dont ils se pensaient les mentors. Quelques jours avec moi reprend ce schéma dans une tonalité différente. Martial (Daniel Auteuil) est un jeune héritier d’une famille de propriétaire de supermarché qui va justement retrouver gout à la vie en partageant le quotidien de Francine (Sandrine Bonnaire). Celle-ci est la bonne de Monsieur Fonfrin et sa femme (Jean-Pierre Marielle et Dominique Lavanant) propriétaire du supermarché provincial qu’il était venu inspecter. Fasciné par Francine, il l’engage pour sa compagnie durant quelques jours moyennant finance et un curieux rapport va s’installer.

La première partie du film exprime le regard décalé et distancié qu’entretient Martial par rapport au monde. Daniel Auteuil, le regard absent observe ses interlocuteurs s’agiter sur leurs petites ou grandes affaires qui lui semblent si insignifiante. On a ainsi un portrait mordant de la bourgeoisie parisienne (la mère jouée par Danielle Darrieux, le triangle amoureux admis avec son épouse) comme provinciale avec comme pic ce dîner où il raillera les discussions politiques creuses des Fonfrin et leurs convives. Cette vacuité se vérifiera autant par le cynisme parisien que par la stupidité provinciale, Fonfrin étant idéalement incarné par un Marielle à la bonhomie vide de sens. C’est un même jeu ironique mêlé d’attirance qui semble se nouer entre Martial et Francine mais notre héros va être pris à son propre piège par sa protégée qui ne s’en laisse pas compter.

Le scénario dépeint ainsi l’éveil à l’amour et à la vie de Martial. Le regard amusé se fait progressivement tendre pour les Fonfrin, bien plus attachant que la caricature sous laquelle ils ont été introduits. Contrairement aux personnages obstinés et fonçant vers leurs destinée tragique des œuvres désespérées des70’s (Vincent,François, Paul... et les autres (1974), Mado), Sautet pose ici un regard bienveillant où il croit en des protagonistes capable d’évoluer. Le ton est également très différent pour l’exprimer, s’autorisant des moments de comédies enlevés (la longue scène de la fête dans l’appartement) où les barrières sociales tombent par la désinhibition festive. Sautet s’éloigne de la veine pesante d’antan, osant un mauvais goût assumé (les tenues criardes de Sandrine Bonnaire) qui rend l’ensemble plus léger. Ce cheminement, Martial semble comme surpris de devoir l’emprunter en tombant réellement amoureux de Francine. 

Cette dernière sentant l’hésitation de cet homme encore prêt à lui échapper préfèrera ainsi se perdre entre les mauvaises mains. Martial va donc paradoxalement prouver sa sincérité en perdant tout espoir de d’accomplir leur union dans un sacrifice final poignant. Daniel Auteuil (après le diptyque  Jean de Florette et Manon des sources) acquérait définitivement la reconnaissance d’acteur dramatique et ce rôle chez Sautet hanterait nombres de ses prestations à venir. Sandrine Bonnaire, lumineuse et ardente offre également une composition magnifiques tandis que Marielle confère une humanité rare à Fonfrin qui reste touchant dans la bêtise comme l’émotion. Succès public et critique, le film ramène Sautet au premier plan avec ce qui est à la fois autant une brillante synthèse qu’un renouveau brillant de son œuvre. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Studiocanal


samedi 1 août 2015

L'Extravagant Mr Ruggles - Ruggles of Red Gap, Leo McCarey (1935)

Paris en 1908. Ruggles est le valet de chambre anglais du comte de Burnstead. Lors d'une soirée arrosée, le comte joue au poker avec un couple d'américains et « perd » Ruggles. Le valet se voit bien malgré lui obligé de suivre les Floud, ses nouveaux patrons, aux États-Unis. Après le choc des cultures, il va prendre goût à l'égalité des conditions que lui propose la société américaine.

L'Extravagant Mr Ruggles constitue le premier grand film de Leo McCarey, celui où son génie comique s’entremêlera habilement à une fable sociale à la Capra. McCarey, passé à la réalisation en 1929 avait déjà remporté plusieurs succès commerciaux mais où il était le plus souvent l’illustrateur impersonnel de personnalités comiques haute en couleur : les Marx Brothers dans Soupe au canard (1933), W.C. Fields pour 'Six of a kind (1934), Mae West sur Ce n’est pas un péché (1934) ou encore Harold Lloyd sur Soupe au lait (1936). L'Extravagant Mr Ruggles mélange ainsi l’énergie comique et la veine dramatique engagée qui fera le sel des réussites à venir. Le film est la troisième adaptation du roman éponyme de Harry Leon Wilson parut en 1915 après celles muettes de 1918 et 1923.

Dans les premières œuvres de McCarey, l’énergie naissait d’un mélange habile entre l’humour, l’émotion et le monstrueux à travers les personnalités comiques mises en scène (on peut ajouter Laurel et Hardy à celles précitées qui travaillèrent avec le réalisateur). Le facteur émotion parvient à s’ajouter harmonieusement pour la première fois avec L'Extravagant Mr Ruggles car ce croisement sert l’histoire et non plus une vedette à mettre en valeur qui vampiriserait le récit. Mr Ruggles (Charles Laughton) valet de chambre dévoué auprès du comte Burnstead (Roland Young) depuis des générations a la surprise de découvrir que son maître l’a joué et perdu au cours d’une partie de poker arrosée. 

Les gagnants ? Effie (Mary Boland) et Egbert Floud (Charles Ruggles, truculent) un couple de nouveau riche américain, l’épouse très snob souhaitant inculquer un semblant de bonnes manières à son mari au contact du valet. Le film se divise en deux parties, la première étant située en Europe, à Paris. McCarey y joue donc de l’opposition entre les rustres américains et la sophistication du Vieux Continent. Là encore on jouera sur cet équilibre entre monstruosité et tendresse.

Egbert est ainsi une quasi caricature de « hillbilly » avec ses costumes criards à carreau, sa moustache épaisse et son timbre de voix vociférant, le summum étant atteint lorsqu’il croise un ami de sa ville en plein Paris et de joie se met à hurler divers cris d’animaux). Effie dans ses tentatives de respectabilités est tout aussi ridicule, minaudant et plaçant un mot de français d’un air pincé dès qu’elle le peut. Ruggles est rapidement dépassé mais il ne le sait pas encore, il aura plus à apprendre de ses nouveaux maîtres péquenauds que l’inverse. Egbert n’a que faire de l’étiquette et traite Ruggles en égal, ce dernier se déridant peu à peu et c’est par le gag que cela se manifestera d’abord à la suite d’une cuite mémorable. Charles Laughton offre un contraste parfait entre son attitude rigide et son visage rondouillard ne demandant qu’à se montrer plus jovial et lorsqu’il lâche prise pour la première fois sous l’emprise de l’alcool on jubile de voir l’armure se fissurer. 

La seconde partie se déroulera dans le « Nouveau Monde » en Amérique et plus précisément dans la petite ville de Red Gap. Le rigorisme et l’opposition de classe a certes perdurée à travers quelques personnages guindé comme l’infâme Belknap-Jackson (Lucien Littlefield) mais cette terre sera celle de l’émancipation pour Ruggles. L’accueil viril, tendre et chaleureux des locaux le traitant comme leur égal vont lui faire prendre conscience que lui aussi est « quelqu’un ». La dévotion et l’oubli de soi du valet peut laisser place aux aspirations de l’homme (notamments ses amours alors que cet effacement le rendait asexué au départ) dans ce monde de tous les possibles, l’Amérique. McCarey amène cet éveil avec énergie et spontanéité, ce sentiment d’appartenance se traduisant en deux scènes magistrales. 

D’abord celle où les locaux s’interrogent sur la nature du discours de Lincoln sur l’égalité lors de la bataille de Gettysburg pour appuyer la conviction de Ruggles. La caméra traverse l’ensemble du bar sans qu’aucun des américains natif ne sache le contenu du discours et c’est Ruggles (comme souvent c’est l’étranger reconnaissant à sa terre d’accueil qui en connaît le mieux l’histoire) qui va le déclamer avec solennité magnifiquement servi par le timbre habité de Charles Laughton. La seconde manifestation d’indépendance interviendra lors du final où pris de haut une fois de trop par Belknap-Jackson, Ruggles va se rebiffer avec énergie. Le domestique n’est plus et les dogmes de la vieille Europe avec, c’est un américain libre de sa destinée. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Bac Films 

vendredi 31 juillet 2015

La Guerre à sept ans - Hope and Glory, John Boorman (1987)

Début de la Seconde Guerre mondiale. Elle sera vue avec les yeux de Bill, jeune garçon de sept ans qui habite la banlieue de Londres. Le père de Bill s'engage. La mère décide alors d'envoyer ses enfants en Australie. Mais, une fois à la gare, par peur, détresse et amour, elle ne sait plus que faire, et les ramène à Londres. La vie continue, rythmée par les alertes, les bombes, les maisons détruites, l'amour de la fille aînée pour un soldat canadien-français ; la guerre, pour le garçon, ressemble à une grande aventure.

John Boorman avait avec La Forêt d’émeraude (1985) achevé son cycle « mythologique » et son questionnent sur le rapport entre l’homme et la nature, fruit d’expérimentions visuelles impressionnantes dans des films aussi singuliers que Délivrance (1972), Zardoz (1974) et Excalibur (1981). Hope and Glory était donc l’occasion pour le réalisateur de revenir à une veine intimiste et plus spécifiquement anglais abandonnée depuis Leo the last (1970). Boorman se penche ici sur ses souvenirs d’enfance et son quotidien durant la Deuxième Guerre Mondiale avec sa famille. 

La vie paisible du jeune Bill (Sebastian Rice-Edwards) se voit bouleversée lors de l’entrée en guerre de l’Angleterre. A l’instant même de l’annonce radio, le monde de Bill semble basculer et l’Angleterre se transformer. L’ensemble du film joue à la fois sur l’intime et l’universel quant aux conséquences du conflit. La vision bucolique de cette famille unie et heureuse, l’imagerie chaleureuse de leur quartier pavillonnaire de la banlieue de Londres, tout cela va voler en éclat insidieusement. C’est d’abord la cellule familiale qui se transforme avec le la mobilisation du père (David Hayman), sa grande sœur de quinze grandit plus vite que de raison, séduite par un soldat canadien (Jean-Marc Barr) de passage. Les nuits se vivent désormais au rythme des alertes bombardements, le tonnerre des explosions et les flammes infernales  se rapprochent de plus en plus tout en devenant des éléments terrifiant du quotidien.

En endossant le propre regard de l’enfant qu’il était, Boorman parvient pourtant un maintenir une atmosphère ludique et chaleureuse. Le contexte de guerre nourrit ainsi les rêves d’aventures et d’exploits de Bill. Le paysage de désolation et d’apocalypse du quartier réduit à l’état de ruines constituera un formidable terrain de jeu pour notre héros et ses camarades (on peut soupçonner que Boorman s’inspire du formidable Hue and Cry (1947) de Charles Crichton), l’absence du père est compensée par les songes où ils réalisent des exploits aériens face au avions allemands. Dans cette idée, le film s’offre d’excellents moments décalés tel ce pilote allemand parachuté dans la ville et qui attends cigarette aux lèvres et tout sourire d’être arrêté par les policiers locaux apeurés. 

Ce décalage participe aussi à l’émotion forcément plus ténue que dégage les enfants. La maladresse avec laquelle Bill et Sue tente de réconforter une camarade dont la mère est morte dans le bombardement de sa maison serre le cœur autant qu’elle prête à sourire, une invitation à jouer pouvant lui faire oublier. La détresse de Bill lorsque sa propre maison sera détruite est poignante également, le socle de son univers ayant fondu au même titre que ses précieux soldats de plomb. L’innocence est en passe d’être brisée même pour notre héros en culotte courte, mais la famille sera un refuge qui aidera à tout surmonter.

La guerre sert de révélateur également pour les adultes, entre les infidélités de l’épouse des voisins où les regrets nourris par le beau personnage de mère joué par Sara Miles. Là aussi la famille sera le remède à la nostalgie et la solitude, magnifiquement abordé dans la scène où elle change d’avis et préfère braver le danger plutôt que de quitter ses enfants et les envoyer en Australie par sécurité. 

Les rares moments où la famille est réunie et heureuse constitue un aparté, une bulle nostalgique (le grand-père pestant contre les poteaux électriques envahissant champ de vision) où il faut quitter la ville pour se régénérer et retrouver la vie passé aux abords de la Tamise. La traversée du fleuve semble nous faire basculer dans un autre monde où Boorman équilibre l’imagerie élégiaque et chaleur humaine bercée des rires, pleurs et tempérament bougon du grand-père (Ian Bannen génial).

C’est une magie que l’on ne souhaite pas voir s’estomper et qui finit par surmonter le contexte par un coup du sort final qui conclut le film dans un grand éclat de rire qui prolonge indéfiniment les vacances scolaires et le gout de ce paradis perdu. Une ode somme toute logique et sincère pour Boorman (qui au détour de la vue d’une équipe de tournage par Bill affirme sa future passion) qui aura prolongé retranscrit ce cocon familial à l’écran et l’aura reproduit dans son travail (sa fille cadette Katrine Boorman vue en Ygraine dans Excalibur joue une des tantes ici tandis que son aînée Telsche aura été le coach des jeunes acteurs). Ce retour aux sources sera formidablement salué avec 5 nominations à l’Oscar et Boorman lui a donné une belle suite récente avec Queen and Country (2014).

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony


mercredi 29 juillet 2015

Mademoiselle - Tony Richardson (1966)

Institutrice respectable d'un village corrézien, Mademoiselle souffre d'une sexualité refoulée. Ce mal-être se traduisant par des actes de destruction, elle allume des incendies au sein de son village laissant croire que Manou, le bûcheron italien qu'elle désire, en est l'auteur.

Mademoiselle est le premier des deux films que Tony Richardson tournera avec Jeanne Moreau (Le Marin de Gibraltar(1967) suivra) pour laquelle il venait de quitter son épouse Vanessa Redgrave. Si l'on retrouve le style austère et exigeant de ses œuvres inscrites dans le mouvement free cinema, Mademoiselle est film éloignée de la réalité anglaise, de l'art et essai et lourdement marqué du sceau de ses scénaristes, Marguerite Duras et Jean Genet.

La libération des pulsions ou le bouillonnement à les contenir aura souvent constitué le thème des films de Tony Richardson, que ce soit à des fin comiques (Tom Jones (1963) ou Joseph Andrews (1977)) ou dramatiques (la bataille désespérée de La Charge de la brigade légère (1968) ou la défiance taiseuse du marginal de La Solitude du coureur de fond (1962)). Ce thème est au cœur de Mademoiselle où le drame naît également de ces pulsions, dans leurs expressions comme leur refoulement. Une vague d'accidents tourmente le quotidien d'un petit village de Corrèze, entre incendie criminel, inondation et empoisonnement des bêtes. Tous les soupçons des fermiers se portent sur Manou (Ettore Manni), massif et séduisant bûcheron italien pour lequel la méfiance repose plus sur la haine ordinaire de "l'étranger" mais aussi de la jalousie quant à l'attirance qu'il exerce sur les femmes du village.

C'est justement à l'une d'elles que sont dus tous ces maux, Mademoiselle (Jeanne Moreau) jeune institutrice à la sexualité refoulée faisant jaillir ses névroses dans des actes de vandalisme dont elle sait qu'elle ne sera jamais accusée. Jeanne Moreau est excellente pour exprimer le contrôle permanent du personnage où guette pourtant à tout moment la folie dans le phrasé, la gestuelle rigide. A l'abri des regards, elle peut s'abandonner pour fixer intensément l'objet inaccessible de ses désirs et libèrera sa frustration par le chaos. La simple scène de début où elle broie sans raison les œufs d'un nid d'oiseau éveille d'emblée un malaise qui ne se démentira pas. N'osant approcher Manou et le voyant posséder toutes les jeunes femmes consentantes du village, elle se vengera en transformant son environnement en enfer.

C'est paradoxalement quand le film fait dans la retenue qu'il est plus troublant. Les incendies dévastateurs offrent d'impressionnantes séquences mais la folie de Mademoiselle ne trouble jamais plus que dans le quotidien comme les humiliations que subira en classe Bruno (Keith Skinner) le fils de Manou, cette rigidité teinté de jubilation quand elle inflige le mal. Un mal qui semble contenu en sourdine dans cette campagne magnifiquement filmée par Tony Richardson, la superbe photo de David Watkin faisant baigner la pénombre des forêts ou les champs de récolte d'un éclat inquiétant sous la magnificence. C'est le souffle de ses pulsions néfastes qui finiront par contaminer tout le monde (le jeune Bruno tuant un lapin sauvagement) et notamment les fermiers prêts à libérer violemment leurs angoisses sur l'étranger.

La tonalité austère avec cette bande-son sans musique jouant sur les bruits de la nature contribue grandement à cette aura maléfique. Seul problème, le film se perd un peu quand il devient plus explicite notamment avec la grande scène d'amour entre Manou et Mademoiselle (l'image érotique de Jeanne Moreau depuis Les Amants (1958) ne pouvant être évitée) qui a sûrement dû faire son effet à l'époque mais dont l'érotisme teinté de naturalisme est très forcé d'autant que la séquence est bien trop longue - sans parler des analogie bien lourde comme quand Manou enjoindra Mademoiselle de toucher son "serpent".

Ettore Manni est assez limité aussi en gros rustre à la sensualité animale et on regrette que le choix initial de Tony Richardson ne se soit pas concrétisé, Marlon Brando n'ayant pas pu se rendre disponible. En dépit de ce bémol, le final d'une rare noirceur marque tout de même durablement, Mademoiselle pratiquant symboliquement la politique de la "terre brûlée" une fois assouvie.


Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films

Extrait
 

mardi 28 juillet 2015

La Nuit Américaine - François Truffaut (1973)

Splendeurs et misères d'une équipe de tournage dans les studios de la Victorine à Nice, au moment de la conception d'un film.

Le cinéma aura toujours constitué le cœur de l’existence de François Truffaut, lui sauvant la vie sous la tutelle du père spirituel André Bazin après une tumultueuse adolescence délinquante puis y donnant un sens quand il deviendra critique pour ensuite passer à la mise en scène. Le regard amoureux du cinéaste se confondra aussi plus d’une fois à celui de l’homme pour ce grand séducteur dans son rapport à ses actrices et auquel il consacrera un film, L’Homme qui aimait les femmes (1977). Cet amour du cinéma n’avait cependant pas encore été le sujet d’un film, ce qui serait enfin le cas avec La Nuit Américaine. L’idée du film naît alors que Truffaut, souhaitant rester proche de ses enfants en vacances dans la région monte son dernier film Les Deux anglaises et le continent (1971) aux mythiques studios de la Victorine à Nice (qui ont vu défiler des tournages mythiques comme Les Enfants du Paradis (1945), Les Visiteur du soir (1942), Panique (1946) ou Mon Oncle (1958)). Traversant quotidiennement le studio et découvrant notamment les imposants décors construits notamment pour La Folle de Chaillot (1969) avec Katharine Hepburn, Truffaut est fasciné par les lieux qu’il va visiter de fond en comble, s’imprégnant de leur histoire et de l’atmosphère de travail qui a pu s’y dérouler. Les Deux anglaise et le continent et Une belle fille comme toi (1972), étant des échecs commerciaux, c’est avec d’autant plus de passion qu’il va se lancer dans La Nuit Américaine.

Le récit nous dépeint le quotidien du tournage de Je vous présente Paméla, un drame passionnel inspiré d’un fait divers où un jeune homme tue son père après que ce dernier soit enfuit avec son épouse dont il est tombé amoureux. Le romanesque de la fiction est ainsi mis en parallèle de la normalité du tournage, les deux se valant finalement par la ferveur de l’équipe de tournage qui fait de la production une aventure humaine tout aussi palpitante. Truffaut laisse se confondre réalité et fiction, mais pas à travers le film dans le film puisque Je vous présente Paméla constituera un fil bien détaché. C’est la confusion du milieu du cinéma, celui du film et le réel qui l’intéresse et il multiplie les passerelles explicites ou plus invisibles. 

Truffaut incarne ainsi lui-même Ferrand le réalisateur (deuxième fois après L’Enfant sauvage (1969) et avant La Chambre verte (1978) qu’il joue le personnage principal d’un de ses films) en forme d’autoportrait où il exprime ses espoirs et doutes quant à son métier et au tournage. Le scénario s’inspirera de rencontres et d’anecdotes réelles vécues ou racontées à Truffaut qui fait ainsi de La Nuit Américaine un archétype autant qu’un vrai instantané des aléas que l’on peut rencontrer sur un plateau de cinéma. 

Le rythme lent et fastidieux, les imprévus et désagréments divers instaurant un semblant de monotonie inscrivent le film dans un réalisme contrebalancé par la fantaisie et la passion des « acteurs » de l’équipe. Diva émotive caractérielle et émotive (Valentina Cortese), homme enfant capricieux (Jean-Pierre Léaud qui prolonge génialement l’inconséquence immature de son Antoine Doinel), le vieux beau élégant garant d’une époque mythique disparue (Jean-Pierre Aumont) ou encore la star anglo-saxonne (Jacqueline Bisset) séduisante et mystérieuse, tout y passe avec un égal brio. L’équipe technique est saisie avec un même naturel amusé, de la lucide et professionnelle assistante-réalisatrice (Nathalie Baye magnifique de naturel dans un de ses tout premiers rôles) à l’accessoiriste gaffeur (Bernard Menez). Les frontières se brouillent même avec la double casquette de certains protagonistes comme Jean-François Stevenin assistant de Truffaut/Ferrand devant et derrière la caméra, tout comme l’assistant du directeur photo Pierre-William Glenn qui endosse la fonction à l’écran.

La magie du film naît de ce mélange, offrant la réalité d’un tournage dans sa complexité logistique (Truffaut capturant très bien les incessantes sollicitations dont fait l’objet le réalisateur et les réponses qu’il doit trouver pour toutes) comme ces aléas humains et toutes les petites ou grandes aventures amoureuses, les drames avec lesquels il faut composer pour mener l’entreprise à terme. Les aspects techniques toujours vit à l’aune des états d’âmes des protagonistes sont ainsi dépeint d’une manière didactique et ludique jamais ennuyeuse qui captive de bout en bout. Truffaut parvient avec brio à user de sa veine romanesque dans un cadre  la fois réaliste et magnifié en n’oubliant jamais d’en faire une vraie odyssée collective, une déclaration d’amour au cinéma qui parle à tous. Cette réplique de Ferrand à Alphonse (où la dimension de père spirituel de Truffaut pour Léaud se confond à la fiction à nouveau) l’exprime bien :

 Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boiteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail de cinéma.

De manière plus triviale Nathalie Baye fait mouche avec cette phrase pleine de panache :

Moi, pour un film, je pourrais quitter un type, mais pour un type, je ne pourrais jamais quitter un film!
Un rapport qui transcende tous les conflits mais incompréhensible à quelqu’un d’extérieur pour là aussi une mémorable sortie de la femme du régisseur : 

Qu'est-ce que c'est que ce cinéma ? Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment. Mais qu'est-ce que c'est ? Vous trouvez ça normal ?

Le cinéma est une addiction et un abri qui transcende la vie et auxquels nos personnages s’abandonnent avec plaisir, pour le meilleur et pour le pire. Un message qui parlera au plus grand nombre puisque La Nuit Américaine sera un des plus grands succès commerciaux et artistiques de Truffaut, couronné par l’Oscar du meilleur film étranger en 1974.


Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Warner

Extrait

lundi 27 juillet 2015

Clueless - Amy Heckerling (1995)

Cher Horowitz, lycéenne issue du milieu huppé de Beverly Hills, est une jeune fille pourrie gâtée qui sait jouer de ses atouts. Écartant ses rivales grâce à son sens de la mode, se défaisant de ses problèmes scolaires d'un claquement de doigts, Cher essuie tout de même les réprimandes de Josh qui ne se cache pas pour lui dire tout le mal qu'il pense de son attitude superficielle.

Treize ans après son cultissime Fast Times at Ridgemont High (1982), Amy Heckerling parvenait à signer un autre teen movie culte avec ce Clueless. Le film apportera un vrai renouveau au genre où tout comme dans Fast Times at Ridgemont High, la réalisatrice parvient à entremêler avec brio imagerie bariolée, ton potache et une vraie profondeur dans le questionnement adolescent. Clueless était au départ pensé pour une série tv (ce qu'il deviendra effectivement à la suite du succès du film) mais l'approche d'Amy Heckerling restera incomprise par la Fox et c'est le producteur Scott Rudin et la Paramount qui séduit par le script reprendront le projet, l'estimant assez bon pour constituer un film.

Le teen movie et notamment les films de John Hughes auront souvent saisi le mal être adolescent à travers les figures de marginaux, se sentant exclus pour leur physiques, leurs origines sociales ou encore leurs passions bien éloignées de leur camarades. Clueless adopte à l'inverse le point de vue des beaux, riches et enviés figures populaires des lycées faisant habituellement office de méchants hautains. Le cadre de vie luxueux, les belles fringues et l'adulation/jalousie des autres ne suffit cependant pas au bonheur dans une intrigue adaptant le Emma de Jane Austen dans ce cadre contemporain. Cher (Alicia Silverstone) lycéenne issue des milieux huppés de Beverly Hills fait office de Emma moderne.

Elle vit dans une véritable bulle de superficialité où son quotidien se fait au rythme de la popularité qu'elle cherche à entretenir, de sa collection de vêtement de luxe à agrandir et des discussions idiotes avec sa meilleure amie Dionne (Stacey Dash). Amy Heckerling façonne un univers bariolé et décalé constituant le monde intérieur de Cher, l'extravagance de ces nantis jurant au milieu du cadre lycéen conventionnel (fait des modes vestimentaires hideuse des 90's entre baggy informe, panta court de skater et autres chemises grunge) et illustrant leur éloignement de la réalité. Ce décalage se traduira par les joutes verbales hilarantes et creuses que mène Cher durant les débats de société qu'elle doit réaliser en classe, mais aussi des échanges savoureux avec son "grand frère" Josh qui la renvoie constamment au vide de sa pensée.

Cher prenant plus ou moins conscience de cet égoïsme décide d'y remédier en cherchant à s'occuper des autres. Amy Heckerling s'avère bien plus dans l'esprit de Jane Austen que l'affreuse adaptation officielle Emma l'entremetteuse (1996) qui sortira peu après. Le snobisme de la bourgeoisie rurale anglaise et le rapport de classes sont habilement retranscrits dans ce Beverly Hills (Elton refusant de sortir avec Tai à cause de son rang inférieur) tout comme le cheminement d'Emma. La sophistication de son allure dissimule ainsi une inexpérience qui lui fait faire les mauvais choix pour les autres en faisant de la naturelle et spontané Tai/Harriet Smith (Brittany Murphy) une créature creuse qu'elle mène vers des garçons bien éloigné de son caractère.

Cet égarement se prolonge à elle-même incapable de distinguer qu'un garçon qu'elle cherche à caser n'a d'yeux que pour elle ou qu'un autre à d'autres attirances (Justin Walker et son élégante allure de membre du rat pack). Ainsi l'objet de son cœur ne se révèlera à elle que lorsqu'une autre le convoitera, Cher s'étonnant alors de cet étrange serrement qu'elle ressent au cœur. Alicia Silverstone (repérée grâce à ses apparitions dans les clips d'Aerosmith) trouve là le rôle de sa vie. Allure glamour, regard mutin et toujours ce soupçon d'innocence enfantine qui empêche le personnage d'être détestable malgré ses égarements, elle est absolument parfaite et on pouvait espérer une autre carrière (mais hormis Peine d'amours perdus (2000) de Kenneth Branagh rien de marquant par la suite). Elle rend ainsi touchant le désespoir de Cher sous la superficialité et le matérialisme dissimule une âme en plein doute également. On retiendra aussi un Dan Hedaya parfait en papa soupe au lait et surmené.

La force du film est de maintenir son approche acidulée en toutes circonstances, la mélancolie s'instaurant progressivement, de manière aussi subtile qu'inattendue au vu de l'éloge du vide initial. L'esthétique du film fera école, jurant avec les modes d'alors (fantastique travail de la costumière Mona May prolongeant la personnalité de chacune dans cette inventivité vestimentaire) pour finalement devenir un standard des looks teenagers après la sortie tandis que la mise en scène cartoonesque d'Heckerling et la photo tape à l'œil de Bill Pope renforcent le côté rose bonbon réjouissant. Toujours aussi juste et réjouissant vingt ans après, Clueless sera le point de départ (dans un autre genre Scream sortira l'année suivante) d'un nouvel essor du teen movie dont l'héritage est palpable dans d'autres œuvres marquantes comme Lolita malgré moi (2004). Et superbe bande son (Cranberries, Radiohead, Supergrass, David Bowie...) estampillé 90's.

 Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Paramount