Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 22 mars 2019

Stranger in the House - Pierre Rouve (1965)

John Sawyer, avocat éminent, mène une vie de cynisme et d'alcoolisme depuis que sa femme l'a quitté. Quand le petit ami de sa fille est accusé de meurtre, il décide de se reprendre et entreprend sa défense durant le procès au tribunal...

Stranger in the House est une adaptation anglaise méconnue du célèbre roman de Simenon Les Inconnus dans la maison. L'adaptation la plus célèbre demeure celle signée Henri Decoin en 1942 avec Raimu en tête d'affiche. L'intérêt du film de Pierre Rouve (plutôt fidèle au livre à quelques grosses exception près comme l'identité du tueur) est dans son déplacement de l'intrigue en Angleterre, ce qui donne une portée différente aux thèmes du livre. La jeunesse oisive, turbulente et finalement meurtrière donne ainsi un tour plus sombre à l'imagerie pétaradante du Swinging London ce qui inscrit le film dans le sillage d'autres œuvres anglaises de l'époque qui montrait (parfois dans des velléités moralisatrices) un visage plus critique de cette période comme The Party's Over de Guy Hamilton (1965), The Pleasure Girls de Gerry O'Hara (1965) ou Darling de John Schlesinger (1965).

On le ressent dès le générique pop à souhait (sur le titre Ain't that so composé pour le film par The Animals) tandis que la scène de boite de nuit qui suit nous plonge dans cette atmosphère hédoniste. Pourtant le malaise se ressent déjà dans le rapport dominant/dominé entre les jeunes gens, notamment les nantis Desmond (Ian Ogilvy) et Peter (Bryan Stanyon) prenant de haut Jo (Paul Bertoya) fils de migrants et de plus basse condition. Celui-ci est en couple avec Angela (Geraldine Chaplin), jeune fille qui partage ce sentiment d'exclusion à cause d'un père alcoolique (James Mason) qui l'a toujours rejeté.

Les maux de la jeunesse se dissimulent sous cette oisiveté festive tandis que John Sawyer (James Mason) noient les siens dans l'isolement et la boisson. Le flashback est le révélateur essentiel des douleurs secrètes des personnages. Pierre Rouve les introduits de manière ostentatoires et hallucinée lorsqu'ils révèlent une faille psychique, le motif du blanc (dans le décor transformé de la maison) ramenant Sawyer à sa culpabilité dans la relation tumultueuse avec sa femme disparue et le rejet de sa fille. Ce même blanc qui introduit le premier flashback criminel (en se fondant dans le peignoir de Geraldine Chaplin dont c'est la couleur) puis, plus ces retours en arrière auront un lien avec un mal "concret" et donc le meurtre, moins leur mise en place seront démonstratifs et reposeront plus sur le montage.

En effet les flashbacks ne surgissent plus mais sont amenés par Sawyer qui mène l'enquête pour innocenter Jo accuser du meurtre de Barney Teale (Bobby Darrin) mentor maléfique de la bande de jeune. L'avancée de l'enquête et les révélations nous montrent ainsi la facticité de cette modernité juvénile, le rapport de classe typiquement anglais se jouant dans le mépris qu'on les jeunes nantis envers leur camarade plus modeste et coupable idéal. Ce n'est qu'un prolongement des vieux codes de la société anglaise que Rouve montre les rapports de Sawyer à sa famille d'aristocrate qui le méprise mais qui ne vaut guère mieux sous ce vernis.

James Mason est une fois de plus excellent en vieil ours bougon incapable d'exprimer ses sentiments, et se révèle un sacré poil à gratter face à la "coolitude" des jeunes ou la solennité des vieux. Les dialogues goguenards sont balancés avec élégance (irrésistible réaction décontractée de Mason quand il découvre un cadavre dans son grenier), puis l'acteur gagne progressivement en profondeur par le lien qui se renoue avec sa fille à travers l'enquête. L'espace du récit s'élargit également avec l'éveil du personnage, sa demeure étouffante laissant place à un Londres sixties aux atmosphères hétéroclites.

La scène finale traduit ce cheminement en le voyant dynamiter de sa gouaille une soirée mondaine avant de confondre le meurtrier en lui lisant tout simplement (et là la diction légendaire de James Mason fait merveille) la dernière phrase du Crime et Châtiment de Dostoïevski. Une adaptation très intéressante donc, rehaussée par la présence d'un immense acteur.

Sorti en BR et dvd zone 2 anglais doté de sous-titres anglais chez BFI

mercredi 20 mars 2019

Edogawa Ranpo : Les méandres du roman policier au Japon - Collectif


Edogawa Ranpo est une figure majeure et pionnière du roman policier japonais dont la portée demeure encore vivace près de cinquante ans après sa disparition. Cette pérennité est dû à la singularité de son œuvre, de son style et des façons diverses dont elle a pu traverser le temps. Pour les lecteurs français et anglo-saxons (la France et les Etats-Unis étant les pays étrangers les plus réceptifs et où l’on trouve le plus d’œuvres traduites) c’est le versant ero guro - mouvement artistique japonais combinant des éléments érotiques et macabres dans des postulats et situations inspirés d’auteurs occidentaux comme Georges Bataille ou le Marquis de Sade - de son œuvre qui lui valut la reconnaissance avec des romans et nouvelles comme La Chenille, La Proie et l’ombre, Le Lézard noir ou La Bête aveugle publiés durant les années 20. Pour les lecteurs japonais, la familiarisation se fit souvent avec les ouvrages policiers pour la jeunesse mettant en scène le détective Akechi Kogoro (sorte d’équivalent japonais au Club des Cinq). Enfin pour les simples férus de culture japonaise décalée, la connaissance se fit pour les cinéphiles par certaines adaptations mémorables de ses ouvrages (La Bête aveugle de Yasuzo Masumura (1969), Le Lézard noir de Kinji Fukasaku (1968), La Maison des perversités de Noboru Tanaka (1976), Horror of Malformed men de Teruo Ishii (1969)…) ou les lecteurs de manga par les transpositions qu’en fit Suheiro Maruo avec La Chenille ou L’île Panorama.
Tous ces éléments permettent donc une persistance transmédia (en plus des autres transpositions évoquées s’ajoute une série animée en 2015), transfrontière (avec le Inju de Barbet Schroeder adaptation filmée occidentale de La Proie et l’ombre en 2008) et temporelle avec l’entrée récente dans le domaine public de l’œuvre de Ranpo au Japon. Cela a conduit à des rééditions et de nouvelles études qui lui redonnèrent une place de choix. C’est tout l’intérêt et la raison d’être de cet ouvrage collectif qui réunit des textes écrits à l’occasion du colloque « Edogawa Ranpo ou les labyrinthes de la modernité » qui eut lieu en octobre 2016. Chacun des textes s’applique donc à explorer les éléments biographiques, stylistiques et thématiques de Ranpo. L’aspect le plus méconnu (traité dans les textes de Cécile Sakai, Gérald Peloux et Sari Kawana) sera certainement la dimension d’exégète et d’historien du roman policier de Ranpo, tant dans sa connaissance approfondie du « roman de détective » occidental et de ses chantres (Maurice Leblanc, Arthur Conan Doyle, Agatha Christie...) que dans la promotion et la définition japonaise du genre qu’il cherche à développer tout au long de sa vie dans divers ouvrages d’études – à la fois biographique et universels. A ce titre le pseudonyme Edogawa Ranpo (transposition phonétique d’Edgar Allan Poe) est une profession de foi.

Pourtant le style littéraire de Ranpo se détache vite de cette tradition classique du genre policier par les éléments eroguro, les situations dérangeantes et les intrigues tordues développées et qu’analyse très bien Miyako Slocombe - traductrice de plusieurs œuvre de Ranpo. Celle-ci effectue d’ailleurs une passionnante rétrospective de l’accueil d’Edogawa Ranpo en France des premières traductions des années 50 aux multiples éditions des 90’s même s’il faudra attendre 2015 et Le Démon de l’île solitaire pour avoir une nouvelle œuvre inédite et que tout un pan reste à traduire en français. Vu que personnellement le pont vers Ranpo se fit par les films et les mangas, les textes de Mathieu Capel et Miyako Slocombe encore sur le sujet sont captivant. 

Mathieu Capel scrute comment les mise scène des deux versions du Lézard noir (1961 et 1968) façonne un monde-spectacle théâtral se fondant dans l’époque, les caractéristiques de ses participants (le travesti extravagant Miwa dans la version Fukasaku) tout en capturant la matière de Ranpo – les différences et les éléments expurgés par Masumura dans La Bête aveugle, plus romantique au final que le livre, auraient aussi été très intéressants à analyser. Suheiro Maruo est un maître moderne du eroguro dont les éléments relatifs à Ranpo se retrouvent avant même qu’il ne l’adapte directement dans ses manga comme le souligne Miyako Slocombe qui parcoure toute sa provocante bibliographie. 

Malgré quelques digressions curieuses le texte de l’auteure japonaise Kirino Natsuo évoque le contexte littéraire japonais actuel soumis à la loi du marché et aux indignations aussi massive que souvent vaines issues des réseaux sociaux, un environnement qui pour elle rendrait difficile l’émergence d’un auteur aussi original et provocant que Ranpo aujourd’hui. Enfin cinq textes réflexifs et poétique inédits de Ranpo viennent conclure cet ouvrage somme brillant. Accessible dans son entier ou par partie selon la connaissance et les voies qui ont familiarisé le lecteur à Ranpo, c’est un livre qui donne en tout cas envie d’en connaître plus. A bon entendeur aux éditeurs pour d’autres traductions donc (ou pour les plus téméraires se mettre au japonais !).

Publié chez Le Lézard noir

mardi 19 mars 2019

La Malédiction d’Arkham - The Haunted Palace, Roger Corman (1963)


En 1765, à Arkham, Joseph Curwen s'apprête à offrir une jeune femme à Yog-Sothoth afin qu'il se reproduise. Il en est empêché par une foule qui l'immole. Avant de mourir, il jure de revenir se venger. Dans les années 1870, Charles Dexter Ward et son épouse, arrivent à Arkham pour prendre possession de l'héritage de son ancêtre Curwen. Ward est fasciné par un portrait de son ancêtre et par leur ressemblance.

La Malédiction d’Arkham est le sixième film de la grande série d’adaptation d »Edgar Allan Poe par Roger Corman, même si l’affaire est en pratique un peu plus compliquée. Le film est supposé adapter le poème The Haunted House de Poe, mais le script n’était pas encore abouti au moment de lancer la production tandis que traîner dans les tiroirs des producteurs un traitement du roman L’Affaire Charles Dexter Ward de H.P. Lovecraft. Les vagues point communs entre les deux œuvres aboutiront donc à un film inspiré de chacune, Corman y voyant un bon moyen de s’essayer à un exercice différent.

La production ne l’entend pas de cette oreille et ne souhaite surtout pas dépayser le spectateur qui a suivi les précédents films de la série. On a donc un film dont la facture ne dépayse pas avec son atmosphère gothique et l’interprétation de Vincent Price en châtelain malfaisant. L’introduction qui amorce la malédiction ancestrale donne donc dans la tradition gothique (et deux citations du poème de Poe histoire de) et ce qui relève de Lovecraft tient moins du roman original que de divers éléments de son œuvre disséminé dans l’intrigue. 

Corman opte pour le récit de possession classique pour Charles Dexter Ward par son ancêtre Curwen (plu) mais conserve l’idée de résurrection démoniaque du livre pour ses acolytes et son ancienne maîtresse. L’ambiguïté du roman qui ne révélait que progressivement ces éléments disparait au profit de l’efficacité de la série B ou tout sera explicite. Le mystère naît ainsi plutôt de l’atmosphère où, bien que l’on y repasse sans doute un peu trop de fois, les décors tortueux de Daniel Haller sont magnifiés par les jeux d’ombres de Floyd Crosby et les effets de brumes cotonneux. 

On déplorera quelques longueurs et le manque de finesse du jeu de Vincent Price (pas plus rassurant quand il est censé être le « bon » Charles Dexter Ward que quand il cède au « mauvais » Curwen) mais le mariage entre les clichés du film gothiques (des productions Universal à leur reprise plus outrée par la Hammer comme les villageois récalcitrants échappés d’un Frankenstein) et des thèmes de Lovecraft fonctionne. 

L’usage du Nécronomicon, l’appel et la vision furtive d’une créature « d’outre-monde » distille une frayeur plus étrange et insaisissable d’autant que Corman joue remarquablement de son manque de moyen (le peu que l’on aperçoit de la créature fascine par la grâce de la mise en image. Donc pas le meilleur film de la série (l’extraordinaire Le Masque de la mort rouge arrive l’année suivante) mais un opus intéressant qui parvient à tirer son épingle du jeu.


dimanche 17 mars 2019

Cousin Cousine - Jean-Charles Tacchella (1975)


Lors du remariage de Biju, sa mère, Marthe fait la connaissance d’un de ses cousins par alliance, Ludovic. Tous deux sont mal mariés et se sentent immédiatement attirés l’un vers l’autre. Ils profitent des différentes réunions de famille pour se retrouver…

Deuxième film de Jean-Charles Tachella, Cousin cousine est un véritable phénomène du cinéma populaire français des années 70. Tachella animé de velléités libertaires les avaient exprimés de façon trop expérimentale dans son premier film Voyage en Grande Tartarie (1974). Il parviendra à les fondre dans une forme plus accessible mais tout aussi grinçante. Il observe l’hypocrisie bourgeoise ordinaire dans la France Giscardienne par le prisme de réunion de familles où sous la jovialité se dissimule veulerie et hypocrisie diverses. La scène d’ouverture voit ainsi des protagonistes se plaindre de se rendre à un mariage un vendredi car c’est une journée de travail, plus tard un enterrement en semaine verra chacun retourner à son boulot sans s’attarder. Tachella observe cela dans le collectif mais aussi l’individualité révélant les petites failles ordinaire : l’ennui et l’impatience manifestés en plein enterrement, une bagarre pécuniaire qui interrompt les festivités de mariages, une séance photo qui révèle les comportements inappropriés de chacun… Tous ces maux sont tolérés tant qu’ils demeurent masqués sous une bienséance de façade.  Marthe (Marie-France Barrault) et Ludovic (Victor Lanoux) cousins par alliance, seront victimes de cet état de fait lorsqu’ils sont trompés par leurs conjoints respectifs, le coureur Pascal (Guy Marchand) et la femme-enfant dépressive Karine (Marie-France Pisier).

Leur rencontre dans ce contexte sert à l’inverse de déclencheur à leur amitié amoureuse, le lien se nouant symboliquement lors d’une danse dans la salle vide de mariage soit quand toute la malveillance latente est momentanément évaporée. La tromperie initiale dont ils ont été victimes les autorise à un rapprochement au grand jour, d’abord platonique puis furieusement charnelle. Tachella célèbre avant tout le « pas de côté » de son couple face au conformisme ambiant. Ludovic fuit ainsi les contraintes d’une profession qu’il change tous les trois ans et est interprété avec une merveilleuse légèreté par Victor Lanoux. Marthe porte en germe cette insouciance que va aviver Ludovic et Marie-Christine Barrault déploie une fraîcheur de tous les instants, sa beauté s’épanouissant avec la liberté assumée croissante de son personnage.

Le couple se dérobe aux conventions dans les moments supposés contraignants avec des échappées belles et futiles où la journée de travail ou les fameuses réunions familiales cèdent à une dégustation de pâtisserie, des longueurs à la piscine… Les scènes amoureuses représentent un lâcher prise enfantin euphorisant. La réponse est impossible pour les réflexes machos de Guy Marchand (qui annonce le Claude Brasseur de Une Histoire simple de Claude Sautet (1978), tout aussi impuissant face à l’émancipation féminin) ou les attitudes capricieuses de Marie-France Pisier. L’harmonie du couple vampirise ainsi presque le propos vindicatif de Tachella où le plus intéressant n’est plus la critique, mais la réponse des amants au conformisme ambiant. 

La conclusion est assez emblématique de ces élans libertaires 70’s où l’accomplissement individuel peut nous faire tout abandonner (Marie-France Barrault obtiendra néanmoins de courts mais émouvants adieux avec son fils) pour de nouvelles aventures. Le film sera un immense succès en France (et un classique des rediffusions télé des 80’s) et plus inattendu aux Etats-Unis (trois nominations aux Oscars meilleur scénario, meilleure actrice et meilleur film étranger) où il sera le plus grands succès hexagonal jusqu’à Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001).

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Gaumont