Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

vendredi 29 avril 2016

Cochons et Cuirassés - Buta to gunkan, Shohei Imamura (1961)


Après-guerre, l'armée américaine s'installe à Yokusuka, à 30 kilomètre de Tokyo, et en fait une base navale. Gangsters et prostituées y voient l'occasion de profiter de la situation, et leurs commerces fleurissent dans la ville occupée. Kinta et sa petite amie Haruko tentent de survivre dans cette corruption généralisée. Le jeune homme commence à travailler avec des trafiquants vivants du commerce de cochons nourris par les déchets des bases américaines. Un jeu dangereux qui va amener le couple dans une spirale décadente.

Cochons et cuirassés est la première œuvre majeure de Shohei Imamura, celle qui l’associera à la Nouvelle Vague Japonaise aux côté de Nagisa Oshima entre autres. Après des débuts à la Shōchiku où il fut l’assistant d’Ozu, Imamura intègre la Nikkatsu où il rongera longuement son frein dans des films de commande. Alors qu’il pense pouvoir enfin signer un film personnel, le studio lui impose la réalisation de Le Grand frère (1959), adaptation de l’autobiographie d’une émigrée coréenne de dix ans. Le film est un immense succès salué par le ministère de l’éducation, au grand dam d’Imamura qui renie cette œuvre aux antipodes de ses préoccupations. La Nikkatsu lui laisse du coup le champ libre pour son projet suivant, ce Cochons et cuirassés rageur.

Le film fait un portrait sans concession du Japon d’après-guerre et sous occupation américaine. Si Imamura fustige en filigrane les américains avec ses soldats distribuant les dollars en quête de plaisirs divers, c’est surtout l’avilissement des japonais pour leurs faveurs qu’il dénonce. Le cadre de l’histoire est la ville de Yokusuka qui comme d’autres cités portuaire japonaise abrite une base navale américaine. C’est donc un lieu interlope abritant une population douteuse en quête d’argent facile. La scène d’ouverture donne le ton avec un plan d’ensemble sur la base sur fond d’hymne américain avant qu’un panoramique laisse apparaître les drapeaux. Nous y suivons le jeune Kinta (Hiroyuki Nagato) petite frappe cherchant à percer chez les yakuzas. Il pense faire fortune en se mêlant à un trafic de cochons nourris avec les restes des bases américaines.

Imamura nous montre un Japon brisé et à bout de souffle. Les anciens ne peuvent plus servi de guides à la jeunesse, que ce soit le père de Kinta usé par l’alcool et le travail à l’usine ou le chef yakuza (Tetsuro Tamba) affaibli par la maladie. Pour Kinta les deux voies proposées par ses « pères » s’avéreront une impasse, que ce soit la vie de labeur de son père qu’il refuse ou celle de yakuza à laquelle il aspire mais pour laquelle il sera trop tendre. Cette indécision se caractérise même par sa tenue vestimentaire avec une pure allure d'ado américain dont les vêtement arbore des motifs japonais, illustration de son rapport amour/haine face à ces envahisseurs américains. Seul l’amour de sa fiancée Haruko (Jitsuko Yoshimura) semble pouvoir le sauver mais elle-même est soumise à une pression sociale pour céder à un même avilissement. 

Sa mère et sa sœur l’incite à céder aux avances d’un riche soldat américain, Imamura montrant avec crudité un Japon délesté de toutes valeurs, de toute distinction entre le bien et le mal pour survivre. Les plus immatures comme Kinta cèdent totalement aux tentations et à l’argent facile quand il est plus difficile dans cette société japonaise machiste d’y résister pour une âme pure comme Haruko. Imamura scrute avec un réalisme frénétique ces bas-fonds qu’il connaît bien puisqu’il bascula un temps à cette vie facile lorsqu’il vécut dans le quartier de Shinjuku entre jeux, alcool et femmes. C’est en voyant L’Ange Ivre d’Akira Kurosawa et le réalisme avec lequel il dépeignait cette fange qu’Imamura quitta cette vie pour intégrer l’industrie du cinéma. 

La mise en scène d’Imamura cède à un chaos de plus en plus insoutenable (la scène de viol où la caméra tourbillonne en plongée en forme d'ellipse à l'horreur) au fur et à mesure de l’avancée du récit. La première scène nocturne montre Kinta rabattre un GI dans une maison close bondée avant que la police n’expulse tout le monde avec un sens du mouvement intense et tout le film tend à exacerber cette ouverture tandis que les personnages basculent. La photo de Shinsaku Himeda oscille entre les ténèbres des ruelles désertes où se règlent les comptes et la grande rue sur éclairée de néons tapageurs de bars où les prostituées aguichent les GI.

Le tumulte représenté par cette urbanité luxueuse et corrompue s’oppose à la misère des mansardes où vivent Kinta et Haruko, leurs familles vindicatives jurant également avec la bienveillance calculée de yakuzas/maquereau qui veulent profiter d’eux. La jeunesse semblent donc clairement plus une victime sacrificiel de l’état du Japon d’alors. Entre l’usine et les yakuzas, pas de voies intermédiaires et une même vie de souffrance même s’il est suggéré que l’entraide pourrait amener de jours meilleurs au pays.

Le final fonctionne également sur cette dualité calme et chaos. Après une ultime étreinte apaisée promettant de jours meilleurs pour Kinta et Haruko, la dernière scène déchaîne les visions de cauchemars avec cette nuée de cochons lâchés en pleine ville, engloutissant tout le mal ambiant. L’atmosphère de film noir bascule dans un symbolisme oppressant qui ne laisse aucun espoir de retour. La dernière scène est d’une ironie aussi mordante que tragique avec cette arrivée d’un nouveau régiment de GI haranguant la nuée de japonaises débarquant en ville pour les satisfaire. Ce regard cinglant causera de nombreux problèmes à Shohei Imamura puisque par crainte de représaille le studio l’empêchera de tourner pendant deux ans mais qu’importe : un grand cinéaste était né. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

Extrait

jeudi 28 avril 2016

Ice Storm - Ang Lee (1997)


En 1973, à New Canaan, Connecticut, les habitants se préparent à fêter Thanksgiving, mais l'enthousiasme est noyé par les déchirements familiaux : adultère, dépressions, absences, enfants déboussolés… La nuit venue, une tempête souffle, qui recouvre de glace et cristallise toute la ville.

Après sa belle adaptation de Jane Austen Raison et Sentiments (1995), Ang Lee prouvait une nouvelle fois avec Ice Storm sa capacité à explorer des univers forts éloignés de sa Taiwan natale. Le film adapte le roman éponyme de Rick Moody paru en 1994. La veine psychologique et les cadres typiques de l’auteur avec ces banlieues du Connecticut semblent plutôt respecter par Ang Lee dans ce récit choral. On suit au début des 70’s deux familles déboussolées durant une veille de Thanksgiving. La première partie explore les fêlures des protagonistes dans leur quotidien avant que dans la seconde l’isolement provoqué par une tempête fasse exploser un équilibre fragile.

Tout le film interroge une Amérique traditionnelle représentée par ce cadre provincial face aux bouleversements sociaux et politique d’alors – le scandale du Watergate évoqué à la télévision est un fil rouge narratif. Les 70’s ébranlent les modèles du couple et de la famille pour lesquels l’innocence des 50’s semblent bien loin. Les adultes ont du vague à l’âme, ne trouvant satisfaction ni dans le travail ni côté intime, le mal-être des couples Hood (Kevin Kline et Joan Allen) et Carver (Sigourney Weaver et Jamey Sheridan) les poussant vers le non-dit, l’indifférence et l’adultère. Les rapports avec les enfants s’en ressentent, notamment avec le personnage de Kevin Kline. 

Il tente maladroitement d’expliquer les « choses de la vie » à son fils (Tobey Maguire) déjà adolescent et au fait, ne choisit jamais entre fermeté et laxisme dans sa relation avec sa fille (Christina Ricci) et fait preuve d’une réaction exagérément vieux jeu lorsqu’il la surprendra à flirter.  L’atmosphère hivernale cotonneuse semble comme figer et écraser les personnages dans des environnements proprets, le blanc de la neige comme celui des demeures et du mobilier ayant aspiré les couleurs et les émotions. Même la sexualité de cette ère si libertaire donne des séquences sinistres, que ce soit les coucheries entre voisins (perdant leur insouciance pour reprendre une facette domestique montrant des modèles difficiles à bousculer), les rapprochements maladroits des adolescents où une grande soirée échangiste où le partenaire est choisi au hasard de sa paire de clés. 

Le mal-être des adultes se prolonge aux enfants par un saisissant effet de mimétisme (la kleptomanie et Joan Allen et Christina Ricci) dans la même famille ou se reflétant de l’une à l’autre tel Christina Ricci et Sigourney Weaver s’offrant par provocation plus que par désir pour tromper l’ennui. L'inconstance des adultes se conjugue à la maturité précoce des enfants déjà trop lucides et désenchanté. La première partie offre un remarquable portrait de mœurs, froid, impitoyable et étrange – le jeu très perché d’Elijah Wood. Cela se gâte un dans la deuxième, trop empesée dans sa noirceur hormis l’amusante scène où Tobey Maguire voit ses projets de perte de virginité mis à mal. 

Tout le reste force le trait dans l’interprétation, les situations et les rebondissements notamment un terrible drame final. Inscrire la grande tragédie dans un cadre ordinaire n’était pas une mauvaise idée mais jure un peu avec la touche de chronique dépressive dans laquelle baigne le reste du film. Pas inintéressant néanmoins et porté par une interprétation d’ensemble excellente. C’est d’ailleurs un des films les plus célébrés d’Ang Lee puisqu’il remportera le Prix du scénario au Festival de Cannes 1997.

Sorti en dvd zone   français chez Studiocanal

mercredi 27 avril 2016

Le Livre de la jungle - Jungle Book, Zoltan Korda (1942)

Dans un village de l'Inde britannique, une jeune memsahib anglaise entend par hasard un vieux conteur, Buldeo, parler des dangers de la jungle. Elle lui demande de lui raconter une histoire et il raconte alors celle de Mowgli... Alors que Buldeo était plus jeune, les hommes décident de construire un village dans la jungle, empiétant sur la vie sauvage. Shere Khan, le tigre redouté, revenant sur ses terres de prédilection, rôde autour du village. Pendant ce temps, Mowgli échappe à la surveillance de ses parents pour se perdre dans la jungle. Son père part à sa recherche mais rencontrant Shere Khan, ce dernier le tue. Mowgli est recueilli par les loups qui le protègent du tigre, l’élèvent et lui apprennent le langage des animaux. Quelques années après, Mowgli, adolescent, est trouvé par des habitants du village.

Le livre de la jungle est une des productions qui permirent à Alexander Korda de conquérir Hollywood. Presque dix ans après le succès de La Vie Privée d’Henry VIII (1933) qui en fit le grand mogul du cinéma anglais, Alexander Korda s’imposait aux Etats-Unis grâce à un habile cocktail de féérie et d’exotisme. Ce sont deux productions mouvementées qui mèneront à cette adaptation du célèbre roman de Rudyard Kipling. Ayant laissé toute latitude au documentariste Robert Flaherty pour tourner sa première vraie œuvres de fiction Elephant Boy (1937), Korda constate avec effarement que le réalisateur a gardé ses habitudes de documentariste avec 55 heures de rushes sans fil narratif solide. Il rapatrie le tournage à Londres et confie la réalisation à son frère Zoltan Korda. Un sacré atout a cependant fait le voyage d’Inde en Angleterre avec l’enfant acteur Sabu. Sa complicité avec les éléphants, son charisme et charme exotique contribueront grandement au succès du film, Korda le mettant bien plus en avant dans le montage final. 

La graine de star alors âgée de douze ans passe avec aisance de cornac en Inde à apprenti acteur en Angleterre. Alexander Korda surfe donc sur cette popularité en en faisant l’acolyte espiègle du héros amoureux du Voleur de Bagdad (1940). Là encore la production chaotique verra se succéder six réalisateurs (Ludwig Berger, Michael Powell et Tim Whelan ainsi qu’Alexander Korda, Zoltan Korda et William Cameron Menzies non crédités) avec en point d’orgue un tournage terminé aux Etats-Unis pour des extérieurs rendus impossible en Europe avec l’entrée en guerre de l’Angleterre. Malgré cette gestation agitée, le résultat, merveilleux de poésie sera un grands succès aux Etats-Unis. Fort d’un nouveau filon avec cette féérie exotique et possédant une jeune star monte apte à l’incarner avec Sabu, Korda retarde son retour en Angleterre pour produire Le Livre de la jungle à Hollywood.

Le film emprunte aux différentes nouvelles mettant en scène Mowgli dans le livre sans être d’une totale fidélité - même si aux antipodes des libertés de la version Disney. Tout le film hésite entre la volonté d’un spectacle réaliste voulu par Alexander Korda et la pure fantaisie imaginée par Zoltan Korda. Le dépaysement de cette Inde et la jungle bariolée de studio allie habilement l’exotisme d’Elephant Boy et l’émerveillement du Voleur de Bagdad. Le merveilleux n’intervient pas par l’ajout d’un élément extérieur magique comme le génie de la lampe, mais plutôt de l’aura dont sont dotés les animaux bien réels tel des créatures de contes. La direction artistique fabuleuse de Vincent Korda excelle à opposer le village certes exotique mais réaliste à la jungle qui semble réellement nous emmener dans un ailleurs flamboyant. Les matte-painting donnent des proportions fabuleuses aux arbres, rendent la végétation plus foisonnante et introduisent des décors monumentaux et stylisée au cœur de cette nature avec ce palais aux trésors. 

On reconnaît le technicolor en plus et l’atmosphère inquiétante en moins pas mal des trouvailles formelle d’Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper dans leur légendaire King Kong (1933). Cependant tout cela ne fonctionnerait pas sans une narration habile pour nous introduire dans cet univers. C’est d’abord un conteur qui dépeint et parfois surligne l’action pour illustrer l’arrivée accidentelle de ce « petit d’homme » dans la jungle et son enfance auprès des loups. Les artifices s’estompent et la narration est plus immersive au fil du récit et de l’adoption du point de vue de Mowgli. Le merveilleux ne s’invite complètement que quand Mowgli guide le récit en acquérant la parole et assumant son aventure. Au départ il n’est qu’un indigène courant nu, incapable de communiquer et dont la voix-off explicite chaque intention. Après son séjour chez les hommes et l’acquisition du langage, l’empathie fonctionne permet l’introduction du merveilleux avec un vrai référent. 

L’habileté du montage de Charles Crichton ainsi que la conviction et le charisme de Sabu rendent limpides tous les échanges entre Mowgli et ses amis de la jungle. Contrairement à d’autres productions exotiques, y compris les plus nanties comme un Mogambo (1955), on ne repère aucun usage de stock-shot durant tout le film. On imagine le travail de dressage intense et le visionnage de rushes laborieux pour avoir pu avec autant de justesse saisir l’élégante déférence de la panthère noire Bagheera ou la nonchalance menaçante du cruel tigre Shere Khan. L’alchimie incroyable de Sabu avec les animaux aide aussi lors des scènes plus rapprochées avec les loups et bien sûr les éléphants. Les trucages n’interviennent que dans les moments les plus spectaculaires telles ces images collées lorsque Mowgli provoque Shere Khan ou lorsqu’il s’agit de faire apparaître un animal réellement fantastique. Le gigantesque et sage python Kaa est donc le seul animal doté de la parole et à l’attitude anthropomorphe, animé par une sorte d’ancêtre de l’animatronic. 

Alexander Korda était parvenu à glisser un semblant de message politique à travers le personnage de Jaffar - toute ressemblance avec le méchant du Aladin de Walt Disney n’est pas fortuite – incarné par Conrad Veidt, un tyran où on devinait les menaces pesant en Europe. Il en va de même mais de façon plus philosophique dans Le Livre de la jungle. L’homme y apparait irrémédiablement cupide et imparfait, suscitant des moments d’une surprenante noirceur avec une longue errance meurtrière en pleine jungle. Mowgli ne peut que tourner le dos à cette civilisation cupide, intolérante et guerrière dans un final spectaculaire et purificateur. Le score de Miklós Rózsa décuple encore la majesté des images de ce spectacle naïf, sincère et dépaysant. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Elephant Films