Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

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vendredi 16 mars 2012

Le Viager - Pierre Tchernia (1972)


En 1930 à Paris. Léon Galipeau, médecin généraliste à la compétence discutable, ausculte Louis Martinet, célibataire de 59 ans. Persuadé que son patient n'a que deux ans tout au plus à vivre, Galipeau convainc son frère Émile d'acquérir en viager la maison de campagne que possède Martinet dans un petit village de pêcheurs inconnu : Saint-Tropez. Confiants dans leur affaire, les deux frères acceptent même d'indexer la rente viagère sur le cours d'une valeur pensent-ils sans avenir : l'aluminium. Alors que les années passent, non seulement Martinet garde bon pied bon œil mais encore reprend-il vigueur et entrain sous le soleil du Midi.

C'est un véritable coup de maître comique que signait Pierre Tchernia avec sa première réalisation Le Viager. Le pitch est aussi simple que savoureux. Le vieil ouvrier usé et condamné Louis Martinet (Michel Serrault) va donner du fil à retordre à la famille Galipeau qui avait acquis sa maison de campagne en viager. L'air de la campagne ragaillardi le vieillard de plus en plus vigoureux tandis que l'investissement s'avère désastreux pour les Galipeau qui dans leur grande assurance avait indexé la rente sur la valeur (hélas) montante de l'aluminium. Autour de cet argument, Pierre Tchernia et son scénariste René Goscinny tissent un récit ludique, drôle et sacrément grinçant.

La simplicité et la gentillesse de Léon Martinet s'oppose ainsi constamment à l'arrogance des Galipeau dans une histoire survolant les soubresauts de l'Histoire du début des années 30 jusqu'au 70's. On jubile donc devant les prédictions hasardeuses et délivrées avec aplomb par Léon Galipeau (Michel Galabru) sur la Guerre d'Espagne, le Front Populaire ou la ligne Maginot ponctué d'un sentencieux et hilarant Faites-moi confiance !. Tchernia accentue cette dimension comique en accentuant la chance et la résistance insolente de Martinet mise en parallèle avec la poisse et la déchéance des Galipeau.

Cela fonctionne à l'ironie (Martinet indestructible face à la vie nocturne parisienne quand l'épouse Galipeau succombera peu après à un infarctus), le burlesque pur avec des rebondissements finaux digne de Tueurs de Dame (la rambarde sciée énorme !) et une touche caustique grinçante irrésistible où les finalement peu recommandables ont toujours un train de retard avec le monde qui les entoure lors de dénonciations pour les mauvais motifs à l'Occupation et la Libération.

La naïveté et la bienveillance de Martinet (qui profite de son énergie retrouvée pour aider les autres) le sauve en toute circonstance tandis que les mauvaises intentions des Galipeau les desservent dans des proportions de plus en plus énorme pour notre plus grand plaisir dans cette lutte des classes revues et corrigée. Les duettistes Tchernia/Goscinny relancent constamment l'intérêt à coup d'idées narratives brillantes comme l'explication enfantine du viager dessinée par Gotlib ou la paranoïa française des espions allemands traduite par un Serrault nazi grimé en nonne, portier, instituteur (et le summum lorsqu'il demande de la place pour photographier les plans de l'état-major français).

Michel Serrault en petit vieux candide et bon pied bon œil offre un très grand numéro comique et est attachant de bout en bout, s'opposant parfaitement au survolté et fourbe Michel Galabru mais c'est tout la tribu Galipeau qui prête à rire quel que soit leur temps de présence comme Noel Rocquevert (dans son dernier rôle) en grand-père peu friand de boudin blanc. Et la chute avec la dernière génération Galipeau incarné par Claude Brasseur en loubard (et des apparitions de Gérard Depardieu et Jean Richard) conclu le tout en feu d'artifice, littéralement... Grand moment !

Sorti en dvd chez Citel Vidéo ou chez Studio Canal dans un coffret Tchernia comprenant "Les Gaspards" (déjà évoqué ici) et "La Gueule de l'autre" (bientôt sans doute en ces pages !).

Extrait avec Galabru le visionnaire ^^

jeudi 15 mars 2012

Le Phare du bout du monde - The Light at the Edge of the World (1971)


En 1865, le capitaine du phare de la pointe du Cap Horn et son acolyte sont sauvagement assassinés sous les yeux de Denton par des pirates qui s'emparent du phare. Une lutte sans merci va alors s'engager entre le chef des pirates, Jonathan Kongre et Denton...

Adaptation d'un roman méconnu de Jules Verne, cette coproduction américano espagnole est l'occasion d'un beau face à face entre les deux monstres sacrés Kirk Douglas et Yul Brynner. C'est le premier qui s'en sort le mieux, dans son rôle de gardien de phare increvable menant la vie dure à une horde de pirate, parvenant malgré le contexte à construire un personnage intéressant et au passé douloureux. C'est un peu plus compliqué pour Brynner dont le personnage est bizarrement écrit et contradictoire.

Tour à tour présenté comme une vraie ordure impitoyable, puis fait montre d'une tristesse et d'une compassion un peu forcée lorsque Douglas décime sans pitié ses meilleurs hommes (dont il se débarrasse pourtant sans soucis quand le besoin s'en fait sentir) sans parler de penchant homo sous-jacent vu la froideur qu'il témoigne à Samantha Eggar seule présence féminine ici. Il faut tout le charisme taciturne de Brynner pour faire passer l’écriture bancale.

Kevin Billington exploite parfaitement la beauté et la topographie de son décor, avec une île qui sera parcourue de fond en comble lors de la traque de Kirk Douglas (et rendant parfaitement compréhensibles les manœuvres stratégique entre Douglas et Brynner) et offre quelques prises de vue de toutes beauté du paysage rocailleux entourant le phare.

Le film étonne par ses quelques moments de violence bien corsés. On retiendra cette scène où Douglas se fait malmener par les pirates (une sacrée galerie de trognes patibulaire qui pille, tue et viole sans états d'âmes avec un casting où on trouve Jean Claude Drouot, oui Thierry la Fronde en personne ici en pirate efféminé) ou encore le sort final du personnage de Samantha Eggar.

Billington offre une mise en scène solide et sans génie où il tire le meilleur des morceaux de bravoures que ce soit un naufrage impressionnant ou encore l'ultime affrontement Douglas/Brynner dans le phare valent le détour. Pas parfait non plus, loin de là et souffrant de quelques longueurs et effets vieillots (la marionnette bien visible quand Douglas plonge dans la falaise) est néanmoins un solide film d’aventures qui se suit sans ennui.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

mercredi 14 mars 2012

Le Skylab - Julie Delpy (2011)


Juillet 1979, pendant les vacances d’été dans une maison en Bretagne. A l’occasion de l’anniversaire de la grand-mère, oncles, tantes, cousins et cousines sont réunis le temps d’un week-end animé.

Si on excepte le peu vu et plus hermétique Looking for Jimmy, la carrière de réalisatrice de Julie Delpy fut véritablement lancée avec le truculent Two Days in Paris (dont on reparle bientôt ici vu que la suite arrive en salle). On fera pourtant difficilement le lien avec le plus ténébreux La Comtesse (sur les méfaits sanglants de Bathory) qui a suivi et encore moins Le Skylab, nouveau film qui se distingue par son aspect plus ouvertement « comédie française » avec tout ce que le terme a de péjoratif. La cohérence dans ce papillonnage est à chercher dans Before Sunset, deuxième volet du diptyque romantique de Richard Linklater. Julie Delpy y reprenait dix ans plus tard le rôle qu’elle tenait dans Before Sunrise (1995), le personnage de jeune fille insouciante devenant une adulte ayant vécu et connu douleur et déceptions. Pour ce faire, Linklater avait demandé à l’actrice et à son partenaire Ethan Hawke de coécrire le scénario avec lui et d’y inclure leurs expériences et anecdotes personnelles. Le résultat fut confondant d’émotion et de naturel et Julie Delpy fut nominée à l’Oscar du meilleur scénario original.

Dès lors chacune de ses réalisations suit cette logique en étant toujours profondément rattachée à sa vie. Two Days in Paris est une inspiration évidente du choc culturel qu’à certainement dû rencontrer une Delpy depuis si longtemps expatriée aux USA avec ce couple franco-américain découvrant toutes ses différences le temps d’un séjour à Paris. Bien que fascinée depuis longtemps par la figure de Bathory (le projet fut long à être lancé), lorsque La Comtesse se fait enfin, le film fait figure de catharsis pour Julie Delpy. Elle perd sa mère durant le tournage et affronte sa propre peur de la mort en incarnant Bathory (n’ayant pas encore l’âge du rôle, elle ne devait pas le tenir lors des premières tentatives de monter le projet), rôle impudique d’une femme qui noie dans le sang et les larmes sa hantise de vieillir.

Cette approche semi-autobiographique demeure sous un jour plus léger avec Le Skylab qui s'inspire en partie de ses souvenirs d'enfance de vacances familiales en Bretagne à la fin des années 70. Après une introduction contemporaine avec Karine Viard, on suit donc le temps d'une journée les vacances de la petite Albertine (la jeune Lou Alvarez épatante en miroir enfantin), venue passer avec ses parents un séjour dans la maison de campagne en compagnie du reste de la famille. En apparence, c'est le film le plus ouvertement "léger" de Julie Delpy, totalement dénué du moindre ressort dramatique, hormis la pseudo menace de la chute du Skylab - première station spatiale américaine qui s’écrasa en 1979 dans l’Océan indien - sur la Bretagne. Ce dernier élément, loin d'être superficiel sert en fait à figer cette journée heureuse (et ses premiers émois adolescents) dans la mémoire de l'enfant qui savoure d'autant plus les moments partagés face à cette possible fin du monde.

La narration se fait légère et nonchalante, dynamisée par le talent de Delpy pour caractériser avec brio une dizaine de personnages à travers des situations de vacances banales, repas, une sortie à la plage, une partie de foot. Rien n'est trop appuyé et on ne s'attarde trop longtemps sur personne tout en ayant vite le sentiment de connaître tout le monde grâce au casting remarquable. Les différences, conflits et angoisses de chacun, s'esquissent progressivement, que ce soit le choc des cultures (le couple Delpy/Elmosino un peu intello baba cool face aux beaux-frères fans de Sardou et Cloclo) ou politiques. A deux ans de l'arrivée de la gauche au pouvoir, les conflits idéologiques font ainsi des étincelles et le talent de Delpy pour la réplique assassine est toujours aussi efficace.

Il se dégage une belle chaleur de l'ensemble notamment grâce aux performances d'Eric Elmosino épatant en papa décontracté et chambreur, Julie Delpy (qui joue donc l'équivalent de sa propre mère mais ne se met pour autant pas plus en avant), Albert Delpy en vieux oncle lunaire et torturé et tous les autres (Noémie Lvovski, Sophie Bonneton, Vincent Lacoste héros des Beaux Gosses...) toujours justes. Les jeunes acteurs, bien plus matures que leur aînés doux dingues sont vraiment parfaits de naturel et très attachants.

Seul petit reproche, on regrettera juste une crise d'angoisse finale qui surligne un peu trop ce qui avait été si bien suggéré en filigrane et casse un peu la tonalité subtile et en surface du reste du film. Une belle réussite néanmoins qui montre une Julie Delpy toujours aussi à l’aise et pertinente dans un registre plus populaire.

Sorti en dvd chez Warner



mardi 13 mars 2012

Show Boat - George Sidney (1951)

1890. Le Show Boat est un bateau qui sillonne les eaux du Mississipi avec à son bord une troupe de danseurs et musiciens donnant des spectacles de ville en ville. Andy Hawks règne sur ce petit monde et sa fille Magnolia apprend les ficelles du métier avec son amie Julie Laverne, une vedette du show. Un nouvel artiste est engagé au Show Boat, Gaylord Ravenal. Un jour, des autorités locales apprennent que Julie a du sang noir dans les veines et est mariée à un blanc. Ils contraignent Andy Hawks à la renvoyer du spectacle au grand désarroi de Magnolia. Celle-ci fait désormais partie de la troupe, elle tombe amoureuse de Gaylord et l’épouse.

Showboat est la seconde adaptation d’une des plus fameuses comédies musicale du duo Jerome Kern /Oscar Hammerstein qui connut une première version signée James Whale en 1936. En ce début des années 50, le genre connaît depuis quelques années déjà un nouvel âge d’or et il paraissait logique de délivrer une nouvelle version calibrée aux nouveaux canons Hollywoodien.

La mémorable réinterprétation des standards de Jerome Kern et Oscar Hammerstein, l’imagerie grandiose à coup de technicolor flamboyant et de décors spectaculaire ainsi que le choix du virevoltant George Sidney à la caméra font de l’ensemble une belle réussite et un grand classique du genre.

L’histoire nous plonge parmi une troupe d’artiste itinérant sillonnant le Sud des Etats-Unis via le Mississipi sur leur bateau, le bien nommé Show Boat. Dès la spectaculaire ouverture, le pouvoir de ce monde de fête et de lumière s’avère au-delà des maux et des clivages qui rongent la région.

La rumeur annonce l’arrivée du Show Boat tandis qu’il apparait progressivement dans toute sa splendeur et c’est enfants, adultes, bourgeois et travailleurs des champs de coton qui accourent dans un même mouvement et le regard émerveillé pour s’offrir un moment d’évasion. Pour les artistes c’est également un refuge aux tentations et épreuves de l’extérieur qui fera office de paradis perdu pour ceux qui seront amenés à le quitter.

La vedette Julie Laverne (Ava Gardner) va ainsi sombrer dans une lente déchéance morale et physique lorsque la découverte de ses origines métisses (audacieuse thématique raciale malheureusement peu approfondie) la contraigne à quitter le Show Boat. Pour la douce et innocente Magnolia (Kathryn Grayson) l’idylle avec Gaylord Ravenal (Howard Keel) vire au cauchemar lorsque ce dernier, joueur invétéré, est soumis à la tentation du jeu et de la malchance qui accompagne ce vice.

Les destins des deux amies se croisent donc dans ce même malheur d’être abandonnées par leurs hommes et éloignée du cocon du Show Boat. La tonalité des chansons varie d’ailleurs dans ce sens, le Can't Help Lovin' Dat Man entonné tour à tour par Ava Gardner et Kathryn Grayson se faisait amoureusement exalté en début de film puis les malheurs survenus prenant des airs lugubres, désabusés et mélancolique.

L’interprétation est également pour beaucoup dans l’attrait exercé par Show Boat. Kathryn Grayson poursuit son ascension ici avec une prestation touchante faisant passer la pilule des bons sentiments exacerbés et le couple qu’elle forme avec Howard Keel (excellent également entre jovialité et facette plus sombre) sera reconstitué dans un tout aussi réussi Kiss me, Kate deux ans plus tard toujours sous la direction de George Sidney.

Ici l’alchimie étincèle le temps d’un Make Believe romantique à souhait où les deux ne simulent leur amour que pour mieux se l’avouer. La chanson aura également sa bouleversante reprise lors de la conclusion quand Howard Keel « jouera » à être le père de sa fille Kim. C’est vraiment leur prestation qui fait passer l’aspect relativement convenu de la progression dramatique de leur personnage.

Ava Gardner quant à elle et malgré un temps de présence à l’écran plutôt réduit (elle disparaît même au bout de 20 minutes) est merveilleuse de fragilité, que ce soit quand elle chante (doublée dans le film par volonté de la MGM alors qu’elle offre une belle interprétation sur la bande originale) passionnément l’addiction à « son » homme ou plus tard quand ravagée par les excès elle perd de sa superbe dans un écho prémonitoire aux futurs dérapages de l’actrice.

Ironiquement avec un tel sujet, Ava Gardner avait remplacé l’actrice noire Lena Horne car les histoires d’amours interraciales étaient interdites à l’écran soit un des thèmes centraux du film. On saluera également Joe E. Brown et Agnes Moorehead en seconds rôles attachant. L’expressivité du premier n’est que bienveillance tandis que la seconde cache une vraie tendresse sous ses airs de sévérité.

Les numéros musicaux, pas si nombreux finalement sont tous des prouesses où George Sidney trouve toujours le ton juste. La virtuosité accompagne donc les virevoltantes chorégraphies du couple Champion notamment un éblouissant second numéro où Sidney déploie un extraordinaire plan séquence où le couple apparaît/disparaît alternativement du champ sans coupure apparente.

Ce qu’on retiendra surtout c’est le lyrisme des deux fabuleuses interprétations d’Old man river par le chanteur ténor noir William Warfield (qui fait honneur à Paul Robeson qui l'interprétait dans le film de 1936) . Celui-ci délivre toute la tristesse voulue à au deux moments clés où intervient la chanson :

la première lors du départ cruel d’Ava Gardner où elle fait figure d’apaisement douloureux au malheur et la seconde élevant le sentiment de quiétude fragile de la conclusion transcendé à l’écran par les images de Sidney et un ultime regard embué d’Ava Gardner… La joie, la peine, l’espoir et le courage, tout le film est contenu dans cette chanson.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner



Extrait d'un beau numéro musical



Et le fameux "Old man river"

lundi 12 mars 2012

La Lettre - The Letter, William Wyler (1940)


Une nuit à Sumatra, des coups de feu éclatent, un homme sort d’une maison en titubant suivi d’une femme qui tire sur lui plusieurs balles de revolver. Leslie Crosbie a abattu Geoffroy Hammond, un ami de la famille qui aurait tenté d’abuser d’elle. Son mari, Robert Crosbie qui rentre d’une tournée d’inspection dans sa plantation de caoutchouc, appelle la police et son avocat tout en essayant de calmer sa femme. Tout le monde est prêt à croire sa version des faits, excepté l’avocat Howard Joyce chargé de la défendre.

The Letter est la deuxième incursion de Bette Davis dans l'univers de l'auteur W. Somerset Maugham après L'Emprise (1934) qui lui valut une de ses plus mémorable prestation. Le film est aussi l'occasion pour l'actrice de retrouver William Wyler qui sut déjà lui donner un inoubliable rôle de garce dans L'Insoumise (1938). Ces deux éléments annoncent clairement La Lettre comme un véhicule pour une nouvelle grande performance à Oscar pour l'actrice.

De ce point de vue là c'est fort réussi (avec évidemment nomination aux Oscars), l'actrice est une nouvelle fois extraordinaire d'ambiguïté avec cette femme séductrice, manipulatrice, meurtrière et amoureuse éperdue. Passant de la fragilité à la séduction en un clin d'œil, Bette Davis dissimule sous les lunettes de cette aristocrate rangée un être volcanique et passionné. Elle fascine comme souvent mais malheureusement sorti d'elle l'ensemble peine à susciter un réel intérêt.

La scène d'ouverture typique de William Wyler est pourtant fabuleuse, débutant par un long plan séquence arpentant la quiétude nocturne d'une plantation et bientôt brisée par le son d'un coup de feu. On assiste alors à un meurtre brutal où Bette Davis comme possédée abat violemment un homme, s'acharnant sur son corps pourtant déjà inerte au sol. Dans le ciel, les nuages assombrissent le clair de lune puis le révèle, comme pour placer l'héroïne face à la folie de son acte. C'est ces quelques fulgurances visuelles de Wyler qui maintiennent une certaine attention (direction artistique assez irréprochable d'ailleurs belle photo de Toy Gaudio, excellent score de Max Steiner).

On retiendra également le face à face entre Bette Davis et la veuve de sa victime où une Gale Sondergaard troublante d'exotisme fait une apparition digne de la Ona Munson de Shanghai Gesture (qui contient toute la fièvre et le dépaysement qui manque ici). La conclusion tragique superbement filmée par Wyler suivant Davis jusqu'à sa destinée logique est somptueuse également, avec à nouveau la lune qui vient dissimuler puis révéler les éclats de cette violence.

A part cela on s'ennuie ferme. Les liens entre les personnages sont intéressant, que ce soit l'avocat rongé par sa conscience mais néanmoins séduit ou encore l'époux à l'amour aveugle bien mal récompensé mais James Stephenson comme Herbert Marshall ne soutiennent à aucun moment l'intensité du jeu de Bette Davis et s'avèrent bien fades. Les scènes de dialogues interminables s'enchaînent donc entre les rares éclats, le contexte colonial est à peine exploité, l'exotisme trop factice et malgré les 95 minutes le temps semble bien long.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner (et donc multizone comme toujours avec eux) et qui comporte des sous-titres français.


dimanche 11 mars 2012

Alexandre le bienheureux - Yves Robert (1967)

Alexandre est cultivateur dans une petite ferme française, mais sa femme le pousse à bout de force en lui imposant chaque jour une liste de travaux démesurée. Devenu brutalement veuf, il éprouve un grand soulagement et se sent libéré de son labeur : il décide de s'accorder un repos qu'il juge mérité, afin de prendre le temps de savourer la vie. Son comportement sème rapidement le trouble dans le petit village par l'exemple qu'il donne, et une partie des habitants décide de le forcer à reprendre le travail. Mais ils échouent, et Alexandre commence à faire des émules, qui s'essayent comme lui à la paresse.

Yves Robert signe avec Alexandre le bien heureux une magnifique ode libertaire à l'oisiveté et au rêve. On est au fond pas très éloigné sur le fond du Boudu sauvé des eaux de Renoir. Dans ce dernier un feignant notoire et heureux de l'être (Michel Simon) se voyait rattrapé par la normalité d'une existence domestique classique avant un magnifique pied de nez final. Yves Robert ne raconte pas autre chose, même si la structure est différente et que le cadre rural offre d'autres possibilités. Contrairement à Boudu, Alexandre (Philippe Noiret) ne connaît que par brèves intermittences les joies du farniente tant sa rugueuse épouse lui mène la vie dure.

L'hilarante première partie du film fonctionne ainsi au rythme des claquement de doigt de "La Grande" sortant constamment notre héros de ses rêveries dans un quotidien à l'organisation millimétrée (câlin du soir compris) où il est quasiment réduit au rang de bête de somme (Tu m'as épousé par ce que j'étais le plus fort !).

Françoise Brion entre regard bleu séduisant, ses traits sévères et ses attitudes militaires est parfaite et offre une opposition de choix à un Noiret dépeint comme un gros ours à la bonhomie contrariée. Yves Robert multiplie les gags et les astuces narratives (l'armoire bloquée un an) pour souligner l'existence sans joie d'Alexandre et les quelques moments de respiration sont d'une poésie décalée brillante comme lorsqu'il s'arrête de travailler pour observer les oiseaux.

Malgré de timides tentatives de rébellion envers son épouse tyran (génial gag avec le talkie-walkie) c'est le sort qui libèrera Alexandre lorsqu'il deviendra veuf. C'est alors un autre film qui débute, plus lent, bucolique et chaleureux lors qu'Alexandre décide enfin de tout arrêter, se reposer et vivre enfin pour lui. Là encore Yves Robert truffe le film d'idées ludiques (la demeure d'Alexandre truffé de gadget lui évitant de quitter son lit), la plus grande étant un extraordinaire personnage de chien (sûrement le héros canin le plus charmant avec celui du récent The Artist) à l'expressivité incroyable. Compagnon indéfectible, "homme" à tout faire et toujours partant pour les amusements, le chien sera également le seul clairvoyant et l'élément déclencheur lorsque la réalité voudra rattraper Alexandre.

Le film se pose ainsi en défi à la normalité, aux responsabilités qui en découlent et au fardeau qu'elle constitue. Les autres agriculteurs auront bon employer les stratagèmes les plus extravagants pour tirer Alexandre de sa torpeur (la fanfare nuit et jour grandiose !) au fond ils ne rêvent que de faire de même.

Philippe Noiret qui obtenait là enfin un premier rôle majeur prête merveille sa nonchalance et son regard lunaire à cet ours paisible qu'est Alexandre. Marlène Jobert en double fainéant au féminin excelle également de candeur ambiguë alors que les seconds regorge d'habitués passé et à venir d'Yves Robert : Jean Carmet, un tout jeune Pierre Richard, Jean Carmet ou encore un savoureux Paul Le Person en Sanguin.

Boudu refusait la prison domestique par un beau plongeon final, Alexandre fera de même par un "non" vibrant avant de disparaître dans le paysage campagnard ensoleillé de l'Eure-et-Loir dont Yves Robert aura su si bien filmer la langueur.

Sorti en dvd chez Studio Canal

Extrait

vendredi 9 mars 2012

Le Roi et les Quatre reines - The King and Four Queens, Raoul Walsh (1956)


Dan Kehoe, un aventurier qui vient d'arriver à Touchstone, une petite ville de l'Ouest, apprend qu'une certaine Ma McDade, propriétaire d'un ranch voisin, accueille les visiteurs à coups de fusil. Quelque temps auparavant, les quatre fils de celle-ci ont été pourchassés par le shérif et ses hommes après avoir dévalisé une banque. Trois d'entre eux ont péri carbonisé dans l'incendie de la grange où ils s'étaient retranchés. Le quatrième s'est enfui, mais nul ne sait lequel a survécu. Et les quatre veuves sont restées auprès de Ma en attendant que le survivant vienne récupérer le magot que sa mère a enterré quelque part....

Raoul Walsh signait un western des plus atypique avec The King and Four Queens où toutes les facettes les plus récurrentes et attendues du genre sont absentes : action, fusillade, notion de voyage... Tout commence pourtant de formidable et trépidante manière le temps d'une saisissante course poursuite d'ouverture où Clark Gable tente d'échapper à des poursuivants dans le désert.

Walsh déploie toute sa maestria visuelle, entre une énergie saisissante dans le surgissement des cavaliers au galop, le sens de l'espace fabuleux un décor naturel qui se révèle avec une la limpidité exemplaire et virtuosité avec ce morceau de bravoure où Gable dévale une colline à cheval en un plan. Après cette saisissante entrée en matière, c'est un tout autre film qui commence pourtant.

Notre fugitif Dan Kehoe (Clark Gable) apprend l'existence d'un magot dont il n'est séparé que par une vieille femme revêche et quatre charmante jeune femmes, respectivement mère et épouses d'un gang décimé ayant dissimulé leur butin dans la ferme. Kehoe va donc devoir jouer de roublardise et de séduction pour arriver à ses fins, devant autant amadouer la matrone à la poigne de fer que séduire les belles filles sur lesquelles elle veille jalousement avec cette formidable idée de script laissant le doute sur celle étant veuve.

Les "quatre reines" ont des personnalités fort différentes entre la cynique et calculatrice Sabina (Eleanor Parker), l'écervelée et sexy Birdie (Barbara Nichols), l'innocente Oralie (Sara Shane) et la vénéneuse Ruby (Jean Willes). Walsh instaure une ambiance cynique (toutes ces dames restant là dans l'espoir de trouver le magot) et érotique à la fois, les jeunes femmes n'étant pas insensible au charme viril de Gable après deux ans d'isolement. Il représente ainsi autant une solution de départ qu'un moyen d'assouvir un désir trop longtemps frustré.

Le réalisateur s'en donne donc à cœur joie pour exhiber les charmes de son casting féminin affolant les moments équivoques sont légions tel cette baignade commune entre Birdie et Kehoe avorté par un coup de fusil, l'entrevue nocturne avec Oralie et surtout ce moment où Gable arpente les portes des chambres en sifflotant tandis que de l'autre côté les jeunes femmes trépignent de désir dans l'espoir qu'il y pénètre. On a ainsi un long et joyeux marivaudage dont le genre varie selon le personnage féminin visé. Plutôt caustique et enlevé avec Eleanor Parker, torride avec Jean Wiles, décalé pour Barbara Nichols et plutôt touchant dans la candeur de Sara Shane jeune fille séduite par l'homme qu'il ne fallait pas.

Toutes les actrices sont formidables mais c'est réellement Eleanor Parker qui domine ce casting féminin. On peut regretter cette mise en avant vu qu'en développant un peu (le film ne dure moins d'une heure et demie) on pouvait avoir des portraits plus approfondi de chacune (ce que laisse augurer une scène de confession touchante avec Sara Shane) mais il aurait sans doute fallu pour cela une distribution plus prestigieuse quand ici on devine les tests de la Fox en vue de futurs starlettes (les manières de sous Marilyn de Sara Shane le laisse largement deviner). Ce qu'on perd en complexité est gagné en rythme et en drôlerie.

Chevelure rousse flamboyante magnifiée par le technicolor, Eleanor Parker tout en séduction et calcul offre un répondant parfait à un Clark Gable charmeur et cynique. L'acteur impose un héros atypique dans le western hollywoodien de l'époque qui préfigure la distance d'un Eastwood dans la trilogie des dollars, il passe ainsi d'une femme à une autre avec la même froideur que l'homme sans nom vendu au plus offrant selon les circonstances dans Une poignée de dollars.

L'émotion et la légèreté parviennent néanmoins à se glisser à l'ensemble notamment la mère (magnifique Jo van Fleet vingt ans plus jeune que le rôle l'illusion fonctionne totalement) exprimant des regrets sur ses vauriens de fils hors la loi ou encore la superbe scène de danse où Gable passent de l'une à l'autre de ses quatre cavalières.

Donc pour résumer un western en quasi huis-clos, sans le moindre coup de feu et où il ne se passe concrètement pas grand-chose et c'est formidable ! Les dix dernières minutes où tout s'accélère à coup de multiples retournements de situation rende pour de bon l'ensemble jubilatoire. On est finalement plus proche du Walsh des comédies enlevées du début des années 30 et c'est fort plaisant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis dans la collection western

Extrait