Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mercredi 27 août 2014

Révélations - The Insider, Michael Mann (1999)


Lowell Bergman, célèbre journaliste d'investigation et producteur de l'émission "60 minutes", reçoit un dossier envoyé par un employé anonyme de Philip Morris. Y sont décrits les méfaits de la nicotine et la dépendance qu'elle crée. Bergman contacte Jeffrey Wigand, un scientifique travaillant pour Brown et Williamson, le troisième fabricant de cigarettes des Etats-Unis. Ils vont ensemble faire éclater l'un des scandales les plus retentissants de l'histoire du tabac.

Heat (1995) avait constitué pour Michael Mann un véritable aboutissement artistique. Toutes les recherches esthétiques ainsi que le sillon thématique du réalisateur dans toutes ses tentatives précédentes (Le Solitaire (1981), Le Sixième Sens (1986) au cinéma et les trois premières saisons de Deux Flics à Miami et Les Incorruptibles de Chicago à la télévision) trouvaient leurs plénitude avec le polar ultime que constituait Heat. Mann était bien conscient de l’impossibilité d’aller plus loin dans son genre roi et ne reviendrait au polar qu’en 2004 avec Collateral pour amorcer une mue esthétique inaugurant un nouveau cycle captivant avec Miami Vice (2006) et Public Enemies (2008). Avant cela, Mann devait se réinventer, lui qui n’avait quitté les rives du polar qu’à deux reprises pour un échec dans le fantastique (La Forteresse Noire (1983)) et un grand succès avec le film d’aventure Le Dernier des Mohicans (1992). 

Avec The Insider, Mann s’attaque ainsi au « film-dossier » avec cette illustration d’un des plus grands scandales de santé et médiatico -financier de l’histoire américaine contemporaine. Le scénario d’Eric Roth transpose l’article The Man Who Knew Too Much de Marie Brenner paru dans Vanity Fair en mai 1995. On y découvrait le drame de Jeffrey Wigand, scientifique et ancien dirigeant de Brown et Williamson, troisième fabricant de cigarette du pays. Découvrant que ses employeurs laissaient sciemment des agents addictifs au tabac cancérigènes dans leur produit, Wigand suite à son renvoi avait dénoncé les faits devant la justice et dans le cadre de l’emblématique émission d’information de CBS, 60 Minutes. Problème, la puissante l’industrie du tabac allait tenter par l’intimidation et tous les recours juridiques possibles de l’empêcher de parler et de le discréditer. Il lui faudrait notamment tout le soutien de Lowell Bergman, producteur de l’émission qui allait l’accompagner tout au long de ce combat et mettre à son tour sa carrière en danger pour faire éclater la vérité. C’est le parcours parallèle des deux hommes qui intéresse Mann qui signe là une œuvre d’un surprenant mimétisme à Heat.

Comme souvent chez Mann, le destin ou la malchance n’a que peu d’influence dans le déroulement des évènements et seule compte la détermination des hommes à atteindre leur but. On a là deux professionnels au sommet dans leur domaine d’activité mais contrairement à Heat, leur grandeur ne se révèle pas dans un déroulement identique. Ce sera d’abord le talent et la capacité de prise de risque de Lowell Bergman (Al Pacino) qui sera mise en avant avec cette séquence d’ouverture le voyant aller négocier un entretien avec chef du Hezbollah. Cet engagement et volonté sont naturels chez lui et font partie de son métier. Mann laisse ce courage en suspens dans la caractérisation de Jeffrey Wigand (Russell Crowe), adoptant le point de vue de sa personnalité plus retenue et secrète. Ce courage existe en germe en lui mais le scénario ne le révèle que progressivement, escamotant notamment les raisons de son renvoi de Brown and Williamson au début alors que c’était déjà à cause de son opposition à leurs agissements en interne. 

Si ces dangers sont une évidence et font partis du métier de Bergman, Wigand est confronté à un bien plus grand dilemme moral. Sa fidélité à la compagnie et aux clauses de confidentialités assure la sécurité financière à sa famille mais en tant que scientifique il ne peut supporter de laisser sous silence un tel problème de santé nationale. Le jeu nerveux d’Al Pacino s’oppose ainsi à la retenue et l’effacement de Crowe avec un personnage habitué à capter la lumière et un autre se faisant violence pour y accéder. La photo de Dante Spinotti adopte ainsi des teintes qui rendent toujours plus abstraite la présence de Wigand, quand ce n’est pas la mise en scène et les cadrages de Mann l’isolant dans les différents décors et bien sur le jeu de Russell Crowe avec son dos vouté, son phrasé murmuré et le teint blafard. L’acteur a poussé de façon impressionnante la ressemblance avec le vrai Jeffrey Wigand, y compris  la chevelure blanche et les costumes gris pâle qui le fondent dans les environnements urbains métalliques du film. Tout cela contribue à illustrer son isolement et sa solitude, y compris dans son propre foyer où sa femme ne supportera pas la pression et la perte de ses avantages.

Chaque échanges et situation contribuera pourtant à montrer la détermination de cet homme. Lowell Bergman n’est que le déclencheur et l’accompagnateur d’une quête de justice qui lui est propre et pour laquelle il sera prêt à prendre tous les risques. Michael Mann délaisse l’esthétique élégante et sophistiquée de ses polars mais n’adopte pas encore non plus le style brut de Collateral et Miami Vice. Il en offre un habile compromis (ce sera la même chose avec le biopic à venir Ali (2001) avec une mise en scène entièrement soumise aux émotions de ses personnages. Ainsi les menaces et l’intimidation de l’industrie du tabac n’a jamais été prouvée dans la réalité mais une fois la machine enclenchée, le climat paranoïaque et claustrophobe nous fait ressentir tout l’anxiété de Wigand.

Le poids de la responsabilité pesant sur ses épaules s’exprimera aussi par ses plans de grue en plongée avant son témoignage à la cour du Mississipi où il sait que sa vie va basculer définitivement. Russell Crowe est incroyablement subtil pour faire passer toute cette palette de sentiments, l’apaisement du devoir accompli et l’angoisse de ce qui l’attend s’exprimant à un degré équivalent dans son attitude après son témoignage tandis que les envolées de Lisa Gerrard renforcent cette dimension de tragédie en marche. Une épreuve qui sera de longue haleine, tout ce qui était resté sous-jacent devenant soudainement palpable dans les risques encourus : la solitude exprimée par la mise en scène devient concrète avec sa femme qui le quitte, la paranoïa se justifiant par la campagne de discrimination médiatique dont il fera l’objet. Pire, son entretien à sensation pour 60 Minutes ne sera plus diffusé pour d’obscurs enjeux financiers liés au rachat CBS.

Un des thèmes récurrents chez Michael Mann est la capacité d’abandon  ses héros, prêts à tout perdre pour aller au bout de leurs idées. James Caan sacrifie son désir de famille précisément pour la sauver dans Le Solitaire, la traque ou l’odyssée criminelle est finalement plus forte que l’amour dans Heat. Dans Révélations, Wigand nous sera finalement apparu le plus droit et noble par les dangers rencontrés, bien plus que celui que l’on a cru à tort être son mentor, Lowell Bergman. Ce dernier va suivre un parcours en tout point parallèle à Wigand et sera confronté aux mêmes interrogations. C’est la perte de ses illusions quant aux mondes des médias, la vérité et même l’audience qu’elle pourrait drainer se sacrifiant à de bas intérêts financiers et commerciaux. 

Le parcours initiatique de Wigand s’exprimait par la manière dont il s’estompait à l’image sous le poids des épreuves, celui de Bergman à l’inverse par la façon dont il s'y impose par son énergie. Al Pacino est formidable d’intensité (et a mis la pédale douce sur le cabotinage de Heat tout en véhiculant la même énergie) et son activité, son phrasé en ébullition s’oppose constamment à la présence figée de ses congénères soumis et/ou corrompus pensant avant tout à leur carrière. Mann évite tout manichéisme tout en dénonçant ces travers, notamment avec le personnage de Mike Wallace (Christopher Plummer) prêt à poursuivre jusqu’à une certaine limite, celle qui menace son poste, mais qui le regrettera amèrement. Malgré quelques ellipses accélérant un peu les évènements, les procédés d’investigations, de manipulation et de renversements médiatiques (positif comme négatif) sont remarquablement traités par qui fait passer avec limpidité une masse énorme d’informations.



Dans tout cet imbroglio, le lien ténu et la confiance unissant les deux héros n’est jamais perdu de vu. C’est particulièrement vrai dans la plus belle scène du film où les personnages dialoguent par téléphone vers la fin. Wigand brisé par la cabale médiatique semble prêt à commettre l’irréparable quand Bergman l’appelle. Des milliers de kilomètres les séparent. La plage et l’océan entourant Bergman s’oppose à la chambre d’hôtel exiguë et désordonnée de Wigand. Les silences lourd de sens d’un Wigand résigné répondent aux vociférations de Bergman lui intimant de ne pas se laisser aller. Le courage qui a failli briser l’un galvanise l’autre, ils comprennent qu’ils ne sont pas seuls (Mann reprenant pour Pacino le type de plan large où il isolait Crowe pour renforcer le lien) et mèneront leur quête à son terme quoiqu’il en coûte. Certainement une des plus grandes séquences de la carrière de Mann. Constater une injustice, l’exprimer et s’aliéner de son milieu pour cela, tel est le parcours que devra aussi effectuer Bergman. Exposer son humanité, sa vulnérabilité est souvent source de perte irrépressible chez Mann tout au long de sa filmographie. Al Pacino et Robert De Niro le faisaient en s’affrontant dans Heat et l’issue ne pouvait qu’être dramatique. Révélations exprime une idée proche mais en s’unissant dans leur mise à nu et en servant une cause juste, Wigand et Bergman atteignent la grandeur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Touchstone et trouvable en blu ray all zone doté de sous-titres français

mardi 26 août 2014

Le Privé - The Long Goodbye, Robert Altman (1973)


Le détective Philippe Marlowe n’a pas de chance. Pendant qu’il accompagne son ami Terry Lennox au Mexique, la femme de celui-ci est retrouvée morte. De retour à Los Angeles, Marlowe est bouclé pour complicité de meurtre, puis relâché lorsqu’on apprend le suicide de Lennox qui a rédigé des aveux. Bien décidé à innocenter son ami défunt, Marlowe se lance dans une enquête effrénée qui le conduira à côtoyer un alcoolique notoire, un gardien de parking spécialiste en imitations ringardes, un caïd patibulaire et toute une galerie de personnages plus cinglés les uns que les autres. Mais pire que tout : le chat de Marlowe s’est fait la malle…

Dans la logique démystificatrice du Nouvel Hollywood émergeant durant les années 70, Robert Altman se sera plu à déconstruire les genres et les icônes dans ses grands films de l’époque. Le film de guerre prend un tour potache et chaotique dans M.A.S.H. (1970) et le mythe de l’Ouest s’effondre dans la vision antihéroïque de John McCabe (1971). Avec The Long Goodbye, Altman va s’attaquer au héros mythique de Raymond Chandler, le détective privé Philip Marlowe immortalisé à l’écran par Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil (1946) de Howard Hawks. Plutôt qu’une adaptation fidèle et un film noir rétro façon Chinatown (1974) de Roman Polanski, Altman va opter pour une transposition moderne du roman éponyme de Chandler. L’accueil critique sera tiède à la sortie du film, avec comme reproche principal la trahison de l’esprit de Chandler à travers la prestation d’Elliott Gould loin du modèle viril et charismatique imposé par Bogart.

Le vrai problème n’est pourtant pas Marlowe, mais l’environnement contemporain dans lequel il évolue et où les préceptes définissant le personnage n’ont plus lieu d’être. C’est précisément ce qui intéresse Altman, ce décalage permanent de Marlowe avec son époque et dans une intrigue où il aura constamment un temps de retard. Le réalisateur l’exprime dès le départ dans la scène d’ouverture voyant Marlowe se réveiller et longuement essayer de nourrir son chat, échouant à le duper quant à la présence de sa terrine favorite. Le matou ne s’en laisse pas compté et quitte la maison pour ne plus reparaître du film, une manière de moquer ironiquement la perspicacité de Marlowe qui sera mis à mal tout au long du récit. L’intrigue est assez nébuleuse et tourne autour de la disparition mystérieuse puis du suicide trouble de Terry Lennox, ami de Marlowe accusé d’avoir assassiné son épouse. Ne croyant pas en la culpabilité de son ami défunt, notre héros mène l’enquête qui l’amènera à côtoyer le couple destructeur formé par l’écrivain alcoolique Roger Wade (Sterling Hayden) et son épouse Eileen (Nina Van Pallandt).

Altman nous offre en fait une photographie de cette Amérique des 70’s où la droiture de Marlowe est un vestige du passé jamais en accord avec la décadence contemporaine. L’ensemble du film est un renvoi permanent entre le paradis perdu du passé et la dégénérescence et la perte d’idéaux du présent. Ce passé glorieux est le plus souvent associé à la légende hollywoodienne où Altman place des clins d’œil cinéphile distancié comme ce gardien se plaisant à (mal) imiter les stars oubliées de l’âge d’or et que seul Marlowe parvient à reconnaître. Le cadre tape à l’œil du temple de la superficialité qu’est la Californie n’est ainsi pas innocent et montrera ainsi les travers des idéaux du présent. L’appel à l’hédonisme et aux utopies hippie est ainsi raillé avec les voisines dénudées, adepte du yoga et de la fumette de Marlowe. 

L’institution du mariage et du couple s’avère un véritable enfer de violence et d’incompréhension avec les personnages de Sterling Hayden et Nina Van Pallandt. Seul domine la valeur de l’argent et de la cupidité représenté par le mafieux juif Marty Augustine (Mark Rydell) pas avare de contradiction puisque la même séquence le voit se plaindre de ne pas avoir pu se rendre à la synagogue avant de défigurer gratuitement sa petite amie quelques minutes plus d’un coup de bouteille dans un traumatisant débordement de violence. 

La photo de  Vilmos Zsigmond évoque un cauchemar vaporeux en se délestant de toute l’imagerie lumineuse et ensoleillée associée à la Californie. La plage est un mirage lointain dans les scènes de jour et un lieu de mort dans les passages nocturnes notamment. Ce flou est aussi entretenu par la mise en scène peu conventionnelle d’Altman avec son montage déroutant, ces dialogues filmés d’un point de vu extérieur au propre comme au figuré tel cet échange du couple vu en parti à travers le reflet d’une vitre. Tous les symboles d’une Amérique/Californie fière et glorieuse sont là mais sous un jour décadent, illustrant parfaitement l’état d’esprit d’un moment où le pays vit une sorte de retour sur terre et désillusion quant aux grands engagements d’antan. 

Philip Marlowe n’a cependant lui pas changé et c’est la figure des années 40 qui traverse le récit désabusé face à un monde qu’il ne reconnaît plus. Les petits mots d’esprit qui faisait mouche dans les films noir classiques tombent tous à plat ici (Marlowe narguant la police lors de son interrogatoire), les adversaires de Marlowe sont plus désarçonnés par sa nonchalance que par sa vivacité de corps et d’esprit. Elliott Gould avec ses allures ahuries semble toujours comme découvrir pour la première fois toutes les bizarreries et excentricités de son époque se présentant à lui et qu’il salut par son leitmotiv blasé It’s ok with me. Il restera pourtant notre point d’ancrage tout au long du film car le seul poursuivant encore des valeurs justes.

L’humour du personnage naît de son décalage mais jamais de son cynisme et son attitude bienveillante (la scène où il bloque une rue pour ne pas écraser un chien) dénote toujours avec l’absence de scrupules de tous les autres protagonistes. Le but même de son enquête est guidé par la plus noble des causes, l’amitié à son ami dont il ne peut croire en la culpabilité. Lorsque cet ancrage sera à son tour mis à mal, sa réaction sera toute aussi sincère et directe dans un final surprenant où il se met enfin en action et use de son arme. Dès lors il peut partir et disparaître à l’horizon dans la superbe image finale, esquissant un pas de danse à la Chaplin puis s’estompant comme le fantôme qu’il est désormais dans un monde devenu fou. Sous l'aspect décalé et rigolard, Le Privé est une oeuvre désenchantée et d'une grande mélancolie.

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Potemkine 

vendredi 22 août 2014

La Garce - Christine Pascal (1984)

Lucien Sabatier est inspecteur de police. Une nuit, alors qu'il effectue sa ronde, il récupère une jeune fille éjectée d'une voiture. Cette rencontre avec Aline, orpheline de 17 ans, va être déterminante pour le reste de sa vie. Alors que la jeune femme se montre de plus en plus provocante, leur relation tourne au drame : Lucien viole Aline. Dès le lendemain, elle le dénonce et le policier écope de 7 années de prison. A sa sortie, devenu détective privée, il recroise le chemin d'Aline, lors d'une enquête. Il va bientôt comprendre que cela n'a rien d'une coïncidence...

Deuxième film de la regrettée Christine Pascal, La Garce est une des tentatives les plus réussies de film noir à la française, reprenant les codes du genre sans singer le cinéma américain et en les réinscrivant avec brio dans un contexte français. Le côté sensuel et vénéneux s’exprime d’ailleurs sous un jour suggestif rétro et de façon plus explicite dans ce que le cinéma contemporain autorise désormais. Lucien Sabatier (Richard Berry), jeune inspecteur de police voit sa vie basculer le jour où il croisera la belle Aline (Isabelle Huppert). Seule et abandonnée sur une route pluvieuse, Aline est recueillie par Lucien qui fait sa ronde. Une tension érotique s’installe rapidement entre, Lucien ne contrôlant pas son violent désir et abusant d’Aline.

La pulsion de Lucien est montrée dans toute sa crudité tandis que l’on est surpris par l’attitude provocante d’Aline dans ce qui est pourtant un viol. Lucien ne tardera pas à payer pour son dérapage puisque Aline s’avère mineure et orpheline et que sa plainte va conduire notre policier en prison pour six ans. Reconverti en détective privé à sa sortie il est chargé d’espionner une femme soupçonnée d’espionnage industriel dans une boutique du Sentier et à sa grande surprise l’intéressée s’avère être Aline sous une nouvelle identité. Un mystère qui va remettre en cause les circonstances de leur fatidique première rencontre.

Christine Pascal signe un captivant et nébuleux scénario où l’argument policier est entièrement placé sous le signe du désir. C’est lui qui provoque le drame initial, c’est par ce même désir que Lucien plutôt que de dénoncer la duperie avérée d’Aline va retomber dans une folie obsessionnelle et la traquer. Cet aspect charnel révèlera une histoire d’amour étrange et complexe en forme de triangle amoureux entre Lucien, Aline et son âme damnée Max (Vittorio Mezzogiorno). Les retrouvailles inattendues entre Lucien et Aline ne doivent rien au hasard et relève d’un complot venant également d’un amour déçu. Christine Pascal instaure un climat urbain à la fois réaliste (le travail clandestin, l’antisémitisme ouvertement évoqué) et abstrait avec un usage brillant du quartier du Sentier et de ses us et coutumes mais la tournure de l’intrigue en fait un arrière-plan prétexte aux passions des protagonistes. Le manichéisme s’estompe d’ailleurs sous ce prisme intime où les liens se font et se défont par sincérité ou calcul personnel.

Isabelle Huppert symbolise à merveille cette dualité par son attitude séductrice et réservée à la fois où l’interlocuteur masculin ne saura jamais s’il doit y lire l’attirance et le rejet. Elle est un miroir opaque du désir qu’ont d’elle les hommes et sait constamment en jouer dans cette incarnation très surprenante de la femme fatale. Richard Berry incarne lui l’aspect le plus expressif de cette passion, l’étouffant constamment tant son expression s’avère brutale (le viol mais aussi une scène d’amour n’existant que par la volonté de soumission) et parvient à exprimer une réelle humanité par cette amour irrépressible. 

Une sorte de variation française du James Stewart de Vertigo où lui aussi poursuit le fantôme d’un passé douloureux. Vittorio Mezzogiorno amène une touche plus subtile, l’élégance et la prestance de son personnage ne lui faisant exprimer ses sentiments que par le matériel, que ce soit un bouquet de fleur, une boutique ou un faux passeport.

La résolution du dilemme amoureux ne pourra intervenir que lorsque la glaciale Aline daignera face à la perte possible oser révéler son émoi, sans que l’on y devine un intérêt ou une manipulation de plus. Ce n’est pas pour autant que ces amants maudits pourront s’épanouir. S’ouvrir signifie se montrer faible, on aura pu le constater pour chacun des personnages à divers degré. Le plus glacial d’entre eux démasqué, il préférera la fuite que l’abandon. Reste alors l’attente car dans La Garce, cette passion ne s’exprime jamais mieux que dans l’insatisfaction et la douleur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa