Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 20 juillet 2018

Le Rayon Bleu - Blue Sunshine, Jeff Lieberman (1976)


Des étudiants consomment des drogues expérimentales. Une dizaine d'années après, ils commencent à percevoir des effets secondaires, perdent leurs cheveux et entrent dans un état de transe psychotique voire dangereux.

En 1971, Jeff Lieberman jeune aspirant réalisateur est embauché pour réaliser un clip destiné à dissuader les jeunes de consommer de la drogue. Ce premier court-métrage intitulé The Ringer en profite ainsi pour fustiger l’hédonisme hippie qu’il associe à un phénomène régurgité du capitalisme et de la société de consommation dans lequel s’inscrit tout naturellement le commerce de la drogue. On retrouve en partie de cette idée dans Blue Sunshine, premier long tourné à l’économie (500 000 dollars de budget à peine) de Jeff Lieberman. 

Le réalisateur distille une tension latente en accompagnant en introduction un groupe de personnages épars (une trentenaire divorcée, policier surmené) tous souffrant d’un mal-être et angoisse qui va se concrétiser de la plus brutale des manières. Les maux physiologiques (migraine, perte de cheveux…) débouchent sur un vacillement psychique où, sans raison apparente, tous cèdent soudain à une transe meurtrière incontrôlable. Accusé à tort d’un des crimes, Jerry Zipkin (Zalman King) va mener l’enquête en constatant les similitudes de tous ces phénomènes sanglants. On découvre ainsi progressivement que les meurtres sont dus aux effets à retardement d’une drogue expérimentale, le Blue Sunshine, dix ans auparavant.

Le film souffre de grosses maladresses et raccourcis narratifs (la réaction coupable de Zipkin incohérente, la manière dont est amené le sujet du Blue Sunshine) qui trahissent un faible budget où pour aller à l’essentiel il faut parfois tailler dans le vif. La façon aléatoire dont se déroulent les bascules meurtrières ou leur contexte contribue à nous plonger sans raison dans un malaise ambiant (appuyé par le score anxiogène de Charles Gross) qui glace d‘emblée. Cependant Lieberman n’a pas pu tourner les scènes de flashbacks où les personnages jeunes étudiants hippies consommaient la Blue Sunshine qui leur serait fatale plus tard.

Cela pouvait appuyer le contrepoint entre ces apôtres de la contre-culture et ces plaisirs et leur passage à l’âge adulte où ils sont rangés et récupérés par le système. La charge fonctionne néanmoins à travers le personnage d’Ed Flemming (Mark Goddard), politicien en campagne mais surtout ancien dealer qui diffusa la drogue sur son campus de Stanford. Le ver est ainsi dans le fruit de ces élites dont la corruption se traduit symboliquement par l’éveil de bas-instincts provoqués par la Blue Sunshine. Ce n’est pas un hasard si Lieberman conclut son film à la fois dans un temple de l’hédonisme d’alors (une boite de nuit disco) puis du consumérisme (un centre commercial) qui tout comme dans The Ringer relie toute constitue des poisons commun qui s’incarne à travers cette drogue synthétique et aussi artificielle.

Les thèmes sont passionnants malgré les grosses scories (dont l’interprétation un peu en roue libre de Zalman King) et Jeff Lieberman parvient tout de même à proposer un suspense haletant ainsi que quelques images et situations marquantes. La première manifestation du Blue Sunshine qui vient stopper net une scène plutôt joyeuse est un sacré choc sans explications, et quand celles-ci interviennent c’est encore plus angoissant dans l'attente qu'elle crée de cette explosion de violence. Rien que l’image de ces être chauves au rictus bestial et regard perdu donne des images emblématiques témoignant du côté anonyme (et suiviste sur le fond) des agresseurs/victimes sous l’emprise du Blue Sunshine. 

Le film connaîtra un vrai succès critique mais aura une carrière aussi brève que modeste en salle. Sa postérité viendra de sa récupération par les grands mouvements musicaux d’alors, Blue Sunshine étant notamment projeté en fond des concerts du CBGB’s temple du punk new yorkais où se produisaient Blondie, les Ramones ou Talking Heads. Le film inspirera d’ailleurs un des disques les plus fous de Robert Smith de The Cure, avec un disque psychédélique inclassable nommé Blue Sunshine.

Sorti en dvd zone 2 français chez Bac Films 

mercredi 18 juillet 2018

L'Appel de la forêt - Call of the Wild, William A. Wellman (1935)


Jack Thornton, un chercheur d'or, perd tout son argent au jeu. Un ancien ami, Shorty, lui propose alors de partir à la recherche d'un trésor, en suivant le chemin d'une carte qu'il a mémorisée. Pour ce voyage, Thornton se procure un chien incontrôlable, Buck, qu'il parvient à dresser. Au cours de leur voyage, les deux hommes découvrent une femme, Claire Blake, dont le mari a disparu...

L’Appel de la forêt est la seconde adaptation du roman de Jack London après celle muette signée par  D. W. Griffith en 1908. Le livre de Jack London est devenu en peu de temps un classique plébiscité par la jeunesse qui justifie une version à grand spectacle avec l’avènement du parlant et constituera un vrai tournant dans la carrière e William A. Wellman. Si l’adaptation s’avère très libre par rapport au roman (Wellman avouera n’avoir pas lu le livre et s’être contenté de transposer le scénario de Gene Fowler et Leonard Praskins, le chien Buck même s’il a son importance n’est pas au centre u récit), Wellman va faire montre d’un grand souci de réalisme dans sa description. 

Le film offre la possibilité encore pas si courante dans le Hollywood des années 30 d’un tournage en plein air, loin du confort des studios. Wellman ira filmer dans la forêt nationale de Mount Baker (dans l’Etat de Washington) pour tournage à rude épreuve où se développe sa thématique de la traversée et ses épreuves climatiques comme révélateur des personnages. Un élément au cœur de Convoi de femmes (1951),La Ville Abandonnée (1950) ou encore Bastogne (1949). Le héros viril et désinvolte incarné par Clark Gable annonce ainsi le Robert Taylor e Convoi de femme, déjà adouci par le courage et le charme de sa compagne de voyage impromptue avec Loretta Young. 

L’environnement du film hésite ainsi entre la dépravation et la barbarie de ces villes de chercheurs d’or (l’entrée en matière boueuse et déliquescente est assez saisissante) faites de bagarre, beuverie et petite vertu avec les grands espaces sauvages dont l’horizon blanc épure la conscience des personnages. L’individualiste Jack Thornton s’y attache tout d’abord au chien Buck, aussi éprouvé et cabochard que lui, avant e tomber amoureux de Claire Blake (Loretta Young). Cette dureté se trouvait déjà dans les Pré-Code de Wellman, notamment cette idée d’enfer immoral refuge des âmes damnées avec Safein Hell (1931).

La chasse au trésor n’est qu’un prétexte pour réunir ces êtres perdus et Wellman excelle à alterner péripéties confrontant à la fureur des éléments (la traversée en canot, tempête de neige, attaques de loups) avec l’après chaleureux et délicat qui tisse le rapprochement entre Gable et Loretta Young. Le premier baiser et son dialogue entre crudité et retenue témoigne d’une tension érotique qui s’est également jouée en coulisse. 

Clark Gable star établie (et mariée) entretint une liaison (les sources moins romantiques parlent d’un viol) avec une alors toute jeune Loretta Young qui tomba enceinte durant le tournage. Gênant au vu du code moral exigé par les studios envers ses acteurs et donc Loretta Young (catholique pratiquante revendiquée ce qui ajoute au scandale) disparu quelques mois le temps d’accoucher et « adopta » sa fille Judy Lewis pour donner le change. Une certaine audace en demeure dans le film où le couple, adultère à son insu, doit au final se séparer pour les apparences alors que l’attirance demeure intacte.

C’est là toute l’importance du chien Buck qui libre des entraves humaines peut céder à ses instincts et au fameux « appel de la forêt » lors de la conclusion. Un Wellman captivant et méconnu mais qui sera malheureusement bien malmené par la censure – il y a bien vingt minutes coupées entre la version existante et le montage initial. 

Sorti en en dvd zone 2 français chez Wild Side

dimanche 15 juillet 2018

Passion - Manji, Yasuzo Masumura (1964)


Sonoko, issue d'une riche famille bourgeoise, est mariée à un grand avocat. Ne sachant comment occuper ses journées, elle décide de prendre des cours de dessin à l'université. C'est là qu'elle rencontre Mitsuko qui devient secrètement sa muse et bientôt son amante. Bravant moeurs et mari, Sonoko est prête aux pires extrêmes pour garder Mistuko auprès d'elle. Mais la belle Mitsuko joue peut-être un double jeu avec Eijiro, son amant. C¹est alors que doutes et machinations diverses entrent en jeu.

Deux ans avant le plus célèbre Tatouage (1966) Yasuzo Masumura adaptait déjà un roman de Jun'ichirō Tanizaki avec ce Passion. L’univers de l’auteur se fond bien au romantisme morbide, aliénant et marqué par le destin de Masumura. Dès le départ la romance tient ainsi de l’inconscient et de l’obsession lorsque l’épouse bourgeoise Sonoko (Kyôko Kishida) peint les traits de Mitsuko (Ayako Wakao) camarade de cours de dessin, à la place du modèle de l’exercice en cours. En faisant comprendre la passion de Sonoko par cette obsession (et homosexualité) inconsciente avant la vraie rencontre avec Mitsuko, Masumura tisse déjà la relation dominant/dominé à venir. Le rapprochement entre Mitsuko et Sonoko ne frappe pas particulièrement par son traitement formel (élégant et sobre) d’une relation lesbienne, ni même par l’expression intense d’une attirance mutuelle, mais surtout par la soumission violente qui s’impose à Sonoko à travers son désir dévorant.

Ce désir revêt une dimension funeste, dévorante et psychanalytique qui annonce Tatouage et La Bête aveugle (1969). Le courage et le défi aux mœurs que constitue cette passion interdite importe moins que cette facette soumise, renforcée par le jeu intense et suppliant de Kyôko Kishida et celui, chargé de sadisme et de duplicité de Ayako Wakao. Le découpage et les cadrages de Masumura lors des (finalement rares) scènes d’amour recherche toujours les réactions plus ou moins mesurés de Sonoko dont la mesure bourgeoise vole progressivement en éclat. Le réalisateur étend ce type de rapport à l’ensemble des protagonistes du film, dépassant l’aspect social inhérent au Japon qu’on aurait pu y trouver. Sonoko défie ainsi le machisme de la société japonaise en vivant sa romance au grand jour mais impose une supériorité de classe envers son époux (Eiji Funakoshi) qui ne peut imposer cette autorité masculine attendue. De même Mitsuko tout en manipulant Sonoko subit elle-même les foudres d’un amant jaloux (Yûsuke Kawazu). 

La dimension charnelle n’a pas réellement sa place, seul compte le fait de plier l’autre à sa volonté à coup de chantage, de pacte douteux et de mensonges. Masumura l’exprime dans l’intrigue mais aussi dans le flou moral qu’amènent les scènes d’empoisonnement. Mitsuko et Sonoko n’y ont pas recours pour mourir ensemble, mais pour soumettre l’époux par cette démonstration de force. Lorsque cet artifice sera de nouveau utilisé à la fin du film, ce sera pour les éléments « faibles » du triangle amoureux de prouver qu’ils sont plus aimants et donc assujettis à la domination de Mitsuko. C’est par cette dernière que passe l’aspect névrotique mais également mystique des rapports humains distordus du film, notamment par l’association à une déité de l’amour indifférente si ce n’est aux sacrifices de ses adorateurs. 

Visuellement Masumura tisse ans un premier temps une imagerie romantique chatoyante factice où l’on peut les dérives à venir. La vaporeuse et onirique scène d’empoisonnement amène une perte de repère formelle, temporelle et morale où le monde extérieur n’existe plus. On comprend la sobriété de la facette sexuelle par Masumura qui nous guide vers une dernière partie où la défiance, la jalousie et le rapport de force sont les éléments sur lesquels repose cette passion. La photo de Setsuo Kobayashi le traduit avec subtilité dans les teintes grise et claustrophobe de l’appartement, mais aussi par la manière d’exclure un élément du triangle amoureux. L’issue finale se devine ainsi par la seule finesse de colorer légèrement un visage dans un plan d’ensemble ou tous les personnages sont supposés être inconscients. Vénéneux et tout en retenue, Passion est une réussite envoutante. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Zootrope Films