Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 25 septembre 2017

Susan Slade - Delmer Daves (1961)

Après dix ans d'activité professionnelle exercée au Chili, Roger Slade rentre aux États-Unis. Sur le bateau qui les ramène, sa fille, Susan, s'éprend d'un alpiniste. À l'instant où ils se quittent, ils se considèrent comme fiancés. Malheureusement, les jours s'écoulent et Susan ne reçoit guère de nouvelles. Elle se désespère d'autant plus en découvrant qu'elle est enceinte. Son père confirme ses craintes : le jeune homme est mort lors d'une ascension. La famille décide alors de partir pour le Guatemala où le père a son nouveau poste ; là-bas, Susan accouchera de son bébé qui passera pour celui de sa mère.

Susan Slade est le troisième de la grande série de mélodrame de Delmer Daves à la Warner après A Summer Place (1959) et Parrish (1960). Le réalisateur en reprend des éléments avec ce trouble sexuel de la jeunesse, l'atmosphère provinciale de secret mais aussi l'accomplissement individuel de ces héros juvéniles. Cependant Daves fait évoluer ces questionnements avec les mœurs de l'époque et propose une nouvelle variation passionnante. La facette scandaleuse de A Summer Place reposait grandement sur un conflit générationnel posant un regard différent sur le sexe tandis que Parrish intégrait une forme de pureté de corps et d'esprit au cheminement intime de son héros. Le scénario (adapté du roman The Sin of Susan Slade de Doris Hume) endosse ainsi le point de vue d'une héroïne dont l'émancipation n'est plus seulement familiale mais l'oppose au monde moralisateur qui l'entoure.

Susan Slade (Connie Stevens) est une jeune fille retournant à la civilisation après 10 ans d'exil dans le désert au Chili où son père (Lloyd Nolan) exerçait en tant qu'ingénieur de forage. Daves confronte d'emblée cette isolation qu'elle abandonne (avec ces vue impressionnantes de la famille au milieu de cette désolation) au choc de la civilisation avec cette croisière bondée qui les ramène aux Etats-Unis. Retrouver cette foule, c'est aussi désormais se confronter à son regard, son jugement et son désir ce qui décontenance la jeune fille innocente. La terreur au premier mot échangé puis l'abandon charnel total quand elle tombera amoureuse durant le voyage de l'alpiniste Conn White (Grant Williams) exprime ainsi l'intensité et l'inexpérience de Susan dans ces premiers contacts au monde. Ce mélange de pureté et de stupre dégagée par Connie Stevens (et si bien utilisé dans Parrish) fonctionne à merveille ici, son jeu faisant office d'ellipse pour expliciter le rapport sexuel puisque l'on passe du baiser hésitant à un visage tout en moue de désir difficilement contenu quelques scènes plus tard au fil de sa romance avec Conn.

On ne trouve plus de conflit avec les figures de parents bienveillants joués par Lloyd Nolan et Dorothy McGuire qui la pousse dans les bras du jeune homme pour son épanouissement avant d'être effrayé par l'intensité de sa passion pour lui. Daves fait également planer l'ambiguïté quant aux intentions de celui-ci, laissant autant croire au vil séducteur qu'à l'amoureux transi et pressant. Le sexe est évoqué explicitement dans les dialogues mais ce sera plus ses conséquences que l'acte en lui-même qui causeront le drame et ainsi par rapport aux précédents films. C'est du regard et jugement moral des autres plutôt que du désir (qui s'exprimait par une culpabilité pathologique et théâtrale dans un film comme La Fièvre dans le sang (1961)) que naissent la peur et les choix hasardeux de l'héroïne tombée enceinte. Tout dans le film ramène une Susan Slade pourtant sexuellement mature à son statut de petite fille dans ses relations avec ses parents (la scène où elle reçoit un cheval en cadeau), charmantes quand tout va bien mais qui la plie à leur rapport moralisateur face à cette société. Sans montrer un monde extérieur forcément oppressant et accusateur, Daves illustre ainsi les carcans d'un ancien monde qui effraie des parents pourtant compréhensifs qui choisiront la fuite et le mensonge pour masquer le déshonneur de leur fille.

Dès lors il ne sera pas étonnant que la vraie romance du film se fasse avec Hoyt Brecker (Troy Donahue) qui est lui aussi un paria qui s'assume et défie la société qui le juge à l'aune de son père. Formellement déploie une imagerie americana puissante où les grands espaces confrontent les personnages à leurs maux intérieurs. La silhouette de Susan se perd ainsi écrasé par le chagrin dans l'urbanité de San Francisco quand elle comprendra que Conn a contacté ses parents mais pas elle depuis leurs séparation. De même avec cette scène où elle domine une falaise à cheval, un fondu entremêlant le fracas des vagues et son visage scrutant l'horizon comme une illustration des tourments de son cœur. La nature sauvage et l'architecture urbaine perdent ce spleen latent pour retrouver des vertus amoureuses quand s'y retrouvent Susan et Hoyt et Daves déploie des séquences virtuose (cette poursuite à cheval digne de ses plus beaux western) ainsi que des compositions de plan somptueuse comme cette entrevue dans ce salon de thé en bord de mer magnifié par la photo de Lucien Ballard.

A l'inverse toutes les scènes d'intérieur témoigne de l'enfermement, de la duplicité dans laquelle s'engonce les personnages pour fuir le jugement des autres. La joyeuse scène en début de film où la famille Slade visite sa nouvelle maison n'existe que pour la mettre en scène comme une prison dorée pour Daves à travers ses cadrages et ses jeux d'ombres. Toute la sophistication de cette demeure prend un tour oppressant explicitant le malaise comme quand Susan constatera la distance qui la sépare désormais de son bébé alors qu'ils demeurent sous le même toit. Susan souffre finalement plus des concessions douloureuses à la bienpensance, pour son statut maternel et de femme. L'union de convenance (avec le riche héritier joué par Bert Convy) comme celle sincère avec Hoyt sont ainsi empêchées par les entraves intimes de Susan. En suggérant constamment et en n'explicitant jamais le drame par un personnage malfaisant, Daves fait ainsi entièrement reposer la destinée de Susan sur volonté de surmonter ce regard des autres. Alors certes ce sera un rebondissement un peu grossier qui nous y amènera (on retrouve le côté soap opera assumé de tous ces mélodrames) mais avec pour issue l'épanouissement intime total de l'héroïne.

 Sorti en dvd zone 1 chez Warner

samedi 23 septembre 2017

The Man I love - Raoul Walsh (1947)

La chanteuse Petey Brown quitte New York pour passer Noël à Long Beach avec ses sœurs, Sally et Virginia Brown, et son frère Joey. Elle va se trouver impliquée dans les affaires de Nicky Toresca, un membre de la pègre.

The Man I love est un Walsh méconnu qui marque la troisième collaboration du réalisateur avec Ida Lupino après les réussites de La Grande évasion (1941) et Une femme dangereuse (1940). Les contours du film noir sont bien là avec ces milieux de clubs de jazz et ses patrons véreux mais Walsh déplace cette fois le curseur sur le portrait de femme plus que l'argument criminel. Cela se ressent dès l'ouverture où l'urbanité d'une ruelle new yorkaise nous emmène dans un club de jazz où la mélancolie de Petey (Ida Lupino) au chant est le sentiment dominant. La solitude de l'héroïne l'amène à retrouver sa fratrie à Long Beach et l'ensemble des intrigues et interactions du récit repose sur la romance contrariée et la (peur de la) solitude.

Le partenaire amoureux possible est ainsi soit un dangereux prédateur (le patron de club incarné par Robert Alda), un être torturé (le compositeur déchu que joue Bruce Bennett) ou dépravé à travers l'épouse indigne Gloria (Dolores Moran) à laquelle Walsh donne tous les atours de la femme fatale. Le dépit amoureux de Petey (pour un homme hanté par le souvenir) se répercute ainsi à l'ensemble du film, le milieu dévoyé des clubs de jazz étant synonyme d'ivresse (porté par une bande-son enlevée pour les amateurs de jazz, le titre venant d'ailleurs d'une composition de Gershwin) et de perdition.

Le film a néanmoins un problème de rythme et de caractérisation (des protagonistes introduits de façon intéressante étant oublié et/ou expédié dans leur destin) mais est magnifiquement porté par Ida Lupino. Son interprétation à la fois forte, vulnérable et glamour confère une belle émotion qui contrebalance avec un Bruce Bennett un peu raide, notamment la dernière rencontre Malgré le déséquilibre du ton, on appréciera les fulgurances authentiquement polars que s'accorde Walsh dont un incident nocturne à la violence saisissante. Une curiosité intéressante et une des plus belles interprétations d'Ida Lupino bientôt en route pour sa carrière de réalisatrice.

Sorti en dvd one 2 français chez Warner 

Extrait de la scène d'ouverture

dimanche 17 septembre 2017

Au service de Sa Majesté - O.H.M.S., Raoul Walsh ( 1937)

Accusé d'un crime qu'il n'a pas commis, Jimmy Tracy, un mauvais garçon new-yorkais, fuit en Angleterre en empruntant l'identité de sa victime présumée, un Canadien. Sur place, il se retrouve presque malgré lui enrôlé dans l'armée britannique. Il rencontre Bert Dawson, militaire de carrière. Tous deux aimeraient conquérir le cœur de Sally Briggs, la fille du sergent-major. Mais lorsque les combats font rage, l'amitié et la solidarité prennent le dessus.

O.H.M.S. constitue pour Walsh un diptyque anglais avec Les Deux aventuriers tourné la même année. C'est un opus mineur mais plutôt attachant qui annonce certaines œuvres à venir, le final guerrier et exotique préfigure ainsi un peu Aventures en Birmanie (1945) et surtout la formation guerrière et sentimentale du héros fait penser à ce que sera Le Cri de la victoire (1955). On y suivra les aventures d'une petite frappe accusée de meurtre à tort et forcée de fuir en empruntant l'identité d'un canadien engagé dans l'armée britannique. Le film doit grandement à l'abattage de Wallace Ford trimballant sa gouaille new yorkaise des espaces urbains malfamés à la rigueur de l'armée anglaise et des mœurs britanniques pondérées. La discipline militaire alterne ainsi avec l'assiduité amoureuse dans un beau contraste entre l'ouverture montrant notre héros en véritable goujat infréquentable et l'exil qui le transforme en être plus respectable.

Le triangle amoureux complice et rieur entre Ford, Anna Lee et John Mills offre quelques moments amusants, Walsh s'amusant dans les registres de la comédie romantique et de régiment. Cela reste néanmoins grandement cousu de fil blanc dans le déroulement et pour retrouver l'énergie de Walsh il faut compter les morceaux de bravoures épars du récit. L'ouverture dans une salle de jeu lugubre virant à la violence sèche (et un relent de racisme asiatique) démontre toute l'efficacité du réalisateur et surtout la bataille finale avec son armée chinoise anonyme et son siège épique amène enfin l'ampleur et l'émotion attendue pour une belle rédemption de Wallace Ford. Un petit Walsh mais pas déplaisant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

vendredi 15 septembre 2017

Remorques - Jean Grémillon (1941)

A bord du remorqueur le Cyclone, le capitaine André Laurent risque sa vie tous les jours, pour sauver celle des autres. Il est marié à Yvonne, qui souhaite qu'il quitte ce métier. Celle-ci lui cache sa grave maladie. Le capitaine Laurent, doit quitter précipitamment la noce d'un de ses marins pour porter secours au cargo Mirva, laissant sa femme Yvonne et la mariée. Le sauvetage, après quelques péripéties, va réussir et les passagers sont secourus. Au matin, le Cyclone remorque le Mirva. André tombe amoureux de Catherine, la femme du capitaine renégat du Mirva et elle va devenir sa maîtresse.

Jean Grémillon retrouve avec Remorques Jean Gabin, sa star de Gueule d'amour (1937) l'œuvre qui lui permit de relancer sa carrière de réalisateur. Grémillon avait enchaîné ensuite avec le succès de L'Étrange Monsieur Victor. Il pouvait ainsi soumettre à au producteur Raoul Ploquin son désir d'adapter le roman Remorques de Roger Vercel paru en 1935. La production connaîtra moult soubresauts et ce dès l'écriture du scénario. Les premiers jets écrits par Charles Spaak et André Cayatte et Grémillon plutôt fidèle au livre (soi la vengeance d'une femme témoignant contre son époux ayant escroqué des remorqueurs venus à son secours en pleine tempête) déplaisent à Gabin qui convoque Jacques Prévert pour une réécriture plus radicale. C'est une romance tragique qui est désormais au centre du récit, profitant de la réunion du mythique couple de Quai des brumes de Marcel Carné (1938), Jean Gabin/Michèle Morgan. Les ennuis se poursuivent une fois le tournage entamé puisque celui-ci est interrompu par l'entrée dans la Seconde Guerre Mondiale puis l'arrivée en France de l'envahisseur allemand. Le décorateur Alexandre Trauner et le producteur Joseph Lucachevitch (qui a repris le projet suite au retrait de la UFA dont Raoul Ploquin dirigeait la branche française) tous deux juifs quittent Paris et Jean Gabin part rejoindre Michèle Morgan à Hollywood. Grémillon une fois démobilisé termine donc le film comme il peut, renonçant notamment aux extérieurs pour les scènes maritimes filmées en studio et le tournage s'achèvera près de deux ans près le premier clap.

Dans Gueule d'amour, Jean Grémillon déconstruisait le Jean Gabin séducteur en le rendant totalement soumis et vulnérable à l'amour d'une femme indigne qu'incarnait Mireille Balin. Dans Remorques, c'est plutôt le Gabin ouvrier et chef de bande charismatique qui tombe de son piédestal. Avec ce capitaine André Laurent à la tête d'un navire remorqueur et en responsabilité d'un groupe de marin, le mimétisme avec d'autres rôles fameux se fait automatiquement. La locomotive de La Bête humaine (1938) est remplacée par un bateau, le groupe de travailleur de La Belle équipe (1936) par l'équipage de marin dont la subsistance dépend du brio de Gabin. Le film s'ouvre donc sur une scène célébrant cette communion ouvrière à travers le mariage d'un des marins mais exprime aussi les angoisses étouffées de ce dangereux métier pour les couples, l'attention passant des jeunes mariés à André et son épouse Yvonne (Madeleine Renaud) lasse de cette existence.

Une violente tempête vient d'ailleurs interrompre les festivités et André y perdra matériellement face à un navigateur escroc (Jean Marchat) tout en gagnant en tombant amoureux de Catherine (Michèle Morgan), l'épouse de ce dernier. Cette entrée en matière symbolise ainsi l'adrénaline et le renouveau permanent que constituent les périlleux sauvetages pour André, fuyant et repoussant constamment les demandes de son épouse aspirant à une vie plus casanière. Jean Grémillon donne à la fois panache et sens des responsabilités à Gabin, l'assurance en mer du héros se conjuguant à un caractère paternel pour ses hommes sur terre notamment le personnage de mari cocu et raillé qu'incarne Charles Blavette. Ainsi malgré la mélancolie de Madeleine Renaud, le caractère d'André s'équilibre entre sa nature aventureuse et responsable (l'emploi de son équipage dépendant de son maintien en tant que capitaine).

Tout volera en éclat avec la passion d'André pour Catherine. Grémillon amène pourtant ce trouble progressivement, en dépouillant visuellement André de ses responsabilités. Lors de leur première rencontre en plein sauvetage, André rabroue avec gouaille Catherine, tout obnubilé qu'il est par sa tâche et la ramène sans ciller à son époux corrompu qu'il allongera d'ailleurs d'un coup de poing. La rencontre inopinée en tête à tête, la ballade sur une plage déserte puis la visite d'une maison vide déleste André de ce qu'il représente (un capitaine, un ami et un époux) et le laisse démunis face à ce qu'il est aussi : un homme capable d'amour et de désir. Gabin exprime cette vulnérabilité avec une plus grande subtilité que dans Gueule d'amour et Jean Grémillon n'en fait pas cette fois une déchéance impudique pour l'acteur. Les silences, la gouaille virile perdue et l'agressivité inopinée pour masquer l'émergence d'une sensibilité enfouie, Gabin révèle tout cela dans une grande pudeur que Grémillon se charge de magnifier. Les mots qu'il ne sait trouver, Catherine l'incite à les exprimer par le geste en lui susurrant un langoureux embrasse-moi, leur disparition hors-champ puis l'ombre des nuages survolant la plage illustrant l'ellipse de leur étreinte.

En redevenant homme, André laisse aussi son environnement lui échapper, basiquement en ne souciant pas assez vite de sa mission maritime et tragiquement en ne voyant pas la maladie de son épouse. Grémillon crée une sorte de parallèle entre l'épouse et l'amante par la photo d'Armand Thirard. Dans les dernières scènes la photo de Thirard éclaire le visage et le regard de Michèle Morgan dans une chambre pourtant privée d'électricité par la tempête, laissant vibrer la passion tandis que l'ombre de la pièce isole mais affirme aussi le destin impossible de cette union. Dans la scène suivante où Gabin est au chevet de Madeleine Renaud, l'ombre inonde le visage de celle-ci pour révéler un avenir tout aussi impossible mais dans une pulsion de mort. Le final aux accents religieux (que Prévert n'aimait pas) réduit et condamne ainsi Gabin à son seul sacerdoce des mers, et seules ses larmes se mélangeant à la pluie tombante l'autorise encore à révéler ses failles d'homme.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Mk2

lundi 11 septembre 2017

Dodes'kaden - Dodesukaden, Akira Kurosawa (1970)


Le film conte la vie de marginaux autour d'un bidonville. On suivra Rokuchan, jeune garçon se prenant pour un machiniste de tramway, dans les bas-fonds de la ville où il rencontrera bon nombre de personnalités avec leurs problèmes : folie, pauvreté, inceste…

Dodes’kaden est un film qui arrive près de cinq ans après Barberousse (1965) dans la filmographie d’Akira Kurosawa. Ce dernier constituait un film-somme et le pic de sa collaboration avec Toshiru Mifune, concluant la première et plus célébrée période de son œuvre. Conscient de cet aboutissement, le réalisateur décidait de modifier ses méthodes de travail pour ses films suivants notamment en usant de la couleur. Le projet Runaway Train devait être sa première grande production internationale avec ce récit de course-poursuite ferroviaire en territoire enneigé avec un tournage prévu au format. Seulement Kurosawa ne s’entend pas avec ses producteurs américains qui privilégient le noir et blanc et son refroidis par ses méthodes de travail méticuleuses. L’aura du réalisateur est ainsi ternie par une réputation d’ingérable confirmée avec  Tora ! Tora ! Tora !, ambitieuse coproduction entre la Fox et le Japon sur Pearl Harbor dont il doit mettre en scène la partie japonaise.  Ses méthodes de travail peu compatibles à une grosse production hollywoodienne seront sources de dépassements de budget et il sera renvoyé après trois semaines de tournage au profit de Kinji Fukasaku et Toshio Masuda. Ces déconvenues le marqueront durablement et Dodes’kaden est l’occasion pour lui de prouver qu’il peut signer un projet formellement ambitieux tout en respectant son budget. Nombre de ses pairs le soutiennent dans cette reconquête en étant coproducteurs comme Kon Ichikawa, Keisuke Kinoshita et Masaki Kobayashi.

Le film est l’adaptation de Quartier sans soleil de Shūgorō Yamamoto, auteur déjà prisé par Kurosawa dans Sanjuro (1962) et Barberousse. C’est aussi une nouvelle fois pour Kurosawa l’occasion de traiter du sujet de la pauvreté abordé dans L’Ange Ivre (1948), Les Bas-fonds (1957) et Barberousse. La misère constitue pour Kurosawa un mal social mais également pathologique, l’environnement sinistre finissant par avoir des répercussions psychologiques sur les démunis. C’est une réflexion proche de celle qu’aura Ettore Scola dans son fameux Affreux, sales et méchants (1976) mais Kurosawa ne se focalise pas sur la seule monstruosité possible pour un ensemble plus surprenant. 

Dans un bidonville hors du temps, divers individus cherchent à échapper à la misère chacun à leur manière. L’ouverture nous montre ainsi la folie douce du jeune Rokuchan (Yoshitaka Zuschi) traversant la décharge en se prenant pour un machiniste de tramway, indifférent au désespoir de sa mère et aux moqueries des enfants. Kurosawa façonne un décalage entre le refuge de cette folie et le désespoir de l’environnement, la bande-son accompagnant la gestuelle et les bruits du tramway tandis que le personnage dévale les lieux de façon exaltée.  Cette dichotomie entre comportement grotesque et misère palpable prend plusieurs visages, l’innocence amusée prenant le plus souvent un tour monstrueux.

Le refuge alcoolisé de deux époux indigne les amènent à échanger leur foyer voisin, la différence ne se faisant plus à leurs yeux avinés et ni pour leurs épouses lasses de ces errements. Ce même décalage entre dénuement et candeur se retrouve avec ce mendiant (Noboru Mitani) et son jeune fils (Hiroyuki Kawase) dont il ne fait miroiter un ailleurs que par l’imagination (la demeure évolutive à l’architecture insensée) mais le maintien jusqu’au drame dans cette condition. Mais cela n’est rien comparé aux figures plus explicitement monstrueuses tel ce beau-père (Tatsuo Matsumura) incestueux, la pauvreté désagrégeant moralement, physiquement et psychologique ses victimes notamment cette nièce de plus en plus fantomatique. Visuellement Kurosawa excelle à jouer de l’hébétude enfantine de ses personnages, altérant la fange qui les entourent. L’usage de la couleur est volontairement peu subtil, le réalisateur ne jouant pas sur la gamme chromatique de sa pellicule et préférant donner des couleurs criardes à des éléments de décors et/ou costumes – les maisons rouges et jaunes grossièrement badigeonnées des deux alcooliques. 

Ce parti pris devient de plus en plus marqué au fil du récit avec des arrière-plans abstrait et théâtraux. Les couchers de soleil et nuit étoilées se réduisent ainsi à un mur peint, les contours enfantins des dessins ayant surpris les collaborateurs de Kurosawa connaissant son talent de peintre. C’est pourtant là l’essence du propos, la réalité n’offrant aucune vraie échappatoire (l’ultime entrevue entre la nièce et le vendeur à vélo), autant l’entourer de ses ornements naïfs pour la supporter. Etre conscient condamne à une douleur insurmontable à l’image de cet époux inconsolable, même avec la repentance de sa femme. Le film se conclut donc ainsi logiquement comme il a commencé, par la cavalcade de notre conducteur de tramway. Akira Kurosawa réussi à réellement se réinventer mais l’esthétique radicale (annonçant pourtant d’autres réussites plus nanties comme Ran (1985)) sera source d’un échec commercial dont il aura bien du mal à se remettre. 

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Wild Side


dimanche 10 septembre 2017

La Cité sous la mer - The City under the Sea, Jacques Tourneur (1965)

Côte des Cornouailles au début du XXe siècle. Partis à la recherche de Jill Tregellis, une jeune Américaine, ses amis se retrouvent dans une cité engloutie, dirigée d'une façon despotique par Sir Hugh…

Cet ultime film de Jacques Tourneur est une production American International Pictures, compagnie initiatrice de la série d'adaptations à succès d'Edgar Allan Poe signée Roger Corman et interprétée par Vincent Price en ce début des années 60. City under the sea apparaît plus comme une production opportuniste surfant sur cette vague puisqu'elle brode toute une intrigue autour du poème éponyme (récité dans une scène du film) de Poe. On doit initialement le script est à Charles Bennett que les producteurs James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff convoquent en Angleterre pour une réécriture mais sans lui payer le voyage. Devant le refus de celui-ci, ils font donc remanier le scénario par Louis M Heyward qui y rajoute une dimension comique trop prononcé (au désarroi des comédiens convaincus par le scénario initial de Charles Bennett) notamment le personnage de David Tomlinson et sa poule domestique.

Le résultat sera un curieux mélange entre épouvante gothique et film d'aventures fantastique un peu dans l'esprit de She produit par la Hammer cette même année. Il est donc ici question de cité sous-marine oubliée sous les côtes des Cornouailles, d'un Vincent Price terré sous les mers victimes d'une malédiction mystérieuse et d'un trio de héros tentant d'échapper à ses griffes. L'élément romanesque (Jill (Susan Hart) sosie de l'épouse disparue de Vincent Price) est trop survolé et certains raccourcis narratif assez grossiers. Néanmoins le charme exotique et désuet opère notamment grâce au savoir-faire de Jacques Tourneur et à une belle direction artistique Frank White. Les époques et architectures se bousculent dans les visions de cette cité sous-marine à laquelle Tourneur avec de modestes moyens (les scènes de plongée un peu cheap notamment les créatures marine) donne une belle ampleur, bien aidé par la photographie bariolée de Stephen Dade.

L'humour ne fonctionne pas si mal, le cabotinage de David Tomlinson étant compensé par le premier degré et l'énergie de Tab Hunter ainsi que le charme de Susan Hart (dont le décolleté pigeonnant n'a rien à envier aux Scream Queens de la Hammer). En dépit d'un creux un peu bavard en milieu de film, l'ensemble se laisse donc voir sans déplaisir et Jacques Tourneur conclut sa belle filmographie de la plus honorable des manières.

 Visible en ce moment dans le cadre de la rétrospective Jacques Tourneur à la Cinémathèque française

vendredi 8 septembre 2017

La Soif de la jeunesse - Parrish, Delmer Daves (1961)

Après la mort de son mari, Ellen McLean, pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils Parrish, accepte un poste d'éducatrice dans une plantation du Connecticut. Sur place, elle est chargée de l'éducation de l'excentrique Alison, la fille de Sala Post. Pour des raisons d'élémentaires convenances, le maître des lieux demande à Ellen que son fils s'éloigne de la maison, afin de ne pas perturber l'éducation de sa fille. Le jeune Parrish se retrouve alors tous les jours dans les plants de tabac en compagnie de Sala qui lui apprend les rudiments du métier. Mais le soir venu, le jeune homme est libre d'organiser son emploi du temps : il fait alors la connaissance de la ravissante Lucy...

Sur le tournage du western La Colline des potences (1959), Delmer Daves est victime d'une attaque cardiaque qui l'empêche de terminer le film, les dernières scènes étant réalisée par l'acteur Karl Malden. Ce sera la dernière incursion de Daves dans le western, sa santé fragile ne lui autorisant plus ce type de tournage harassant. Le réalisateur va alors se réinventer avec une série de mélodrames à succès où casting juvénile et thèmes sulfureux constitueront des sortes d'ancêtres du teen movie. A Summer Place (1959) lance le cycle et sera un triomphe au box-office, en plus d'être le film de la rencontre avec le jeune Troy Donahue qui sera l'acteur fétiche de cette série de film. A Summer Place était une œuvre dans traitant avec audace de l'attrait pour la sexualité chez les adolescent tout en évoquant le fossé de communication parent/enfant dans la lignée d'œuvres comme La Fureur de vivre (1955), La Fièvre dans le sang (1961) le tout baigné de l'esthétique des mélodrames provinciaux 50's à la Peyton Place (1957) ou Douglas Sirk.

Parrish (adapté du roman de Mildred Savage) tout en étant doté des même éléments se montre cependant bien plus ambitieux. Les tiraillements du désir participent ainsi à la construction du jeune Parrish (Troy Donahue) et du tour qu'il souhaite donner à sa vie. Il accompagne sa mère (Claudette Colbert) employée pour surveiller Alison (Diane McBain) la fille de l'exploitant de tabac Sala Post (Dean Jagger). Chacune des figures féminines attirant Parrish représentent ainsi une destinée plus ou moins enviable et constituant le dilemme moral du personnage. Alison est une jeune femme intéressée et dévergondée qui méprise ce milieu rural et voit les hommes comme des objets à s'approprier. La fragile Lucy (Connie Stevens) représente elle la faille d'un caractère tendre mais faible qui l'amène à se donner à tous les hommes.

Enfin Paige (Sharon Hugueny) fille de l'impitoyable propriétaire terrien Judd Raike (Karl Malden) par son caractère raisonnable et sa douceur symbolise un contrepoint positif au milieu hostile où elle a grandie. Claudette Colbert représente presque un pendant mature à ces trois personnages juvéniles, puisque elle aussi cédant à cette soumission féminine à l'argent et une protection masculine imposante avec Judd Raike. Quand il s'agira d'une faiblesse de caractère chez les jeunes femmes, Claudette Colbert accepte et recherche ce déterminisme féminin injuste. Dans une moindre mesure cela existe également du côté masculin avec les fils rudoyés de Judd Raike mais ils sont moins creusés psychologiquement.

Le récit illustre ainsi les hésitations sentimentales de Parrish se conjuguant à celles plus existentielles entre l'amour de la terre et des joies de cette vie rurale par le personnage de Sala Post ou alors l'enrichissement brutal et impitoyable qu'illustre Judd Raike (formidable Karl Malden). On passera ainsi de l'apprentissage paisible de l'art de cette culture du tabac au grand air et avec une vraie rigueur documentaire aux espaces de bureaux étouffant où l'on est écrasés tout en assimilant comment écraser les autres. L'expérience du western joue toujours chez Daves par son talent à magnifier les grands espaces du Connecticut, ses compositions de plans et la photo d’Harry Stradling Sr. nous offrant de beaux tableaux champêtres. La stylisation intervient lors des intérieurs ou des scènes nocturnes, la pénombre abritant le désir et le rendant plus brûlant (Parrish et Lucy dans la grange, Alison s'introduisant dans la chambre de Parrish) et les gros plans s'auréolant d'effets diaphanes pour souligner le trouble (Lucy passant de la pommade à Parrish, la première rencontre d'Alison et Parrish).

Les dialogues sont étonnement directs pour évoquer la sexualité (notamment entre Parrish et sa mère qui le met en garde) et les situations assez provocantes, jouant autant sur la sensualité prédatrice et agressive d'Alison que celle plus langoureuse de Lucy. Connie Stevens est excellente en dégageant un sex-appeal perturbé, comme si la seule manière de se faire aimer était cette impression d'être offerte à l'autre dans l'attitude et les dialogues. Malgré ces audaces le film n'en conserve pas moins une dimension morale qui l'ancre encore dans les années 50 puisque c'est la jeune et innocente Paige (en couettes et en vélo pour sa première apparition), celle qui aime à distance (épistolaire ou en voyant Parrish se coller à une autre) et ne cède pas physiquement (tous les choix formels soulignant la dépravation des autres n'ayant pas cours avec elle), qui emportera le morceau tout en étant le love interest le plus lisse des trois.

L'ode aux belles valeurs terriennes se reflète ainsi avec le choix d'une compagne "pure" quand les autres se sont perdues par faiblesses de caractère ou cruauté. Heureusement la prestation volontaire et pleine de fougue de Troy Donahue dissipe cette facette moralisatrice tant on se passionne à voir le personnage se construire et s'affirmer peu à peu. Une belle réussite donc où le gigantisme révèle des préoccupations plus intimes.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans le coffret Romance Collection réunissant tous les mélos Daves/Donahue hormis A Summer Place. Doté de sous-titres français