Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 15 novembre 2023

La Mandragore - La Mandragola, Alberto Lattuada (1965)


 Au moyen-âge, un jeune homme rêve de passer une nuit avec l'épouse d'un notaire qui n'arrive pas avoir d'enfant. Un conseiller de ce dernier, conscient des bénéfices monétaires qu'il peut tirer de la situation, le contact et met en place un stratagème pour se rapprocher de la belle en le faisant passer par un médecin.

La Mandragore est une comédie historique et grivoise qui permet à Alberto Lattuada d’exploiter ses thèmes sulfureux habituels. Il adapte ici la pièce éponyme de Machiavel jouée en 1526. Il s’agit là d’un récit entre manipulation et marivaudage fustigeant l’institution du mariage, de l’église et en partie la notion de patriarcat qui deviennent les complices plus où moins involontaires des travers qu’elles dénoncent. La scène d’ouverture où une malheureuse serveuse finit nue sous les assauts concupiscents des clients masculins d’une taverne montre un instantané du rapport au femme qu’entretiennent les hommes, ce sont des créatures désirées et destinées à la satisfaire séance tenante. 

C’est dans cette perspective que le héros Callimaco (Philippe Leroy) s’embarque dans la séduction de l’inaccessible Lucrezia (Rosanna Schiaffino), l’épouse d’un notable dont on lui a vanté la beauté. Lattuada dans le fond et la forme alterne une approche plutôt respectueuse des mœurs de l’époque, avec une forme soignée dans une reconstitution reproduisant l’esthétique et l’atmosphère de paillardise reflétant l’idéologie d’alors. Une séquence où un prêtre fustige en public ses concitoyens pécheurs est cadrée avec un véritable souci pictural (qui peuvent évoquer le peintre Guercino) par le réalisateur, tout aussi apte à saisir cette fois dans un instantané de sensualité une séquence de bain dans les thermes. Cette dualité est perceptible dans la caractérisation du personnage de Lucrezia, madonne pieuse à la beauté cachée par un voile en public tandis que les cadrages aguicheurs la saisissent dans toute sa beauté charnelle mise à nue durant la scène de bain. Néanmoins ce moment précis est aussi une scène de voyeurisme où en cachette les hommes échappés de la section masculine viennent moyennant finances épier les femmes à leur insu. Lucrezia représente donc une féminité observée, dominée et possédée par les hommes.

On le comprend dans le cadre de son mariage avec Nicia (Romolo Valli), son époux plus âgé qui attend essentiellement d’elle une descendance. Il en fait ainsi le jouet de tous les médecins et charlatans en tout genre lui faisant subir les traitements les plus farfelus et douloureux (autre prétexte à dévoiler toujours de manière subie la nudité de Lucrezia). C’est la brèche dans laquelle va s’engouffrer Callimaco en se faisant passer pour le savant possesseur du traitement miracle pour rendre enfin Lucrezia enceinte, la mandragore. Il est dommage que toute une mythologie et une superbe scène lorgnant sur le fantastique soient mit en place pour introduire la fameuse plante, pour ne rien en faire en définitive si ce n’est un macguffin et le prétexte au stratagème de séduction. Néanmoins et sans trop en dire, la drôlerie fonctionne à plein (bien aidé par le numéro de Jean-Claude Brialy et Toto dans une courte mais mémorable apparition) dans la mise en place du piège duquel le mari et l’église vont contribuer en poussant Lucrezia à l’adultère de « circonstances ». Corsetée par les dogmes religieux et moraux auxquels elle à l’habitude de se soumettre, c’est finalement elle la plus réticente à être jetée en pâture à un « géniteur ».

Sans que l’on aille jusqu’à parler de féminisme au vu du subterfuge qui initie l’émancipation de Lucrezia, l’ironie veut que de la contrainte naisse une forme de l’éveil aux plaisirs des sens et rebatte les cartes. Rossana Schiaffino est parfaite pour passer par ses différents états qui l’amène à une lascivité espiègle où Lattuada magnifie sa beauté désormais émancipée de tout carcans. La scène finale est d’une ironie mordante avec la marche des institutions dominantes (l’église et le patriarcat représenté par le mari) cédant la place sans le savoir à la bagatelle (représentée par le séducteur devenu amant docile et amoureux) de nouveau dans une pure représentation picturale largement distanciée par Lattuada. 


Disponible en streaming sur Mycanal

 

lundi 20 juillet 2020

Les Adolescentes - I dolci inganni, Alberto Lattuada (1960)


Une jeune fille de bonne famille, Francesca, dix-sept ans, se réveille un matin consciente de son attirance pour Enrico, un architecte qui a vingt ans de plus qu'elle. Une attirance qui va hanter cette journée d’été au cours de laquelle la jeune fille, de rencontres en rencontres, va décider de ne pas résister à l’appel de la vie adulte. Au risque de subir une douce désillusion…

Après le succès de Guendalina (1957), Alberto Lattuada poursuit son portrait de la jeune fille dans Les Adolescentes. Malgré quelques élans sensuels fonctionnant plus sur l’imagerie que les vrais actions des personnages, Guendalina était un film sur l’éveil amoureux, l’abandon définitif de l’enfance pour l’adolescence et ces premiers émois sentimentaux. Les Adolescentes a une ambition différente pour Lattuada, celle de capturer l’éveil et l’assouvissement charnel chez l’adolescente, ou plus précisément les atermoiements d’avant l’acte puis la perte de repère d’après. La scène d’introduction dévoile brillamment cette idée. Nous y observons la jeune Francesca (Catherine Spaak) endormie, sa chemise de nuit épousant les formes de sa poitrine soulevée par une respiration inégale, tandis que son visage poupin s’agite étrangement. Un mouvement de caméra nous la révèle dans une pose lascive qui nous révèle ses jambes, avant qu’elle ne se réveille en sursaut, les traits troublés. Elle adopte alors une posture typiquement enfantine en remontant ses genoux sur son visage, ne laissant voir que ses yeux perdus dans la confusion de ses pensées. Les mots sont inutiles pour comprendre que Francesca vient de faire un rêve érotique, et par la seule image Lattuada explicite tout le questionnement du film quant à l’expression inconsciente de ce désir : l’assouvir ? L’étouffer ?

Le film se déroule sur l’unité de temps d’une journée où chaque rencontre et situations rencontrées par Francesca reposera sur cette hésitation. La première étape servira à nous montrer l’objet de l’attention de Francesca, celui qui agite ainsi ces nuits, à savoir Enrico (Christian Marquand) un ami de la famille de vingt ans son ainé. Lattuada traduit par sa mise en scène la mue de Francesca de la fillette à la femme dans le travail sur l’espace et le regard changeant d’Enrico sur elle. La distance entre les personnages se fait dans les déambulations des personnages au sein de la maison où ils échangent de loin. Lorsqu’ils sont plus proches les regards insistants et les appels du pied des dialogues d’une Francesca en quête d’attention ne trouvent en contrechamps que les réponses allusives et le visage d’un Enrico plus obnubilé par son chien mort que sa charmante interlocutrice. Pourtant une conversation téléphonique avec une fiancée jalouse à laquelle il décrit Francesca pour la titiller laisse entendre qu’il n’a rien perdu de l’élégante silhouette de sa visiteuse. C’est là que notre héroïne voit l’ouverture et se montre audacieuse, et que Lattuada brise toutes les frontières formelles initiales avec un gros plan où Francesca pose sa main sur celle d’Enrico, puis un autre où elle l’embrasse. Pourtant après cet élan qui avive le désir d’Enrico, Francesca va fuir. La quête du contact et sa crainte, encore et toujours.

Le trouble sensuel et amoureux s’exprimera aussi avec les adolescentes entre elle, le temps d’un détour par le lycée. Le mystère de la lettre d’amour adressée à l’une des camarades exprime donc le rapprochement lorsque la destinataire provoque et tente d’embrasser Francesca qu’elle soupçonne d’en être la rédactrice. On découvrira pourtant qu’il s’agit d’une autre fille, attirée par la beauté mais fuyant et/ou craignant la passion physique. Toute cette ambiguïté repose aussi sur l’érotisme feutré avec lequel Lattuada filme le groupe d’adolescentes, les robes remontant légèrement et révélant jupons qui dépassent et haut des cuisses, ou une scène de vestiaires où les interactions enfantines sont contrebalancées par les corps désirables et dénudés. Le réalisateur sait équilibrer la forme et le ton pour ne jamais rendre redondante la répétition de ce mouvement sous toutes les formes qu’il prend tout au loin du film. La comédie enlevée intervient ainsi lorsque Francesca rend visite son amie Maria Grazia (Juanita Faust) dont l’attitude introvertie et solitaire est l’inverse de celle de sa truculente mère (Milly). Lorsque Francesca exprime à son amie son désir pour Enrico, celle-ci y voit une possible fin de leur amitié, donnant à nouveau à voir la face inversée où cet attrait sexuel est craint et/ou fuit par une camarade de son âge. Sa mère pourtant recommande avec délectation cet assouvissement à Francesca, la seule manière de connaître un homme dans son entièreté. 

Après avoir scrutée cette poursuite/fuite de manière retenue ou abstraite, Francesca peut l’observer au sein d’un couple dysfonctionnel. Ce recul peut être une manière de rendre l’étreinte de la réconciliation plus ardente encore entre le fougueux Renato (Jean Sorel) et la froide Princesse (Donatella Erspamer), qui s’invectivent de la plus cruelle des manières avant de se retrouver dans une des scènes les plus élégamment excitantes du film. Catherine Spaak est absolument fascinante, narratrice volubile ou observatrice silencieuse autour d’un acte autant appelé que ressenti avec appréhension. Lattuada explicite le tabou qu’était la perte de virginité d’une jeune fille à l’époque, mais aussi la difficulté d’en discuter. Ainsi hormis la provocation évidente du propos à la sortie du film (les foudres d’une censure et d’un public puritain s’abattront sur le film mais n’empêcheront pas son succès), c’est la subtilité du rapport frère/sœur entre Francesca et Eddy (Oliviero Prunas) qui interpelle. La dernière partie du film voit Francesca interrompre insidieusement la virée entre copains pour qu’Eddy ramène celle-ci auprès de Francesco. La fuite et l’assouvissement concerne aussi ce frère qui devine l’attirance de sa sœur, l’encourage et la réprouve dans un même silence ambigu et qui fuit la discussion possible lorsqu’il sait « l’irréparable » commis. Jugement moral ? Patriarcal ? Impossibilité à échanger sur un sujet si sensible au sein d’une fratrie au vu des mœurs de l’époque ? – Sur ce dernier point lorsque Francesca déplore qu’ils ne parlent jamais de leur problème de « garçons » ou de « fille », Eddy la rabroue par un « Mes problèmes de garçons, je les résous seuls ». 

L’ambivalence du désir est superbement affirmée dans le dernier acte, notamment par le travail sur la photo dont les jeux d’ombres laissent voir les gestes tendre, mais masque l’expression des visages. L’attrait ne s’exprime que par les mots neutres et l’union tant attendue passe par l’ellipse. Ce n’était pas (encore) un désir physique explicite pour une Francesca déçue, mais une curiosité, une étape, ce que n’a pas su voir (ou trop tard) son amant plus âgé – l’écart d’âge participant à la provocation du film et qu'on retrouvera dans La Fille du même Lattuada (1978). Lattuada boucle la boucle avec le retour de Francesca dans sa chambre d’adolescente. Le découpage et la progression sont similaires à la séquence initiale de son réveil, mais entre les lueurs du matin et l’obscurité de la nuit tardive, c’est comme si un siècle s’était écoulé. La démarche est moins hésitante, les traits sont plus mûrs lorsqu’elle s’observe dans le miroir, et le regard moins dans l’expectative. Francesca a appris de l’attrait qu’elle exerce et ressent pour les hommes, elle saura désormais en jouer et s’y abandonner, comme l’exprime ce regard face caméra final plein de froide assurance.

En salle le 29 juillet 

mardi 14 juillet 2020

Guendalina - Alberto Lattuada (1957)


À Viareggio, en Toscane, l'été touche à sa fin : Guendalina, jeune adolescente de quinze ans, flirte avec Oberdan, le fils du maître-nageur, sans grande conviction et surtout pour dissiper son ennui. Ses parents milliardaires s'apprêtent, quant à eux, à divorcer...

Guendalina est un film au premier abord plus léger dans l’œuvre d’Alberto Lattuada, dont les précédents films oscillaient entre inspiration néoréaliste (Le Bandit (1946)), adaptation littéraire prestigieuse (Le Manteau (1952) d’après Nicolas Gogol) ou mélodrame flamboyant (Anna (1951), le vénéneux La Louve de Calabre (1953). Guendalina est loin d’être mineur dans ce corpus puisqu’il s’agit d’un des premiers films italiens à s’intéresser à l’éveil amoureux chez les adolescents, un sillon que creusera Lattuada dans deux autres films, Les Adolescentes (1960) et La Novice (1960). Il s’agit initialement d’un scénario de Valerio Zurlini mais les producteurs lui préfèreront Alberto Lattuada. On retrouve d’ailleurs malgré le registre plus grave une trace de cela sur Été violent (1959) de Valerio Zurlini, dans l’atmosphère de fin d’un monde et d’éveil charnel de son héros. Tout cela est vu à une plus intime échelle dramatique et une tonalité douce-amère dans Guendalina par la grâce du traitement de Lattuada.

L’adolescent d’Été violent est rattrapé par le contexte historique qui vient entraver sa romance coupable, un postulat finalement proche de Guendalina. Notre héroïne (Jacqueline Sassard) va quant à elle voir aussi le monde des adultes empêcher l’épanouissement de son premier amour à cause de la séparation de ses parents Guido (Raf Vallone) et Francesca (Sylva Koscina). Lors de la scène d’ouverture, Lattuada capture déjà par l’image ce moment d’hésitation entre éveil érotique et candeur adolescente. On suit un groupe de jeunes gens se promenant à vélo, et la caméra de Lattuada s’attarde sur les courbes féminines des adolescentes, leurs jambes nues longilignes, la manière dont leurs shorts serrés épousent leurs fesses sur la selle. Tout en nous montrant cette sensualité naissante, le réalisateur montre pourtant le groupe s’adonner à des jeux tout à fait enfantin où les garçons s’amusent à décoiffer les filles tout en roulant. 

On appuie cette idée dans la même séquence lorsqu’ils viennent chercher Guendalina, puisque l’on découvrira une séduisante et élancée jeune femme qui va pourtant demander comme l’enfant qu’elle est encore la permission à sa mère de se joindre à ses camarades. La maturité physique ne trouve pas écho dans les interactions bien innocentes des adolescents tout au long de cette dernière journée d’été où ils iront à la plage et danseront. La seule tentative d’un garçon trop entreprenant se verra d’ailleurs sèchement repoussée par Guendalina. C’est inversement l’inconséquence des adultes qui se répercute sur notre héroïne, par la frivolité de son père dont l’infidélité est saisie en un regard, mais aussi par la gravité de la mère qui confesse ses angoisses à sa fille idolâtrant plus que de raison ce père immature. 

Le cocon familial fracturé prolonge donc le séjour de Guendalina dans sa villégiature Toscane de Viarregio, où elle va se rapprocher du seul camarade restant (et peu côtoyé jusque-là), le local Oberdan (Raf Mattioli). Dans cette même logique d’observer les premières amours dans cet équilibre entre attrait physique et marivaudage enfantin, les personnages se fréquentent par dépit avant de se connaître et s’aimer réellement. Guendalina forçant la joie de vivre au foyer dans l’espoir de réunir ses parents peut ainsi laisser libre cours à son tempérament de chipie capricieuse au contact d’un Oberdan agacé. Jacqueline Sassard dégage un charme certain, et exprime habilement les fêlures que dissimule son entrain forcé. Même si ce n’est pas le sujet central du film, c’est l’estompement de la différence de classe qui va laisser naître la romance entre Guendalina et Oberdan. En début de film, lorsque Oberdan de condition modeste ne peut rejoindre les autres en promenade car il travaille, Guendalina est la première à couper court et inciter à poursuivre sans lui. Lorsqu’il devient le seul compagnon de jeu, elle prend plus explicitement conscience de la condition de celui-ci à travers les vas et vient d’un objet (cet imperméable qui navigue entre elle et lui), et les ennuis qu’elle lui cause notamment lors de la partie de chasse. 

Cette conscience de leur différence ne sera pas une cause de rupture mais au contraire de réunion. La générosité de Guendalina lors de l’épisode du fusil de chasse avive enfin l’intérêt d’Oberdan, et laisser voir les meilleurs côté de cette dernière. Lattuada montre cette évolution par les attitudes plus naturelles du couple, des dialogues laissant entrevoir l’empathie de Guendalina (ses regrets quant à la nièce sourde d’Oberdan). Le plaisir d’être ensemble se ressent par les déambulations insouciantes dans la langueur de l’été, tandis que l’intimité des scènes d’intérieurs n’amorce pas de scènes sensuelles mais plutôt les confessions. La famille désormais monoparentale et le souvenir du père disparu pour Oberdan rejoint de façon différente les propres peurs de Guendalina dont le foyer se disloque. L’écrin que tisse Lattuada dans ces instants là, les contrechamps entre les personnages, l’expressivité sincère passant dans le jeu des deux acteurs, tout contribue à instaurer une proximité touchante et sobrement érotique (le justaucorps et la danse de Guendalina dans sa chambre).
 
En opposition les adultes reportent leur sentiment d’insécurité (les pilules que consomment Sylva Koscina) sur le couple juvénile en soupçonnant des rapports intimes précoces. Quand les amours adolescentes reposent encore sur une communion sincère et innocente, les unions adultes n’existent plus que pour s’inscrire dans un carcan conformiste. Ce sera pourtant ces dernières qui viendront briser l’élan de ce premier amour dans un déchirant final où la norme hypocrite (Raf Vallone rangeant une certaine carte de visite tout en souriant à son épouse) reprend le dessus. Guendalina est un beau et poignant récit d’apprentissage, dans son versant le plus lumineux mais aussi douloureux.

Ressortie en salle le 29 juillet