Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 26 septembre 2021

Le Ciel est à vous - Jean Grémillon (1944)


 Pierre et Thérèse Gauthier sont expropriés de leur garage à Villeneuve au profit d’un terrain d’aviation civile. Une fois installés en ville, les affaires de Pierre tournent bien, mais rappelé par sa passion pour les airs, il délaisse peu à peu travail et famille. D’abord furieuse, Thérèse se laisse à son tour gagner par l’enthousiasme de son mari. Dévorés par cette passion commune, ils achètent un avion que Thérèse pilote avec brio.  Avec le soutien de Pierre elle en vient   même à songer à battre le record de distance établi par Lucienne Ivry.

Le Ciel est à vous vient clore en beauté le pic du cycle créatif de Jean Grémillon entamé avec Gueule d’amour (1938), et poursuivit dans L'Étrange Monsieur Victor (1938), Remorques (1941) et Lumière d’été (1942). S’il signera encore d’autres grandes réussites par la suite avec Pattes blanches (1949) et L’Amour d’une femme (1953), l’espace créatif permit par la confiance du producteur Raoul Ploquin est désormais révolu et rendra le montage de ses projets personnels impossibles. Cette fin de carrière ajoutée à des débuts où il subira l’interventionnisme de producteurs qui mutileront certains de ses films comme Daïnah la métisse (1932), Jean Grémillon a largement gagné sa place de cinéaste maudit. Il reste donc cette parenthèse enchantée qui trouve son aboutissement dans Le Ciel est à vous

Dans leurs qualités comme leurs travers, les personnages de Jean Grémillon sont souvent doubles. Ils peuvent découvrir cette dualité en eux au cours du récit tel le séducteur et viril Jean Gabin de Gueule d’amour rendu soumis et vulnérable par amour, ou ce même Gabin déchiré par le remords de l’adultère dans Remorques. La dualité voire duplicité peut être au contraire inscrite en eux tel le Raimu de L'Étrange Monsieur Victor. Grémillon les confronte ainsi à une révélation ou une remise en cause de cette facette de caractère, dans des circonstances qui mènent souvent au drame. Le Ciel est à vous offre un pendant plus lumineux à cette thématique. Pierre (Charles Vanel) et Thérèse Gauthier (Madeleine Renaud) sont un couple ordinaire gérant un garage dont ils doivent déplacer l’activité de la campagne à la ville quand ils seront expropriés pour laisser s’installer un Aérodrome. L’aviation fut un des divertissements les plus prisés du Front Populaire (l’intrigue se déroulant en 1937), période où les travailleurs découvraient à leur tour grâce aux mues sociales la notion de loisir. Le couple avait étouffé voir ignoré jusque-là en eux tout attrait pour l’évasion, mais qui va se réveiller avec cette proximité de l’aérodrome. 

L’aérodrome et ses avions constituent d’abord cette modernité les excluant de leur ancienne vie, puis cela devient un bruit diffus et continu de moteur dans le lointain. Cela devient ensuite un lieu de départ avec ses pistes de décollage sommaire, à la fois intimidante mais promesse de départ pour l’ailleurs d’une expérience nouvelle. Puis ce sera enfin un espace proche et lointain, ces cieux que l’on côtoie dans une expérience de vol qui vous transfigure et ne dote plus que d’une seule envie : y retourner. Grémillon prend longuement le temps d’inscrire ses personnages dans une normalité terre à terre, leur petite vie de famille et réussite économique modeste qui devrait leur suffire. Le pilotage d’avion est dans un premier temps une lubie immature dont Pierre se cache auprès de sa femme et arbore des airs d’enfant penaud quand il est démasqué. Lorsque par bravade elle s’essaie à son tour à une ballade dans les airs, elle partage alors l’obsession de son époux et le couple ne vivra plus qu’au rythme des réparations, des compétions et record qui agrémentent l’ivresse d’un vol. 

Le casting aide grandement à adhérer au propos. Madeleine Renaud chez Jean Grémillon incarne toujours une féminité échappant aux archétypes cinématographiques (femme fatale, jeune première, mère de famille) pour inscrire sa « normalité » dans un romanesque qui n’en sera que plus intense et inattendu. L’actrice exprime donc parfaitement au départ ce pragmatisme prolo qui interdit le rêve, d’abord en étouffant son mari puis en balayant d’un revers de main les aspirations musicales et artistiques de sa fille Jacqueline (Anne-Marie Labaye). Charles Vanel dégage une même simplicité, exprimant parfaitement le sentiment à la fois coupable et exalté de se plonger dans une passion qui le sort des préoccupations familiales et économiques ordinaires. Des protagonistes plus bourgeois les entourent, qui eux ont accepté leur différence et excentricité tels le docteur Maulette (Léonce Corne) ou le professeur de piano (Jean Debucourt) mais avec en retour une vie de célibat. Thérèse et Pierre défient eux un environnement castrateur symbolisé par cette belle-mère acariâtre (Raymonde Vernay) ou le jugement moral plus sourd, silencieux mais pesant du voisinage observant nos héros s’enfoncer dans les dettes pour poursuivre leur rêve. 

Le sujet revêt un caractère très personnel pour Jean Grémillon issus d’un milieu modeste et qui eut toutes les peines du monde à faire comprendre à sa famille sa sensibilité et ses aspirations artistiques. Il sait ainsi traduire à merveille cet éveil de gens ordinaire transcendant leur condition et genre pour capturer un insaisissable échappant aux problématiques du commun. Charles Vanel et Madeleine Renaud exprime magnifiquement un amour tendre et sans artifices qui se trouve transcendé par cette fibre rêveuse et aventureuse en eux. Choix artistique ou question de moyen, le parti pris de Grémillon de ne filmer les scènes de vol que de loin est parfaitement judicieux. L’irrépressible en envie de toujours repartir, l’exaltation enfantine une fois le pied reposé sur le sol, tout cela traduit la force de l’expérience par l’individu et façonne un écrin intime pour le couple. Plus le récit avance, plus ils semblent isolés dans les environnements (garage, hangar…) dédiés à leur passion à laquelle ils consacrent toutes leurs économies, loin de la prudence d’antan. C’est dans un même espace clos qu’ils tentent dans une chambre d’hôtel de se convaincre mutuellement de leur folie alors que les promesses de record s’éloignent. Cette communion est leur force dans cette inconscience mais les fragilise une fois séparés face au regard inquisiteur des autres. 

La longue attente finale sonne comme une revanche de la société dont ils ont osé défier les préceptes, avant un galvanisant triomphe. Grémillon trouve l’équilibre idéal entre intimisme et épique en restant (c’est le cas de le dire) toujours à hauteur d’homme. Le sujet n’est pas l’aviation en soit, le vrai envol est l’émancipation des personnages défiant la norme de leur condition pour tutoyer les cieux et accéder à la légende. Un grand film. 

Ressortie en salle semaine prochaine

dimanche 12 juillet 2020

L'Affaire Maurizius - Julien Duvivier (1954)

Fils du grand procureur Andergast (Charles Vanel), Etzel veut réviser le dossier Maurizius dont la condamnation repose sur des présomptions. Ce dossier a permis à son père, 18 ans auparavant, de se lancer dans une grande carrière, mais Etzel veut en avoir le cœur net.

L'Affaire Maurizius est une œuvre curieuse pour Julien Duvivier, partagée entre son sujet de film à thèse et le traitement stylisé du réalisateur. Le récit (adapté du roman éponyme de Jakob Wassermann) prend presque pour prétexte son thème initial de l'erreur judiciaire pour servir le caractère névrotique et obsessionnel des personnages. Dès la scène d'ouverture où le jeune Etzel (Jacques Chabassol) si féru de justice qu'il ira jusqu'à endosser seul la punition envisagée pour sa classe après un mauvais tour à un professeur. Il aura l'occasion de mettre en pratique cette droiture en enquêtant sur l'affaire Maurizius (Daniel Gélin), un homme condamné sans preuves concrètes par le propre père d'Etzel (Charles Vanel), un procureur dont la carrière s'est faite grâce à cette plaidoirie. La narration brillante multiplie les points de vue et enchâsse habilement les points de vue pour nous faire découvrir progressivement les tenants et aboutissants du dossier. C'est là que se révèle le projet de Duvivier avec une suite de personnages obsessionnels.

Tous partent d'une normalité où cette nature se dissimule avant de brutalement surgir et affecter leur allure physique. L'obsession du père de Maurizius (Denis d'Inès) est d'innocenter son fils et l'élégant homme vu en flashback laisse place au présent à un vieillard tremblant et rongé de remord. Waremme (Anton Walbrook), meilleur ami de Maurizius mais qui précipitera sa chute par un témoignage accablant, laisse également voir un visage passé séduisant avant que l'obsession amoureuse et ce même remord en fasse une figure inquiétante et excentrique (aux faux airs de Monsieur Hire d'ailleurs). Il en va de même pour Maurizius dont l'aveuglement sentimental ne lui fera pas deviner celle qui est la cause de ses malheurs, et qui le perdra par un même amour névrotique et coupable qu'elle préfèrera faire enfermer plutôt que de l'assumer.

Enfin Etzel quand il se rendra que les méandres complexes de la justice ne peuvent répondre à son idéal, aura une réaction hystérique qui inscrit sa quête dans une dimension plus pathologique que morale. Hormis le père de Maurizius, on constate d'ailleurs que le déséquilibre et l'obsession des personnages s'incarne dans la poursuite d'une femme (Eleonora Rossi Drago troublante) ou naît justement de l'absence de femme (Etzel qui a grandi sans mère ni affection). C'est paradoxalement la figure glaciale de procureur que joue Charles Vanel, moins soumise à ses émotions, qui fait preuve de recul et d'autocritique, cherchant à réparer son erreur de jugement initiale une fois le doute installé mais sans s'être morfondu pour autant.

Cette approche psychologique a pour défaut de parfois laisser le casting en roue libre pour exprimer ses névroses. La charge est donc un peu lourde notamment sur Waremme dont on suggère les penchants pédophiles (sans parler de l'atmosphère crypto-gay de ses scènes avec Etzel) et de manière générale exprime trop souvent leur obsession par le verbe plutôt que la suggestion d'un jeu plus sobre. Cela passe à peu près pour les acteurs aguerris mais le jeune Jacques Chabassol trop tendre n'est guère convaincant. Tout cela est rattrapé par la mise en scène de Duvivier qui déploie avec brio toute la noirceur qu'on lui connaît. L'approche opératique répond à cette veine psychanalytique notamment dans les scènes de procès où les arrière-plans noir font du tribunal (superbe décor de Max Douy) un espace mental abstrait.

L'atmosphère est étouffante, le studio se devinant même dans les scènes d'extérieurs (Etzel traqué dans les rues de Berne en début de film) où s'impose aussi cette chape de plomb. La photo tout en clair-obscur contrasté de Robert Lefebvre renforce la tonalité grandiloquente et torturée par sa manière de révéler les compositions de plan suggestive (le flashback sur Eleonora Rossi Drago dénudée), les contre-plongées déroutantes. Tout cela culmine dans une stupéfiante dernière scène où un personnage est littéralement écrasé par ce passé et cette obsession, dont tous les méandres s'illustre par une rétroprojection déformée derrière lui. L’effet n'est certes pas très subtil, mais il exprime de façon saisissante toute la détresse et l'impossibilité à vivre du personnage. Les menus défauts n'en font pas un Duvivier majeur (coincé entre le populaire Le Retour de Don Camillo (1953) et le chef d'œuvre romantique Marianne de ma jeunesse (1955)) mais néanmoins une vraie œuvre digne d'intérêt.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont 

jeudi 9 juillet 2020

L'Aîné des Ferchaux - Jean-Pierre Melville (1963)

Contraint de renoncer à une carrière de boxeur qu'il avait un temps envisagée, un jeune homme, Michel, se fait engager comme secrétaire et garde du corps d'un vieux banquier, Dieudonné Ferchaux, contraint de quitter précipitamment la France pour fuir la justice. À New York puis à La Nouvelle-Orléans, les deux hommes apprendront à mieux se connaître tout en jouant au chat et à la souris.

L’Aîné des Ferchaux est la troisième et dernière collaboration entre Jean-Pierre Melville et Jean-Paul Belmondo après les réussites de Léon Morin, prêtre (1961) et Le Doulos (1962). C’est de loin le moins bon des trois pour diverses raisons. Melville destinait cette adaptation du roman éponyme de Simenon à Alain Delon et Spencer Tracy. Le premier refusa tandis que le second déjà très malade ne put être assuré. Jean-Pierre Belmondo et Charles Vanel les remplacent donc avec brio, formant un duo fascinant de bout en bout. Melville conserve le postulat de Simenon mais modifie un peu le background, les interactions des personnages ainsi que le cadre du récit. Le richissime Dieudonné Ferchaux n’est donc plus accusé d’avoir assassiné trois indigènes au temps des colonies mais durant la guerre. L’interprétation roublarde de Vanel et sa manière désinvolte d’évoquer les faits au début du film suffit cependant à faire planer une aura trouble sur le personnage. 

Par contre la rencontre et l’association entre Ferchaux et le jeune Michel (Jean-Paul Belmondo) est plus abrupte dans le film, se faisant dans l’urgence suite à une petite annonce. Cela est intéressant dans l’effet miroir entre le vieux loup Ferchaux abandonnant son frère cadet à la justice et quittant sa vie sans un regard en arrière (ce qui donne une idée de la façon dont il a réussi en affaire), et le jeune loup Michel qui lui par ambition se montre tout aussi indifférent pour sa fiancée Lina (Malvina Silberberg) qu’il abandonne également. Cela change cependant la dynamique du roman où Michel était déjà le secrétaire de Ferchaux et un admirateur de sa réussite, ce qui facilitera sa fuite avec lui. Le film aurait pu compenser cela en développant réellement le rapprochement entre Ferchaux et Michel sur la route, ce qui rendrait d’autant plus forte leur rupture.

Cela fonctionne dans l’excellente première partie du film où les personnages se reconnaissent dans le côté « rien à perdre ». L’Aîné des Ferchaux est le dernier film de Melville où sa fascination pour les Etats-Unis se fait aussi explicite. Par la suite les éléments anglo-saxons vont se fondre sous forme de motifs, de gimmick et de références esthétiques dans l’univers froid et stylisé de Melville. Cependant ici comme dans Deux hommes dans Manhattan (1959) mais sans le même charme, le réalisateur tente de donner l’illusion qu’une partie de l’intrigue se déroule réellement aux Etats-Unis. La dimension d’errance existentielle et sans but aurait été renforcée par l’imagerie des grands espaces américains. Hélas ici les extérieurs urbains où n’apparaissent jamais les personnages, les inserts et stock-shots de Louisiane, les rétroprojections qu’on distingue lors des scènes de voiture voiture, les intérieurs du cru (bar, chambre d’hôtel) où se devine le studio (les Studios Jenner propriétés de Melville justement) trahissent à chaque instant l’illusion. Dans les univers épurés et abstraits de Le Samourai (1967) ou Un Flic (1972) cette facticité s’accepte naturellement mais ici l’intérêt de placer l’intrigue aux Etats-Unis apparait discutable. Parfois la suspension d’incrédulité fonctionne (l'autoroute l'Esterel transformée en Route 66 en la bordant de voitures américaines) mais c’est rare.

Le problème majeur du film est cependant narratif. Pouvant parfois se montrer particulièrement cruel et odieux envers ses collaborateurs sur un tournage, Melville avait cette fois fait du malheureux Charles Vanel son souffre-douleur qu’il rudoyait plus qu’à son tour. Excédé par cette attitude, un jour où Melville était allé trop loin, Belmondo le secoua sévèremen et quitta le tournage avec Vanel pour ne plus revenir. Une partie du film repose donc sur des rustines à la fois formelles et narratives pour terminer l'histoire malgré l’absence des deux stars. Le rythme dans la seconde partie est des plus laborieux, des sous-intrigues sont oubliées en route (les agents du FBI qui filent Ferchaux), certains artifices grossiers (la doublure de Belmondo arpentant la Louisiane de dos) faisant perdre le fil et l’intérêt de l’ensemble. C’est bien dommage tant l’alchimie entre Belmondo et Vanel fonctionne mais le résultat en restera aux promesses non tenues pour l’essentiel. 

Sorti en dvd zone 2 français chez René Chateau

mercredi 18 mars 2020

La Belle équipe - Julien Duvivier (1936)


Cinq amis - Jean, Charlot, Jacquot, Mario et Raymond, dit Tintin - traînent leur misère d'ouvriers au chômage. Mais un jour, miracle, ils gagnent 100 000 francs à la loterie ! Chacun commence à rêver de ce qu'il va faire de son pactole mais Jean n'a pas envie de voir leur petit groupe s'éparpiller. C'est ainsi qu'il propose à l'équipage de rester soudé et d'acheter un terrain en commun sur les bords de la Marne afin d'y construire une guinguette.

La Belle équipe est considéré comme un des fleurons du cinéma dit du « Front Populaire » même si ce titre est à nuancer sur certains points. Si le film capture le zeitgest gauchiste de cette France du milieu des années trente, Charles Spaak et Julien Duvivier rédigent leur scénario des mois avant la victoire du Front Populaire aux législatives de mai 1936 et La Belle équipe sorti en septembre de la même année se voit donc malgré lui associé à cette tendance. La légende veut que Jean Renoir en pleine préparation de La Grande Illusion ait eu accès au scénario et, y voyant un sujet taillé pour lui ait proposé d’échanger les projets mais se serait heurté au refus de Duvivier. On a une idée de ce qu’aurait pu donner le film sous la caméra de Renoir avec Le Crime de Monsieur Lange (1936) au postulat voisin. Soit un film pour le coup nettement plus marqué par les idéaux de gauche de Jean Renoir, ce qui est moins visible chez un Duvivier nettement plus pessimiste et désenchanté envers son prochain.

Dès lors l’union des cinq ouvriers au chômage Jean (Jean Gabin qui façonne là son mythe gouailleur prolétaire), Charlot (Charles Vanel), Jacquot (Charles Dorat), Mario (Raphaël Médina) et Tintin (Raymond Aimos) repose avant tout sur leur amitié. Le chômage, le dénuement matériel, le logement insalubre, tout cela se surmonte grâce à l’aide et à l’entrain des copains et la bonne fortune du gain collectif à un billet de loterie est supposée décupler ce sentiment. Le récit ne s’inscrit contexte socio-politique marqué et choisit d’en rester au microcosme des personnages. Ainsi, tout comme leur bon fond individuel contribuait à une solidarité collective dans la misère, ce seront également des travers bien humain qui causeront leur perte. Duvivier magnifie cependant ce collectif tant que le rêve de guinguette est un objectif commun en construction à travers d’euphorisantes scènes de travaux en commun. Les aptitudes ouvrières des héros sont ainsi au service d’eux-mêmes plutôt que d’un patron (sans que cela soit souligné outre mesure, une nouvelle fois c’eut été différent avec un Renoir) et résister face à l’adversité ce n’est plus simplement survivre, mais entretenir vigoureusement le rêve avec cette magnifique séquence pluvieuse où ils s’unissent pour maintenir les tuiles branlantes de la guinguette. 

Duvivier endosse ainsi la dimension populaire de son sujet par la forme plutôt que le fond à travers une atmosphère festive, rigolarde et chantante (le titre Quand on s'promène au bord de l'eau entonné par Gabin qui deviendra un immense succès), mais aussi poétique avec sa caméra se promenant et capturant les abords du canal de la Marne dans une pure esthétique impressionniste. Ce passage de l’hiver au printemps où doit ouvrir la guinguette correspond donc aussi à celui de la misère à la réussite pour les protagonistes. Cependant la scène où tous repus de fatigue en fin de journée « rêvent » déjà des lieux bruyant d’agitation et filmé le visage exalté par Duvivier trahit déjà la fatalité qui les guette. L’amorce de la séquence laisserait à penser qu’une ellipse va nous conduire à retrouver le décor achevé et le but atteint, mais non, ce sera un retour à la normale comme si, même aussi près du but, la réussite ne pouvait encore n’être que fantasmée.

Comme souvent chez Duvivier (notamment dans Pépé le Moko (1937)) la femme est l’élément déclencheur de la déchéance. Nul volonté machiste de la part du réalisateur mais, dans ce que l’homme est prêt à céder (ou pas) à l’objet de son cœur et de ses désirs, il libère les entrailles qui causeront sa perte. La dislocation du groupe passera ainsi d’abord par l’exil de Jacques face à un amour interdit pour l’innocente et lumineuse Huguette (Micheline Cheirel) déjà fiancé à Mario. Le collectif ainsi entamé, il peut voler en éclat face à un versant plus vénéneux et malveillant de la féminité avec la vamp Gina (Viviane Romance). C’est par elle qu’arrivent les premières scènes où l’individu se substitue au groupe (visuellement dans la mise en scène et symboliquement par le retour de l’individualisme) pour se faire happer par ses charmes, que ce soit le tourmenté et toujours amoureux Charles ou le pourtant si droit et fidèle Jean. Les tragédies se succèderont alors jusqu’au point de non-retour tant ce cheminement reflète ce qu’il peut y avoir de meilleur et de faible en l’homme. 

Cet humanisme désespéré où Duvivier avait réussi à s’extraire d’une lecture idéologique va pourtant être rattrapée par son contexte. Lors des projections aux exploitants, la fin pessimiste du film déplait et les producteurs inciteront un Duvivier réticent à en tourner une plus optimiste (une seule courte scène sera vraiment retournée le changement de ton reposant sur le montage). Les deux fins seront soumises au vote d’un panel de spectateurs qui choisiront l’optimiste à 306 voix sur 366. Duvivier et Spaak se soumettent donc la mort dans l’âme et le film justifie ainsi (malgré la rupture de ton que constitue cette conclusion) son association au Front Populaire par cet épilogue qui restera longtemps le seul connu. Cette fin originale sera l’objet d’un conflit entre ayant-droits rendant le film longtemps invisible mais la restauration récente a désormais réintroduit de façon définitive l’issue plus sombre et conforme à la vision de Duvivier. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Pathé