Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 11 mars 2026

Slogan - Pierre Grimblat (1969)

Serge est un réalisateur de pubs très en vogue, marié et père d'une petite fille. A Venise, lors d'un festival, il reçoit la coupe du meilleur film publicitaire et s'éprend d'une jeune anglaise. Il va vivre avec elle des heures d'amour fou...

Slogan est LE film qui changea le visage de la pop française puisqu’il marque la rencontre entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’un des couples les plus iconiques du paysage culturel français des années 70. L’anecdote est connue, la starlette anglaise débutante et le chanteur sont engagés pour former un couple à l’écran dans Slogan, mais ne s’entendent pas (notamment du fait que Gainsbourg snobe Birkin), ce qui dessert l’alchimie espérée à l’écran. Le réalisateur Pierre Grimblat décide donc de les inviter à un dîner auquel il ne viendra pas volontairement, cherchant par cette astuce à provoquer le rapprochement. Il réussira au-delà de ses espérances puisque, suite à ce tête à tête improvisé, les deux vont tomber amoureux, se marier et entamer une fructueuse association artistique en musique et parfois à l’écran.

La question à se poser devant Slogan est donc de savoir si le film vaut plus que cette rencontre décisive. Ce n’est malheureusement pas le cas, mais Slogan n’en est pas pour autant dénué d’intérêt. Le film est réalisé par Pierre Grimblat, véritable Zelig du paysage audiovisuel francophone. Ce touche-à-tout de génie a vécu plusieurs vies, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Jeune résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il est un poète remarqué par Boris Vian et Raymond Queneau dans le Saint-Germain-des-Prés de la fin des années 40, entre à la radio au début des années 50 et effectue via l’ancêtre de l’ORTF un stage de 6 mois à la NBC aux Etats-Unis. De retour en France, il s’illustre en tant que présentateur radio et de télévision, puis en tant que figure de proue du Bureau des idées de la compagnie publicitaire Publicis. C’est de la que naîtra son activité la plus rentable lorsqu’il créera sa société de production Hamster Film. Celle-ci s’illustrera plus tard pour ses séries télévisées comme Navarro, mais au départ elle sera la carte de visite de la création publicitaire française à travers le monde et récoltera de nombreuses récompenses.

Dès lors la description de ce milieu et le choix de faire du héros Serge Faberger (Serge Gaisbourg) un réalisateur de publicité est assez pertinent et respire l’authenticité dans le regard de Grimblat. Pour rester dans la sphère Gainsbourg, ce même environnement professionnel était en arrière-plan de la comédie musicale Anna (1967), sous un jour nettement plus fantaisiste. Ici, que ce soit les cérémonies de remises de prix aux films publicitaires ou encore les aspirations de Serge à faire du « vrai » cinéma, on peut ressentir l’expérience de Pierre Grimblat. Le héros navigue donc dans l’urgence de cette vie professionnelle, le confort de sa vie domestique avec femme et bébé, et la frivolité de quelques aventures ponctuelles permises par les élégantes rencontres faites dans son milieu. Tout cet équilibre va être bouleversé par la rencontre d’Evelyne (Jane Birkin), jeune anglaise de 18 ans pour laquelle il va avoir un coup de foudre réciproque.

Le récit assez boiteux accompagne les soubresauts d’un cette liaison, la fougue des débuts, la difficulté de la double-vie de Serge indécis à abandonner sa famille, puis les dissensions et la rupture. Il n’y a rien de bien neuf à cette structure mais Grimblat l’accompagne d’une narration presque expérimentale, sans réel dialogue et accompagnant les différentes tranches de vie du couple par segments presque publicitaires dans le ton et les bascules de ton, d’environnements. L’ouverture du film avait amorcé ce parti-pris avec une parodie de spot publicitaire (supposé refléter les travaux de Serge) d’une misogynie tellement outrée qu’elle en devenait hilarante. Lors de la production du film en 1968, Pierre Grimblat bien qu’approchant la cinquantaine sait (tout comme Gainsbourg à sa manière et un peu plus jeune) humer l’air du temps. La dimension pop est omniprésente dans les décors (l’agence publicitaire de Serge), les tenues et la fièvre juvénile que Grimblat cherche à saisir à travers l’allure de Jane Birkin. Cadrage en plongée sous les mini-jupes, composition de plan stylisée et iconique capturant la silhouette longiligne de l’actrice, érotisme chatoyant, tout aspire à conférer une élégance sixties de tous les instants – bien aidé par les thèmes de Gainsbourg comme La Chanson de Slogan, dans version instrumentale et chantée avec Jane Birkin.

Ce côté fugace est très plaisant pour l’œil mais peine vraiment à installer une implication dramatique forte pour le spectateur. Les tourments du couple sont très clichés et ne tiennent qu’à la projection que l’on fait du devenir de la relation Gainsbourg/Birkin, dans les bons comme les mauvais moments. On ressent de manière palpable la tension amoureuse et érotique entre eux, la romance hors-écran transparaît totalement à l’image par les jeux de regards, la proximité corporelle très naturelle et parfaitement saisie par Grimblat. Slogan est donc dans ses qualités et ses défauts un moment décisif, pas forcément pour le Septième Art mais pour l’art tout court au vu des conséquences de sa production.

Sorti en dvd français chez LCJ 

vendredi 10 juin 2022

Blow-Up - Michelangelo Antonioni (1966)


 Photographe de mode en vogue, Thomas (David Hemmings) assiste sans le réaliser au meurtre d’un politicien dans un parc londonien. Il découvre détenir en sa possession les photos qui en attestent. La jeune femme immortalisée sur celles-ci, Jane (Vanessa Redgrave), désire qu’il les lui fournisse séance tenante.

Blow-up est la première réalisation de Michelangelo Antonioni hors de son Italie natale, qui le voit prolonger les angoisses existentielles de sa filmographie à l’aune des soubresauts de son époque. Il se délocalise dans ce qui est alors le noyau culturel mondial de la jeunesse, le Swinging London au sein duquel il transpose la trame de la nouvelle Les Fils de la vierge de Julio Cortázar. Le spleen et la mélancolie associés à Antonioni se fondent dans ce monde coloré, hédoniste et juvénile et le pervertissent à travers les pérégrinations du photographe de mode Thomas (David Hemmings). Dès la scène d’ouverture et le déferlement d’une horde de jeunes déguisés en mimes, Londres nous apparaît comme une ville hantée de spectres. Tous les éléments évoquant l’effervescence londonienne nous sommes dépeint comme ternes, répétitifs. Les séances photos de Thomas réduisent les mannequins à des automates auxquels il est impossible d’arracher un sourire, notre héros blasé et solitaire ne semble tirer aucune passion de son métier hormis l’emprise qu’il a sur ses modèles. Mais même cette toute-puissance le lasse et, après avoir laissé entrevoir un soupçon d’autorité excessive, il s’excuse et s’efface pour fuir cette monotonie. La vraie grisaille dont se teinte ce quotidien et cette volonté d’exploiter l’autre chez Thomas se révèle notamment dans les photos volées de sans-abris dont il veut constituer un futur livre, ni par compassion, ni par amour de l’art mais simplement par voyeurisme et narcissisme. 

Antonioni imprègne le film des grandes peurs contemporaines, notamment le spectre de l’assassinat de JFK et sa captation par les images du film Zapruder. L’horreur d’un crime, le mystère de son exécution et de son (ou ses) exécutants se révélaient ainsi aux yeux du monde et en direct, nourrissant les plus grands fantasmes paranoïaques. Ce n’est cependant pas la tension du thriller que recherche Antonioni lorsque Thomas, prenant une photo volée dans un parc londonien, assiste en fait à un crime. Pour cette énigme comme pour le reste, Thomas s’intéresse, scrute, décrypte, puis tergiverse pour retourner à sa langueur. Le réalisateur étire longuement les pérégrinations quelconques de son héros avant de raccrocher à mi-film les wagons d’une possible enquête. Poursuivie par la jeune femme photographiée à son insu (Vanessa Redgrave), Thomas se disperse dans ses intentions envers elle, tour à tour joueur, séducteur ou compatissant. Armée d’un vrai objectif (récupérer le négatif des photos), la jeune femme appartient à un autre film que celui de ces larves languissantes, et ne peut traverser le récit que comme une fulgurance, guidées vers des intérêts supérieur et nébuleux.

Chaque fois que Thomas veut poursuivre cette autre intrigue ancrée dans le réel possiblement politique, ou dans le cinéma de genre porté par les codes du suspense, son apathie le rattrape. Antonioni construit son mystère, non pas sur une tension, mais sur un vide à combler. Thomas prend la fameuse photo après avoir fuit son studio, et l’analyse entre deux moments d’ennuis. Le réalisateur par les possibilités techniques alors impossibles à l’époque, et par son montage subliminal et hypnotique, laisse même supposer que tout le processus d’analyse et d’agrandissement d’image qui conduiront Thomas à suspecter un crime sont de l’ordre du rêve, du fantasme. Lorsque le quotidien ne suffit, plus, il faut le stimuler par le fantasme. C’est littéralement la métaphore de cette série de photos en apparence banales mais au cœur desquels on va repérer un secret, une fantasmagorie. Antonioni fait même d'une contrainte de production un atout. Souhaitant filmer la scène du meurtre en dernier afin de bénéficier d'une rallonge budgétaire par son producteur Carlo Ponti, le réalisateur se voit opposer un refus. Dès lors le meurtre n'existe que dans les bribes que pense en rassembler Thomas dans ses photos, et par conséquent peut-être aussi que dans son esprit.

Toute la dernière partie tend à confirmer cette hypothèse. L’entourage de Thomas a une capacité d’attention et d’abnégation tout aussi relative que lui (les deux jeunes femmes se présentant chez lui dont une Jane Birkin encore inconnue) et, au moment de franchir le pas de l’engagement concret dans l’enquête, il préfère s’enfoncer dans les brumes opiacées d’une soirée chic de plus. La dernière scène faisant revenir la troupe de jeunes mimes est une acceptation, une résignation définitive. Thomas accepte la nature de simulacre sans but de son existence. Antonioni poursuivra ce mariage de ces thèmes aux agitations de son temps avec ses deux œuvres suivantes, Zabriskie Point (1970) et Profession : reporter (1975). Quant à Blow-up, il fera école à travers la variation giallo qu’en offrira Dario Argento avec Profondo Rosso (1975) tandis qu’aux Etats-Unis les fantômes du Watergate en offriront des pendants paranoïaques et tragiques dans Conversation secrète de Francis Ford Coppola (1974) et le bien nommé Blow Out de Brian de Palma (1981).


 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner