Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 21 octobre 2025

Joe Kidd - John Sturges (1972)

Dans les années 1900, au Nouveau-Mexique, Joe Kidd, un ancien chasseur de primes fraîchement libéré de prison, est engagé par un puissant propriétaire, Frank Harlan, pour débusquer Luis Chama qui aide les petits propriétaires mexicains face aux colons américains qui s'approprient leurs terres. Dégoûté par les méthodes d'Harlan, Kidd passe dans le camp de Chama.

Joe Kidd marque le rendez-vous en partie manqué entre John Sturges et Clint Eastwood. Leurs trajectoires sont inversées avec un Sturges sur la pente descendante (il ne signera plus que trois films par la suite) tandis qu’Eastwood est en train de s’installer comme une valeur sûre du paysage hollywoodien. Le film est d’ailleurs une des premières production Malpaso, la société de production d’Eastwood et on remarquera au générique nombre des collaborateurs attitrés que l’on retrouvera dans ses travaux futurs (Bruce Surtees à la photo, Buddy Van Horn aux cascades, James Fargo assistant-réalisateur). Le script d’Elmore Leonard s’inspire de l’action de l’activiste mexicain Reies Tijerina qui, en juin 1967, pris une cour de tribunal en otage afin de dénoncer la spoliation des terres des autochtones hispaniques par les colons américains dans l’état du Nouveau Mexique aux Etats-Unis. Le scénario transpose cet argument dans un cadre de western et fait de Reies Tijerina un hors-la-loi soutenant la même cause par différents coups d’éclats.

Le début du film s’inscrit d’ailleurs dans le courant du western démythificateur et politisé des années 70. Nous observons un groupe de mexicains échouer à faire valoir leurs droits par la voie honnête, une cour de tribunal réfutant la réalité de la propriété de leur terre, et ce soutenu par le système – les documents prouvant les faits ayant « brûlés » dans un incendie. C’est là qu’interviendra Luis Chama (John Saxon), pendant fictionnel de Reies Tijerina, brûlant les documents prouvant la possession des terres par les propriétaires blancs. En parallèle se dessine la figure de Joe Kidd (Clint Eastwood), quidam rétif au système de façon plus désinvolte, et alors emprisonné pour avoir abattu un cerf sur des terres protégées. La mise en place est très réussie, mettant en parallèle la réelle injustice sociale et une dimension plus caustique avec un Kidd décalé, dure à cuire et pince sans rire.

Cela se joue aussi dans la caractérisation des méchants. Robert Duvall amène une certaine bonhomie en propriétaire terrien impitoyable, secondé par une galerie de sbires dont l’excentricité n’a d’égale que les penchant sanguinaires. C’est l’observation impuissante de leur méfait qui provoque progressivement l’engagement de Kidd, dont le passif armé nous est peu à peu révélé. Sans être mémorable, l’intrigue est ainsi solidement tenue par un John Sturges toujours capable de livrer des morceaux de bravoures secs et nerveux. La tonalité politique, ou du moins sociale, prolonge l’héroïsme de Les Sept mercenaires (1967), et sa science du morceau de bravoure dans des environnements singuliers (se souvenir de son formidable Fort Bravo (1953) ressurgit ici avec notamment l’introduction d’un armement plus moderne comme le fusil à lunettes.

C’est surtout côté scénario que le bât blesse à mi-parcours. Un rebondissement a l’idée intéressante de montrer Luis Chama sous un jour plus ambigu et narcissique, mais n’en fait rien. Après s’être montré capable de sacrifier des innocents par égo, Chama est ramené à la raison par une simple remontrance de Kidd (dont le revirement avait été au contraire bien construit) et renoue avec son destin de héros du peuple. 

La dernière partie part donc sur un mauvais pied et, malgré un climax spectaculaire (presque trop au vu de la retenue qui a précédée) avec un déraillement de train, on reste sur un léger sentiment d’inachevé. La courte durée du film (moins d’une heure et demie) laisse penser que des coupes au montage ont sans doute altérées la portée du film. Joe Kidd reste cependant un honorable divertissement, mais l’on pouvait attendre plus au vu des talents en présence. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal 

samedi 13 septembre 2025

Track of the Cat - William A. Wellman (1954)


 Un ranch de Californie du Nord est isolé depuis plusieurs semaines par les rigueurs de l'hiver. Au sein de la maison, tenue par la matriarche Ma Bridges, les conflits font rage. Son mari alcoolique et sa fille Grace assistent impuissants aux affrontements entre les fils, Harold et Curt, qui se disputent les faveurs de la ravissante Gwen. Les deux jeunes hommes montent bientôt une expédition pour tuer une panthère qui décime leur troupeau. Au cours de celle-ci, Harold est tué par le félin.


Track of the Cat est la dernière contribution de William A. Wellman au western, genre auquel il a offert quelques-uns de ses classiques comme L'étrange incident (1943), La Ville abandonnée (1948) et Convoi de femmes (1951). L'étrange incident et La Ville abandonnée étaient particulièrement marquants par leur minimalisme, leur dimension psychanalytique, métaphysique et introspective. On retrouve de cela dans Track of the Cat, western enneigé, élément qui offre souvent des perspectives formelles jouant sur cette volonté d'espace mental. Le leitmotiv d'une panthère noire surgissant aux premières neiges et décimant les troupeaux sert ici de catalyseur pour observer le déchirement d'une famille. Un père sénile, alcoolique et démissionnaire (Philip Tonge), une mère autoritaire et manipulatrice (Beulah Bondi) entoure une fratrie en tout point dissemblable. 

Le cadet Curt (Robert Mitchum) domine de toute sa virilité Art son aîné en retrait, et Harold (Tab Hunter) le benjamin ayant du mal à s'affirmer. La traque de la panthère fait ressurgir les dissensions sentimentales (Curt lorgnant Gwen (Diana Lynn) la fiancée d'Harold) et matérielles (l'autoritarisme de Curt et la jalousie de la mère empêchant Harold de prendre son indépendance et se marier) au sein de la famille. L'isolement hivernal fait de la maison et de ce cadre familial un espace mental, une prison dont les personnages ne peuvent réchapper.

Dans cet idée, l'environnement enneigé et immaculé de blanc oscille entre réalisme et artificialité. La traque de la panthère se joue dans une nature hostile au sein de laquelle Curt perd de sa superbe, fait face à sa vulnérabilité et à la peur, lui qui s'imaginait tout puissant. La maison familiale et le ranch, avec ses "extérieurs" trahissant le studio acquiert une dimension presque théâtrale durant les différentes invectives mère/fils, mari/femme, belle-mère/bru. Curt centre du monde au sein de sa famille est enfin démuni en dehors du foyer familial, et les plus effacés doivent apprendre à s'imposer en son absence, les vérités peuvent éclater. 

Le film ne convainc pas totalement malheureusement car il passe à côté du sous-texte représenté par la panthère. Le passif du vieil indien Joe Sam (Carl Switzer) installe une portée mystique qui n'est finalement jamais réellement exploitée dans le film. De même la panthère symbolise un ensemble d'expressions du refoulé mais cette dimension psychanalytique n'est qu'effleurée formellement par Wellman.

L'interprétation solide maintient l'implication, notamment un très touchant Tab Hunter et une Beulah Bundi intense (qui pour une fois a enfin l'âge de jouer les vieilles matriarches qu'on lui a fait précocement interpréter) mais il y a parfois un problème de ton dans un ensemble qui se veut tragique, notamment la truculence (certes vraiment drôle) du père et de ses multiples cachettes de whisky. Les quelques inserts et plans d'ensembles de paysage enneigés ne suffisent pas à installer la veine métaphysique attendue. 

On est loin des grands westerns psychologiques comme La Vallée de la peur ou Les Furies, voire en versant plus contemporain Celui par qui le scandale arrive, toujours avec Robert Mitchum. A ce titre l'ultime confrontation avec la panthère (avec le choix de ne jamais la montrer qui reste pertinent) est un rendez-vous manqué, et malgré la délivrance que cet acte constitue pour Harold, l'allant de quasi-happy-end malgré deux deuils terribles paraît assez incongru. Même s'il ne tient pas les promesses de son argument initial, Track of the Cat demeure malgré tout un Wellman digne d'intérêt, même si mineur dans son œuvre.

Sorti en dvd français chez Paramount

jeudi 12 septembre 2024

J'ai tué Jesse James - I Shot Jesse James, Samuel Fuller (1949)


 Le destin de Bob Ford, membre de la bande de Jesse James, qui abattit ce dernier dans le dos pour obtenir son amnistie et démarrer une nouvelle vie.

Après des débuts en tant qu'écrivain et journaliste, Samuel Fuller met un pied à Hollywood où il tente de se faire une place en tant que scénariste. Ces débuts sont interrompus par son engagement dans 1re division d'infanterie américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale, en tant que soldat et reporter de guerre pour une expérience qu'il relatera plus tard dans Au-delà de la gloire (1980). Il végète à son retour, ne parvenant pas à imposer ses scénarios alors qu'il est employé par Warner. Il va néanmoins parvenir à convaincre Robert L. Lippert, petit producteur indépendant, de financer son script de J'ai tué Jesse James en échange d'un salaire dérisoire. Le film va ainsi marquer les débuts d'une impressionnante carrière. 

La figure de Jesse James avait connu une récente transposition cinématographique avec le diptyque Le Brigand bien-aimé de Henry King (1939) et sa suite Le Retour de Frank James de Fritz Lang (1940). Ces œuvres, romanesque et spectaculaire à souhait pour le King, plus rugueuse avec le Lang, étaient des odyssées pleines de bruit et de fureur avant tout centrées sur la fratrie des James. J'ai tué Jesse James fait le choix d'un film plus introspectif et, si l'ombre de Jesse James plane au-dessus du récit, celui-ci se concentre avant tout sur l'après et le destin du traitre Robert Ford. Bien plus tard une œuvre comme L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford de Andrew Dominik (2006) creusera aussi ce sillon en plaçant à égale importance le hors-la-loi et son meurtrier en dépeignant leur relation complexe.

Ici Samuel Fuller nous dépeint un Jesse James et ses acolytes comme en fin de parcours, lassés par des années de périls et de cavales. La scène d'ouverture nous montre un hold-up qui tourne mal, sans butin et avec blessures pour Robert Ford (John Ireland), forcé de se réfugier chez Jesse James et sa famille. Nous découvrons un James (Reed Hadley) usé, mais incapable de se ranger et sortir de sa routine criminelle malgré les reproches de son épouse. Fidèle protégé de Jesse James, Robert Ford voit cependant une porte de sortie avec la possibilité d'amnistie en livrant son mentor. Samuel Fuller interprète cependant le motif de cette funeste trahison comme motivée par l'amour, Ford espérant enfin pouvoir épouser Cynthy (Barbara Britton), belle actrice lasse de l'attendre. L'assassinat est filmé dans un mélange d'urgence, de tension et d'une vraie volonté de figée l'image connue et légendaire de Jesse James confiant et tournant le dos à Robert Ford qui va l'abattre froidement. 

Ce qui devait être une libération va cependant tout faire dérailler pour Ford. Son acte avait pour but de se construire un cocon intime ou l'amour de Cynthy pourrait se substituer aux amitiés viriles du gang, mais cette dernière horrifiée par son geste se détourne peu à peu de lui sans qu'il le comprenne. S'il a éloigné la menace de la loi, Ford en a malgré lui créé une plus vaste puisque désormais il est la cible des pistoleros en quête de notoriété, d'un Frank James avide de vengeance, ou de fidèles nourrit de l'aura de Robin des bois de l'ouest entourant Jesse James. Samuel Fuller confronte le mythe en construction à la réalité au dépend de Robert Ford, forcé d'entendre la chanson folklorique célébrant James et le dévalorisant, ou en devant rejouer son geste meurtrier dans les salles de spectacles pour quelques dollars.

John Ireland est remarquable, témoignant sous ses airs menaçant d'une belle vulnérabilité. On ressent tout au long du récit profond remord pour son acte, se croisant au dépit progressif de voir se dérober à lui la raison qui l'a motivé. On se surprend à ressentir davantage d'empathie pour Ford que pour Cynthy se détournant de lui après son "sacrifice". Tant qu'il semble promis à l'amour de la jeune femme, Ford assume l'opprobre publique, le danger et sa nature de paria, mais tout s'effondre bientôt. Son rival amoureux John Kelley (Preston Foster) se présente d'ailleurs de façon cruelle comme son inverse idéalisé, incarnation de la droiture sans faille et de la virilité assurée lors des différents morceaux de bravoure le mettant en scène. 

Au contraire les quelques actions de "rachat" de Ford son estompée dans la narration et entourée d'ambiguïté (le coyote qu'il abat pour sauver le prospecteur mais Fuller laissant croire qu'il allait l'assassiner, le sauvetage de Kelley durant la bagarre au saloon). Toutes ces tourments et contradictions culminent lors du duel final, confrontant Ford à son passé coupable (l'impossibilité d'abattre son adversaire dans le dos) et à son futur brisé. Cette impasse est symboliquement visible par les contrechamps sur Ford plongé dans le noir durant le duel, alors que les plan d'ensemble montre que la séquence se déroule en plein jour. J'ai tué Jesse James est une belle réussite de western intimiste, posant déjà le talent de Samuel Fuller même si le film ne sera pas un succès. 

Sorti en dvd zone 1 chez Criterion ou visible en streaming sur Cine+/OCS 

mercredi 3 avril 2024

Du sang dans le désert - The Tin Star, Anthony Mann (1957)


 Le chasseur de primes vétéran Morg Hickman débarque dans une ville livrée à la peur. Le shérif ayant été tué, c'est le jeune et inexpérimenté Ben Owens qui le remplace, espère-t-il définitivement. Afin de prouver sa témérité dans sa fonction, Ben demande à Morg de lui enseigner comment appliquer la loi.

Du sang dans le désert est un western qui détonne en partie dans le corpus d’Anthony Mann au sein du genre. Il s’agit en effet d’un film exclusivement urbain, alors que le cinéaste nous avait habitué à sa maîtrise des grands espaces reculés, notamment dans le légendaire cycle signé avec James Stewart (Winchester 73 (1950), Les Affameurs (1952), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955)). 

On y retrouve le thème cher à Anthony Mann du combat de l’homme pour préserver ou retrouver une humanité perdue, sa quête de retour à la civilisation. Cela est représenté ici par Morg Hickman (Henry Fonda), chasseur de prime sans scrupule de passage dans une petite ville pour y déposer sa dernière prise (plus morte que vive) et empocher sa prime. Il trouve en ces lieux Ben Owens (Anthony Perkins) un jeune shérif gauche, inexpérimenté et dépassé par la violence galopante au sein de la ville. L’histoire va ainsi marier deux tendances, tout d’abord celle propre aux thèmes manniens évoqués plus haut, Hickman en prenant Owens sous son aile et en côtoyant d’autres parias locaux (une jeune veuve ayant un enfant métissé indien) se reconnectant au monde qui l’entoure et retrouvant un certain sens de la justice.

L’autre versant du film est une sorte de synthèse là aussi thématique de deux westerns emblématiques des années 50. Le Train siffleratrois fois de Fred Zinnemann (1952) humanisait la figure du shérif en montrant un Gary Cooper aux abois devant à une menace imminente pour laquelle il réclamait en vain l’aide de ses concitoyens. Horrifié par ce héros « lâche », Howard Hawks apportait sa réponse à Zinnemann avec Rio Bravo (1959), tout en bravoure nonchalante et ode tendre à la communion virile faisant face au danger. Dans le film d’Anthony Mann, Owens représente cet idéal de shérif vertueux mais qui n’a pas les aptitudes de faire appliquer la loi. Hickman dispose de cette expérience mais est dépourvu du sens moral, ne s’embarrassant plus depuis longtemps à ramener ses cibles vivantes. Le rapprochement des deux personnages les influences mutuellement, un dilemme moral (le lynchage de deux criminels par les hommes de la ville) les forçant à évoluer ou mourir (concrètement ou symboliquement).

Anthony Mann parvient à traduire ces questionnements grâce aux dialogues subtils du scénario de Borden Chase, et par son brio formel. La topographie de la ville, et plus particulièrement d’une ruelle théâtre des deux grands duels du film, installent les forces en présence par l’image et le sens de l’espace de Mann. Défié par Bart Bogardus (Neville Brand), le tyran de la ville, Anthony Perkins est le pantin de son adversaire, incapable de choisir entre maintenir une distance qui amorcerait le duel ou un rapprochement qui découragerait Bogardus – car à bout portant la légitime défense n’a plus de valeur. Dans un coin du cadre, stoïque et ne déviant jamais de sa position, Hickman veille et va sauver la mise du shérif en désarmant à la carabine Bogardus. A la toute fin du film et riche des enseignements d’Hickman, Bowens maîtrisera en ce même lieu l’espace et gagnera le duel à la fois psychologique et armé.

Concernant Hickman, Anthony Mann en fait un être hanté par la mort et un paria lors de la scène d’ouverture dans le panoramique accompagnant son arrivée en ville, le cadavre de son « butin » jonché sur un cheval. La dernière scène déploie le mouvement exactement inverse lors de son départ, désormais accompagné et rattaché à la vie puisqu’en passe de fonder une nouvelle famille. Le développement est passionnant, tout en proposant une galerie de seconds rôles réussis comme ce vieux et truculent médecin (John McIntire) dont le sort funeste offre une des scènes les plus touchantes du film. Il manque ces fameux grands espaces et un vrai morceau de bravoure impressionnant (malgré une efficace scène d’embuscade dans une grotte) pour hisser le film à la hauteur des chefs d’œuvres westerns de Mann, mais c’est néanmoins une belle réussite.On peut soupçonner Sergio Leone et Tonino Valerii d'avoir eu un peu ce film en tête pour Mon nom est personne (1973), tant le western spaghetti semble être le rejeton insolent du film d'Anthony Mann avec un Henry Fonda génial en mentor à la force tranquille dans les deux cas. 

Sorti en dvd zone 1 chez Paramount et doté de sous-titres anglais

samedi 30 mars 2024

Les Affameurs - Bend of the River, Anthony Mann (1952)


 Deux hommes au passé trouble, Glyn McLyntock et Emerson Cole, escortent la longue marche d'un convoi de pionniers. Arrivés à Portland, les fermiers achètent des vivres et du bétail que Hendricks, un négociant de la ville, promet d'envoyer avant l'automne. Les mois passent et la livraison se fait attendre. McLyntock alors retourne à Portland avec Baile, le chef du convoi. Ils découvrent une ville en proie à la fièvre de l'or. Hendricks, qui prospère en spéculant sur ce qu'il vend aux prospecteurs, refuse de livrer la marchandise.

Les Affameurs est le second des cinq westerns que tournent ensemble Anthony Mann et James Stewart, dans une série de film désormais mythiques - Winchester 73 (1950), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955). L’un des contributeurs majeurs à ces réussites est Borden Chase, romancier et scénariste dont la plume nourrira grandement l’essor du western durant les années 50, pour Anthony Mann (Winchester 73, Les Affameurs et Je suis un aventurier) et bien d’autres (La Rivière rouge d’Howard Hawks (1950), L’Etoile du destin de Vincent Sherman (1952), Vera Cruz de Robert Aldrich (1954), L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor (1955)). On ressent sa patte ici dans l’impressionnante efficacité narrative (personnages complexes, péripéties, contexte social tenant sur 1h30 dans un équilibre parfait), la capacité à développer des protagonistes attachants et truculents, ainsi que des réminiscences habiles de ses travaux précédents. Les conflits humains au sein d’un convoi rappellent La Rivière Rouge, et le personnage mi-ange, mi-démon d’Arthur Kennedy préfigure grandement le Burt Lancaster de Vera Cruz.

Anthony Mann pose néanmoins son empreinte sur le film, formellement et thématiquement. Tous les westerns avec James Stewart et même d’autres à suivre comme Du sang dans le désert (1957) voient les héros d’Anthony Mann déchiré entre leur humanité et leurs bas instincts, entre la civilisation et la barbarie. On retrouve cela ici avec Glyn McLyntock (James Stewart), homme au passé trouble de pillard au Kansas qui souhaite accéder à une existence plus paisible de fermier. Pour ce faire il escorte un convoi de pionniers en Oregon dans l’espoir de s’installer à leur côté. En sauvant du lynchage Emerson Cole (Arthur Kennedy), il se lie d’amitié avec un homme connaissant son passé et dans lequel il voit ce à quoi il ne veut plus ressembler. L’ensemble du film semble dessiner cette trajectoire double pour ses personnages, entre tentation et rédemption, corruption et probité. Ainsi l’affable Hendricks (Howard Petrie) vend vivre et bétail aux pionniers avant de se dédire plus tard quand la fièvre de l’or aura fait grimper les prix. Laura (Julie Adams), fille douce et chaste de pionnier, commence à se métamorphoser au sein de l’influence corruptrice de la ville de Portland et dans les bras de Cole. Dans une moindre mesure, le jeune Trey Wilson (Rock Hudson) sera aussi constamment partagé entre sa morale personnelle et les habitudes viles nées de son quotidien de joueur de carte.

Toute l’histoire se présente donc comme une ultime mise à l’épreuve avant de possibles lendemains de paix. Il y a la dichotomie propre aux héros, mais celle aussi plus collective au sein du monde qui les entoure, entre les colons aspirant à une nouvelle vie par l’effort et le souci collectif, et les prospecteurs d’or tous plus immoraux et individualistes cherchant le raccourci à un bonheur plus superficiel. Les antagonistes changent au fil de l’histoire, mais le véritable ennemi semble bien être l’avidité humaine. Anthony Mann soumet ses héros à l’épreuve par les armes, mais surtout par le défi des éléments. Le réalisateur était réputé pour refuser les tournages dans les extérieurs aménagés par les studios (et facile d’accès aux quatre coins de la Californie) pour privilégier une vraie authenticité à travers des productions se déroulant sur les lieux-mêmes des intrigues dépeintes.

Le résultat lui donne raison puisque son sens de la composition et du paysage livre des moments absolument prodigieux pour magnifier les plaines verdoyantes et les panoramas montagneux d'Oregon. Les vignettes sont impressionnantes, telle cette ouverture où l’on découvre le convoi avec ces chariots s’étalant à perte de vue dans le cadre. Ensuite on sera ébloui par la pure majesté et le sentiment de plénitude durant la traversée de la rivière en bateau à vapeur. Le sentiment d’effort et de défi imposé par la nature est aussi palpable lorsqu’il s’agira d’affronter les premières neiges pour ramener les provisions à la colonie. Enfin, lorsque les armes devront parler la gestion de l’espace d’Anthony Mann fait merveille pour traduire l’astuce et l’endurance de McLyntock lorsqu’il piègera ses ennemis, fera peser sur eux la menace de sa terrible réputation. 

Le fil rouge thématique et la possibilité de changer, de passer de fruit pourri à être vertueux. McLyntock semble longtemps défendre ce droit à changer pour Cole auprès du chef de convoi dont il a séduit la fille, mais pense avant tout à lui-même. Les circonstances laissent planer le spectre de ses anciennes habitudes, mais il parvient constamment à les étouffer tandis que la bonhommie de Cole va laisser place à l’avidité et le laisser révéler son vrai visage. C’est captivant de bout en bout et porté par une prestation tout simplement magistrale de James Stewart. Le film sera tout comme Winchester 73 un immense succès et se place aisément parmi les plus grands westerns jamais réalisés. 

Sorti en bluray français chez Rimini

mardi 27 février 2024

Juge et Hors-la-loi - The Life and Times of Judge Roy Bean, John Huston (1972)

 Recherche pour vol, Roy Bean se réfugie dans la petite ville de Vinegaroon ou il est battu et laisse pour mort. Secouru par une jeune Mexicaine, Maria Elena, il revient en ville, élimine ses agresseurs et se proclame juge, décide à faire régner la loi et l'ordre.

John Huston sut parfaitement, tout en creusant ses thèmes habituels, se fondre dans les mues du cinéma américain des années 70. Le thème de l’échec cher au réalisateur accompagne le désenchantement des classiques du Nouvel Hollywood dans des œuvres comme Fat City (1972), et avec Juge et hors-la-loi, il signe un western dans la lignée démythificatrice de réussites contemporaines telles que John McCabe de Robert Altman (1971). Le film est une évocation romancée de Roy Bean, personnalité légendaire de la conquête de l’ouest, connue pour son application toute personnelle de la justice. 

Durant une existence où il se plaça lui-même souvent du mauvais côté de la loi, il devint soudain arbitrairement son bras armé le plus fervent dans un coin reculé du Texas. Le scénario initial de John Milius (qu’il envisageait de réaliser lui-même avec Warren Oates dans le rôle-titre) se voulait à la fois plus modeste et picaresque dans la lignée des films de Sergio Leone. Il regrettera le choix de Paul Newman dont le physique avantageux amène selon lui une touche glamour inappropriée, et la frustration devant les modifications de Huston accélérera sa volonté de passer à la mise en scène.

Juge et hors-la-loi se veut en effet une allégorie en grande partie ironique sur la mythologie de l’Ouest et des fondations de l’Amérique. La séquence d’ouverture déleste d’emblée Roy Bean (Paul Newman) de toute dimension héroïque, tant dans la manière dont il se fera lamentablement dépouiller que par sa vengeance particulièrement sanglante où il décime ses agresseurs (hommes et femmes) dans un saloon crasseux perdu au milieu de nulle part. Son terrible geste lui inspire des regrets, le désir d’abandonner son ancienne existence de canaille, et d’être désormais le chantre d’une application impitoyable de la loi en s’autoproclamant juge. John Huston travaille un savoureux décalage voulant que cette justice inflexible développe la ville et, avec les nouveaux intérêts en jeu, rendent la rigueur de Roy Bean gênante aux entournures. Les hauts faits de Bean sont désacralisés de diverses manières, en les réduisant à de simples photographies, en moquant la noblesse de leur motivation (l’obtention de la moitié du butin des criminels appréhendés l’enrichissant lui et ses marshals), et escamotant les possibles morceaux de bravoures. Ainsi la confrontation avec le hors-la-loi Bad Bob (Stacy Keach) se conclut par une balle dans le dos antihéroïque au possible.

S’il ne peut donc exister en tant que figure glorieuse, Roy Bean devient néanmoins attachant en tant qu’homme à la poursuite d’un rêve, d’une chimère. Il y a bien sûr l’illusion qu’il se donne d’être l’incarnation de la justice, ou encore la passion romantique et enfantine qu’il voue à l’actrice de théâtre Lillie Langtry (Ava Gardner). Les photos et l’affiches immenses de la star dont il inonde les murs de son saloon confère à ce lieu de fange et perdition une dimension surréaliste bien vite rattrapée par la brutalité de l’Ouest (une affiche étant enlaidie par le trou d’une balle). Huston peuple le film de séquences décalée soulignant cette facette de Bean comme cette virée en pique-nique avec son ours domestique et sa fiancée mexicaine Maria Elena (Victoria Principal). La bande-originale de Maurice Jarre, notamment par son superbe thème principal, parvient brillamment à capturer cet entre-deux du mythe et de sa réalité crasse, tout en exprimant une vraie tendresse pour la figure bourrue de Roy Bean.

Malgré ses motivations discutables, Bean va paradoxalement incarner une sorte d’ultime rempart de droiture quand les « combines » d’antan se professionnalisent pour mener vers un capitalisme plus froid et carnassier. Le personnage sournois de Frank Gass (Roddy McDowall) représente en temps qu’avocat une forme plus sournoise et civilisée de la justice, passant de notable à maire puis homme d’affaire pour avoir la mainmise sur la ville devenue un lucratif gisement de pétrole. C’est seulement face à cette vraie corruption que Bean peut enfin endosser les contours de la figure mythologique et être filmé comme tel par John Huston (grandiose scène de comeback à cheval dans un cadre désormais moderne et industrialisé). 

Le réalisateur lui offre avec ses anciens compagnons un baroud d’honneur à mi-chemin entre le morceau de bravoure façon La Horde Sauvage (1969) et une tonalité plus distanciée et bricolée correspondant à la bonhomie et roublardise du personnage. Forcément, le film ne peut se conclure sur ce moment pseudo épique et choisit de faire venir enfin Lillie Glantry à Bean (puisque la démarche inverse a été avortée dans un moment-clé du récit), et souligner la nature candide et romantique de son antihéros. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner