Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 11 mars 2026

Slogan - Pierre Grimblat (1969)

Serge est un réalisateur de pubs très en vogue, marié et père d'une petite fille. A Venise, lors d'un festival, il reçoit la coupe du meilleur film publicitaire et s'éprend d'une jeune anglaise. Il va vivre avec elle des heures d'amour fou...

Slogan est LE film qui changea le visage de la pop française puisqu’il marque la rencontre entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’un des couples les plus iconiques du paysage culturel français des années 70. L’anecdote est connue, la starlette anglaise débutante et le chanteur sont engagés pour former un couple à l’écran dans Slogan, mais ne s’entendent pas (notamment du fait que Gainsbourg snobe Birkin), ce qui dessert l’alchimie espérée à l’écran. Le réalisateur Pierre Grimblat décide donc de les inviter à un dîner auquel il ne viendra pas volontairement, cherchant par cette astuce à provoquer le rapprochement. Il réussira au-delà de ses espérances puisque, suite à ce tête à tête improvisé, les deux vont tomber amoureux, se marier et entamer une fructueuse association artistique en musique et parfois à l’écran.

La question à se poser devant Slogan est donc de savoir si le film vaut plus que cette rencontre décisive. Ce n’est malheureusement pas le cas, mais Slogan n’en est pas pour autant dénué d’intérêt. Le film est réalisé par Pierre Grimblat, véritable Zelig du paysage audiovisuel francophone. Ce touche-à-tout de génie a vécu plusieurs vies, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Jeune résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il est un poète remarqué par Boris Vian et Raymond Queneau dans le Saint-Germain-des-Prés de la fin des années 40, entre à la radio au début des années 50 et effectue via l’ancêtre de l’ORTF un stage de 6 mois à la NBC aux Etats-Unis. De retour en France, il s’illustre en tant que présentateur radio et de télévision, puis en tant que figure de proue du Bureau des idées de la compagnie publicitaire Publicis. C’est de la que naîtra son activité la plus rentable lorsqu’il créera sa société de production Hamster Film. Celle-ci s’illustrera plus tard pour ses séries télévisées comme Navarro, mais au départ elle sera la carte de visite de la création publicitaire française à travers le monde et récoltera de nombreuses récompenses.

Dès lors la description de ce milieu et le choix de faire du héros Serge Faberger (Serge Gaisbourg) un réalisateur de publicité est assez pertinent et respire l’authenticité dans le regard de Grimblat. Pour rester dans la sphère Gainsbourg, ce même environnement professionnel était en arrière-plan de la comédie musicale Anna (1967), sous un jour nettement plus fantaisiste. Ici, que ce soit les cérémonies de remises de prix aux films publicitaires ou encore les aspirations de Serge à faire du « vrai » cinéma, on peut ressentir l’expérience de Pierre Grimblat. Le héros navigue donc dans l’urgence de cette vie professionnelle, le confort de sa vie domestique avec femme et bébé, et la frivolité de quelques aventures ponctuelles permises par les élégantes rencontres faites dans son milieu. Tout cet équilibre va être bouleversé par la rencontre d’Evelyne (Jane Birkin), jeune anglaise de 18 ans pour laquelle il va avoir un coup de foudre réciproque.

Le récit assez boiteux accompagne les soubresauts d’un cette liaison, la fougue des débuts, la difficulté de la double-vie de Serge indécis à abandonner sa famille, puis les dissensions et la rupture. Il n’y a rien de bien neuf à cette structure mais Grimblat l’accompagne d’une narration presque expérimentale, sans réel dialogue et accompagnant les différentes tranches de vie du couple par segments presque publicitaires dans le ton et les bascules de ton, d’environnements. L’ouverture du film avait amorcé ce parti-pris avec une parodie de spot publicitaire (supposé refléter les travaux de Serge) d’une misogynie tellement outrée qu’elle en devenait hilarante. Lors de la production du film en 1968, Pierre Grimblat bien qu’approchant la cinquantaine sait (tout comme Gainsbourg à sa manière et un peu plus jeune) humer l’air du temps. La dimension pop est omniprésente dans les décors (l’agence publicitaire de Serge), les tenues et la fièvre juvénile que Grimblat cherche à saisir à travers l’allure de Jane Birkin. Cadrage en plongée sous les mini-jupes, composition de plan stylisée et iconique capturant la silhouette longiligne de l’actrice, érotisme chatoyant, tout aspire à conférer une élégance sixties de tous les instants – bien aidé par les thèmes de Gainsbourg comme La Chanson de Slogan, dans version instrumentale et chantée avec Jane Birkin.

Ce côté fugace est très plaisant pour l’œil mais peine vraiment à installer une implication dramatique forte pour le spectateur. Les tourments du couple sont très clichés et ne tiennent qu’à la projection que l’on fait du devenir de la relation Gainsbourg/Birkin, dans les bons comme les mauvais moments. On ressent de manière palpable la tension amoureuse et érotique entre eux, la romance hors-écran transparaît totalement à l’image par les jeux de regards, la proximité corporelle très naturelle et parfaitement saisie par Grimblat. Slogan est donc dans ses qualités et ses défauts un moment décisif, pas forcément pour le Septième Art mais pour l’art tout court au vu des conséquences de sa production.

Sorti en dvd français chez LCJ 

dimanche 12 juillet 2020

L'Affaire Maurizius - Julien Duvivier (1954)

Fils du grand procureur Andergast (Charles Vanel), Etzel veut réviser le dossier Maurizius dont la condamnation repose sur des présomptions. Ce dossier a permis à son père, 18 ans auparavant, de se lancer dans une grande carrière, mais Etzel veut en avoir le cœur net.

L'Affaire Maurizius est une œuvre curieuse pour Julien Duvivier, partagée entre son sujet de film à thèse et le traitement stylisé du réalisateur. Le récit (adapté du roman éponyme de Jakob Wassermann) prend presque pour prétexte son thème initial de l'erreur judiciaire pour servir le caractère névrotique et obsessionnel des personnages. Dès la scène d'ouverture où le jeune Etzel (Jacques Chabassol) si féru de justice qu'il ira jusqu'à endosser seul la punition envisagée pour sa classe après un mauvais tour à un professeur. Il aura l'occasion de mettre en pratique cette droiture en enquêtant sur l'affaire Maurizius (Daniel Gélin), un homme condamné sans preuves concrètes par le propre père d'Etzel (Charles Vanel), un procureur dont la carrière s'est faite grâce à cette plaidoirie. La narration brillante multiplie les points de vue et enchâsse habilement les points de vue pour nous faire découvrir progressivement les tenants et aboutissants du dossier. C'est là que se révèle le projet de Duvivier avec une suite de personnages obsessionnels.

Tous partent d'une normalité où cette nature se dissimule avant de brutalement surgir et affecter leur allure physique. L'obsession du père de Maurizius (Denis d'Inès) est d'innocenter son fils et l'élégant homme vu en flashback laisse place au présent à un vieillard tremblant et rongé de remord. Waremme (Anton Walbrook), meilleur ami de Maurizius mais qui précipitera sa chute par un témoignage accablant, laisse également voir un visage passé séduisant avant que l'obsession amoureuse et ce même remord en fasse une figure inquiétante et excentrique (aux faux airs de Monsieur Hire d'ailleurs). Il en va de même pour Maurizius dont l'aveuglement sentimental ne lui fera pas deviner celle qui est la cause de ses malheurs, et qui le perdra par un même amour névrotique et coupable qu'elle préfèrera faire enfermer plutôt que de l'assumer.

Enfin Etzel quand il se rendra que les méandres complexes de la justice ne peuvent répondre à son idéal, aura une réaction hystérique qui inscrit sa quête dans une dimension plus pathologique que morale. Hormis le père de Maurizius, on constate d'ailleurs que le déséquilibre et l'obsession des personnages s'incarne dans la poursuite d'une femme (Eleonora Rossi Drago troublante) ou naît justement de l'absence de femme (Etzel qui a grandi sans mère ni affection). C'est paradoxalement la figure glaciale de procureur que joue Charles Vanel, moins soumise à ses émotions, qui fait preuve de recul et d'autocritique, cherchant à réparer son erreur de jugement initiale une fois le doute installé mais sans s'être morfondu pour autant.

Cette approche psychologique a pour défaut de parfois laisser le casting en roue libre pour exprimer ses névroses. La charge est donc un peu lourde notamment sur Waremme dont on suggère les penchants pédophiles (sans parler de l'atmosphère crypto-gay de ses scènes avec Etzel) et de manière générale exprime trop souvent leur obsession par le verbe plutôt que la suggestion d'un jeu plus sobre. Cela passe à peu près pour les acteurs aguerris mais le jeune Jacques Chabassol trop tendre n'est guère convaincant. Tout cela est rattrapé par la mise en scène de Duvivier qui déploie avec brio toute la noirceur qu'on lui connaît. L'approche opératique répond à cette veine psychanalytique notamment dans les scènes de procès où les arrière-plans noir font du tribunal (superbe décor de Max Douy) un espace mental abstrait.

L'atmosphère est étouffante, le studio se devinant même dans les scènes d'extérieurs (Etzel traqué dans les rues de Berne en début de film) où s'impose aussi cette chape de plomb. La photo tout en clair-obscur contrasté de Robert Lefebvre renforce la tonalité grandiloquente et torturée par sa manière de révéler les compositions de plan suggestive (le flashback sur Eleonora Rossi Drago dénudée), les contre-plongées déroutantes. Tout cela culmine dans une stupéfiante dernière scène où un personnage est littéralement écrasé par ce passé et cette obsession, dont tous les méandres s'illustre par une rétroprojection déformée derrière lui. L’effet n'est certes pas très subtil, mais il exprime de façon saisissante toute la détresse et l'impossibilité à vivre du personnage. Les menus défauts n'en font pas un Duvivier majeur (coincé entre le populaire Le Retour de Don Camillo (1953) et le chef d'œuvre romantique Marianne de ma jeunesse (1955)) mais néanmoins une vraie œuvre digne d'intérêt.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont 

mardi 27 décembre 2016

Rendez-vous de juillet - Jacques Becker (1949)

Les problèmes amoureux et les aspirations professionnelles d'une bande de jeunes dans le Paris de l'après-guerre, entre la préparation d'une expédition africaine, les répétitions théâtrales et les soirées dans les cabarets de jazz.

Après le merveilleux Antoine et Antoinette (1947), Jacques Becker poursuit son exploration de la société française d'après-guerre. Grand amateur de jazz, Becker a dès l'Occupation l'habitude de fréquenter les clubs de jazz parisien et notamment les caves du quartier de Saint-Germain-des-Prés où il se plaira à observer la jeunesse française. Jacques Becker qui a toujours apprécié la compagnie de la jeunesse est également poussé par son fils Jean (qui apparait furtivement parmi les spectateurs enjoués d'une scène de concert) à s'imprégner et à capturer cet environnement en recueillant divers anecdotes qui nourriront le script à venir de Rendez-vous de juillet.

L'expédition africaine que prépare le personnage de Daniel Gélin a notamment bien eu lieu, menée par Jacques Dupont, étudiant de l'IDHEC qui se rendit en Afrique avec quelques camarades de promotion pour en ramener trois films documentaire : Voyage au pays des pygmées, Danses congolaises et Pirogues sur l'Ogooué. Francis Mazière en charge de la décoration du film fit d'ailleurs partie de l'expédition. Ces prémisses perpétuent la légende sur la méticulosité et l'approche réaliste de Jacques Becker mais on peut y voir une dimension plus personnelle pour le réalisateur se reconnaissant dans cette jeunesse. Il fut en effet sauvé par la rencontre et l'amitié qu'il noua avec Jean Renoir qui en fit son assistant mais tout comme le personnage de Daniel Gélin, il fut poussé par son père à intégrer son entreprise - dont il démissionnera en douce - alors qu'il ne rêvait que de cinéma.

Rendez-vous de juillet capture avec fougue les aspirations d'un groupe de jeunes gens au rythme des ambitions, marivaudages et ambiances de jazz festive. Comme dans Antoine et Antoinette, le développement dramatique naît de la chronique plus que de réelles péripéties. Jacques Becker par la fluidité de sa narration rend presque naturelle et imperceptible la vraie rigueur de rythme, caractérisation et richesse thématique qui se déploie dans cette euphorie communicative. La remarquable première partie saute d'un personnage à un autre avec astuces narratives, de montages et dialogues piquant qui définissent la camaraderie, la rivalité professionnelle (il suffira d'une moue et d'un silence de Thérèse (Brigitte Auber) pour saisir qu'elle rêve aussi d'une carrière d'actrice quand son amie Christine (Nicole Courcel) lui annonce son audition), amoureuse (là aussi un simple échange de regard entre Roger (Maurice Ronet) et François (Philippe Mareuil pour tisser leur animosité sans qu'aucun conflit n'intervienne) et les petits arrangements dont chacun est capable pour arriver à ses fins (Bernard Lajarrige parfait en mentor intéressé, Nicole Courcel conjuguant innocence et calcul...).

C'est d'abord l'énergie qui nous emporte, Jacques Becker menant son entrée en matière dans un crescendo festif introduisant tous les personnages qui se retrouvent successivement jusqu'à l'apothéose de l'arrivée au club de jazz Le Caveau des Lorientais. Le Paris ensoleillé d'après-guerre est sublimement filmé par Becker dont il multiplie les vues splendides (tout en restant dans une vraie proximité et sans céder à la carte postale) notamment cette traversée de la scène voiture militaire se muant en barque de fortune. Le monde des adultes appelle nos jeunes gens à un sens des réalités plus ou moins insistant (un vrai travail, un salaire...) qu'ils refusent dans des choix professionnels incitant à l'évasion par l'art ou le voyage. Ces aspirations se confronteront aux tentations et au mur de l'institution (Daniel Gélin faisant le tour des ministères pour subventionner son expédition) que Jacques Becker se plaît à bousculer dans de savoureux moments comiques (Pierrot (Pierre Rabut) subtilisant quartier de viande et menu monnaie chez son père boucher, le professeur d'art dramatique malmené joué par Louis Seigner) mais Jacques Becker semblent toujours prendre le parti des rêveurs.

La dernière partie met donc à l'épreuve ceux qui auront choisis les chemins les plus faciles ou d'autres reculant face à l'inconnu, tout en célébrant les plus intrépides à l'image d'un Daniel Gélin habité lorsqu'il bouscule ses amis hésitants. L'appel de l'ailleurs se fait donc dans une frénésie et un sens du drame qui participe finalement à la maîtrise et l'improvisation qui caractérise une partition de jazz (pour les mélomanes Claude Luter et Rex Stewart apparaissent en personne), les émotions contradictoires se bousculant pour les personnages. L'émancipation de cette jeunesse bourgeoise saura parler au public de l'époque et anticipe autant les soubresauts sociaux que cinématographiques à venir et est portée par une énergie et un souffle communicatif par Jacques Becker. Un petit bijou récompensé par le Prix Louis-Delluc en 1949 et le Prix Méliès en 1950.

 Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Gaumont

Extrait

dimanche 16 octobre 2016

Édouard et Caroline - Jacques Becker (1951)

Édouard et Caroline se préparent pour une soirée mondaine organisée par la famille de cette dernière et au cours de laquelle Édouard, pianiste, doit donner un concert. Mais il n'a pas de gilet de smoking et doit aller en emprunter un chez le cousin de sa femme. Pendant ce temps, Caroline décide de découper sa robe pour la mettre au goût du jour, ce que son mari va lui reprocher à son retour. C’est le début d’une longue soirée faite de disputes et de réconciliations.

Avec Edouard et Caroline, Jacques Becker poursuit son exploration du couple dans la France d’après-guerre suite aux réussites d’Antoine et Antoinette (1947) et Rendez-vous de juillet (1949). La tonalité va cependant changer ici après la tendresse des milieux modeste d’Antoine et Antoinette et la tonalité festive de Rendez-vous de juillet suite aux bouleversements dans la vie personnelle de Jacques Becker. Il va rencontrer sur le casting de ce dernier la comédienne Annette Wademant qu’il ne retient pas dans le film mais bien dans sa vie, s’installant avec la jeune femme de 20 ans pour adopter une vie plus bohème. Becker va réorienter sa compagne vers l’écriture au sein de l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), ses premiers travaux s’inspirant de leur vie de couple tumultueuse. Le réalisateur fait donc le choix audacieux de partir de cette base d’une novice pour signer son prochain film. Ces prémisses vont véritablement faire office de cure de jouvence pour Becker avec une œuvre à l’économie, tant au niveau narratif (avec une intrigue ramassée sur quelques heures) que de la conception avec un tournage ramassé (huit semaines contre les vingt de Rendez-vous de juillet) et essentiellement en studio se réduisant à trois décors. L’approche à la fois personnelle, spontanée et stylisée du film marquera durablement les futurs chantres de la Nouvelle Vague qui y verront une illustration possible de leur vision du cinéma.

Le couple d’Antoine et Antoinette trouvait son équilibre dans le croisement de l’immaturité masculine avec la douceur et la bienveillance féminine. L’union d’Edouard et Caroline sera beaucoup plus conflictuelle et se manifeste d’entrée par l’image. La composition de plan lors de la scène d’ouverture rassemble à l’image mais sépare dans leur activité Edouard (Daniel Gélin) au piano dans le salon et Caroline (Anne Vernon) occupée à des tâches ménagère dans la salle de bain. Le déséquilibre et la division s’illustre ainsi symboliquement, Becker poursuivant cette réflexion dans le déroulement du récit où tout est fait pour affirmer cette impossible réunion dans le cocon conjugal. Tous les prétextes sont bons de la part des mariés (une commission à faire, un coup de fil à passer…) ou d’éléments extérieurs (la concierge réclamant un petit concert au piano) pour s’éloigner et quand ils s’estompent, ce seront les motifs les plus futiles qui seront sources de disputes, que ce soit un gilet disparu ou des dictionnaires mal rangés. Tous ces éléments anodins servent en fait de prémisses à révéler la différence sociale source de cet éloignement manifeste d’Edouard et Caroline. 

Le moment n’est pas anodin puisque Edouard doit se produire dans la soirée chez l’oncle nanti de Caroline et devant ses amis pouvant peut être faire avance sa carrière. De milieu modeste, complexé et à la fois intimidé par l’échéance, Edouard se montre irascible envers une Caroline dont la frivolité trahit leur différence sociale, le fameux gilet de concert disparu ayant été jeté car trop usagé. L’habitude de riche cède à celle du pauvre quand Edouard devra quémander un gilet de rechange chez l’oncle (Jean Galland) où chaque situations (Edouard toujours dans l’attente et perdu dans le vaste espace de la maison de l’oncle) et dialogue (l’oncle et le neveu (Jacques François) faisant mine d’avoir oublié la raison de sa venue pour mieux le forcer à demander explicitement le gilet) le ramènent à ce statut d’inférieur. Dès lors en retrouvant Caroline dans une robe retouchée typique de la sophistication de son milieu bourgeois, Daniel voit rouge et a le geste de trop en lui flanquant une gifle qu’il regrette aussitôt.

Le désaccord se sera exprimé de façon douloureuse certes mais au moins explicite dans l’espace du domicile conjugal. Dès que le récit investi la maison de l’oncle et introduit ses amis aristocrate, c’est l’hypocrisie qui s’instaure. Au début de leur idylle, Jacques Becker et Annette Wademant s’étaient installé chez l’appartement d’Henri-George Clouzot (parti au Brésil avec son épouse) et comme déjà dit cette promiscuité nouvelle inspirera le film. Dans la bibliothèque de Clouzot, Annette Wademant découvre et dévore le cycle A la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust dont le regard désenchanté et ironique sur ce milieu aristocratique déclinant sera une vraie source d’inspiration pour la description des aristocrates de Edouard et Caroline

L’expérience de la fuite de ces milieux pour ceux du cinéma guide également le regard cinglant de Jacques Becker, tout comme l’influence de son mentor Jean Renoir dont il emprunte la verve satirique de La Règle du jeu (1939). Introduit dans la fosse aux lions, Edouard fait ainsi office de curiosité, de possible jouet sexuel par Lucy Barville (Betty Stockfeld) et Florence Borch (Élina Labourdette) et d’une attention aussi intense que feinte lorsqu’il s’apprêtera à livrer son concert. Cet art du futile et du paraître qui domine les lieux transparaît lors de moments piquant (Florence Borch expérimentant son « regard de biche » sur l’assistance masculine), de dialogues à double sens et de regard trahissant les adultères qui semble régir les relations entre les nantis. Il faudra un personnage d’américain lucide et attachant (William Tubbs) pour amener un semblant de bienveillance et sincérité.

Jacques Becker aura divisé son couple par une confrontation directe et sincère par l’image et leurs attitudes dans l’espace de leur appartement. Le dialogue se fait plus codé pour les séparer chez l’oncle, l’espace de la demeure et le regard des autres semble ouvrir un immense fossé entre eux alors qu’une explication, qu’une réconciliation semblait possible dans l’espace conjugal. Le retour à ce cadre signe donc les retrouvailles, mais de façon progressive en délestant le couple des artifices psychiques comme vestimentaires pour récréer l’intimité, pour faire renaître la complicité. Ce final plein d’allant et spontané participe au vent de fraîcheur que procure le film, porté par deux comédiens à la fougue juvénile communicative. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait


Et une interview de Jacques Becker sur le film

vendredi 24 février 2012

Les Amants du Tage - Henri Verneuil (1955)


Le Français Pierre Roubier, après avoir été jugé en France pour le meurtre de son épouse, s'est reconverti en chauffeur de taxi à Lisbonne. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de la séduisante Kathleen Dinver, veuve d'un lord, et en tombe éperdument amoureux. Mais Pierre découvre bientôt que Kathleen fait l'objet d'une filature, soupçonnée d'avoir assassiné son mari.

Les Amants du Tage n'est pas le titre le plus connu de la très populaire filmographie d'Henri Verneuil mais certainement une de ses grandes réussites. Le film est adapté d'un roman de Joseph Kessel (également au scénario) pour un beau mélodrame où on trouve surtout l'aspect dépaysant et romantique rattaché à l'auteur plutôt que sa veine politique. L'ouverture offre un fulgurant moment de cinéma annonçant la nature passionnée des évènements à venir. Au lendemain de la guerre, Pierre Roubier (Daniel Gélin) de retour au foyer trouve son épouse au lit avec son amant. C'en est trop pour lui après ses mois de séparation et dans un élan de folie il abat celle-ci de la mitrailleuse dont il était encore armé. Son passé de soldat héroïque lui vaut un acquittement miraculeux grâce à la plaidoirie brillante de son avocat et la bienveillance du jury.

La punition que la justice lui a refusée, il se l'infligera seul dans un exil solitaire qui le mènera à Lisbonne où il officie en tant que taxi. Là, il traîne sa culpabilité et ressasse les idées noires en attendant le bateau qui l'emmènera ailleurs où il reproduira ce cycle. Daniel Gélin totalement éteint est excellent pour exprimer la dérive du personnage avec une certaine dualité entre cette apathie mentale lui valant la bienveillance de son entourage et une flamme qui ne demande qu'à être ranimée. Ce sera le cas avec l'arrivée de Kathleen (Françoise Arnoul) la veuve française d'un lord avec qui il va vivre une folle passion.La différence entre les deux personnages exprime toute la grande question du film : la sincérité. Gélin est un être authentique, à fleur de peau et écorché vif dont le visage est un véritable miroir de ses émotions. A l'inverse Françoise Arnoult véhicule une séduction, un mystère et un secret de tous les instants dans une performance énigmatique dont elle a le secret.

Verneuil exprime d'ailleurs cette idée visuellement en montrant dès l'ouverture le crime fatal et regretté de Gélin, tandis que le mystère plane longtemps sur le passé de Françoise Arnoul puis que le doute s'instaurera insidieusement sur sa propre culpabilité dans le crime dont elle est accusée. Comme le soulignera un dialogue en fin de film, les passés criminels (établi pour lui questionné pour elle) qui semblent les rapprocher les séparent en fait par leurs motivations. Gélin est l'auteur d'un pur acte passionnel quand Arnoul est soupçonné d'avoir agi dans un unique but véniel. Dès lors la deuxième partie se fera pesante et sombre en semant le doute dans le couple harcelé par l'affable mais tenace inspecteur de Scotland Yard incarné magistralement par Trevor Howard. Les dialogues sophistiqués de Kessel renforcent le désenchantement de l'ensemble.

Le spectateur est dans la même expectative contredisant une première partie aux envolées romantiques somptueuse et envoutante. Verneuil capte magnifiquement la respiration de cette Lisbonne ensoleillée avec une mise en scène sublime d'élégance. Les palaces somptueux mais oppressant où Arnoul croise d'anciennes connaissances huppées laisse bientôt place aux rues grouillantes de la ville, à ses bars en bondés où se jouent des fados mélancoliques et langoureux. Théâtre de cette romance, Lisbonne est saisie dans toutes ses excentricités et son folklore (les femmes en noir venant sur la plage implorer la mer de ramener leur hommes) par son réalisateur divinement inspiré dont le sens visuel n'a jamais été plus aboutit.Le summum est atteint sur la belle séquence nocturne sur la plage où les deux amants déambulent, s'apprivoisent et s'unissent dans une étreinte d'une grande sensualité. Françoise Arnoul n'a peut-être jamais été plus désirable qu'ici, Verneuil la magnifiant constamment dans des poses lascives et charnelle. Cette beauté est pourtant à double tranchant, signifiant un dangereux piège comme un paradis où s'abandonner. On retiendra ce moment où Gélin devient soupçonneux et interroge son amie, mais il suffira que la caméra parcoure lentement les courbes de Françoise Arnoul pour que la discussion soit interrompue.

L'ambiguïté et le doute restent entiers jusqu'aux tout derniers instants, résolus par une bouleversante conclusion. On aura déjà précédemment eu le fin mot de l'histoire quant au passé de Françoise Arnoul mais ce final résout le doute sur ces sentiments de la plus belle des manières. Sans doute séparés pour de bon, les amants du Tage n'ont jamais été plus proches.

Sorti en bluray français chez Coin de mire