Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 16 octobre 2025

Dr. Wai - Mo him wong, Ching Siu-tung (1996)


Un écrivain de pulp transpose ses problèmes relationnels dans la nouvelle œuvre qu'il écrit. Celle-ci raconte l'histoire du Dr Wai, chargé de retrouver un parchemin magique capable d'influencer l'avenir de l'humanité.

Dr Wai est inventif et agréable film d’aventures mettant Jet Li en vedette et lui permettant d’explorer une autre facette de son jeu. Sa persona filmique est à ce stade totalement associée à sa mythique interprétation de Wong Fei-hung dans la saga Il était une fois en Chine. Son double rôle dans Dr Wai lui offre un terrain de jeu plus vaste que le stoïque maître d’art martiaux. D’un côté il y a le « roi des aventuriers », rieur, bondissant et sans peur face au danger, en pendant assumé de Tintin et Indiana Jones. De l’autre, il y a l’écrivain maladroit empêtré dans les problèmes sentimentaux, et totalement dépassé par les évènements. Ce registre loufoque méconnu de l’acteur (avec quelques exceptions comme Tai Chi Master de Yuen Woo-ping) lui sied à merveille et participe à l’inventivité du récit offrant une variante hongkongaise de Le Magnifique de Philippe de Broca (1973) avec son film dans le film et sa veine méta.

Les soubresauts de l’histoire ne sont pas circonscrits au seul Jet Li, mais aussi à son entourage, l’intrusion et les propres chassés-croisés amoureux de ses assistants (joué par Takeshi Kaneshiro et la délicieuse Charlie Young) faisant vriller la narration à travers leurs interventions dans le roman. Si les vas et vient entre réel et fiction ne sont pas si nombreux, les graines disséminées contaminent joyeusement le film d’aventures à plusieurs niveaux. Les désagréments du réel font basculer la personnalité des personnages de fiction, telle une Rosamund Kwan tour à tour amoureuse transie puis manipulatrice diabolique au gré de la relation avec son époux Jet Li. 

L’aspect décousu et les ruptures de ton que l’on peut parfois ressentir dans les films hongkongais sont totalement intégrés à la narration, que ce soit par les réactions incongrues, les répliques décalées, les scènes d’actions décomplexées. Les grands enjeux d’espionnage, de politique et de mystique (avec la recherche d’un artefact bouddhique aux pouvoirs surnaturels) du récit de fiction ne servent qu’à opposer et/ou réconcilier les déchirements conjugaux du réel dans un ensemble équilibré. Cela se ressent lorsque les deux niveaux de récit se croisent de façon plus inattendue comme lorsqu’une réaction ou dialogue d’un personnage de fiction fait explicitement référence à son alter-ego « réel » (Jet Li appelant son Rosamund Kwan « Monica », soit le prénom de l’épouse de l’écrivain).

Pour Ching Siu-tung, c’est l’occasion de s’émanciper de la tutelle de Tsui Hark tout en s’appuyant sur son héritage. L’alchimie Jet Li/Rosamund Kwan rappelle le meilleur du romanesque et vaudeville d’Il était une fois en Chine, l’espièglerie de Charlie Young ravive le souvenir de ses interprétations dans The Lovers (1994) et Dans la nuit des temps (1995), tandis que la relation mentor/élève de Jet Li et Takeshi Kaneshiro ravive les éclats de rires d’Il était une fois en Chine de nouveau. La dimension méta permet au réalisateur d’améliorer la copie de sa précédente incursion dans l’aventure pulp, la production FilmWorshop The Raid (1991), plaisante mais chaotique. 

La comédie s’entremêle au film d’action inventif et décomplexé durant quelques morceaux de bravoures mémorables : la destruction d’un décor par le déraillement d’une locomotive, les combats délirants voyant Jet Li la jouer Jackie Chan facétieux. Dr Wai est donc un excellent divertissement, en particulier dans son montage hongkongais reposant sur ce double niveau de lecture. L’accueil mitigé du film amènera les producteurs à en livrer un montage international éliminant les scènes contemporaines pour privilégier le film d’aventure classique sous lequel Jet Li retrouve sa stature classique de héros stoïque. Les deux versions ont leurs défenseurs, mais pour notre part le montage d’origine offre le récit le plus frais et cohérent – ruptures de ton font moins sens dans un film plus classique. 


 Sorti en bluray français chez HK Vidéo

mardi 31 décembre 2013

Les Cendres du temps Redux - Dung che sai duk, Wong Kar Wai (1994)


Ouyang Feng vit seul dans le désert de L'Ouest depuis que la femme qu'il aimait l'a quitté. Il engage des tueurs à gages experts en arts martiaux pour exécuter des contrats. Son cœur meurtri l'a rendu cynique et sans pitié, mais ses rencontres avec amis, clients et futurs ennemis vont lui faire prendre conscience de sa solitude.

Les Cendres du temps voyait Wong Kar Wai délaisser le spleen urbain de ses premiers films pour s’aventurer dans le wu xia pian. Comme tout jeune spectateur de Hong Kong, Wong Kar Wai a grandi avec les films du genre et notamment les films de la Shaw Brothers. Il adapte d’ailleurs ici une saga de Jin Yong, maître de la littérature martiale de nombreuses fois transposé au cinéma. Bien évidemment, Wong Kar Wai va livrer une vision toute personnelle du wu xia pian tout en essayant de respecter les canons du genre.

L’univers du Jiang hu (le monde des arts martiaux), les capacités martiales des protagonistes et leurs exploits, tout ceci est en arrière-plan pour Wong Kar Wai qui déleste ses héros  de toute dimension légendaire pour en faire de simples êtres humains rongés par leurs fêlures. Le pivot du récit est Feng (Leslie Cheung), intermédiaire de tueur vivant seul dans le désert depuis que la femme qu’il aimait (Maggie Cheung) l’a quitté pour épouser son frère. Tandis que son propre drame se révèle par fragments, la rencontre avec des clients et autres bretteurs chevronnés au fil des saisons va faire découvrir l’envers et les terribles sacrifices qu’exige ce monde du Jiang hu. Wong Kar Wai montre des personnages las de cette éternelle quête de pouvoir et de puissance dans laquelle ils se sont perdus, l’amour servant de révélateur pour le meilleur et pour le pire. 

Dès lors les prouesses martiales et les combats virtuoses sont les barouds d’honneur d’une époque révolue, où les héros n’en en plus que le nom, rattrapé par leurs tourments sentimentaux.  Lin Ching-hsia magnifie ainsi sa célèbre figure androgyne avec cette jeune femme schizophrène et rendue folle par une promesse d’amour non tenue, condamnée à voir ses personnalités s’affronter. 

Tony Leung Chiu Wai sachant qu’il s’apprête à perdre la vue préfère mourir au combat plutôt que de voir son épouse (Charlie Young) assister à sa régression. Une épouse convoitée par son ami Yaoshi (Tony Leung Ka Fai) qui coupable préfèrera sombrer dans l’oubli alcoolisé par culpabilité. L’invincible Qi (Jacky Cheung) perd de sa superbe quand son détachement arrogant s’effrite et le rend vulnérable car ses pensées son perturbée par celle qu’il aime (Carina Lau). 

Les affrontements chorégraphiés par Sammo Hung caractérisent ainsi les héros dans l’action par leur gestuelle. Stylisée et poétique pour Ling Ching-hsia dont la double personnalité s’exprime autant par les traits androgynes de l’actrice que par un montage gracieux. Les adversaires ne sont que des ombres pour le bretteur aveugle Tony Leung Chiu Wai, Wong Kar Wai s’attardant sur son visage résigné pour exprimer le sentiment pesant et d’inéluctable quant à son sort. 

Il se bat surtout contre lui-même et s’offrir une fin digne, même si au coup fatale ses pensées iront vers celle qu’il a laissée au loin. La vélocité et la puissance de Qi sont au contraire magnifiée dans une dilatation du temps récurrentes dans les gimmicks visuels du réalisateur, mais ce n’est que pour mieux le ramener à son humanité lorsqu’il perd un doigt dans un combat pourtant bien moins périlleux.

Les tourments des hommes ne sont que poussière dans le défilement du temps et la manifestation des éléments et mieux vaut ne pas se perdre dans de vaines quête de pouvoir ou s’abandonner à un passé douloureux. Au fil des drames auxquels il assiste, Feng revivra son histoire et finira par comprendre, ce désert étant un lieux où se perdre et s'oublier.

Wong Kar Wai dans cette version redux appuie bien plus ces aspects que dans son montage initial en ajoutant numériquement d’irréelles manifestations naturelles, en retravaillant sa lumière et surtout en ajoutant ce chapitrage en saison qui rend la construction et l’idée générale plus limpide. Le désert semble aussi infini et confus que le désespoir des personnages, tous magnifié quel que soit leur temps à l’écran (divine apparition finale de Maggie Cheung) et constituant le plus beau casting du cinéma de Hong Kong des années 90. 

Le tournage sera de longue haleine pour que Wong Kar Wai parvienne à cette vision, autant par ses hésitations qu’un budget restreint qui épuiseront l’équipe durant les deux ans de tournage entre 1992 et 1994 (Wong Kar Wai ayant même le temps de tourner Chungking Express entre deux interruptions). Le résultat, un chef d’œuvre de wu xia pian introspectif après lequel courra vainement un Zhang Yimou sur son douteux Hero (à la beauté toc et au fond discutable) et finalement n’ayant qu’un vrai beau descendant, le récent The Grandmaster où Wong Kar Wai inflige le même traitement au film de kungfu.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP

dimanche 29 décembre 2013

Les Anges déchus - Duòluò Tiānshǐ, Wong Kar Wai (1995)


À Hong Kong, un tueur à gages désillusionné s'apprête à remplir son dernier contrat, mais il doit d'abord surmonter l'affection de sa partenaire, qu'il voit rarement. Dans une errance nocturne sordide et surréaliste, il croise le chemin d'une fille excentrique et d'un muet qui essaie sans arrêt d'attirer l'attention sur lui.

Les Anges déchus est souvent considéré comme le film jumeau du classique Chungking Express (1994), réalisé l’année précédente. C’est clairement le revers d’une même pièce à tout point de vue, les personnages, situations et environnement répondant de manières inversée à Chungking Express même si l’on en retrouve presque les même lieux et parfois acteurs (Takeshi Kaneshiro qui jouait un policier et ici un voleur). Ces liens volontaires sont justifiés puisque à l’origine le film devait constituer le troisième segment de Chungking Express mais Wong Kar Wai avait trouvé un équilibre si miraculeux avec les deux premières histoires idéalement complémntaire (passage de l’ombre à la lumière, de la douleur de la rupture à la candeur de l’émoi amoureux) qu’un récit de plus aurait alourdi l’ensemble. Tout cela serait donc exploité dans un nouveau film, Les Anges déchus.

La logique interne du film diffère totalement de Chungking Express tout en en prolongeant le ton mais de manière plus désenchantée. L’amour constituait le mal et le remède de Chungking Express quand ici le malaise semble plus profond. Plusieurs histoires et personnages s’entremêlent tout du long dans un Hong Kong nocturne interlope où tous types de rencontres sont possibles. C’est dans ce cadre que l’on va suivre les destins d’un tueur à gage (Leon Lai), de sa partenaire (Michelle Reis) et d’un jeune muet (Takeshi Kaneshiro) passant ses nuit à investir et exploiter illégalement les commerces des autres. La forme s’adapte parfaitement à chacun d’eux. 

Ambiance pesante, sentiment de boucle et ralenti stylisé lors des fusillades (une réinvention de ce qu’il faisait dans As Tears Go By) pour les déambulations de notre tueur taciturne et tout de noir vêtu, sur fond de reprise locale du Karmacoma de Massive Attack. Plans fixes glamour, caméra à l’épaule et touche lascive frustrée pour la partenaire ne vivant que dans l’ombre et le fantasme d’une relation avec le tueur dont elle ne croise que rarement la route. Le muet aura droit à une mise en scène plus spontanée et surprenante en accord avec le caractère joyeux et imprévisible du personnage avec image vidéo, effet de montage décalé et humour absurde. Wong Kar Wai y ajoute des expérimentations sur la temporalités et la couleur propres à exprimer un sentiment particulier à des moments précis grâce à la photo travaillée et immersive de Christopher Doyle.

Tout trois traînent cependant un spleen dans leur existence artificiellement comblé par leurs activités nocturnes qui ne suffiront bientôt plus à dissimuler ce mal-être latent. L’absence de vie sociale et la rencontre avec un ancien camarade de lycée renvoie le tueur à la vacuité de son dangereux métier qui lui interdit tout lien avec l’extérieur. Michelle Reis est une poupée de cire qui ne vit et s’anime que dans les résidus d’un autre insaisissable, se masturbant fiévreusement dans la solitude de sa chambre exiguë. Le muet refuse de grandir réellement et par ses taquineries à ses « clients » (hilarante scène de vente et services forcés) et son mode de vie est resté le petit garçon turbulent et dépendant de son père. 

L’amour n’est pas la solution et les romances nouées offrent les moments les plus décalés et touchants du film lorsque l’on croise quelques excentriques aussi perturbés que nos héros. La folie douce de Blondie (Karen Mok) est ainsi la barrière d'un désespoir qui ne se révèlera qu’en toute fin, tout comme les accès de rage dépités de Charlie Young (l’inoubliable héroïne de The Lovers (1994)). Le tueur et le muet feront souffrir ou souffriront de ces amours tumultueux et voués à l’échec car ce n’est qu’en acceptant d’évoluer et de changer d’existence qu’ils pourront enfin avancer. 

Les Anges déchus est ainsi un film plus introspectif que Chungking Express qui allait de l’ombre à la lumière par la grâce de la rencontre avec l’autre. Ici prime le cheminement intérieur et paradoxalement c’est le plus conscient qui se perdra définitivement sous les balles quand le plus immature ouvrira les yeux dans une aussi sobre que poignante scène de deuil.

Seulement là pourra se faire la rencontre finale (Wong Kar Wai par le simple fait de montrer Michelle Reis crûment, sans les artifices, maquillages et coiffures stylisés du reste du film illustre une même évolution chez elle que les autres protagonistes) dans une magnifique fin ouverte et typique du romantisme aérien à la Wong Kar Wai.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez ARP

dimanche 18 septembre 2011

The Lovers - Leung juk, Tsui Hark (1994)


Un haut fonctionnaire de la cour impériale rentre pour annoncer à sa femme qu'il compte marier leur fille unique, Chuk Ying-toi, à un des héritiers de la famille Ma. Afin d'assurer ce mariage, il fait passer à cette dernière un examen sur l'art, mais il comprend très vite que sa fille est incapable de jouer de la lyre, de rédiger ou de réciter un poème. La mère de Ying-Tai décide alors de l'envoyer au collège Sung Yee afin de parfaire son éducation, pendant trois ans, mais pour ce faire, la fille doit se travestir en garçon pour apprendre dans ce collège non-mixte. Après avoir été reçue par la Directrice de l'école, elle rejoint la bibliothèque, où elle s'apprête à dormir mais elle fait la rencontre du jeune Leung Shan-Pak qui ignore que Ying-Toi est une fille...

Tsui Hark réalisait avec The Lovers un de ses chef d'oeuvres avec lequel il arrivait au bout d'une réflexion qui avait cours depuis le début de sa carrière. Cinéaste rebelle en quête d'innovation et d'expérimentation, Tsui Hark a toujours eu une relation de fascination /répulsion avec la tradition et le folklore cinématographique de Hong Kong. En tant que spectateur, ils lui évoquent de merveilleux et nostalgiques souvenirs d’enfance mais comme artiste, ils représentent des icônes qu’il se doit de déboulonner. Avec trois premiers films brillant mais trop extrêmes (Butterfly Murders, Histoire de cannibales et L'Enfer des Armes) il rencontra des échecs publics retentissant. Comprenant son erreur il réalisera alors ses plus beaux films et obtiendra ses plus grands succès lorsqu’il parviendra à équilibrer ses velléités modernistes et le classicisme local. L’exemple le plus fameux reste la série des Il était une fois en Chine à travers laquelle il redéfinissait le héros chinois Wong Fei Hung.


Mais ses films les plus fascinants reste ceux où il se confronte aux contes traditionnels chinois pour les réinventer et les transcender à la fois comme Histoire de fantômes Chinois (nouvelle chinoise du XVIIe de Pu Song Lin dont il produisit l'adaptation à succès 1987), Green Snake (transposition du conte traditionnel chinois Madam White Snake) et donc The Lovers qui concluait cette trilogie.Avec The Lovers, Tsui Hark se frotte à un autre monument en adaptant la légende des « Amants papillons » en 1994. Les amours de Leung Shan-Pak et Chuk Ying-Toi, datés du IXe siècle constituent rien de moins que le Roméo et Juliette chinois.

 The Lovers est sans doute la plus équilibrée des relectures de contes traditionnels de Tsui Hark, malgré le risque énorme que représentait l’angle qu'il choisit pour sa version. L’élément déclencheur du récit vient d’un travestissement, Chuk Ying-Toi étant contrainte de se déguiser en garçon pour intégrer l’Ecole de futurs lettrés, alors encore interdite aux femmes. Le récit classique évitait d’aborder frontalement l’aspect tendancieux bien présent, puisque Leung Shan-Pak se découvre une attirance pour la jeune fille sans connaître son sexe réel. The Love Eterne de Li Han Hsiang (sorti en 1963), version filmée du conte la plus connue jusque-là, abordait déjà involontairement cette ambiguïté. Dans la grande tradition du cinéma classique cantonais d’alors privilégiant les stars féminines, les rôles des amants papillons étaient joués par deux femmes (une femme jouant un homme étant une convention parfaitement assimilée par le public chinois) ornant le film d’élans saphiques inattendus, surtout par la présence de Betty Lo Ti considérée comme la beauté chinoise classique.

Si l’homosexualité féminine peut être vaguement synonyme d’érotisme soft (et donnant un chef-d’œuvre du wu xia pian -film de sabre chinois- avec Intimate Confession of Chinese Courtesan de Chu Yuan en 1972), il en va tout autrement pour son versant masculin, véritable tabou chez le public cantonais. Alors que Wong Kar Wai à la même période transgresse l’interdit avec son Happy Together, Tsui Hark s’engouffre dans la facette trouble du conte pour l’accommoder à sa mesure. Bien qu’il soit accoutumé aux personnages androgynes (le plus fameux étant l’Invincible Asia jouée par Ling Chin Hsia dans Swordsman 2), il s’était montré peu à l’aise avec le thème jusqu’ici (la troupe de théâtre masculine très efféminée de Peking Opera Blues semble grossièrement comique). Bien que The Lovers ne soit pas dépourvu de ce genre d’éléments (le camarade de classe constamment qualifié de « douteux » par les autres), Tsui Hark fait preuve d’une subtilité et d’un aplomb étonnants, en faisant céder Leung Shan-pak (dont le désir se fait de plus en plus coupable) à sa passion pour Chuk Ying-Toi avant même de connaître son identité féminine. Un beau tour de force qui malmène la légende tout en la faisant retomber dans sa veine classique connue de tous. 

Tsui Hark respecte ainsi la trame originale, tout en maintenant constamment ce double niveau de lecture, sans appuyer outre mesure. Le spectateur intègrera d’ailleurs rapidement cette facette pour ne plus y prêter attention, l’histoire d’amour dépeinte ici étant certainement parmi les plus vibrantes jamais racontées. Les deux jeunes acteurs Charlie Young et Nicky Wu trouvent là les rôles de leur vie, touchants et drôles à la fois dans l’amitié puis l’amour les unissant progressivement. La première partie dans l’école dévoile de purs moments de charme et d’émotion à travers l’entraide mutuelle de Leung Shan-Pak et Chuk Ying-Toi. Tsui Hark distille ses thèmes sociaux par l’un (Leung Shan-Pak étudiant pauvre devant travailler pour payer ses études) et ses penchants féministes chez l’autre, par la fragilité mêlée de volonté d’émancipation de Charlie Young, prisonnière des carcans de la toute puissance masculine incarnée par le père tyrannique. L’univers bariolé de Green Snake laisse place à une reproduction idéalisée et magnifiée des décors studio de la Shaw Brothers, Tsui Hark en cinéphile averti s’inspirant visuellement du film de Li Han Hsiang. La perfection absolue après laquelle il court depuis des années sera atteinte à deux reprises dans The Lovers. Chuk Ying-Toi, punie par un professeur est contrainte de porter sa lyre les bras levés jusqu’au coucher du soleil. Ses forces l’abandonnent quand Leung Shan-Pak empoigne son instrument pour lui jouer une douce mélodie afin de la soutenir.

 Cette chanson n’est autre que le thème de l’opéra de 1958 inspiré des Amants papillons, un des thèmes musicaux les plus connus en Chine. Par la sublime réorchestration de James Wong (auteur d’une musique exceptionnelle une nouvelle fois), la fusion entre passé et présent, tradition et modernité est réalisée. Au début du film, Leung Shan-Pak est accusé par un professeur de manquer de grâce dans son jeu, car il n’est jamais tombé amoureux. Cette fois, ses sentiments s’élèvent au firmament des notes magiques qu’égrènent son instrument, ravivant les forces de Chuk Ying-Toi, alors qu’un montage alterné illustre la fusion s’opérant entre eux.

 Le deuxième très grand moment arrive lors de la dernière séquence. La dernière demi-heure aura vu la séparation inéluctable du couple par leur famille, Leung Shan-Pak venant d’une famille trop pauvre pour espérer épouser Chuk Ying-Toi. Des circonstances tragiques vont conduire à la mort de Leung Shan-Pak et au mariage forcé de celle-ci. Le cortège de mariage passant devant la tombe de Leung Shan-Pak, Chuk Ying-Toi décide de lui rendre un dernier hommage. C’est alors que les éléments se déchaînent, faisant tomber la mariée dans la tombe et réunissant les Amants papillons pour l’éternité. Totalement délesté de son côté frénétique et faisant ici preuve d’une approche contemplative admirable, Tsui Hark offre dans ce dernier instant un idéal de pur cinéma en nous délivrant un flot d’émotions bouleversantes par la seule force de l’image.

 Un des plus beaux films que le cinéma de Hong Kong nous ait offert, dont Tsui Hark réalisera l’exact inverse l’année suivante avec le barbare The Blade, non sans avoir entre temps réuni son couple vedette une seconde fois dans l’étourdissant Dans la nuit des temps, où leur alchimie fera à nouveau merveille.

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Video

Extrait

dimanche 23 mai 2010

Dans la nuit des temps - Hua yue jia qi, Tsui Hark (1995)


Lors d'une "fête des affinités", soirée destinée aux célibataires, un jeune homme, Kong, et une jeune fille, Yan Yan, se croisent à plusieurs reprises, sans s'apercevoir qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Bientôt, Kong est assassiné par des gangsters. Son fantôme demande alors à Yan Yan de remonter le temps avec lui afin d'empêcher sa mort...

En 1994, Tsui Hark réalisait ce qui reste un de ces plus beaux (et accessibles) film avec le sublime The Lovers adaptation de la célèbre légende chinoise des amants papillons. Succès énorme à Hong Kong, le film reposait grandement sur le charme juvénile et l'alchimie entre ces deux acteurs, Nicki Wu et la belle Charlie Yeung. En producteur avisé, Tsui Hark décide de réunir à nouveau son couple vedette dans un autre film qui sera donc Dans la nuit des temps. Les amateurs du romanesque contemplatif de The Lovers en seront pour leur fais puisqu'il s'agit là d'un des films les plus fous du réalisateur. Le film offre un spectacle étourdissant et éreintant qui croise une love story émouvante entre la vie et la mort façon Ghost (1990) croisée à un récit de voyage dans le temps avec paradoxes temporels tarabiscotés à la Retour vers le futur 2 (1989)

On oublie bien vite ces deux références face à la narration survoltée de rythme et de rebondissement, aux ruptures de ton constante (grosse comédie scato puis drame poignant s'alternant dans la même scène parfois) et au foisonnement d'idées folles dont une seule suffirait à nourrir 10 films chez d'autres (l'incroyable création qu'est le monde électrique des pylônes où sont enfermées les âmes bloquées dans l'espace-temps par l'électricité). Tsui Hark parvient en un clin d'œil à créer un univers propre avec ses règles sans s'embarrasser d'explication superflues (l'idée des pensées tristes et amoureuses pour effectuer le saut dans le temps) et nous offre une de ses réalisations les plus inventives tout en parvenant à ménager de beaux instants à son couple de héros (la transmission de pouvoir, Charlie Yeung qui explique le sens de la chanson chantées par son père, le final).

Comme souvent il n'a pas forcément les moyens de ses ambitions et on dénombre pas mal d'effets visuels ratés (tous les pouvoirs de Niki Wu) même s'ils font preuve d'une inventivité constante (les scènes avec les doubles surprenante, le fascinant monde des pylônes). Le récit emporte suffisamment pour qu’à la manière d'un Green Snake (dont la poésie transcendait complètement les effets spéciaux limités) on passe vite ces détails pour se laisser porter par l'aventure. Seul vrai défaut, un trop plein de péripéties dans le dernier quart d'heure qui finit tout de même par perdre le spectateur le plus attentif (et habitué à la frénésie du cinéma de Hong Kong). 

Belle reconstitution à la hauteur des meilleures productions Workshop et Niki Wu et Charlie Yeung confirme leurs incroyable alchimie de The Lovers sur un ton plus déjanté mais tout aussi émouvant. Porté par une superbe musique de Wu Wai Lap (qui avait collaboré avec James Wong sur celle de The Lovers) le film laisse souvent penser qu'il aurait pu constituer une suite thématique à Shanghai Blues (1984) et Peking Opera Blues (1986) avec ses personnages évoluant dans le théâtre mais s'en éloigne complètement par la suite. La folie expérimentale du film ne touchera pas autant les spectateurs hongkongais que The Lovers mais pour l'amateur du cinéma de Tsui Hark, un de ses films les plus passionnants.

Sorti en dvd chez HK Video