Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 23 janvier 2024

La Malle de Singapour - China Seas, Tay Garnett (1935)


 Un navire quitte le port de Hong Kong avec à son bord une cargaison d'or qui attire la convoitise des pirates de la mer de Chine. Alan Gaskell est le capitaine du bateau. Deux femmes sont également du voyage, l'une, anglaise distinguée a connu le capitaine autrefois, l'autre, China Doll, est sa dernière conquête, qui ne se résout pas à le quitter.

La Malle de Singapour est le troisième film produit par la MGM (Dans tes bras (1933) et Hollywood Party (1934) le précède, Saratoga (1937) le suivra)) pour capitaliser sur l'attrait et l'alchimie du couple Clark Gable/Jean Harlow inauguré avec le succès de La Belle de Saïgon (1932). Le film se veut d'ailleurs explicitement une variante de La Belle de Saïgon avec ce même mélange d'exotisme, d'aventures, sur fond de triangle amoureux où la caractérisation de Gable et Harlow est presque similaire. Le cœur de Gaskell (Clark Gable) est ainsi partagé entre une China Doll (Jean Harlow) folle d'amour mais dont le manque de distinction et le tempérament orageux le maintien dans la modestie de son environnement social, et la plus élégante Sybil (Rosalind Russell reprenant la fonction qu'occupait Mary Astor dans La Belle de Saïgon) dont la distinction anglaise pourrait au contraire l'élever. 

Sybil représente pour Gaskell à la fois le futur auquel il aspire et le passé qu'il regrette, tous deux ayant dut renoncer des années plus tôt à une relation amoureuse car Sybil était mariée. China Doll symbolise pour Gaskell la médiocrité de son présent mais aussi la conséquence de son passé, la déception amoureuse auprès de Sybil ayant entraîné pour lui une vie plus dissolue où il se rapprocha de China Doll. Il semble ainsi faire une différence sentimentale entre la bagatelle de China Doll et la pureté de son lien à Sybil. Un voyage en bateau les forçant à cohabiter tous les trois va mettre leurs émotions à l'épreuve.

Tay Garnett caractérise à la fois son trio amoureux et plusieurs personnages satellites avec brio, les petites ou grandes histoires de chacun constituant autant de fils rouges que l'on ne perd jamais de vue. Les péripéties du voyage offrent une dynamique efficace faisant naviguer (!) le film entre les genres. D'un côté la facette romantique et screwball met en valeur la gouaille d'une Jean Harlow aussi drôle que touchante dans ses échanges avec Gable ou ses tentatives d'attirer son attention (ou de se contenir en vain en public), et de l'autre l'impressionnante reconstitution met en valeur le dépaysement exotique. La scène d'embarquement est un tour de force de Garnett montrant le grouillement portuaire de Hong Kong, l'affection vacharde entretenue par Gaskell avec son équipage et les indices judicieusement semés sur les passagers plus louches comme Jamesy (Wallace Beery). 

Les soubresauts amoureux créent le liant avec toutes ces ruptures de ton, certains morceaux de bravoures relançant par le spectaculaire ou le suspense les enjeux. Une séquence de tempête où une machine glisse sur le bateau et sème un carnage parmi les ouvriers chinois fait preuve d'un sens du mouvement incroyable, tout comme une attaque de pirate ne lésinant pas sur les morts cruelles et les tortures sadiques.  Dans les moments plus intimistes, Tay Garnett fait ressentir par l'image le fossé des deux couple. Gaskell et Sybil partagent un souvenir, le fantasme de ce qui aurait pu être dans des scènes faisant office de capsules à l'écart du monde et de la vie du bateau quand la rudesse conflictuelle entre Gaskell et China Doll les rattachent au présent. Gaskell se présente à Sybil tel que dans leurs souvenirs, mais assument d'être négligé et faire preuve de son mauvais caractère avec China Doll. La délicatesse romantique de Gaskell/Sybil crée paradoxalement une distance alors que l'agitation Gaskell/China Doll exprime implictement une proximité, une complicité.

L'efficacité narrative est comme souvent magistrale dans ce récit resserré (l'ensemble dure moins de 1h30), ménageant tranches de vie, destinées individuelles (le capitaine déchu joué par Lewis Stone très touchant) et dilemmes moraux. On sent encore la marque Pré-Code dans la conclusion où l'évidence de la finalité sentimentale ne cède pas à un happy-end trop idéal, avec cette ombre judiciaire qui plane. Un divertissement rondement mené, la MGM à son meilleur.

Sorti en dvd all zone chez Warner et disponible en streaming sur Mycanal

lundi 26 avril 2021

Sa femme et sa secrétaire - Wife vs. Secretary, Clarence Brown (1936)


 Van Stanhope est un patron de presse très amoureux de sa femme, Linda. Il est secondé par une secrétaire jolie, efficace et compétente, Whitey. L'entourage de Linda n'a de cesse de lancer des insinuations sur la relation entre Van et Whitey. Elle repousse ses soupçons autant que possible, refusant de croire aux ragots...

Wife vs Secretary est une comédie romantique dont la tension dramatique tient grandement au magnifique contre-emploi qu'y tient Jean Harlow. Pour ce rôle de secrétaire "tentatrice" la star estomper l'image de vamp qui l'a rendue célèbre en assombrissant sa fameuse chevelure platine, en adoptant un phrasé sobre plutôt que sa gouaille habituelle, ainsi qu'en adoptant une garde-robe dépourvue de toute sexualité agressive. Dès lors ce personnage à la séduction discrète participe à l'ambiguïté de la relation entre la secrétaire et le pétillant patron VS (Clark Gable) malgré l'amour enjoué et démonstratif qu'il témoigne à son épouse Linda (Myrna Loy). Tout semble fonctionner dans un idéal où la confiance règne et où la jalousie est absente, sauf au regard des autres. Clarence Brown instille le venin de la jalousie depuis l'extérieur, par les paroles bienveillantes ou fielleuses qui sèment le doute chez Linda, par ses champs contre champs et panoramique qui passent de la complicité du duo Vs/Whitey (Jean Harlow) à leur entourage médisant notamment lors de la scène de bal.

La retenue des sentiments positifs ou négatifs comme l'amour ou la jalousie s'inscrit en pointillés pour questionner leur réalité par rapport à un regard extérieur qui est aussi celui du spectateur. Whitey est une employée dévouée et admirative de son patron au point d'en délaisser son fiancée (James Stewart) mais cette confiance et ce secret ne sont-ils qu'amicaux et professionnels. La médisance ne façonne pas mais révèlent la tension amoureuse aux protagonistes eux-mêmes, bien que les indices précèdent comme lorsque Clark Gable observe la silhouette de Jean Harlow installant un portrait dans son bureau. La sous-intrigue d'affaire qui renforce leur proximité constitue la circonstance idéale pour la bascule. Clarence Brown restreint la relation maritale au quotidien dans les espaces filmés, les situations et les types de conversations qui forment un monde clos et badin entre Clark Gable et Myrna Loy. 

C'est tout l'inverse avec Jean Harlow dans le secret des affaires de Gable, volontaire, à l'écoute et compréhensive pour l'aider ce qui la rend apte à le soutenir en tous lieux et circonstances ce qu'appuie également Clarence Brown. C'est donc assez captivant dans la manière dont les personnages sont à la fois conscients et inconscients des liens qui se renforcent et se distendent entre eux, jusqu'à ce moment de tension érotique extrême à La Havane où tout pourrait basculer. Jean Harlow avec une incroyable finesse fait passer une gamme de sentiment faite de désir, de retenue et de culpabilité face un Gable prétextant l'alcool pour le possible dérapage. L'alchimie entre les deux stars fait merveille, dans un registre plus retenu que leurs collaborations précédentes dont le fameux La Belle de Saïgon (1932). Le tout est si bien mené que les restrictions du Code Hays brouillent plutôt que clarifient les certitudes du classique retour à la normale. 


 Sorti en dvd zone 1 chez Warner et doté de sous-titres français


mercredi 18 juillet 2018

L'Appel de la forêt - Call of the Wild, William A. Wellman (1935)


Jack Thornton, un chercheur d'or, perd tout son argent au jeu. Un ancien ami, Shorty, lui propose alors de partir à la recherche d'un trésor, en suivant le chemin d'une carte qu'il a mémorisée. Pour ce voyage, Thornton se procure un chien incontrôlable, Buck, qu'il parvient à dresser. Au cours de leur voyage, les deux hommes découvrent une femme, Claire Blake, dont le mari a disparu...

L’Appel de la forêt est la seconde adaptation du roman de Jack London après celle muette signée par  D. W. Griffith en 1908. Le livre de Jack London est devenu en peu de temps un classique plébiscité par la jeunesse qui justifie une version à grand spectacle avec l’avènement du parlant et constituera un vrai tournant dans la carrière e William A. Wellman. Si l’adaptation s’avère très libre par rapport au roman (Wellman avouera n’avoir pas lu le livre et s’être contenté de transposer le scénario de Gene Fowler et Leonard Praskins, le chien Buck même s’il a son importance n’est pas au centre u récit), Wellman va faire montre d’un grand souci de réalisme dans sa description. 

Le film offre la possibilité encore pas si courante dans le Hollywood des années 30 d’un tournage en plein air, loin du confort des studios. Wellman ira filmer dans la forêt nationale de Mount Baker (dans l’Etat de Washington) pour tournage à rude épreuve où se développe sa thématique de la traversée et ses épreuves climatiques comme révélateur des personnages. Un élément au cœur de Convoi de femmes (1951),La Ville Abandonnée (1950) ou encore Bastogne (1949). Le héros viril et désinvolte incarné par Clark Gable annonce ainsi le Robert Taylor e Convoi de femme, déjà adouci par le courage et le charme de sa compagne de voyage impromptue avec Loretta Young. 

L’environnement du film hésite ainsi entre la dépravation et la barbarie de ces villes de chercheurs d’or (l’entrée en matière boueuse et déliquescente est assez saisissante) faites de bagarre, beuverie et petite vertu avec les grands espaces sauvages dont l’horizon blanc épure la conscience des personnages. L’individualiste Jack Thornton s’y attache tout d’abord au chien Buck, aussi éprouvé et cabochard que lui, avant e tomber amoureux de Claire Blake (Loretta Young). Cette dureté se trouvait déjà dans les Pré-Code de Wellman, notamment cette idée d’enfer immoral refuge des âmes damnées avec Safein Hell (1931).

La chasse au trésor n’est qu’un prétexte pour réunir ces êtres perdus et Wellman excelle à alterner péripéties confrontant à la fureur des éléments (la traversée en canot, tempête de neige, attaques de loups) avec l’après chaleureux et délicat qui tisse le rapprochement entre Gable et Loretta Young. Le premier baiser et son dialogue entre crudité et retenue témoigne d’une tension érotique qui s’est également jouée en coulisse. 

Clark Gable star établie (et mariée) entretint une liaison (les sources moins romantiques parlent d’un viol) avec une alors toute jeune Loretta Young qui tomba enceinte durant le tournage. Gênant au vu du code moral exigé par les studios envers ses acteurs et donc Loretta Young (catholique pratiquante revendiquée ce qui ajoute au scandale) disparu quelques mois le temps d’accoucher et « adopta » sa fille Judy Lewis pour donner le change. Une certaine audace en demeure dans le film où le couple, adultère à son insu, doit au final se séparer pour les apparences alors que l’attirance demeure intacte.

C’est là toute l’importance du chien Buck qui libre des entraves humaines peut céder à ses instincts et au fameux « appel de la forêt » lors de la conclusion. Un Wellman captivant et méconnu mais qui sera malheureusement bien malmené par la censure – il y a bien vingt minutes coupées entre la version existante et le montage initial. 

Sorti en en dvd zone 2 français chez Wild Side

samedi 27 août 2016

Franc jeu - Honky Tonk, Jack Conway (1941)

En fuite, le voyou Candy Johnson (Clark Gable) décide de se rendre avec son ami Sniper dans la petite ville de Yellow Creek pour y faire des affaires. En chemin, il rencontre Elizabeth (Lana Turner), une belle jeune fille de Boston qui commence par le repousser mais qui finit par tomber sous son charme. Une fois à Yellow Creek, Candy retrouve d'anciennes connaissances. Il utilise alors ses talents d'arnaqueur pour se faire de l'argent.

Honky Tonk offre un savoureux mélange de western et de comédie romantique porté par le duo de charme Clark Gable/Lana Turner dont c'est le premier film en commun. La facette romantique piquante se teintera progressivement d'une tonalité plus dramatique, lorsque le récit sera rattrapé par les éléments de westerns finalement assez dur contenu dans le scénario (violence et corruption dans les cités des pionniers chercheurs d'or). Le film s'ouvre sur un hilarant cliché du genre (et pas si souvent concrètement vu) lorsque l'arnaqueur virtuose Candy Johnson (Clark Gable) s'apprête à passer au goudron et aux plumes par la population menaçante qu'il a roulé. Son bagout va miraculeusement lui permettre de s'en sortir mais désormais il souhaite quitter cette vie aventureuse pour trouver une petite ville où s'installer et s'enrichir. Le récit se partage donc entre l'ascension roublarde de Johnson dans la petite ville de Yellow Creek et la séduction de la charmante et innocente Elizabeth (Lana Turner).

Rien ne semble pouvoir résister à un Clark Gable tout en malice et en culot, Jack Conway ne différenciant pas au départ ses entourloupes (la manière dont il trouvera les fonds pour ouvrir son saloon...) et la romance avec Lana Turner. Dans les deux cas, l'éloquence et le charme suffisent sans s'impliquer outre mesure, tout interlocuteur étant un "sucker" soit une victime potentielle à rouler. De même l'implication de Johnson dans la ville (pour laquelle il fait construire toute les institutions officielles, église, mairie, école) participe à celle de sa relation avec Elizabeth, mais là il se trouvera dépassé par l'amour ardent de la jeune femme qui devient son épouse presque à son insu.

Voir l'éternel aventurier ainsi désarçonné offre d'irrésistible moments de comédie où la respectabilité du héros ne restera qu'une façade. Lana Turner excelle en amoureuse éperdue (magnifiée par quelques gros plans sublimes), apportant subtilement sa veine séductrice à la pureté initiale du personnage. Guère résistante au baiser forcé de Gable, elle affiche une surprenante moue de déception quand ce dernier rebrousse chemin après avoir enfoncé la porte de sa chambre. Jack Conway contourne d'ailleurs non sans audace le Code Hays pour faire douter ou signifier que la nuit a été consommée avec la réminiscence des plans sur les vêtements de Gable et/ou Turner accrochés les porte-manteau. Une fois marié l'attitude prude a totalement disparue et on retrouve la Lana Turner vamp dans les scènes intimes.

Le thème sur l'honnêteté et/ou la corruption morale contaminant tour à tour le couple est intéressant mais reste assez superficiel et prétexte à la comédie romantique et au drame. On peut le regretter (surtout avec la belle interprétation de Frank Morgan en arnaqueur repenti) mais le charme du couple rend l'ensemble très attachant à l'image d'un final irrésistible.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

samedi 10 octobre 2015

Âmes libres - A Free Soul, Clarence Brown (1931)

La fille d'un grand avocat tombe amoureuse de Ace Wilfong, un truand que son père vient de défendre avec succès. Mais lorsqu'elle veut mettre fin à cette liaison, elle réalise que ce ne sera pas si facile...

Norma Shearer avait incarné dans La Divorcée (1930) une magnifique incarnation de la femme hésitante entre la norme et la rupture, récompensée par un Oscar de la meilleure actrice. Âmes libres exploite cette dualité de la star avec brio et plus d'ambiguïté, puisque dans La Divorcée son personnage se forçait à mener une vie dissolue par revanche alors que ce sera bien plus trouble ici. Jane Ashe (Norma Shearer) a été élevée par son père Stephen (Lionel Barrymore) selon des principes de vie libertaires que l'on ressent dès la scène d'ouverture. Jane nue à la salle de bain demande à son père de lui passer ses sous-vêtements, la trivialité et la promiscuité de la scène laissant longtemps supposer qu'ils sont amants et non pas père et filles. Cette existence sans contrainte morale les oppose à leur famille, incarnation des valeurs bourgeoise américaine qui voit d'un mauvais œil cette frange rebelle aux normes.

Cette liberté va pourtant être questionnée chez chacun des protagonistes et remettre en cause leur valeur. Jane va ainsi tomber sous le charme vénéneux et dominateur d’Ace Wilfong (Clark Gable), et Stephen sombrer définitivement à son addiction à l'alcool. Le lien père et fille se désagrège ainsi progressivement, "l'ouverture" ayant ses limites avec la violente désapprobation de Stephen à l'union de sa fille à ce gangster. Clarence Brown après le badinage initial amène ces moments de ruptures avec une puissance dramatique rare, notamment la séquence muette et bouleversante où Stephen découvre sa fille alanguie dans la garçonnière de Wilfong.

Toutes les œillères et les peurs ordinaires ressurgissent, remettant en cause les élans libertaires initiaux. Le scénario n'oppose cependant pas morale et norme (symbolisé par l'affrontement entre les bas-fonds et cette aristocratie américaine), le malaise naissant plus de la relation père-fille déséquilibrée. Stephen perdu dans les vapeurs alcoolisées ne peut prévenir suffisamment sa fille du danger qu'elle coure tandis que cette dernière endosse sans y parvenir le rôle de parent envers lui pour le guérir de son addiction.

L'échec sera ainsi inévitable en liant ces deux penchants néfastes des protagonistes. Face aux menaces qui les entourent, la fillette réfugiera dans les bras d'un père enfin protecteur au terme d'une séquence intense où Lionel Barrymore se lance dans un monologue final intense. Une scène magnifique (une des plus longues prises -14 minutes- jamais filmée à l'époque) qui contribuera à l'Oscar du meilleur acteur remporté par Lionel Barrymore. La prestation de gangster suave contribuera par ailleurs à la notoriété de Clark Gable, déjà rival amoureux de Leslie Howard ici huit ans avant Autant en emporte le vent.

Sorti en dvd zone 2 chez Warner 

Extrait

lundi 9 février 2015

Fascination - Possessed, Clarence Brown (1931)

Marian Martin (Joan Crawford) est une ouvrière bien décidée à se sortir de la pauvreté en misant sur ses charmes. À New-York elle rencontre Mark Whitney (Clark Gable), un riche et bel avocat qui l’installe à ses frais dans un luxueux appartement. Marian a tout ce dont elle a toujours rêvé, mais elle désire l’unique chose que Whitney ne semble pas prêt à lui proposer : un mariage.

Un Pré-Code qui en apparence semble mettre en scène la fameuse figure féminine de la "gold digger", cette jeune femme de basse extraction prête à tout pour réussir. Barbara Stanwyck ou Jean Harlow auront popularisé ce type de personnage en ce début des années 30 marquée par la Grande Dépression dans des œuvres comme Baby Face (1933) ou Red-Headed Woman (1932). Joan Crawford semble en tout point dans cette lignée ici en incarnant Marian, jeune ouvrière rêvant d'échapper à sa condition et refusant le destin tout tracé et terre à terre qui s'offre à elle notamment avec l'insistance de son fiancé Al, modeste chef de chantier. Cette avenir doré, elle ne peut y parvenir que par ses charmes et il se présentera comme une sorte de fascinante publicité en mouvement avec ce train dont les wagons défilent et affichent leurs luxes intérieurs à son regard envieux. Désormais elle sa quête sera d'être à l'intérieur du wagon mais étrangement une fois ce but atteint, quelque chose va lui manquer. Le film nous a astucieusement induits en erreur quant à son message.

Possessed est le troisième film mettant en scène le couple Joan Crawford/Clark Gable après Dance, fools, dance et Laughing Sinners (1931). Entretemps les deux stars alors chacune mariées auront entamé une liaison et le spectre de cette romance illégitime place sur le film et est sciemment utilisé par Clarence Brown. Marian se sera trouvé un richissime bienfaiteur en la personne de Mak Whitney, séduisant avocat qui va en faire une femme du monde et l'installer à grand frais dans un luxueux appartement. La scène de leur première rencontre aura affiché avec franchise la nature de leur future relation, Marian ne cachant pas sa quête d'un amant nanti et Mark d'une relation sans attache. Il suffira d'une ellipse de trois ans pour les retrouver dans un lien qui dans la pratique suit les termes de ce "contrat" mais qui dans les faits, les attitudes et les regards entre eux trahit le fait que dans leur cœur ils sont un vrai couple légitime et aimant.

Clarence Brown illustre cette idée à la fois dans un érotisme latent superbement amené (Mark et Marian arrivant en retard à leur propre réception pour avoir batifolé juste avant de partir) mais surtout par un romantisme poignant. On pense à la magnifique scène où Marian chante avec désinvolture au piano How Long Will It Last en allemand et en français à ses convives étrangers puis la reprend soudain en anglais les yeux rivés sur l'objet de son affection, Mark qui reste hors-champ. Plus rien ne semble alors exister, l'espace ambiant s'estompe et laisse l'amour de cette femme déborder de l'écran, Joan Crawford se confondant avec son personnage (sentiment que l'on a plus d'une fois durant le film si l'on connaît le passif).

Ce que l'on avait pris pour une ode féministe s'estompe donc, la gold digger laissant place à l'amoureuse éperdue prête à tout pour son homme. Cela dessine à la fois un portrait cru d'une époque où la réussite d'une femme ne peut se faire qu'à travers la tutelle d'un homme mais aussi une belle idée de romance sacrificielle. Cette romance interdite portera toujours le sceau de l'infamie pour une femme dont la réputation ne s'en remettra jamais (la séquence révoltante où Al rabaisse Marian quand il apprend son passé) quand pour un homme il suffit de balayer cet épisode d'un revers de la main.

Ainsi Mark sera un candidat idéal au poste de gouverneur une fois allégé de son embarrassante maîtresse (dont l'amour ne peut qu'exister dans l'ombre loin des regards inquisiteurs) mais le film tout en faisant lucidement ce constat cèdera à un poignant final romantique défiant ce déterminisme social et moral. Joan Crawford est absolument magnifique, subtile et poignante dans l'expression de son tourment intérieur (la frustration de ne pas être légitime), que ce soit le moment où elle retrouve son masque frivole après une terrible humiliation ou la douloureuse scène de rupture avec Mark. L'interprétation et la réussite formelle rattrapent ainsi largement le côté peut-être un peu schématique du script dans ce beau mélo.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans leur superbe collection consacrée au Pré-Code

Extrait

lundi 1 décembre 2014

Les Désaxés - The Misfits, John Huston (1961)


A Reno, Roslyn s'apprête à divorcer. Fasciné par la beauté de la jeune femme, un cow-boy entre deux âges lui demande de partager son existence. Elle se lie également d'amitié avec un riche éleveur et un garagiste veuf. Ils paraissent comblés mais subissent en fait une misère affective et intellectuelle.

Film crépusculaire par sa thématique, Les Désaxés endosse cette dimension de façon plus puissante encore à postériori de par le destin tragique de ses interprètes et son statut symbole de la fin de l’âge d’or Hollywoodien. Le film est l’adaptation d’un roman d’Arthur Miller par lui-même et constitue un cadeau à son épouse Marilyn Monroe, un écrin à son talent avec un personnage largement inspiré de sa vie. C’est aussi une tentative de faire se ressaisir une Marilyn à la dérive depuis quelques années entre addictions aux médicaments, mal de vivre et un mariage qui se délite. Plutôt qu’une thérapie, Les Désaxés constituera surtout  un testament pour la star qui tourne là son dernier film (terminé puisque le Something got to give de George Cukor restera inachevé) tout en trouvant un de ses rôles les plus touchant.

Roslyn (Marilyn Monroe) est une jeune femme se trouvant à Reno pour divorcer. Mélancolique, déçue par les hommes et ne sachant que faire de sa vie, elle va faire la rencontre du cow boy vieillissant Gay (Clark Gable) et de son ami Guido (Eli Wallach). Elle va les suivre pour un temps et découvrir les plaisirs d’un Nevada sauvage oublié, tout en cédant au charme viril de Gay. Ce paradis perdu va pourtant montrer progressivement son envers plus torturé, tandis que ce révèle les fêlures des protagonistes. Marilyn Monroe arrive comme déjà dit sur le tournage dans un état physique et psychologique désastreux et qui sur confirmera durant la production difficile entre ses nombreux retards, les absences et les interruptions de tournage comme lorsqu’en aout 1960 elle doit être admise en cure de désintoxication pour deux semaines. 

Ce rythme épuisera un Clark Gable vieillissant et en perte de vitesse qui depuis quelques années accepte enfin son âge dans le choix de ses rôles. Les nombreuses prises dues aux atermoiements d’une Marilyn ne sachant pas et/ou remaniant son texte, le choix courageux de réaliser lui-même ses cascades, tout cela conduira à le faire vaciller et il mourra deux semaines après la fin du tournage. Montgomery Clift apporte également ses démons sur le plateau, sa dépression et son alcoolisme s’ajoutant à un visage abimé par un terrible accident de voiture en 1956 après lequel il ne sera plus jamais le même à l’écran. Jamais aussi à l’aise que dans ce type de chaos, John Huston dirige l’ensemble avec le sens de l’anarchie qu’on lui connaît, arrivant fin saoul certain matin de tournage et accumulant les dettes de jeu que la production doit couvrir.

L’usine à rêve se montre sous un jour fort déplaisant derrière les paillettes et offre un pendant réel à la dérive de l’autre terre de légende dépeinte dans l’intrigue, l’Ouest. La vie au grand air, l’abandon de soi et l’amour passionné semble ainsi faire renaître une Roslyn rayonnante auprès d’un Gay attentionné. Les personnages doivent pourtant se reconstruire d’une manière plus profonde car l’existence qu’ils poursuivent est une illusion. 

Ils s’y raccrochent tous pour des raisons que l’on découvrira progressivement : Perce (Montgomery Clift) est un éleveur dépossédé de son domaine errant de ville en ville, Guido ne s’est jamais remis de la mort de sa femme ainsi que de son expérience de la guerre et Gay sous la désinvolture souffre de ne plus voir ses enfants. Dès lors chacun s’agrippe à son mirage avec la force du désespoir, quitte à se perdre. 

Le visage défait de Montgomery Clift et son allure frêle viennent ainsi se frotter aux rigueurs du rodéo où chaque choc est une façon de mieux oublier les douleurs présentes. Guido n’aura de cesse d’observer Roslyn d’un désir brûlant et angoissé, sans oser franchir le pas si ce n’est de façon révoltante dans la dernière partie. Enfin Gay poursuit le geste valeureux des pionniers en partant à la chasse de chevaux mustang dans le désert du Nevada. 

Mais quand cette chasse (qui n'a plus rien de valeureux dans son procédé) se justifiait par les services que rendaient les bêtes et le plaisir de les chevaucher, l’issue ne servira qu’à en faire de na la nourriture en boite pour chien. A quoi bon si les derniers vestiges d’un temps révolus ne reposent plus sur rien ? Le western crépusculaire et post-moderne naît en partie ici et trouvera son essor avec le tout aussi nostalgique et réussi Seul sont les indomptés (1962) de David Miller.

Marilyn Monroe, fragile comme une feuille d’arbre et d’une sensibilité à fleur de peau semble prête à s’effondrer au moindre désagrément. Ayant toujours su exprimer cette vulnérabilité même dans ces rôles les plus comique, elle fascine et émeut comme jamais ici en se mettant à nu (au propre comme au figuré, sa beauté n’ayant jamais été plus palpable et naturelle) avec un naturel confondant. Les fêlures se devinent douloureusement sous l’attrait, tout comme l’usure sous la présence virile de Gable et le mal-être dans le visage refaçonné et le regard perdu de Montgomery Clift. Les icônes sont à bout de force, le Hollywood de l’âge d’or touche à sa fin et ils sont enfin libres de prolonger cette faiblesse à l’écran dans une approche nouvelle. 

L’Ouest est un cimetière, un mirage dont les héros doivent s’échapper s’ils veulent renaître et après l’ouverture idéalisée, Huston capture cet espace d’une façon funèbre à travers le somptueux noir et blanc de Russel Metty. S’il laisse une chance de renouveau à ses personnages dans un magnifique final, la vie n’en laissera guère à ses acteurs qui disparaitront tous dans des circonstances tragiques (hormis Eli Wallach mort récemment à l’âge vénérable de 98 et dont le meilleur était devant lui contrairement à ses partenaires).


Sorti en dvd zone 2 et en bluray chez MGM