Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 10 septembre 2024

Roméo et Juliette - Romeo and Juliet, George Cukor (1936)

Deux jeunes gens sont dans l'impossibilité de vivre leur amour à cause de querelles remontant à plusieurs générations entre leurs deux familles nobles....

Roméo et Juliette est une réponse de la MGM à la fastueuse version de Le Songe d’une nuit d’été de Max Reinhardt et William Dieterle (1935) produite l’année précédente. C’est une victoire pour le producteur Irving Thalberg qui s’était heurté à la réticence de Louis B. Mayer lorsqu’il avait envisagé dès le début des années 30 d’offrir une adaptation de la pièce de Shakespeare. La réussite formelle du film Warner avait montré les possibilités cinématographiques d’une autre transposition, et de plus Roméo et Juliette avait retrouvé un grand intérêt auprès du grand public grâce au succès d’une nouvelle version de la pièce jouée à Broadway en 1934. Thalberg fait le choix de George Cukor à la mise en scène, la réputation de ce dernier en tant que grand portraitiste des personnages féminins commençant à définitivement s’établir à Hollywood. Il opte aussi pour Norma Shearer, son épouse, comme Juliette même si à 34 ans elle est déjà loin de l’héroïne adolescente de Shakespeare. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’il s’agit de l’avant-dernier grand leading-rôle de Norma Shearer avec Marie-Antoinette de W.S. Van Dyke (1938) et Femmes du même George Cukor, son déclin puis retrait du métier correspondant aussi à la disparition prématurée d’Irving Thalberg en 1936. 

Sur le même modèle que Le Songe d’une nuit d’été chez Warner, Roméo et Juliette recherche un alliage réussi entre l’apport du cinéma et une certaine prolongation des éléments théâtraux de l’histoire. Malgré plusieurs coupes et modifications, le film reste très fidèle dans le récit et le texte, et ce sera donc la dimension formelle qui va transcender l’ensemble. La scène d’ouverture introduit cette dimension théâtrale avec l’introduction « scénique » du drame de Roméo et Juliette, avant de nous faire basculer dans une veine de conte ou de mythe à l’histoire, un plan d’ensemble de décors peints laissant place à une procession religieuse dans un environnement plus concret. On y observe les clans Montaigu et Capulet défiler côte à côté, la tension se disputant au rire dans leur manière de se toiser et s’invectiver. Si le propos de Roméo et Juliette n’autorise pas la luxuriance féérique de Le Songe d’une nuit d’été, Cukor en reprend ici l’esthétique rococo. Il y a un jeu de strates entre le réalisme des costumes, la facticité grandiloquente des décors et l’alliance des deux dans la manière de fondre les personnages dans l’espace.

Cukor anticipe ses exploits à venir dans la comédie musicale durant la scène de bal, par un jeu d’échelle brillant entre les mouvements amples des danseurs, et le rapprochement plus feutré se faisant par le jeu feutré, intriguant puis aimant qui va rapprocher Roméo (Leslie Howard) et Juliette. La séquence apparaît comme une métaphore de leur amour en construction, le tumulte du bal correspondant à l’antagonisme de leurs familles, dont ils font abstraction en se rapprochant sans encore connaître leurs identités respectives. La déclamation et l’échange au balcon des amoureux prend une nouvelle fois le meilleur des deux mondes sous l’œil de Cukor. Les plans d’ensemble montrant Roméo faisant face, exalté, depuis terre, à Juliette inaccessible depuis son balcon, pourraient littéralement être repris de la pièce par leur composition « scénique ». La dimension cinématographique correspond au jeu de regard omniscients ou identifiés apportant une sorte de classicisme et d’idéal romantique dans la manière dont s’observe les amants. Leslie Howard juché dans un arbre semble transfiguré après l’avoir vu désespéré par une Rosaline désormais loin de ses pensées, et les gros plans sur Norma Shearer vibrante trahissent l’influence des peintres de la Renaissance comme Botticelli (déjà ressentie dans les décors). 

Leslie Howard, la quarantaine passée, est encore plus loin de l’âge du rôle que sa partenaire Norma Shearer. L’exaltation de son jeu, la douceur de ses traits et l’allant de sa silhouette fine rend cependant tangible son Roméo, tout comme la rondeur des traits de Norma Shearer en font justement à une madone de Boticelli. George Cukor abandonne l’idée d’avoir dans son couple l’archétype juvénile imaginé par Shakespeare, et choisit d’endosser et figer pleinement un archétype romantique. Cela se ressent notamment dans la scène des retrouvailles du couple dans la chambre de Juliette, la consommation de leur nuit passant par des fondus enchaînés floraux ou sur des ciels étoilés factices, tandis que s’insère dans la bande-son l’ouverture fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski.

Même si le couple est le principal pôle d’attraction, les seconds rôles sont particulièrement bien mis en valeur dans un casting prestigieux. Mention spéciale à Basil Rathbone (qui jouait Roméo dans la version Broadway) perfide et belliqueux à souhait en Tybalt, la gouaille et la truculence dandy de John Barrymore en Mercutio, ou encore une savoureuse Edna May Oliver dans le rôle de la nourrice. Il également une énergie et un sens de la chorégraphie appréciable dans les furieuse scène de duel à l’épée, dont le découpage et les cadrages très dynamiques sort par intermittences le film de cette impression d’une suite de tableaux. Malgré la connaissance et les multiples visions de différentes versions de l’histoire, l’esthétique splendide maintient donc l’attention et l’émotion même dans les passages attendus. Ainsi une Juliette « morte » et allongée toute de blanc immaculé dans sa robe offre un magnifique contraste à la silhouette noire et à la pose affligée de Roméo croyant l’avoir perdu dans un plan somptueux. Une romance tragique qui émeut toujours, grâce à la portée d’un beau livre d’images. 


 Sorti en dvd zone 1 français chez Warner et doté de sous-titres français

mardi 18 mai 2021

Train de luxe -Twentieth Century, Howard Hawks (1934)


Dans le train Twentieth Century Limited reliant Chicago à New York, Oscar Jaffe, un producteur de théâtre imbu de sa personne, dont les dernières productions ont fait des fours, retrouve Lily Garland, une actrice qu'il a lancée quelques années auparavant et qu'elle a quitté pour Hollywood, ne supportant pas sa jalousie et son égocentrisme. Il rêve de remonter un spectacle avec elle, mais elle ne veut plus travailler avec lui.

Twentieth Century est avec New York-Miami de Frank Capra sorti cette même année 1934 un des films fondateurs de la screwball comedy. Il s'agit de l'adaptation de la pièce éponyme de Ben Hecht et Charles MacArthur jouée à Broadway en 1932. Cette dernière était inspirée Napoleon of Broadway, pièce avortée de Charles Bruce Millholland qui y narrait son expérience douloureuse auprès du producteur de théâtre David Belasco connu pour son excentricité. Cet arrière-plan au vitriol sur le monde du théâtre se marie ici à un récit à la Pygmalion dévoyé, et qui se joue d'ailleurs autant en coulisse que dans l'histoire elle-même. En 1926, Carole Lombard âgée de 17 ans végète dans des petites productions où elle tient des seconds rôles, et arrondit ses fins de mois en tant que danseuse dans des boites de nuit comme le Cocoannut Grove. C'est là qu'un John Barrymore déjà star établie croise sa route et décèle son potentiel dramatique et lui arrange un essai à la Fox qui va s'avérer satisfaisant. Carole Lombard signe un contrat avec le studio et doit donner la réplique à Lionel Barrymore dans le film Tempest (1928). Malheureusement l'actrice victime d'un incident de voiture est pour un temps défigurée et ne retrouvera de sa superbe qu'après un passage par la chirurgie esthétique. Fox rompt le contrat et Carole Lombard retournera pour quelques années à l'anonymat et une période de vache maigre. Quelques années plus tard elle est sous contrat à la Columbia qui ne sait trop que faire d'elle jusqu'à ce que Howard Hawks l'impose pour le premier rôle féminin de Twentieth Century.

Les bases de l'histoire oscillent donc entre ce côté Pygmalion ou pré Une étoile est née avec une Carole Lombard débutante qui fait face à celui qui lui mit le pied à l'étrier, John Barrymore. Howard Hawks joue habilement de ce passif, notamment dans les premières scènes où Mildred Plotka (Carole Lombard) est littéralement façonnée dans son jeu et sa manière d'être par le producteur de théâtre Oscar Jaffe (John Barrymore). Jaffe manie à merveille la caresse et le fouet pour guider les pas de sa protégée rebaptisée pour la scène Lily Garland, alternant attitude faussement doucereuse et colère noire pour l'amener où il le souhaite. C'est littéral quand il guide ses déplacements scéniques à la craie, implicite quand il lui invente un autre moi avec ce nom de scène, et loufoque quand pour lui tirer un cri de douleur il lui pique les fesses de façon impromptue avec une épingle. 

Cette attitude rustre sort la jeune actrice timide de ses gonds et en fait finalement le personnage et la diva que Jaffe a vu en elle. Sur le plateau Carole Lombard sans doute intimidée ne convainc pas les producteurs et John Barrymore jusqu'à ce que le rusé Howard Hawks la prenne à part et lui demande quelle serait sa réaction si un des hommes sur le plateau parlait d'elle de manière désinvolte derrière son dos. La réponse ne se fait pas attendre, I would kick him in the ball et Hawks ment à bon escient à Carole Lombard en lui disant que John Barrymore s'est exprimé en ces termes à son sujet. Dès lors Carole Lombard furieuse n'aura plus aucune appréhension à répondre du tac au tac à Barrymore lors de leur confrontation dans le film. Quelques années plus tard mise au courant de la supercherie, ce I would kick him in the ball deviendra source de plaisanterie entre elle et Hawks.

Dans le film cela fonctionne merveilleusement bien lorsque une fois devenue star Lily Garland souffre de la jalousie étouffante de Jaffe. Ce postulat au lieu de tirer vers le drame va plutôt se déplacer vers une hystérie jubilatoire. Oscar Jaffe est un manipulateur né qui use de stratagème sur scène et dans leur couple pour soumettre Lily qui désormais n'est plus dupe. La rupture est inévitable et tandis que Lily devient une vedette de cinéma, Jaffe sans sa muse vogue d'échec en échec. Un concours de circonstances les place des années après dans le même train où ils vont peut-être pouvoir se réconcilier et retravailler ensemble. Howard Hawks joue de l'espace vertical du train comme d'une scène, un théâtre de vaudeville fait d'allées et venues furibondes où les personnages se heurtent, s'invectivent, se dissimulent où s'impose à l'autre dans la plus grande hystérie. Les portes de compartiments de wagons claquent, les hurlements fusent et autour de notre couple naviguent des acolytes plus azimutés les uns que les autres. 

Il y a d'abord le duo d'employés de Jaffe, Oliver Webb (Walter Connolly) sorte de punching-ball soumis aux colères insensées de son patron, et à l'inverse le bien trop détendu O'Malley (Roscoe Karns) prenant tous les drames en cours à la rigolade et désamorçant la tension avec une rasade de whisky bien sentie. Il y a également les intrus de ce périple en train avec Mathew J. Clark (Etienne Girardot) sorte d'anguille semant la zizanie avec ses tares contradictoires : multiplier les chèques sans provisions et coller des prospectus évangéliste dans tout le train. Il reste également des traces de quelques piques corrosives de Ben Hecht et Charles MacArthur, notamment envers les Passion Play, forme de théâtre religieuse et empesée dont les personnages se moque quand on se risque à leur proposer de jouer dans l'une d'entre elles. L'atout principal reste cependant l'alchimie entre Carole Lombard et John Barrymore, couple qui ne peut se rapprocher que dans l'outrance et l'hystérie, en permanente représentation.

Chaque échange, amoureux comme vindicatif ne fait que dans les cris d'orfraies, les postures maniérées et les roulements d'yeux intempestifs. Carole Lombard déploie tout son potentiel comique en passionaria constamment dans la démesure émotionnelle et John Barrymore est un histrion toujours en représentation, entre rage noire et auto-persuasion sur son propre génie. On aurait peut-être aimé ne serait-ce qu'une scène sentimentale à cœur ouvert sans hystérie, mais Howard Hawks semble assumer que c'est la seule manière de s'aimer pour son couple - Carole Lombard qui conserve comme une précieuse relique l'aiguille qui lui arracha son premier cri d'actrice. C'est un prémices de toutes les grandes screwball comedy à venir du réalisateur (L'Impossible monsieur bébé (1938), La Dame du vendredi (1940)) et cela prépare aussi à toutes les prestations entre glamour et exagération cartoonesque de Carole Lombard, de Mon homme Godfrey (1936) à To be or not to be (1942). Ereintant mais terriblement drôle.  

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Indicator

lundi 14 janvier 2013

Marie-Antoinette - W. S. Van Dyke (1938)

Alors que les rapports sont difficiles entre le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, cette dernière entretient une liaison amoureuse avec Axel de Fersen, un Comte Suédois.  

 Hollywood revisite avec brio l'histoire de France dans ce Marie Antoinette qui constitue avec Autant en emporte le vent la grande épopée romanesque de la fin des années 30 pour la MGM, autant au niveau des moyens déployés que de l'immense succès rencontré par le film. Marie Antoinette constitua le dernier projet de Irving Thalberg décédé en 1936 et son épouse et star de la MGM Norma Shearer (souvent accusé d'être privilégiée par ce statut) s'y attela donc malgré sa peine. Divisé en deux parties, le film bien que très fidèle aux évènements brode plutôt dans sa première partie en agençant les fait de façon à nouer le drame le plus captivant possible tandis que la seconde centré sur la Révolution suit dans une marche funeste et implacable la grande Histoire. 

Le début narre donc le mariage et la découverte de la cour de France par Marie Antoinette (Norma Shearer). Du jeu d'adolescente délurée de Norma Shearer au faste déployé pour les grandioses séquences d'arrivée à la cour et de noces du couple de dauphins, tout est fait pour nous plonger dans une pure atmosphère de conte fée.

Magnificence des costumes, photos immaculée et figurant à perte de vue, le charme ne va brutalement s'interrompre que lorsqu'on découvrira l'air benêt, l'allure lourde et la diction hésitante du future Louis XVI (Robert Morley). Robert Morley réalise une prestation étonnante, pitoyable et risible lors de cette première apparition il deviendra pourtant de plus en plus touchant dans cette figure pathétique d'homme enfant paisible aux habits trop grands pour lui.

Il est comme extérieur à cette cour par sa simplicité et son manque d'ambition, tout comme le sera Marie Antoinette progressivement isolée par son statut d'étrangère même si les deux finiront par nouer une sorte d'affection fraternelle. Si elle ne peut être une épouse et une dauphine aimée du peuple elle sera l'égérie de Paris W.S Van Dyke de nous plonger dans un montage virtuose pour un tourbillon de fêtes et de plaisirs tapageurs où Adrian s'en donne à cœur joie dans les costumes et atmosphères extravagants.

Sous cette frivolité le scénario dépeint bien les jeux de pouvoir qui se joue à la cour et que ne maîtrise pas, cible facile pour ses adversaires (Gladys George belle et perfide en Comtesse du Barry) et trop naïve pour voir le double jeu de ses "alliés" (Joseph Schildkraut méconnaissable poudré et en perruque compose un savoureux Duc d'Orléans fourbe et séducteur).

Dans ce monde de faux-semblants le seul à lui dire la vérité quand elle se fourvoie et à la réconforter le temps d'une (courte) disgrâce sera le Comte de Fersen (Tyrone Power). Le script est d'une fatalité parfaite en donnant un espoir d'ailleurs à Marie Antoinette prête à renoncer à la reconnaissance et l'amour de son mari précisément au moment où ils sont à portée de main mais vain.

La scène de déclaration entre Fersen et Antoinette est superbe Norma Shearer touchante d'abandon et Tyrone Power admirablement mis en valeur dans cette beauté juvénile et sincère dont on ne peut douter, le tout avec une ellipse savante suggérant leur unique nuit passé ensemble (roi et reine devenant mari et femme avec des enfants après cette scène...). Van Dyke annonce la seconde partie ténébreuse avec cette scène de couronnement funeste qui s'éloigne de l'éclat qui a prévalu jusqu'alors. La deuxième partie est d'ailleurs une sorte de réponse austère à l'opulence qui a précédé, comme une punition à l'indifférence des souffrances du peuple (lourdement souligné par un montage avec une voix off inquisitrice). On ressent bien ce ressentiment dans une haine des nobles centralisée par la reine dans l'intrigue et accentué par le récit de quelques mésaventures qui annonceront sa chute comme l'affaire du collier. 

La narration est nettement moins aventureuse et surprenante Van Dyke maintien notre attention par l'atmosphère pesante et claustrophobe ne faisant que s'accentuer et donnant une intensité puissante au jeu de Norma Shearer jusqu'à cet incroyable final où sur le point d'être guillotinée on la découvre vieillie et totalement brisée par les épreuves (toute cette dernière scène cédant à un symbolisme issu du muet). Les responsabilités de Marie Antoinette auront été soulignées dans la première partie et donc là on a droit à des séquences illustrant les facettes les moins valeureuses de la Révolution à travers les opportunistes et revanchards cédant à la barbarie et la cruauté pour servir leur ambition. Quelques moments sont marquants à ce titre comme l'assaut de Versailles par les révolutionnaires face à une famille royale sans défense ou les touchants derniers instants en famille de Louis XVI donnant encore du crédit à la prestation de Morley plus fine qu'il n'y parait. Une belle fresque donc, à la vision pas si éloignée de celle plus récente et réussie de Sofia Coppola.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésor Warner

mardi 1 novembre 2011

La Baronne de Minuit - Midnight, Mitchell Leisen (1939)


Une jeune femme débarque à Paris par le train venant de Monte Carlo. Elle ne possède pas le moindre bagage, n'a pas d'argent et est seulement vêtue d'une robe de soirée. Un chauffeur de taxi du nom de Tibor Czerny, accepte de l'aider. Mais la jeune femme lui fausse rapidement compagnie pour entrer clandestinement dans une soirée mondaine. Sur le point d'être expulsée, elle se fait passer pour la baronne Czerny. Les circonstances l'entraînent à conserver cette identité... mais à minuit, le carrosse de Cendrillon pourrait redevenir citrouille.

Mitchell Leisen signe un petit bijou avec ce Midnight où le cynisme le plus intéressé se dispute au romantisme le plus sincère dans un parfait équilibre. Pour ce faire, l'excellent scénario signé Billy Wilder et Charles Brackett pervertit le conte de Cendrillon en en donnant un grinçant et lucide tour contemporain. Notre Cendrillon est donc ici une jeune noceuse en quête de fortune qui débarque sans le sous à Paris après avoir tout perdu au jeu à Monte Carlo.

La belle-mère bienfaitrice sera un richissime aristocrate (John Barrymore) qui trouve en elle l'occasion de la rapprocher de l'amant de sa femme qui fait donc office de prince charmant pas au courant de la vraie condition de celle dont il est tombé sous le charme. Pourtant la solution se trouve sans doute avec le seul élément perturbateur à la construction du conte, le gentil taxi Tibor Czerny (Don Ameche) qui a secouru et aimé Eve Peabody (Claudette Colbert) alors qu'elle n'était rien.

La construction du film est une merveille de fluidité et d'astuces pour nouer les quiproquos les plus inextricables et la description de ces nantis est diablement féroce. Adultères, manipulation et calomnies sont les mots d'ordre de ce petit monde avec notamment un Rex O'Malley parfait en petite fouine sournoise et Mary Astor excellente en amante éconduite revancharde. Leisen parvient pourtant à donner un tour finalement très tendre à cet univers peu accueillant. Toutes les actions des personnages même les plus discutables sont finalement guidées par un sentiment pur tel John Barrymore (irrésistible de légèreté) cherchant à reconquérir son épouse ou même le très creux roi du champagne joué par Francis Lederer réellement amoureux de Claudette Colbert.

Cette dernière en apparence froidement intéressée donne sans forcer de belles nuances à Eve dont le passé difficile (et la croyance au bonheur par le milieu nanti) se dévoile au fil de quelques dialogues savamment distillés. Les échanges avec Don Ameche font mouche à chaque fois que ce soit dans le registre romantique (le rapprochement dans un Paris nocturne au début où chacun est sincère), celui plus outrancier comme le final au tribunal ou un mémorable pétage de plomb d’Ameche ne distinguant plus le vrai du faux. Ironiquement c'est lui la figure la plus pure qui va se prendre à douter au bonheur qui lui tend les bras avant que tout ne se résolve dans un final farfelu et toujours aussi inventif.

Le rythme file à toute allure avec un Leisen s'attardant à peine à décrire ce Paris des beaux quartiers qui l'intéresse moins que les biens plus drôles scènes dans les milieux populaires des taxis. Claudette Colbert, espiègle, séduisante et attachante (ce moment où elle essaie de résister à ses sentiments pour Ameche...) offre encore un grand numéro, même à minuit la magie qu'elle dégage n'est pas près de s'évaporer.

Disponible en dvd zone 2 français

Extrait des dix premières minutes

mercredi 11 mai 2011

Les Invités de huit heures - Dinner at Eight, George Cukor (1933)

 

Millicent Jordan met tout son temps et son énergie à organiser un dîner en l’honneur de Lord et Lady Ferncliffe, sans se préoccuper des problèmes de son mari Olivier Jordan avec son entreprise maritime au bord de la faillite. On suit ainsi les préparatifs du dîner et la galerie de personnages pittoresques invités à la soirée : l'ancienne actrice Carlotta Vance, gênée financièrement cherche à vendre ses actions; Dan Packard, homme d’affaires arriviste, veut s’accaparer l’entreprise d'Olivier Jordan ; sa femme, Kitty, une extravertie friande de chocolat, attend son médecin, accessoirement son amant ; Larry Renault, amant de la fille des Jordan et acteur has-been en proie aux pires difficultés... Le dîner s’annonce plein de rebondissements.

Cadre mondain, portrait au vitriol et préoccupation sociale, Dinner at Eight porte en lui ce qui fera le sel des meilleurs films à venir de Cukor comme Indiscrétions ou Vacances notamment. L'intrigue se présente comme un long happening de présentation de ce qu'on pense être le climax du film avec ce fameux dîner mondain qui donne son titre au films. Adapté d'une pièce de George Kaufman et Edna Ferber, le scénario entrecroise les destins des futurs invités avant l'évènement aborde ainsi des genres et des tons bien divers en dressant le portrait plus ou moins reluisant des différents protagonistes.

On tâte du vaudeville le plus outré avec le couple vulgaire formé par une Jean Harlow survoltée et un Wallace Beery bougon, de la comédie de moeurs enlevée avec la très snob et angoissée maîtresse de cérémonie joué par Billie Burke ou du drame conjugal le temps d'une scène poignante entre le médecin coureur de jupons et son épouse résignée avec Karen Morley (qui fait formidablement exister son personnage le temps d'une scène) et Edmund Lowe. L'autre thème sous-jacent est celui du basculement d'une époque à une autre, d'une mentalité et vision de l'existence à une nouvelle plus moderne mais pas forcément meilleure. La crise de 1929 dont les effets se font encore ressentir permet ainsi d'alterner la vision d'un Lionel Barrymore à bout de force dont l'entreprise familiale décline, en opposition à l'arrivisme impitoyable de l'homme d'affaire vulgaire élevé à la force du poignet qu'incarne un Walter Beery.

La même idée s'exprime dans les personnages vieillissants d'acteurs, de manière pathétique mais plutôt humoristique avec Marie Dressler (à l'autodérision jubilatoire il fallait oser le bon mot sur son double menton) et carrément tragique pour John Barrymore, saisissant en star déchue et ruinée. Clairement la figure la plus tragique du film, abaissée plus bas que terre et faisant définitivement basculer l'ensemble dans une touche bien plus tragique. Du coup malgré l'aspect plutôt enlevé de l'ensemble, une atmosphère douce amère se fait plutôt dominante devant ses ses tonalités contrastées où la mise en scène de Cukor sert totalement ses personnages tel ce long plan fixe lors de l'échange entre le médecin et son épouse ou l'ellipse remarquable de subtilité lors de l'amorce de chantage de la femme de chambre de Jean Harlow. Conçu par David O' Selznick pour surfer sur le succès du all star cast de l'année précédente Grand Hotel , Les Invités de Huit Heures lui est supérieur en tout point même si Cukor fera bien mieux par la suite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner, avec un amusant documentaire d'époque consacré à Jean Harlow grande attraction du film sur laquelle a largement jouée la promotion.

mercredi 26 mai 2010

Grand Hotel - Edmund Goulding (1932)

Plusieurs personnages plus ou moins en rupture avec leur monde se croisent et se rencontrent au Grand Hotel de Berlin. On y rencontre l'industriel Preysing qui doit impérativement signer la fusion de son entreprise pour en assurer la survie ; un de ses anciens employés, Otto Kringelein, qui souhaite profiter des quelques semaines qui lui restent à vivre ; Flaemmchen, une sténographe requise pour la signature de la fusion ; la ballerine russe Grusinskaya qui soupire après ses succès passés et le baron Felix von Gaigern que l'adversité a transformé en voleur d'hôtel pour rembourser ses dettes. La ballerine s'éprend du voleur.
 

Grand Hotel est l'adaptation évènement d'un des plus grand succès littéraire de l'époque d'après le livre du même nom de l'auteur Vicki Baum. Ayant terminé le livre tout récemment, j'étais assez curieux de voir ce que donnait cette version filmée récompensée de l'Oscar du meilleur film en 1932. Dans l'ensemble c'est très fidèle mais ça manque vraiment du souffle et de la puissance du roman. L'histoire dépeint la manière dont bascule le destin d'un groupe de personnages en difficulté et gravitant autour d'un palace berlinois. 

Parmi eux un modeste comptable mourant bien décidé à passé ses dernièrs jours en menant la grande vie dans l'hôtel de luxe joué par Lionel Barrymore. Une étoile du ballet sur le déclin incarné par la grande Greta Garbo. Un baron fauché et cambrioleur joué par Lionel Barrymore, une jeune et jolie secrétaire ayant les traits de Joan Crawford, un grand patron un peu gauche joué par Wallace Berry et tel le spectre des lieu un docteur mutilé de guerre joué par Lewis Stone. Le grand atout du film c'est vraiment ce casting prestigieux (réunion des plus grandes stars de la MGM à l'époque) faisant magnifiquement vivre les personnages de papiers malgré quelques différences comme Lionel Barrymore un peu trop vieux pour le rôle. Le travail d'adaptation est remarquable en condensant idéalement le livre et en présentant tout les personnages en un temps record lors de l'ouverture dans le hall de l'hôtel. Seul soucis un aspect figé et machinal qui peine à éveiller l'émotion, et surtout un côté démonstratif qui fait passer toutes les émotions retenues du livres de manière très explicite comme la crise de vieillesse de la Groussinkaïa jouée par Garbo. 

Il y a tout de même de belles idées quand le film décide de s'éloigner de l'oeuvre de Vicki Baum. Dans le livre la Grousinkaïa ignore (ou feint d'ignorer) que le Baron l'ayant sauvé du suicide était venu lui voler ses bijoux. Dans le film l'émotion est d'autant plus forte puisqu'il lui avoue son méfait et lui rend les perles pour lui prouver son amour. Quelque petites édulcorations interviennent également comme le fait que Joan Crawford vende son corps (même si c'est clairement suggéré) ou l'addiction à la morphine du personnage du docteur. D'un autre côté, l'érotisme latent est bien exprimé tel la nudité de Garbo largement dévoilée et les scène explicite et très tendre avec Lionel Barrymore. Le personnage du comptable Kringelein, pathétique et touchant dans le roman est assez raté par contre car sa maladresse de nouveau riche est plus tourné en ridicule qu'en gaucherie émouvante. Le scénario passe ainsi à côté de l'aspect social de cet homme subalterne toute sa vie et s'affirmant quand sa vie touche à sa fin. Le rapprochement avec Joan Crawford, autre brisée par sa condition est donc nettement moins fort que ce même passage d'une toute autre portée dans le livre. Le personnage du grand patron Preysing bien plus subtil dans le livre est également fort simplifié pour en faire le simple "méchant" du récit. 

Du coup le final paraît assez expédié et se suit distraitement, même quand un personnage clé meurt dans d'affreuse circonstances (et ce malgré la très bonne idée dramatique de conserver présent le personnage de Garbo jusqu'au bout contrairement au livre où elle sort du récit à mi parcours). Bonne adaptation littérale mais qui rate pas mal le coche sur le fond, dommage. Le livre de Vicki Baum est cependant vivement conseillé, ça serait dommage de passer à côté. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner