Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 3 mars 2026

Tous les Matins du Monde - Alain Corneau (1991)

A la fin de sa vie, Marin Marais, prestigieux violiste de Louis XIV, se souvient de son apprentissage avec Monsieur de Sainte Colombe, grand maître de la viole de gambe. Professeur austère et intransigeant, ce dernier ne va pas de main morte avec son jeune élève ainsi que ses deux filles. Suite au décès de sa femme, le virtuose a recherché en vain une perfection absolue dans son art, possède son apprenti.

Entre 1976 et 1981, Alain Corneau signe un véritable carré d’as en enchaînant quatre réussites majeures qui feront de lui un véritable maître contemporain du polar français : Police Python 357 (1976), La Menace (1977), Série Noire (1979) et Le Choix des armes (1981). Corneau a pourtant d’autres aspirations, et n’aura de cesse quitter l’asphalte et la grisaille urbaine française durant ses films suivants afin de renouveler son registre. C’est une échappée qui est explicite pour le héros de Fort Saganne (1984) cherchant à nourrir son ambition et dépasser sa condition sociale dans un ailleurs dépaysant, ou celui de Nocturne indien (1989) en pleine quête existentielle dans une Inde mystérieuse et fascinante. Les deux films ont le besoin (avec bien plus de réussite pour Nocturne Indien) de faire passer le voyage intérieur des personnages par le voyage concret au sein d’un environnement différent qui les révèlent à eux-mêmes.

Avec Tous les matins du monde, Alain Corneau franchit au nouveau cap puisque le voyage intérieur ne nécessite plus son pendant géographique et fait passer son accomplissement par des émotions reposant sur l’art. Corneau adapte ici le roman éponyme de Pascal Quignard, biographie imaginaire du compositeur Marin Marais et ses relations avec son maître, Jean de Sainte-Colombe, est inspirée d'un livre précédent, La Leçon de musique (paru en 1987), essai évoquant déjà Marin Marais. Le film s’ouvre sur un Marin Marais (Gérard Depardieu) vieillissant et qui, durant une leçon de musique, se remémore le souvenir de son maître Jean de Sainte-Colombe (Jean-Pierre Marielle). 

Celui-ci, meurtri par la mort soudaine de son épouse dont il n’a pu assister aux derniers instants, se mure alors dans une dévotion totale à la musique et son art de la viole de gambe. Cela se fait au détriment de ses deux filles, Madeleine (Anne Brochet) et Toinette (Carole Richert) qu’il délaisse et qui ne tisseront un lien plus concret avec lui qu’en devenant musiciennes à leur tour. Tous les à côtés frivoles et sociaux du monde n’ont aucune importance pour Sainte-Colombe, dont le deuil jamais comblé lui inspire une musique aussi belle que douloureuse, et le plonge dans un monde secret envoutant qui lui fera dire durant une scène et à la surprise de ses interlocuteurs qu’il a « une existence captivante ».

Corneau oppose en effet le quotidien janséniste de Sainte-Colombe aux véritables épiphanies nocturnes et oniriques durant lesquelles lui apparaît son épouse défunte (Caroline Silhol). Le réalisateur, en s’attardant longuement sur ces différents environnements dans une esthétique naturaliste, renforce encore la sidération lorsque la nuit venue, ces lieux basculent dans imagerie hallucinée que magnifie la sublime photo d’Yves Angelo – porté par une inspiration picturale de Georges de La Tour. L’arrivée du jeune Marin Marais (Guillaume Depardieu) en tant qu’apprenti souligne le fossé entre lui et Sainte-Colombe. N’ayant pas encore l’expérience de vie et n’étant pas disposés aux renoncements matériels comme affectifs de son maître, Marin Marais ne peut pas encore élever son art aux cimes de ce dernier. Sainte-Colombe s’est de son côté tant éloigné de toute forme d’interaction naturelle qu’il ne s’avère incapable d’être le mentor apte éveiller la conscience et le talent de Marin Marais. Corneau tisse néanmoins sous les conflits quelques beaux moments de proximités, notamment quand Sainte-Colombe essaie de transmettre par le prisme de la peinture.

Corneau dévoue entièrement le film à la musique, en délestant les personnages de leur dimension politique, notamment Sainte-Colombe et l’absence de la destruction de l'abbaye de Port-Royal (évoquée dans le livre) source de son sacerdoce janséniste. On peut éventuellement trouver des traces de la personnalité de Pasqual Quignard dans la nature austère de Sainte-Colombe. Séparé bébé de la nourrice allemande qui s’occupa de lui jusqu’à ses dix-huit mois, Quignard s’enferma dans le mutisme et l’anorexie même lorsqu’il finit par aller mieux, il en conserva cette nature taiseuse. Corneau capture cela à travers la magnifique prestation de Jean-Pierre Marielle. Si souvent vu dans de réjouissants rôles de gouailleur franchouillard, l’acteur apparaît métamorphosé, le port raide et le visage fermé, n’exposant émotion et vulnérabilité que seul face à son instrument et ses regrets. Marielle lui confère une profonde humanité le rendant touchant même dans ses actes les plus répréhensibles, incapable qu’il est de se livrer hors du champ de la musique.

Le film par sa sécheresse offre un immense espace à la musique, et son succès ainsi que celui de sa bande-originale contribua à un vrai regain de la musique baroque au sein du grand public. Le travail fut considérable pour rendre les séquences musicales prenantes et les acteurs crédibles (dans leur gestuelle puisqu’il furent doublés) sous la supervision de Jordi Savall. Ces efforts culminent lors d’une des dernières scènes entre Sainte-Colombe, que la douleur a rendu apte à partager son savoir, et Marin Marais enfin assez mûr pour y être réceptif, jouent enfin ensemble. La sublime beauté de cet instant ainsi que de l’épilogue fait de la musique une expérience enfin collective et habitée. Alain Corneau atteint là son sommet artistique avec un de ses plus grands succès commerciaux et critique (Sept Césars remporté en 1992, ainsi que le Prix Delluc).

Disponible en bluray chez Studiocanal

lundi 4 août 2025

Fort Saganne - Alain Corneau (1984)

 Le lieutenant Charles Saganne, fils de paysans ariégeois, se couvre de gloire au Sahara en 1911. De retour à Paris, il vit une folle passion amoureuse. Cependant, déçu par la politique, il retourne dans le désert...

Fort Saganne est une œuvre qui s’inscrit dans une logique de superproduction au sein du cinéma français des années 80, cherchant via un grand spectacle ambitieux à enrayer l’érosion de spectateur causée par la concurrence de la télévision. Tess de Roman Polanski (1976) produit par Claude Berri a en quelque sorte anticipé cette tendance qui verra notamment sortir le diptyque Jean de Florette/Manon des Sources du même Claude Berri, Chouans ! de Philippe de Broca (1988) ou encore L’Ours de Jean-Jacques Annaud. Il s’agit également de la première incursion hors du polar d’Alain Corneau avec cette fresque, le retour au genre de ses premiers succès ne se faisant que bien plus tard avec Le Cousin (1997). Le film est adapté du roman éponyme de Louis Gardel publié en 1980 et ayant remporté le Grand Prix du roman de l'Académie française. 

Corneau s’attèle au film après un refus initial auprès d’Albina du Boisrouvray (qui avait produit ses deux premiers films France société anonyme (1974) et Police Python 357 (1957)) qui lui avait proposé le projet. Entretemps, Robert Enrico avait pris le relai avant de se désister à son tour, le décès tragique de Romy Schneider (prévue pour le rôle finalement tenu par Catherine Deneuve) l’ayant poussé à se retirer. Néanmoins, son passage aura permis de résoudre les problèmes d’adaptations qui semblaient insolubles pour Alain Corneau qui va revenir sur sa décision et réaliser le film. Fort Saganne est la production française la plus onéreuse pour l’époque, dont la lourde logistique mettra en difficulté le tournage, ainsi que les finances d’Albina du Boisrouvray dont ce sera la dernière incursion cinématographique.

La scène d’ouverture voit Charles Saganne (Gérard Depardieu) enfant et fils de paysan, observer la belle maison bourgeoise voisine et en être chassé avec rudesse par les propriétaires. Une ellipse nous le fait retrouver au même endroit, adulte et vêtu d’un uniforme militaire, regarder cette même maison désormais abandonnée et qu’il compte faire sienne. L’armée fait donc figure de marchepied social pour le jeune homme, et le retour dans ce foyer désiré ne devra se faire qu’au termes d’aventures et d’exploits loin de cette France dont les carcans sociaux l’empêchent de s’élever. Engagé sur le front du Sahara, il va pouvoir faire ses preuves en affrontant des tribus révoltées. 

Les meilleurs moments du film reposent vraiment sur sa veine introspective. Corneau joue avant tout sur une narration visuelle pour traduire la tonalité romanesque, notamment le nouvel écueil social rencontré par Saganne au sein de l’aristocratie coloniale contrariant ses amours avec Madeleine (Sophie Marceau). Les bons mots restent pour mettre en valeur le bagout de Dubreuilh (Philippe Noiret), gradé chargé de mettre à l’épreuve notre héros. Les enjeux politiques se dessinent harmonieusement et le réalisateur les déploie dans une ampleur formelle et une étude de caractères très réussie.

Ainsi la nature de jeune homme mal dégrossi et ambitieux de Saganne se traduit dans l’action lors de la parade militaire faite pour Dubreuilh, tout comme lors de la première traversée du désert et des missions mineures durant lesquelles sa santé est mise à rude épreuve. L’inévitable comparaison avec Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) se manifeste à plusieurs reprises, mais Corneau a l’intelligence d’en rester à une approche humaniste et modeste, plutôt que de se confronter à la grandiloquence mystique du classique anglais. Néanmoins, le cheminement de Saganne, sa préoccupation sincère des autochtones et l’aura de sauveur qu’il gagne auprès d’eux rejoue à sa manière et sans avoir à en rougir la partition du classique de David Lean – y compris la rencontre en plein désert avec un chef de tribu dont l’amitié ne sera cependant pas aussi fouillée que celle d’un Omar Sharif.

Le bât blesse surtout lorsque la fresque se veut réellement spectaculaire, mais malheureusement le souffle épique n’y est pas vraiment lors des différentes batailles. Les jalons initialement posés ne sont guère exploités, que ce soit en termes géopolitiques ou romanesque (les moments avec Catherine Deneuve trop court, Sophie Marceau trop jeune et tendre pour proposer un idéal romantique tangible à Depardieu). Dès lors, l’errance mentale et la tentative de noirceur de la dernière partie tournent un peu à vide, le vide existentiel renvoyé par l’immensité du désert n’atteignent pas la profondeur espérée. 

Même s’il traite certes d’une période et d’une zone africaine différente, une œuvre comme R.A.S. d’Yves Boisset (1973) embrassait davantage l’odyssée intime, la chronique sociale et le propos politique – qui n’est qu’effleuré ici à travers le cynisme de Dubreuilh ou le racisme d’un officier sadique. Malgré son ambition et ses qualités certaines (le superbe score de Philippe Sarde en tête) Fort Saganne laisse donc un certain goût d’inachevé qui se traduira par un box-office décevant (2 millions d’entrées tout de même) qui ne remboursera pas son lourd investissement.

Sorti en bluray français chez StudioCanal 

lundi 23 janvier 2023

La Lune dans le caniveau - Jean-Jacques Beineix (1983)


 Gérard, un docker, est obsédé par sa recherche de l'homme qui viola sa sœur, provoquant le suicide de cette dernière. Sa quête lui fait rencontrer la riche Loretta, dont il tombe amoureux au point d'oublier sa maîtresse Bella. Jalouse, cette dernière tente de le faire tuer. Gérard en réchappe et retourne à son obsession, oubliant les deux femmes.

Après le succès de l'inaugural Diva, La lune dans le caniveau est pour Jean-Jacques Beineix l'occasion de transformer l'essai dans un second film ambitieux. Il s'agit d'une adaptation du roman éponyme de David Goodis, bénéficiant de moyens conséquents, d'un casting prestigieux et d'un tournage dans les prestigieux studios italiens de Cinecitta. La Lune dans le caniveau confirme les qualités formelles de Diva mais aussi et surtout ses nombreuses failles narratives. 

On a beaucoup reproché à l'époque à Beineix, Luc Besson ou à leurs contemporains britanniques également venus de la publicité une esthétique justement chiadée, maniérée, publicitaire et clippesque. Un reproche parfois injuste mais qui s'applique malheureusement au film de Beineix où tout ce qui tient de la narration, la caractérisation et la progression dramatique est sacrifié sur l'autel d'un formalisme certes souvent somptueux (très marqué 80's avis aux allergiques) mais tournant à vide. 

Les prémices sont pourtant prenant avec ce héros déchiré entre deux femmes, deux milieux sociaux et par une profonde culpabilité et instinct de vengeance après le suicide de sa sœur. Beineix ouvre sur une hypnotique et haletante scène de meurtre sous influence giallo se terminant sur une image mémorable qui donne son titre au film. Par la suite le réalisateur tisse des atmosphères stylisées et hors du temps avec ce cadre portuaire interlope où les différentes communautés irriguent le design de cette ruelle reconstituée, les figurants bariolés. Chaque protagoniste est introduit avec des effets marqués, papier glacé fascinant pour Nastassja Kinski (tout en symbolique entre la pureté de sa robe blanche et le stupre de sa voiture rouge), volcanique et jalousie de femme-enfant avec Victoria Abril. Gérard Depardieu est cependant le seul à parvenir à une certaine profondeur au-delà du maniérisme de Beineix qui devient de plus en plus vain. 

Les mystères et les questionnements initiaux sont noyés dans des longueurs interminables fait de couchers de soleil, ruptures oniriques et sérieuses fautes de goût dans l'interprétation (les séquences grotesques des prostituées de bar). On sent que l'on baigne dans un vrai moment formel qui renvoie à des productions contemporaines plus réussies comme Blade Runner mais Beineix ne semble vouloir répondre à la concurrence que par le visuel sans que le film fasse un tout prenant. La Lune dans le caniveau n'est pas assez ouvertement expérimental pour pardonner ses failles narratives, et trop poussif pour constituer un spectacle accessible. Il n'en conserve pas moins un vrai pouvoir de fascination dans ses meilleurs moments mais ses manques le figent en curiosité de son époque. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez M6 Vidéo

 

vendredi 4 février 2022

Tenue de soirée - Bertrand Blier (1986)

Antoine est amoureux de la froide Monique qui le rabroue en permanence. Alors Antoine confie son désespoir à son copain Bob qui l'écoute avec beaucoup d'intérêt, car il est amoureux d'Antoine. C'est ainsi que débute cette histoire d'amour...

Tenue de soirée se situe en plein cœur de la période d’inspiration dorée de Bertrand Blier dans les années 70/80. L’intention initiale est d’ailleurs de reformer le trio Gérard Depardieu/Patrick Dewaere/Miou-Miou qui initia ce cycle avec le cultissime Les Valseuses (1974). Le suicide de Patrick Dewaere met à mal ces plans mais Blier maintient le projet en engageant à la place Michel Blanc qui en sera une vraie révélation dans ce contre-emploi. Bertrand Blier avait exploré à sa manière iconoclaste différentes possibilités du triangle amoureux dans Les Valseuses, Préparez vos mouchoirs ou encore La Femme de mon pote (1983). Il va trouver un angle novateur dans ce Tenue de soirée où cette fois la femme n’est plus au centre du conflit amoureux pour mettre en lumière une relation homosexuelle.

Le film dépeint la réunion de trois marginaux dont le rapprochement tient autant du matérialisme que de sentiments sincères. Antoine (Michel Blanc) peine à joindre les deux bouts et mène une existence précaire qui finit par exaspérer sa compagne Monique (Miou-Miou). Au terme d’une énième dispute, Bob (Gérard Depardieu), ses manières rustres et sa gouaille vient s’insérer dans le couple qui devient trio. Il va les initier à sa science des menus larcins et contribuer à leur donner une existence plus douce. Il va cependant s’avérer que la bienveillance de Bob n’est pas désintéressée, puisqu’il a des vues exprimées explicitement envers Antoine. Tout l’équilibre du trio repose sur la notion de dominant/dominé, où forcément l’un d’entre eux doit se trouver exclu. L’amour, la pur attirance physique et l’intérêt pécunier se disputent dans les liens qui se nouent et se dénouent. Avant tout soucieuse de s’en sortir, Monique tente de s’attirer les faveurs du plus fort, Bob, quand ce dernier ne cherche qu’à conquérir le récalcitrant Antoine.

Blier trouve une tonalité intermédiaire entre le drame, le vaudeville et la comédie. Il témoigne du regard du profond rejet de l’homosexualité à l’époque et l’idée de génie est de faire conserver à Gérard Depardieu son aura de mâle alpha, nullement en contradiction avec son orientation sexuelle ce qui fait du film un négatif du caricatural La Cage aux folles (1978). La masculinité affirmée n’est pas antinomique à l’homosexualité, et Depardieu sous la truculence (Blier s’en donne à cœur joie dans sa science du dialogue fleuri) parvient à véritablement émouvoir en amoureux éconduit. Michel Blanc participe à cette « normalisation », en étant l’incarnation du monsieur tout le monde d’alors horrifié par la chose, mais qui dissimule une profonde sensibilité. Si Monique cherche la protection et Bob la conquête, Antoine si souvent malmené et rabaissé attend implicitement lui une forme d’affection, d’attention que Bob va lui offrir. C’est ce parallèle entre les trois qui façonne la dynamique du récit, Blier excellant à faire vaciller chacun d’un individualisme détestable à une détresse poignante. Le moment où Miou-Miou se confesse à Michel Blanc sur son rapport presque naturellement soumis aux hommes (et qui détermine toutes ses errances) est à ce titre bouleversant.

Chaque rencontre avec l’extérieur à travers les figures croisées lors des différents cambriolages vient cependant rappeler que cette notion de dominant/dominé guide la société et ne saurait durer en amour. Le plaisir se monnaie et s’impose par la force, que ce soit le couple de bourgeois mené par Jean-Pierre Marielle forçant une orgie par la menace d’une arme, ou le malheureux Antoine « vendu » à nanti dépravé joué avec délectation par Bruno Crémer. Même si sous-jacent, ce rapport ne fait pas exception au sein de notre trio où le sentiment de protection se mue en rejet. Blier revient à ce qui est un croisement du cliché et d’une certaine réalité d’alors sur les amours libres et éphémère de la communauté homosexuelle. Une réalité qu’incarne Bob prêt à papillonner à nouveau et rejetant le quotidien et la normalité espérée par Antoine et Monique. Tant qu’il reste dans cette idée d’alterner pittoresque et normalité, Blier se montrer réellement novateur et progressiste dans son traitement. Le problème réside plutôt dans la dernière partie où certains lieux communs naturels à l’époque sont plus difficilement acceptables pour un spectateur contemporain. 

Ainsi l’espèce de logique voulant que l’homosexualité débouche naturellement sur le travestissement et in fine la prostitution est assez grossière. On retrouve ce raccourci voulant qu’homosexualité est forcément l’expression d’une féminité chez l’homme, ce que le personnage de Bob avait pourtant réussit à éviter. Les dialogues où tous les gays s’interpellent par des pronoms féminins sont à l’avenant, même si bien sûr cela peut correspondre à une réalité de certains pans de cette communauté. Le film est donc à prendre avec les mœurs et l’imagerie de l’époque, mais c’est dommage d’ouvrir autant de portes pour retomber dans certains travers. Heureusement tout cela est transcendé par l’éblouissante prestation de Michel Blanc. Aussi touchant en homme perdu quant à ces anciennes certitudes sexuelles qu’élégant et charismatique habillé en femme, il transcende les éléments les plus grossiers du récit pour simplement incarner une figure qui s’est trouvée. Une performance récompensée par le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes 1986 (ex-aequo avec Bob Hoskins dans Mona Lisa)

Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal