Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 11 février 2025

Acte de violence - Act of Violence, Fred Zinnemann (1948)

Joe Parkson, revenu handicapé de la Seconde Guerre Mondiale, en tient pour responsable Frank Enley, ainsi que de la mort de plusieurs soldats qui voulaient s'enfuir d'un camp de prisonniers, Parkson étant lui-même le seul survivant, servant sous les ordres d'Enley, leur officier, qu'il compte bien abattre.

Acte de violence est un des premiers films hollywoodiens à évoquer le sort des vétérans de la Seconde Guerre Mondiale, thématique à laquelle reviendra d'ailleurs Fred Zinnemann avec son film suivant C’étaient des hommes (1950). Une grande majorité des œuvres abordant le sujet étaient de purs mélodrames traitant de la difficile réinsertion des vétérans dans une vie normale (le classique Les Plus Belles Années de notre vie de William Wyler (1946) ou Till the End of Time de Edward Dmytryk (1946)), alors que Acte de violence donne dans le film noir. Fred Zinnemann joue habilement dans le fond et la forme sur l'idée d'ombre et de lumière opposant Joe Parkson (Robert Ryan) et Frank Enley (Van Heflin). Le film s'ouvre la présence menaçante de Parkson s'emparant d'une arme et qui sa chambre d'hôtel animé d'un instinct meurtrier, tandis que la première apparition d'Enley se fait en pleine jour, le présentant comme un père de famille idéal et un homme adulé par la communauté.

La narration suit ce schéma à travers les manœuvres de Parkson pour se rapprocher et tuer Enley, mais l'esthétique et l'atmosphère du film nous dit autre chose. La raideur d'Enley à la possible présence de Parkson ne trahit pas seulement une peur, mais quelque chose de plus trouble ressemblant à de la culpabilité. Dès lors la mise en scène de Zinnemann et la photo de Robert Surtees cultive cette ambiguïté en travaillant des jeux d'ombres altérant le quotidien domestique et la présence chaleureuse d'Enley. A l'inverse, tout agressif qu'il paraît être, Parkson ressemble davantage à un être meurtri et vulnérable (dans son corps et son esprit), dont malgré la haine l'on ne sent pas capable d'aller au bout de sa vengeance. 

Après avoir fait vaciller notre perception initiale par l'image, le scénario le justifie par les révélations sur le passé au front et dans un camp de prisonnier expliquant la cause du ressentiment de Parkson. Là encore le regard perdu de Robert Ryan trahi une forme de désespoir et une fuite en avant autodestructrice, alors que Van Heflin oscille entre la culpabilité et un instinct de survie qui l'a fait autrefois trahir ses camarades.
 
Les rôles féminins en forme de boussole morale sont très réussis, notamment Janet Leigh et Mary Astor, véritable moteur de la possible rédemption des personnages masculins. Tout en ayant une pure atmosphère tortueuse de film noir (et en en ajoutant des rebondissements un peu artificiels à la fin), c'est davantage l'étude de caractères des deux héros plutôt que le suspense qui suscite l'intérêt. Entre celui qui doit oublier pour se reconstruire (Parkson) et celui devant se souvenir afin d'être en paix avec lui-même (Enley), la tension dramatique est puissante grâce à la superbe prestation des deux acteurs. Si l'on a souvent déjà vu Robert Ryan dans ce registre fébrile et inquiétant, Van Heflin impressionne vraiment par sa finesse à effriter son image de monsieur tout le monde avenant notamment lors de la longue errance finale - ou l'altération de son univers domestique se prolonge à des environnements urbains expressionnistes et inquiétants pour traduire sa culpabilité. Hormis une conclusion un peu expédiée, une tentative très intéressante donc. 

Actuellement visible en streaming sur le bouquet MyCanal

mardi 9 juillet 2019

Ceux de Cordura - They Came to Cordura, Robert Rossen (1959)

Fin 1916, des escarmouches ont lieu à la frontière mexicaine entre l’armée américaine et des groupes de révolutionnaires. À la veille de l’entrée en guerre en Europe, le major Thorn (Gary Cooper) a pour mission de distinguer, sur le terrain, cinq soldats pour leur bravoure au combat. Le colonel Rogers (Robert Keith) sait que Thorn a flanché lors d’une bataille, mais veut l’aider à se racheter. Une fois les cinq hommes choisis, Thorn doit les ramener pour recevoir la médaille d’or du Congrès, en compagnie d’une américaine (Rita Hayworth) accusée d’aide aux Mexicains. Au cours de leur longue route, les héros vont montrer un autre visage, alors que Thorn tâche de mener sa mission sans faillir cette fois.

Robert Rossen voit sa carrière basculer en 1953 lorsque, après des années de résistance et s'être vu placé sur la liste noire, il cède à la pression de la Commission des activités anti-américaine et livre 57 noms de sympathisants communistes. L'inactivité et l'angoisse le firent ainsi craquer, cette dénonciation l'aliénant de ses amis de gauche et freinant considérablement sa carrière. Si Elia Kazan, autre célèbre délateur, tentera de "justifier" son acte de façon ambiguë dans Sur les quais (1954), Robert Rossen s'interroge et fait acte d'expiation dans le captivant Ceux de Cordura. Le réalisateur y interroge la mince frontière entre héroïsme et lâcheté à travers le personnage du Major Thorne (Gary Cooper). Dans le contexte du conflit opposant les révolutionnaires mexicains de Pancho Villa au gouvernement américain, Thorne a cédé à la lâcheté en se cachant lors d'une escarmouche ennemie.

Passé entre les filets de la cour martiale grâce à ses relations, Thorne n'en est pas moins un homme meurtri par la culpabilité. Désormais en charge de distinguer les braves aptes à recevoir la Médaille d'honneur pour leur bravoure au combat, Thorne se fait à l'aune de sa propre faute une haute idée de la notion d'héroïsme. Cela va jusqu'à s'opposer au colonel Rogers(Robert Keith) ayant contribué à le dédouaner quand il lui réclamera une recommandation à une récompense après une bataille victorieuse. A la place, Thorne jette son dévolu sur cinq hommes ayant lors de cette même joute fait preuve d'un courage qui en fit basculer l'issue. Il doit donc les escorter jusqu'au fort de Cordura où ils attendront la validation du congrès avant de revoir leur médaille.

L'introduction nous présente ainsi l'impressionnante bataille où Chawk (Van Heflin), Fowler (Tab Hunter), Trubee (Richard Conte) et Renziehausen (Dick York) vont accomplir des hauts faits qui feront basculer l'affrontement sous le regard fasciné et admiratif de Thorne. Cette bravoure dont il n'a su faire preuve, Thorne tente d'en capturer l'essence en interrogeant les héros et en consignant leurs impressions où ils ont bien du mal à rationaliser et expliquer leurs actes glorieux. La tournure malencontreuse de l'expédition va pourtant révéler les bas-instincts des "héros", la révélation prématurée de l'objectif du voyage faisant office de déclic négatif exacerbé par la tournure des évènements.

L'ambition arrogante de Fowler, le passé trouble de Chawk, le machisme de Trubee sont autant d'éléments qui les rendent de moins en moins dignes du sésame militaire au fil du voyage. Ces imperfections sont pourtant d'autant plus précieuses pour Thorne puisqu'ils ont su dans un bref moment les surmonter pour se montrer héroïque. Des actes de natures instinctives qui s'opposent à la noblesse et la haute idée que se fait, en théorie Thorne de la bravoure. Le caractère trop réfléchi du personnage sur ces notions (sa manière méprisante de juger l'assaut initial à la hussarde et sans stratégie) l'empêche justement de céder dans son attitude à l'irrationnel que signifie justement un acte héroïque. Si la mise à nu des soldats révèlent une facette néfaste, celle de Thorne et de la prisonnière accusée de trahison Adelaïde Geary (Rita Hayworth) les rends bien plus touchant dans leur vulnérabilité.

Rita Hayworth (dont le visage plus mûr commence à être marqué par les excès) révèle ainsi les vicissitudes d'une vie qui l'ont conduit à trouver refuge au Mexique tandis que Gary Cooper tout en sobre fragilité compose un personnage mystique dans son idéal voire son sacerdoce héroïque. C'est vraiment à lui que s'identifie Robert Rossen, à travers lui qu'il se convainc que l'individu ne se résume pas à un moment de faiblesse et, à l'inverse pour les autres protagonistes, à un acte glorieux. L'humain est complexe et jamais unidimensionnel dans les hauts comme les bas et le dépassement de soi de Thorne et Adélaïde supplantera au final la vision étriquée et machiste de l'héroïsme par le seul prisme militaire qui montre ses limites. Robert Rossen fait passer toute cette réflexion dans ce curieux post western introspectif et captivant même si parfois un peu appuyé dans son propos.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis 

lundi 9 juillet 2018

Le Rôdeur - The Prowler, Joseph Losey (1951)

Une jeune femme, Susan Gilvray, surprend un rôdeur en train de l'observer par la fenêtre de sa salle de bains. Effrayée, elle appelle la police : deux officiers viennent alors effectuer une ronde dans son quartier. L'un des deux, Webb Garwood, entreprend alors de séduire Susan. Devenu l'amant de la jeune femme, le policier élabore un plan d'une grande perversité pour se débarrasser de son époux et empocher l'assurance-vie.

Le Rôdeur est un des sommets de la brève carrière américaine de Joseph Losey. A première vue on peine à déceler l’originalité et la noirceur de sa célébrée période britannique dans un script qui semble archétypal du film noir et vague ersatz du Assurance sur la mort de Billy Wilder (1944). Le projet est initié par John Huston qui rachète les droits d’une histoire de Robert Thoeren afin de renflouer avec une production à bas coût sa compagnie de production dans le rouge après l’échec de We were strangers (1949). Evelyne Keyes, épouse de Huston et sympathisante communiste suggère alors le nom de Joseph Losey pour réaliser le film où elle tiendra la vedette. A cela va s’ajouter un Dalton Trumbo déjà blacklisté en besoin de liquidité qui va prendre en charge le script. Une bonne part de la noirceur et provocation du film doit beaucoup à sa plume.

 Le Rôdeur est une critique corrosive de l’American Way of Life où toute la différence avec les archétypes du film noir se fait dans la caractérisation des personnages. Susan (Evelyne Keyes) et Webb (Van Heflin) ont en commun leurs origines provinciales, leurs rêves déçus et leur quotidien terne. Quand Susan aura échoué dans sa carrière d’actrice et fini dans un mariage solitaire et sans enfant, Webb a lui renoncé à son rêve de réussite sociale en échouant à l’université pour mener une existence de flic qui le mine. Les deux personnages sont donc consciemment (Webb) ou pas (Susan) en attente de quelqu’un ou de quelque chose qui les feraient échapper à leurs destinées gâchées. Ce sont des éléments qui se devinent de façon presque subliminale après coup notamment dans la scène d’ouverture. Ainsi Susan ne provoque- t- elle pas volontairement une réaction en s’exposant en serviette au regard du rôdeur, et ce dernier ne pourrait-il déjà pas être Webb qui fera preuve d’une aisance étonnante quand il viendra observer les lieux en uniforme de flic ? 

Tous ces éléments sous-jacents se confirmeront lorsque les personnages se rapprocheront pour nouer une liaison adultère. L’ambiguïté intervient quand on comprend que pour combler pleinement leur frustrations (sociales, sexuelles, financières), cette liaison doit aboutir à la mort de l’époux gênant de Susan. Là encore la finesse est de mise puisque cet assouvissement immoral sera concret dans la manœuvre criminelle de Webb et tacitement « admis » par Susan qui ferme les yeux sur les ambiguïtés du discours de son amant (notamment lorsqu’elle feint de ne pas le reconnaître durant la scène de procès). L’interprétation est magistrale avec un Van Heflin qui teinte son emploi habituel de Monsieur tout le monde d’une noirceur qui provoque l’empathie pour Webb réduit à un désespoir criminel pour échapper à la médiocrité. Evelyne Keyes dégage quant à elle une sensualité angoissée de tous les instants, à la fois victime et complice (tout le personnage repose là dessus, notamment les scènes d'amour où la morale se dispute au désir) du drame en marche.

Joseph Losey excelle à observer toute cette part d’ombre et anticipe déjà tout le regard désabusé de sa période anglaise sur la nature humaine. Le plan-séquence en plongée lors de la scène de mariage semble déjà fixer un regard inquisiteur divin et funeste sur le couple et le final dans la ville fantôme les mets à nu. Les bruits du vent puis les voix d’outre-tombe les expose à leur culpabilité, quand leur propres voix ne les trahissent pas avec l’aveu pécuniaire glaçant et désespéré de van Heflin. Joseph Losey observe la médiocrité ordinaire et les extrémités auxquelles sont conduits les rejetés de l’American Way of Life. La force du film est de tenir un équilibre ténu entre critique cinglante et regard presque apitoyés sur des héros qui court à leur perte. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

lundi 2 décembre 2013

Johnny, roi des gangsters - Johnny Eager, Mervyn LeRoy (1941)

Johnny Eager est un gangster qui, une fois sorti de prison, semble mener une vie d'honnête homme. Il est devenu chauffeur de taxi et paraît avoir rompu avec toutes ses anciennes relations de la pègre. Cela n'est qu'une apparence, dissimulé derrière cette couverture, il a rapidement reconstitué un empire criminel et attend des autorisations pour ouvrir un champ de course de lévriers. Il s'éprend de Lisbeth Bard, une des étudiantes de son contrôleur judiciaire, M. Verne. Mais le père de Lisbeth est John Benson Farell, le procureur incorruptible, il n'aime pas Johnny et veut protéger sa fille.

Maître du film de gangster dont il contribue à la popularité dans les années 30 avec son Petit César (1931), Mervyn LeRoy signe un brillant et très original avatar du genre avec ce Johnny Eager. Le grand intérêt du film repose sur le personnage titre Johnny Eager (Robert Taylor). En apparence, un repris de justice faisant désormais profil bas dans un modeste emploi de taxi. Une repentance de façade puisque Johnny est en fait à la tête d'un puissant réseau criminel qui s'apprête à ouvrir un champ de courses de lévriers, simplement freiné par le zèle du procureur tenace John Benson Farrell (Edward Arnold). Une dualité qui témoigne de toute l'intelligence et de la détermination criminelle du personnage, l'attitude autoritaire et suspicieuse envers ses sbires contredisant la bonhomie et les airs bienveillants lorsqu'il revêt son uniforme de taxi.

Dans la plupart des films de gangsters les actions des malfrats positives comme négatives résultent d'être emportés par leur émotions et en somme leur humanité malgré leur nature néfaste. Johnny Eager contredit cette idée avec une attitude froidement méthodique où complices comme amantes ne sont que des pions à utiliser. Tout ce qui relève de l'amour, l'amitié et don de soi s'avérera tout simplement incompréhensible pour lui, le scénario multipliant les symboles et situations propre à montrer le détachement du héros : une allusion au dévouement sans condition de Cyrano à sa Roxanne, un chien rapportant fidèlement (ou stupidement pour Johnny) un objet lancé à son maître et bien sûr a maîtresse soumise pour laquelle il n'a pas un regard. Robert Taylor est extraordinaire dans ce registre glacial, regard brillant d'intelligence et capable d'emballement violent si nécessaire.

Cette posture va être mise à mal par la rencontre avec Lisbeth (Lana Turner) étudiante en sociologie intriguée par son ambiguïté et qui va le démasquer. Le danger est d'autant plus grand que celle-ci est la fille du procureur freinant les ambitions de Johnny. Notre héros saura tirer profit de cette parenté à son avantage mais Mervyn LeRoy distille habilement les éléments montrant que Johnny est plus attaché qu'il ne veut bien le montrer à sa nouvelle victime.

L'erreur aurait été de faire de Lana Turner une femme aussi redoutable et intelligente que Taylor mais ici au contraire on cherchera à cultiver leur différence en en faisant une femme aimante et passionnée représentant elle aussi ce dévouement sans attente de retour qui horrifie tant Johnny. LeRoy est réellement un des réalisateurs ayant su mettre le mieux en valeur la beauté de Lana Turner (notamment dans le somptueux Le Retour) loin de son image de vamp séductrice et ici chaque apparition l'orne d'une aura immaculée et innocente adoucissant ses traits et jurant avec les atmosphères sombres et oppressante du monde du crime.

A son contact, le jeu de Taylor se fait moins mécanique et dévoile le déraillement d'un Johnny plus troublé qu'il n'ose se l'avouer et réellement amoureux. Cette conscience aura été interrogée tout au long du film par le fascinant personnage incarné par Van Heflin, alcoolique autodestructeur dont les tirades montrent le recul face à un milieu dont il n'est pas dupe.

Sous ses allures fragiles et vacillantes, c'est le personnage le plus lucide et pendant amical de celui de Lana Turner, même si on peut suggérer une attirance plus trouble ayant passé les mailles du code Hays.. Le final est splendide et surprenant, montrant un héros se mettant à nu et enfin capable de se sacrifier pour l'autre. Robert Taylor avec une finesse remarquable n'adoucit pas pour autant le malfrat dans cette prise de conscience, cette déclaration d'amour ne pouvant s'exprimer que dans la douleur et la violence dans une magnifique scène de conclusion.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

lundi 24 juin 2013

Le Pays du Dauphin Vert - Green Dolphin Street, Victor Saville (1947)


1840. St-Pierre, île anglo-normande. William Ozanne fait battre le cœur de deux jeunes filles: Marguerite et Marianne, deux sœurs. Quant à ses propres sentiments, ils le porteraient plutôt vers Marguerite, mais Marianne n'a pas dit son dernier mot...

Une grande et belle épopée romanesque que voilà, adapté du roman éponyme de Elizabeth Goudge paru avec succès trois ans plus tôt et qui assoira l'aura de Lana Turner après le récent succès du Facteur sonne toujours deux fois (1946). Le récit nous plonge au sein d'un triangle amoureux dont le dilemme va nous emmener très loin. Marguerite (Donna Reed) et Marianne (Lana Turner) sont deux sœurs qui vont tomber amoureuse du même homme, leur jeune et séduisant nouveau voisin, William Ozanne (Richard Hart). Bien des années plus tôt, la mère (Gladys Cooper) des deux sœurs tomba amoureuse du père de William (Frank Morgan) et ne renonça à lui que contrainte par sa famille. Si les anciens amants se retrouvent plus sages et apaisés le temps d'une jolie scène, leurs descendants vont rejouer le drame dans des proportions dramatiques insoupçonnées. Ambitieuse et déterminée, Marianne est sans doute l'épouse qui convient le plus à William dont le caractère paisible est bien plus attiré par celle qui lui ressemble le plus, Marguerite.

La première partie nous promène donc entre les regards énamourés partagés par William et Marguerite tandis que la relation se fait plus heurtée mais constructive avec Marianne qui éveil l'intérêt de William pour la mer, l'aide à mener carrière et entrer dans la Royal Navy. On est partagé tout comme le personnage masculin tant l'appel du cœur (Marguerite) se dispute à celui de la reconnaissance (Marianne), d'autant qu'aucune des deux sœurs n'est présentée sous un jour meilleur que l'autre même si la poigne et l'ambition de Lana Turner peut créer l'ambiguïté (le petit regard satisfait après qu'elle ait motivée William de remonter à bord alors qu'il vient de perdre son père). Cette trame intimiste se joue dans un cadre majestueux où entre décors naturels spectaculaires et effets visuels fascinants (ce monastère surplombant la plage sur une colline fabuleux) le contraste est constant.

Un rebondissement rocambolesque va résoudre cruellement la situation. Exilé en Nouvelle Zélande suite à des déboires divers, William envoie une écrit à Marguerite de le rejoindre, mais troublé écrit le prénom de Marianne qui arrive pleine d'espoir sans être attendue ni aimée. Contraint par la situation et l'insistance de son ami Timothy Haslam (Van Heflin) amoureux secrètement de Marianne, William va donc se marier sans amour tandis que Marguerite dépérit à l'autre bout du monde pensant avoir été rejetée. L'histoire entame alors parallèlement une longue quête sentimentale et spirituelle où l'éconduite devra trouver sa voie et les époux non désirés apprendre à se connaître.

A nouveau les questionnements introspectifs ne se résoudront que dans le bruit et la fureur, dans des espaces à perte de vue. Les dangers naturels et politiques du nouveau monde qu'ils ont investis vont peu à peu souder les liens entre William et Marianne le temps d'une apocalyptique séquence de tremblements de terre (effets spéciaux stupéfiants qui vaudront des nominations aux Oscars pour le film) et une révolte maori filmée comme un terrible cauchemar par un Victor Saville inspiré. Pour Marguerite la solitude (poignante et fulgurante scène de deuil) l'amènera à rechercher à chercher un salut supérieur (qui résout bien toute tentation future mais la dimension religieuse imprègne souvent les livres Elizabeth Goudge semble-t-il) que Saville capture là aussi avec grâce et une imagerie flamboyante.

Tout cela ne serait rien sans un trio d'acteur inspiré. Lana Turner (remplaçant Katharine Hepburn initialement prévu) annonçait déjà sa magnifique prestation dans Le Retour l'année suivante. On croit au départ avoir affaire à la Lana vénéneuse et séductrice au départ, teinte en brune et amaigrie son jeu toute préciosité et excès dans ce rôle de femme rejetée dont la détresse émeut de manière grandissante dans des scènes où elle étincelle : son arrivée pleine d'espoir en Nouvelle Zélande, la terrible découverte finale ou encore l'ultime regard de l'amour franc et partagé qui conclut le film.

Elle allie l'autorité de ses rôles de vamp avec une fragilité juste et touchante. Richard Hart est lui aussi très convaincant en être faible, porté par les évènements et qui ne se trouvera que par des éléments extérieurs plus forts que lui, que ce soit le destin capricieux ou LA femme sachant le guider malgré lui. Si on ne sera pas forcément captivé par le destin de Marguerite malgré la présence fragile de Donna Reed, l'autre triangle amoureux qui se dessine avec Van Heflin est quant à lui magnifique. Amoureux en retrait, compréhensif et résigné, l'acteur est comme toujours épatant de justesse et offre un des plus beaux moments du film lors de ses adieux avec Lana Turner (leurs alchimie se confirmant l'année suivante dans Les Trois Mousquetaires de George Sidney). Du spectaculaire, de l'émotion, des grands acteurs, tout ce que le cinéma hollywoodien sait si bien être tient ses promesses dans ce beau film.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans la collection Warner Archives et donc sans sous-titres

jeudi 3 janvier 2013

Patterns - Fidler Cook (1956)


Fred Staples est engagé au siège new-yorkais de Ramsey & Co, un véritable empire industriel. Il y fait la connaissance de Bill Briggs, le vice-président de la compagnie. Mais dès la première réunion avec l’impitoyable patron Walter Ramsey, Staples comprend qu’il est là pour succéder à Briggs. Tiraillé entre son ambition et son sens moral, Staples va devenir le témoin de la descente aux enfers de Briggs.

Patterns est une petite perle méconnue qui marqua le premier succès public et critique de Rod Serling, future légende de la télévision et créateur de La Quatrième Dimension. A l'origine cette histoire fut filmée pour la télévision dans le cadre d'une pièce télévisée, format très populaire alors et prenant le relai des pièces radiophonique où Serling œuvra de longues années avant de travailler pour le petit écran en pleine ascension. Ces pièces en partie financées par un sponsor publicitaire étaient soumises à un format de 52 minutes, tournées en direct (avec trois coupures pub permettant aux acteurs de souffler) et diffusées le soir dans une tranche horaire permettant (en équivalent de ce que sera le cable quelques années plus tard) d'aborder des sujets plus adultes et audacieux dans les limites autorisées.

Le programme a un tel impact (Serling se voyant bombardé d'appel alors que la diffusion est en cours !) tant au niveau de l'audience que de la critique que Serling pourtant pas un débutant se voit réellement mettre le pied à l'étrier par cette notoriété nouvelle. Il réitéra l'exploit l'année suivante avec dans le même format le téléfilm Requiem for a Heavyweight mais il n'en a pas fini encore avec Patterns qui est rejoué et rediffusé deux mois plus tard et qui se voit transposé au cinéma avec le réalisateur (Fielder Cook) et une partie du casting original (seul Van Heflin remplace Richard Kiley dans le rôle de Staples.).

Patterns est une des plus saisissante et glaçante description du monde de l'entreprise, tendance en partie lancée par le très bon Marchands d'illusions de Jack Conway (1947) et dont les questionnements son très en vogue dans le cinéma américain des années 50 avec notamment L'Homme au complet gris de Nunally Johnson (1956) voir même en plus humoristique mais tout aussi incisif dans La Blonde explosive de Frank Tashlin (1959). Le film s'ouvre sur une visions des buildings imposant du siège Ramsey et annonce ce côté froid et dominant d'une entité passant avant l'humain. C'est là que Staples (Van Heflin) ancien directeur d'une usine de province est engagé par Ramsey pour collaborer avec le vice-président vieillissant Briggs (Ed Begley). Pourtant Staples va se rendre compte à coup de petites décisions insidieuses, de vexations et d'humiliations de plus en plus marquées qu'il est là pour  prendre la place de Briggs qu'on pousse à bout pour qu'il démissionne.

L'intérieur de l'entreprise est filmé avec la même froideur que l'extérieur, avec cette caméra partant du plafond pour redescendre en plongée sur ce long corridor où les employés indistincts s'agitent comme des fourmis, anonymes et débordés. Les réunions des exécutifs fonctionnent de la même manière, avec la caméra placée au bout de la longue table où les employés soumis et anonyme sont sur le côté alors que le dominant et tyrannique Ramsey (Everett Sloane) est au centre, en légère contre plongée. Quiconque osera sortir du rang et le contredire sera rabaissé plus bas que terre, les autres ne sont plus que des pions et comme le contenu de ces entretiens le démontre le profit et les spéculations ont désormais pris le pas sur les hommes et sont l'unique préoccupation de l'entreprise.

Briggs (poignant Ed Begley au bord de la rupture), homme du passé est ainsi pressuré et broyé par cette logique implacable sous les yeux lâche de ces collègues et ceux impuissant de Staples bien saisit dans cette ambiguïté entre ambition et morale. Van Heflin délivre une grande prestation et le script de Serling est brillant pour dépeindre son impasse personnelle où l'amitié, la fidélité et ses propres aspirations deviennent soudain incompatibles. Everett Sloane, sorte de serpent froid et manipulateur dont le venin peut vous frapper à tout moment l'a bien compris et campe un terrifiant dirigeant adepte du harcèlement moral raffiné.

Personne ne sera ainsi dupe du pseudo happy-end où Staples reste en pensant pouvoir changer les choses alors qu'on devine qu'il ne peut avec le temps que devenir un monstre comme Ramsey ou une victime comme Briggs. Comme une réplique l'a souligné peu avant, dans cet univers tout ce résume à l'opposition entre les forts et les faibles, les ambitieux et les mous.

Sorti en dvd zone 2 françis chez Wild Side

Extrait

  
Et petite curiosité le programme tv originel de Rod Serling visible en entier sur youtube

mardi 4 décembre 2012

Madame Bovary - Vincente Minnelli (1949)


Gustave Flaubert passe en jugement pour avoir écrit Madame Bovary, une œuvre jugée immorale. Il raconte son roman devant le tribunal et devient l'avocat de son héroïne…

Superbe adaptation du classique de Gustave Flaubert qui de la mise en scène flamboyante de Minnelli au scénario brillant de Robert Ardrey en passant de la prestation incandescente de Jennifer Jones est profondément imprégné de l'esprit du roman et de son auteur. C'est d'ailleurs Flaubert qui est mis en avant lors de l'ouverture mettant en scène le procès auquel dû faire face l'écrivain devant le scandale rencontré par son livre malgré son important succès.

La scène fonctionne un peu comme si nous étions un lecteur lisant un simple résumé en quatrième de couverture avec les avocats de l'accusation évoquant grossièrement les différentes faillites morales de l'héroïne (adultère, abandon d'enfant) pour en faire celle de Flaubert, appuyé par une assistance inquisitrice et hostile qui n'a bien sûr pas lu le livre. Pour comprendre et ne plus juger il faut donc ouvrir le livre et en tourner les pages, ce que fait en quelque sorte Flaubert en narrant le destin tragique d'Emma Bovary des traits habités et de la voix captivante de James Mason incarnant l'auteur. Le film envoute d'emblée en prêtant à la seule image et à la voix off de Mason l'évocation des rêveries et de la mélancolie d'Emma Bovary (Jennifer Jones), la narration ne fonctionnant dans l'instant que lorsque la réalité la rattrape. La scène d'ouverture la rend ainsi invisible quand ses haillons la confondent avec son environnement paysan pour ne la laisser apparaître que comme une beauté rêvée échappée d'un tableau (le souvenir du Portrait de Jennie rôle rêvé mythique de Jennifer Jones plane le temps de ce plan voir même d'un autre où elle arbore presque la pose du tableau dans le film de Dieterle) aux yeux de Charles Bovary (Van Heflin). C'est d'ailleurs ce qu'est ou pense être Emma Bovary, un être trop beau, sensible et délicat plongé au milieu de la fange, de la médiocrité rurale et provinciale.

La vraie beauté ne peut naître que du rêve tel cette flamboyante narration de Minnelli évoquant la jeunesse d'Emma au couvent plongé dans son monde romanesque truffé de prince ardent, de contrées éloignées par une caméra démarrant sur les objets de sa chambre d'adolescente pour donner dans un lyrisme certain pour illustrer son bouillonnement intérieur. Quand le charme daigne opérer dans la réalité, l'instant est magique mais trop bref avec une époustouflante séquence de bal filmée en virtuose par Minnelli dont la mise en scène épouse enfin les désirs de grandeur d'une Emma courtisée, radieuse et volant littéralement sur la piste de danse. Cependant le temps d'un plan où elle s'admire ainsi entourée dans un miroir Minnelli dénonce la vanité de son héroïne et son égoïsme, encore plus significatif dans le montage alterné ou entre les valses on aperçoit le malheureux Van Heflin abandonné et perdu parmi les prestigieux convives.

Van Heflin est d'ailleurs une des grandes plus-values du film par rapport au roman. Dans le livre, Charles Bovary était un être limité et pathétique pour lequel on avait plus de pitié que de réel attachement, même l'évocation de son passé plus fouillée que dans le film ne servait qu'à le rabaisser dans cette médiocrité. Sans être forcément beaucoup développé sur ce point dans le film, le personnage change complètement grâce au talent de Van Heflin qui devient un bouleversant époux dépassé et bienveillant, victime de sa normalité aux yeux de sa femme. Le scénario le grandit encore avec ce changement fondamental par rapport au roman lorsqu'il cède puis refuse d'opérer le boiteux Hyppolyte car conscient de ses limites quand sur papier il effectuait l'acte et mutilait le malheureux. Dans les deux cas il perd encore du crédit aux yeux d'Emma mais dans le film en gagne à ceux du spectateur. Tout le film obéit à cette opposition entre réalité décevante et rêve inaccessible, d'abord par rapport au contexte puis par rapport aux amants d'Emma. La scène de mariage rurale et paillarde est ainsi un choc pour la douce Emma (David Lean saura s'en souvenir pour sa Bovary moderne dans La Fille de Ryan où le mariage est tout aussi glauque, plus tard la scène d'amour en forêt entre Rodolphe et Emma semble aussi inspirer celle beaucoup plus osée et démonstrative de La Fille de Ryan) et plus tard toute les longues descriptions d'ennui provincial du livre seront magistralement résumée dans la séquence où Emma observe la rue et anticipe toutes les actions répétitives de son voisinage.

Les deux liaisons d'Emma sont également très bien dépeintes, chaque homme étant un transport pour un ailleurs merveilleux qui n'existe pas. Minnelli rate un peu le coche sur la romance silencieuse entre Léon (Christopher Kent) et Emma, on ne ressent pas vraiment ce rapprochement de culture et de gout entre eux car trop brièvement exprimée. La seconde rencontre sera bien plus probante à Rouen avec un Christopher Kent à son tour dépassé et faible sous la fanfaronnade. C'est cependant la relation avec Rodolphe qui s'avère la plus réussie grâce à un Louis Jourdan parfait de fausseté et de séduction, au port princier durant le bal avant de se révéler un vil coureur pourtant happé par Emma. L'acteur français développe ce qu'il a créé l'année précédente dans Lettre d'une inconnue et ce qui sera l'emploi majeur de sa carrière de jeune premier hollywoodien : le séducteur égoïste synonyme de malheur pour les femmes lui cédant.

Jennifer Jones remplaçait là une Lana Turner tombée enceinte et on doute que cette dernière ait put égaler sa prestation fabuleuse. La folie de ses rôles les plus excessifs (Duel au soleil, La Renarde, Ruby Gentry) s'accompagne d'une intériorité torturée fascinante mais aussi d'une forme de naïveté palpable pour cette femme n'ayant jamais quitté ses lectures de contes de fées. L'éveil à la libido, à la sensualité au cœur du livre mais forcément atténué dans le film s'exprime par la seule force de ses refus qui sont autant d'appel du pied (l'entrevue avec Rodolphe dans la salle des fêtes) où alors de manifestations de désir aussi sobre qu'incandescentes (la première séduction de Léon en un geste et regard brûlant).

C'est avec la même folie et détermination qu'elle précipitera sa chute dans un final ténébreux où dans ces derniers instants la voix-off de James Mason reprend de la hauteur sur son malheur et convainc son auditoire du mal fait par Emma aux autres par son attitude, mais surtout à elle-même. Un grand Minnelli qui signe sûrement une des plus belles visions du roman de Flaubert, visuellement splendide (Oscar des meilleurs décors et de la meilleure direction artistique pour Cedric Gibbons) et des plus pertinentes dans ses choix.  

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

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