Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Joe Parkson, revenu handicapé de la Seconde
Guerre Mondiale, en tient pour responsable Frank Enley, ainsi que de la
mort de plusieurs soldats qui voulaient s'enfuir d'un camp de
prisonniers, Parkson étant lui-même le seul survivant, servant sous les
ordres d'Enley, leur officier, qu'il compte bien abattre.
Acte de violence est un des premiers films
hollywoodiens à évoquer le sort des vétérans de la Seconde Guerre
Mondiale, thématique à laquelle reviendra d'ailleurs Fred Zinnemann avec
son film suivant C’étaient des hommes
(1950). Une grande majorité des œuvres abordant le sujet étaient de purs
mélodrames traitant de la difficile réinsertion des vétérans dans une vie
normale (le classique Les Plus Belles Années de notre vie de William Wyler (1946) ou Till the End of Time de Edward Dmytryk (1946)), alors que Acte de violence
donne dans le film noir. Fred Zinnemann joue habilement dans le fond et
la forme sur l'idée d'ombre et de lumière opposant Joe Parkson (Robert
Ryan) et Frank Enley (Van Heflin). Le film s'ouvre la présence menaçante
de Parkson s'emparant d'une arme et qui sa chambre d'hôtel animé d'un
instinct meurtrier, tandis que la première apparition d'Enley se fait en
pleine jour, le présentant comme un père de famille idéal et un homme
adulé par la communauté.
La narration suit ce schéma à travers les manœuvres de Parkson pour se
rapprocher et tuer Enley, mais l'esthétique et l'atmosphère du film nous
dit autre chose. La raideur d'Enley à la possible présence de Parkson
ne trahit pas seulement une peur, mais quelque chose de plus trouble
ressemblant à de la culpabilité. Dès lors la mise en scène de Zinnemann
et la photo de Robert Surtees cultive cette ambiguïté en travaillant des
jeux d'ombres altérant le quotidien domestique et la présence
chaleureuse d'Enley. A l'inverse, tout agressif qu'il paraît être,
Parkson ressemble davantage à un être meurtri et vulnérable (dans son
corps et son esprit), dont malgré la haine l'on ne sent pas capable
d'aller au bout de sa vengeance.
Après avoir fait vaciller notre
perception initiale par l'image, le scénario le justifie par les
révélations sur le passé au front et dans un camp de prisonnier
expliquant la cause du ressentiment de Parkson. Là encore le regard
perdu de Robert Ryan trahi une forme de désespoir et une fuite en avant
autodestructrice, alors que Van Heflin oscille entre la culpabilité et
un instinct de survie qui l'a fait autrefois trahir ses camarades.
Les rôles féminins en forme de boussole morale sont très réussis,
notamment Janet Leigh et Mary Astor, véritable moteur de la possible
rédemption des personnages masculins. Tout en ayant une pure atmosphère
tortueuse de film noir (et en en ajoutant des rebondissements un peu
artificiels à la fin), c'est davantage l'étude de caractères des deux
héros plutôt que le suspense qui suscite l'intérêt. Entre celui qui doit
oublier pour se reconstruire (Parkson) et celui devant se souvenir afin
d'être en paix avec lui-même (Enley), la tension dramatique est
puissante grâce à la superbe prestation des deux acteurs. Si l'on a
souvent déjà vu Robert Ryan dans ce registre fébrile et inquiétant, Van
Heflin impressionne vraiment par sa finesse à effriter son image de
monsieur tout le monde avenant notamment lors de la longue errance
finale - ou l'altération de son univers domestique se prolonge à des environnements urbains expressionnistes et inquiétants pour traduire sa culpabilité. Hormis une conclusion un peu expédiée, une tentative très
intéressante donc.
Actuellement visible en streaming sur le bouquet MyCanal
Fin 1916, des escarmouches ont lieu à la
frontière mexicaine entre l’armée américaine et des groupes de
révolutionnaires. À la veille de l’entrée en guerre en Europe, le major
Thorn (Gary Cooper) a pour mission de distinguer, sur le terrain, cinq
soldats pour leur bravoure au combat. Le colonel Rogers (Robert Keith)
sait que Thorn a flanché lors d’une bataille, mais veut l’aider à se
racheter. Une fois les cinq hommes choisis, Thorn doit les ramener pour
recevoir la médaille d’or du Congrès, en compagnie d’une américaine
(Rita Hayworth) accusée d’aide aux Mexicains. Au cours de leur longue
route, les héros vont montrer un autre visage, alors que Thorn tâche de
mener sa mission sans faillir cette fois.
Robert Rossen
voit sa carrière basculer en 1953 lorsque, après des années de
résistance et s'être vu placé sur la liste noire, il cède à la pression
de la Commission des activités anti-américaine et livre 57 noms de
sympathisants communistes. L'inactivité et l'angoisse le firent ainsi
craquer, cette dénonciation l'aliénant de ses amis de gauche et freinant
considérablement sa carrière. Si Elia Kazan, autre célèbre délateur,
tentera de "justifier" son acte de façon ambiguë dans Sur les quais (1954), Robert Rossen s'interroge et fait acte d'expiation dans le captivant Ceux de Cordura.
Le réalisateur y interroge la mince frontière entre héroïsme et lâcheté
à travers le personnage du Major Thorne (Gary Cooper). Dans le contexte
du conflit opposant les révolutionnaires mexicains de Pancho Villa au
gouvernement américain, Thorne a cédé à la lâcheté en se cachant lors
d'une escarmouche ennemie.
Passé entre les filets de la cour
martiale grâce à ses relations, Thorne n'en est pas moins un homme
meurtri par la culpabilité. Désormais en charge de distinguer les braves
aptes à recevoir la Médaille d'honneur pour leur bravoure au combat,
Thorne se fait à l'aune de sa propre faute une haute idée de la notion
d'héroïsme. Cela va jusqu'à s'opposer au colonel Rogers(Robert Keith)
ayant contribué à le dédouaner quand il lui réclamera une recommandation
à une récompense après une bataille victorieuse. A la place, Thorne
jette son dévolu sur cinq hommes ayant lors de cette même joute fait
preuve d'un courage qui en fit basculer l'issue. Il doit donc les
escorter jusqu'au fort de Cordura où ils attendront la validation du
congrès avant de revoir leur médaille.
L'introduction nous présente
ainsi l'impressionnante bataille où Chawk (Van Heflin), Fowler (Tab
Hunter), Trubee (Richard Conte) et Renziehausen (Dick York) vont
accomplir des hauts faits qui feront basculer l'affrontement sous le
regard fasciné et admiratif de Thorne. Cette bravoure dont il n'a su
faire preuve, Thorne tente d'en capturer l'essence en interrogeant les
héros et en consignant leurs impressions où ils ont bien du mal à
rationaliser et expliquer leurs actes glorieux. La tournure
malencontreuse de l'expédition va pourtant révéler les bas-instincts des
"héros", la révélation prématurée de l'objectif du voyage faisant
office de déclic négatif exacerbé par la tournure des évènements.
L'ambition
arrogante de Fowler, le passé trouble de Chawk, le machisme de Trubee
sont autant d'éléments qui les rendent de moins en moins dignes du
sésame militaire au fil du voyage. Ces imperfections sont pourtant
d'autant plus précieuses pour Thorne puisqu'ils ont su dans un bref
moment les surmonter pour se montrer héroïque. Des actes de natures
instinctives qui s'opposent à la noblesse et la haute idée que se fait,
en théorie Thorne de la bravoure. Le caractère trop réfléchi du
personnage sur ces notions (sa manière méprisante de juger l'assaut
initial à la hussarde et sans stratégie) l'empêche justement de céder
dans son attitude à l'irrationnel que signifie justement un acte
héroïque. Si la mise à nu des soldats révèlent une facette néfaste,
celle de Thorne et de la prisonnière accusée de trahison Adelaïde Geary
(Rita Hayworth) les rends bien plus touchant dans leur vulnérabilité.
Rita Hayworth (dont le visage plus mûr commence à être marqué par les
excès) révèle ainsi les vicissitudes d'une vie qui l'ont conduit à
trouver refuge au Mexique tandis que Gary Cooper tout en sobre fragilité
compose un personnage mystique dans son idéal voire son sacerdoce
héroïque. C'est vraiment à lui que s'identifie Robert Rossen, à travers
lui qu'il se convainc que l'individu ne se résume pas à un moment de
faiblesse et, à l'inverse pour les autres protagonistes, à un acte
glorieux. L'humain est complexe et jamais unidimensionnel dans les hauts
comme les bas et le dépassement de soi de Thorne et Adélaïde supplantera au final la vision étriquée et machiste de l'héroïsme par le seul prisme militaire qui montre ses limites. Robert Rossen fait passer toute cette réflexion dans ce
curieux post western introspectif et captivant même si parfois un peu
appuyé dans son propos.
Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis
Une jeune femme, Susan
Gilvray, surprend un rôdeur en train de l'observer par la fenêtre de sa salle
de bains. Effrayée, elle appelle la police : deux officiers viennent alors
effectuer une ronde dans son quartier. L'un des deux, Webb Garwood, entreprend
alors de séduire Susan. Devenu l'amant de la jeune femme, le policier élabore
un plan d'une grande perversité pour se débarrasser de son époux et empocher
l'assurance-vie.
Le Rôdeur est un
des sommets de la brève carrière américaine de Joseph Losey. A première vue on
peine à déceler l’originalité et la noirceur de sa célébrée période britannique
dans un script qui semble archétypal du film noir et vague ersatz du Assurance sur la mort de Billy Wilder
(1944). Le projet est initié par John Huston qui rachète les droits d’une
histoire de Robert Thoeren afin de renflouer avec une production à bas coût sa
compagnie de production dans le rouge après l’échec de We were strangers (1949). Evelyne Keyes, épouse de Huston et sympathisante
communiste suggère alors le nom de Joseph Losey pour réaliser le film où elle
tiendra la vedette. A cela va s’ajouter un Dalton Trumbo déjà blacklisté en
besoin de liquidité qui va prendre en charge le script. Une bonne part de la
noirceur et provocation du film doit beaucoup à sa plume.
Le Rôdeur est une
critique corrosive de l’American Way of Life où toute la différence avec les
archétypes du film noir se fait dans la caractérisation des personnages. Susan
(Evelyne Keyes) et Webb (Van Heflin) ont en commun leurs origines provinciales,
leurs rêves déçus et leur quotidien terne. Quand Susan aura échoué dans sa
carrière d’actrice et fini dans un mariage solitaire et sans enfant, Webb a lui
renoncé à son rêve de réussite sociale en échouant à l’université pour mener
une existence de flic qui le mine. Les deux personnages sont donc consciemment
(Webb) ou pas (Susan) en attente de quelqu’un ou de quelque chose qui les
feraient échapper à leurs destinées gâchées. Ce sont des éléments qui se
devinent de façon presque subliminale après coup notamment dans la scène d’ouverture.
Ainsi Susan ne provoque- t- elle pas volontairement une réaction en s’exposant
en serviette au regard du rôdeur, et ce dernier ne pourrait-il déjà pas être
Webb qui fera preuve d’une aisance étonnante quand il viendra observer les
lieux en uniforme de flic ?
Tous ces éléments sous-jacents se confirmeront lorsque les
personnages se rapprocheront pour nouer une liaison adultère. L’ambiguïté
intervient quand on comprend que pour combler pleinement leur frustrations
(sociales, sexuelles, financières), cette liaison doit aboutir à la mort de l’époux
gênant de Susan. Là encore la finesse est de mise puisque cet assouvissement
immoral sera concret dans la manœuvre criminelle de Webb et tacitement « admis »
par Susan qui ferme les yeux sur les ambiguïtés du discours de son amant
(notamment lorsqu’elle feint de ne pas le reconnaître durant la scène de
procès). L’interprétation est magistrale avec un Van Heflin qui teinte son
emploi habituel de Monsieur tout le monde d’une noirceur qui provoque l’empathie
pour Webb réduit à un désespoir criminel pour échapper à la médiocrité. Evelyne
Keyes dégage quant à elle une sensualité angoissée de tous les instants, à la
fois victime et complice (tout le personnage repose là dessus, notamment les scènes d'amour où la morale se dispute au désir) du drame en marche.
Joseph Losey excelle à observer toute cette part d’ombre et
anticipe déjà tout le regard désabusé de sa période anglaise sur la nature
humaine. Le plan-séquence en plongée lors de la scène de mariage semble déjà
fixer un regard inquisiteur divin et funeste sur le couple et le final dans la
ville fantôme les mets à nu. Les bruits du vent puis les voix d’outre-tombe les
expose à leur culpabilité, quand leur propres voix ne les trahissent pas avec l’aveu
pécuniaire glaçant et désespéré de van Heflin. Joseph Losey observe la
médiocrité ordinaire et les extrémités auxquelles sont conduits les rejetés de
l’American Way of Life. La force du film est de tenir un équilibre ténu entre
critique cinglante et regard presque apitoyés sur des héros qui court à leur
perte.
Johnny Eager est un gangster qui, une
fois sorti de prison, semble mener une vie d'honnête homme. Il est
devenu chauffeur de taxi et paraît avoir rompu avec toutes ses anciennes
relations de la pègre. Cela n'est qu'une apparence, dissimulé derrière
cette couverture, il a rapidement reconstitué un empire criminel et
attend des autorisations pour ouvrir un champ de course de lévriers. Il
s'éprend de Lisbeth Bard, une des étudiantes de son contrôleur
judiciaire, M. Verne. Mais le père de Lisbeth est John Benson Farell, le
procureur incorruptible, il n'aime pas Johnny et veut protéger sa
fille.
Maître du film de gangster dont il contribue à la popularité dans les années 30 avec son Petit César (1931), Mervyn LeRoy signe un brillant et très original avatar du genre avec ce Johnny Eager.
Le grand intérêt du film repose sur le personnage titre Johnny Eager
(Robert Taylor). En apparence, un repris de justice faisant désormais
profil bas dans un modeste emploi de taxi. Une repentance de façade
puisque Johnny est en fait à la tête d'un puissant réseau criminel qui
s'apprête à ouvrir un champ de courses de lévriers, simplement freiné
par le zèle du procureur tenace John Benson Farrell (Edward Arnold). Une
dualité qui témoigne de toute l'intelligence et de la détermination
criminelle du personnage, l'attitude autoritaire et suspicieuse envers
ses sbires contredisant la bonhomie et les airs bienveillants lorsqu'il
revêt son uniforme de taxi.
Dans la plupart des films de gangsters les
actions des malfrats positives comme négatives résultent d'être emportés
par leur émotions et en somme leur humanité malgré leur nature néfaste.
Johnny Eager contredit cette idée avec une attitude froidement
méthodique où complices comme amantes ne sont que des pions à utiliser.
Tout ce qui relève de l'amour, l'amitié et don de soi s'avérera tout
simplement incompréhensible pour lui, le scénario multipliant les
symboles et situations propre à montrer le détachement du héros : une
allusion au dévouement sans condition de Cyrano à sa Roxanne, un chien
rapportant fidèlement (ou stupidement pour Johnny) un objet lancé à son
maître et bien sûr a maîtresse soumise pour laquelle il n'a pas un
regard. Robert Taylor est extraordinaire dans ce registre glacial,
regard brillant d'intelligence et capable d'emballement violent si
nécessaire.
Cette posture va être mise à mal par la rencontre avec Lisbeth (Lana
Turner) étudiante en sociologie intriguée par son ambiguïté et qui va le
démasquer. Le danger est d'autant plus grand que celle-ci est la fille
du procureur freinant les ambitions de Johnny. Notre héros saura tirer
profit de cette parenté à son avantage mais Mervyn LeRoy distille
habilement les éléments montrant que Johnny est plus attaché qu'il ne
veut bien le montrer à sa nouvelle victime.
L'erreur aurait été de faire
de Lana Turner une femme aussi redoutable et intelligente que Taylor
mais ici au contraire on cherchera à cultiver leur différence en en faisant une femme
aimante et passionnée représentant elle aussi ce dévouement sans attente
de retour qui horrifie tant Johnny. LeRoy est réellement un des
réalisateurs ayant su mettre le mieux en valeur la beauté de Lana Turner
(notamment dans le somptueux Le Retour)
loin de son image de vamp séductrice et ici chaque apparition l'orne
d'une aura immaculée et innocente adoucissant ses traits et jurant avec
les atmosphères sombres et oppressante du monde du crime.
A son contact, le jeu de Taylor se fait moins mécanique et dévoile le
déraillement d'un Johnny plus troublé qu'il n'ose se l'avouer et
réellement amoureux. Cette conscience aura été interrogée tout au long
du film par le fascinant personnage incarné par Van Heflin, alcoolique
autodestructeur dont les tirades montrent le recul face à un milieu dont
il n'est pas dupe.
Sous ses allures fragiles et vacillantes, c'est le
personnage le plus lucide et pendant amical de celui de Lana Turner,
même si on peut suggérer une attirance plus trouble ayant passé les
mailles du code Hays.. Le final est splendide et surprenant, montrant un
héros se mettant à nu et enfin capable de se sacrifier pour l'autre.
Robert Taylor avec une finesse remarquable n'adoucit pas pour autant le
malfrat dans cette prise de conscience, cette déclaration d'amour ne
pouvant s'exprimer que dans la douleur et la violence dans une
magnifique scène de conclusion.
1840. St-Pierre, île anglo-normande.
William Ozanne fait battre le cœur de deux jeunes filles: Marguerite et
Marianne, deux sœurs. Quant à ses propres sentiments, ils le porteraient
plutôt vers Marguerite, mais Marianne n'a pas dit son dernier mot...
Une
grande et belle épopée romanesque que voilà, adapté du roman éponyme de
Elizabeth Goudge paru avec succès trois ans plus tôt et qui assoira
l'aura de Lana Turner après le récent succès du Facteur sonne toujours deux fois
(1946). Le récit nous plonge au sein d'un triangle amoureux dont le
dilemme va nous emmener très loin. Marguerite (Donna Reed) et Marianne
(Lana Turner) sont deux sœurs qui vont tomber amoureuse du même homme,
leur jeune et séduisant nouveau voisin, William Ozanne (Richard Hart). Bien des années plus tôt, la mère (Gladys Cooper) des deux sœurs tomba
amoureuse du père de William (Frank Morgan) et ne renonça à lui que
contrainte par sa famille. Si les anciens amants se retrouvent plus
sages et apaisés le temps d'une jolie scène, leurs descendants vont
rejouer le drame dans des proportions dramatiques insoupçonnées.
Ambitieuse et déterminée, Marianne est sans doute l'épouse qui convient
le plus à William dont le caractère paisible est bien plus attiré par
celle qui lui ressemble le plus, Marguerite.
La première partie nous promène donc entre les regards énamourés
partagés par William et Marguerite tandis que la relation se fait plus
heurtée mais constructive avec Marianne qui éveil l'intérêt de William
pour la mer, l'aide à mener carrière et entrer dans la Royal Navy. On
est partagé tout comme le personnage masculin tant l'appel du cœur
(Marguerite) se dispute à celui de la reconnaissance (Marianne),
d'autant qu'aucune des deux sœurs n'est présentée sous un jour meilleur
que l'autre même si la poigne et l'ambition de Lana Turner peut créer
l'ambiguïté (le petit regard satisfait après qu'elle ait motivée William
de remonter à bord alors qu'il vient de perdre son père). Cette trame
intimiste se joue dans un cadre majestueux où entre décors naturels
spectaculaires et effets visuels fascinants (ce monastère surplombant la
plage sur une colline fabuleux) le contraste est constant.
Un rebondissement rocambolesque va résoudre cruellement la situation.
Exilé en Nouvelle Zélande suite à des déboires divers, William envoie
une écrit à Marguerite de le rejoindre, mais troublé écrit le prénom de
Marianne qui arrive pleine d'espoir sans être attendue ni aimée.
Contraint par la situation et l'insistance de son ami Timothy Haslam
(Van Heflin) amoureux secrètement de Marianne, William va donc se marier
sans amour tandis que Marguerite dépérit à l'autre bout du monde
pensant avoir été rejetée. L'histoire entame alors parallèlement une
longue quête sentimentale et spirituelle où l'éconduite devra trouver sa
voie et les époux non désirés apprendre à se connaître.
A nouveau les questionnements introspectifs ne se résoudront que dans le
bruit et la fureur, dans des espaces à perte de vue. Les dangers
naturels et politiques du nouveau monde qu'ils ont investis vont peu à
peu souder les liens entre William et Marianne le temps d'une
apocalyptique séquence de tremblements de terre (effets spéciaux
stupéfiants qui vaudront des nominations aux Oscars pour le film) et une
révolte maori filmée comme un terrible cauchemar par un Victor Saville
inspiré. Pour Marguerite la solitude (poignante et fulgurante scène de
deuil) l'amènera à rechercher à chercher un salut supérieur (qui résout
bien toute tentation future mais la dimension religieuse imprègne
souvent les livres Elizabeth Goudge semble-t-il) que Saville capture là
aussi avec grâce et une imagerie flamboyante.
Tout cela ne serait rien sans un trio d'acteur inspiré. Lana Turner
(remplaçant Katharine Hepburn initialement prévu) annonçait déjà sa
magnifique prestation dansLe Retour
l'année suivante. On croit au départ avoir affaire à la Lana vénéneuse
et séductrice au départ, teinte en brune et amaigrie son jeu toute
préciosité et excès dans ce rôle de femme rejetée dont la détresse émeut
de manière grandissante dans des scènes où elle étincelle : son arrivée
pleine d'espoir en Nouvelle Zélande, la terrible découverte finale ou
encore l'ultime regard de l'amour franc et partagé qui conclut le film.
Elle allie l'autorité de ses rôles de vamp avec une fragilité juste et
touchante. Richard Hart est lui aussi très convaincant en être faible,
porté par les évènements et qui ne se trouvera que par des éléments
extérieurs plus forts que lui, que ce soit le destin capricieux ou LA
femme sachant le guider malgré lui. Si on ne sera pas forcément captivé par le destin de Marguerite malgré
la présence fragile de Donna Reed, l'autre triangle amoureux qui se
dessine avec Van Heflin est quant à lui magnifique. Amoureux en retrait,
compréhensif et résigné, l'acteur est comme toujours épatant de
justesse et offre un des plus beaux moments du film lors de ses adieux
avec Lana Turner (leurs alchimie se confirmant l'année suivante dans Les Trois Mousquetaires
de George Sidney). Du spectaculaire, de l'émotion, des grands acteurs,
tout ce que le cinéma hollywoodien sait si bien être tient ses promesses
dans ce beau film.
Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans la collection Warner Archives et donc sans sous-titres
Fred Staples est engagé au siège
new-yorkais de Ramsey & Co, un véritable empire industriel. Il y
fait la connaissance de Bill Briggs, le vice-président de la compagnie.
Mais dès la première réunion avec l’impitoyable patron Walter Ramsey,
Staples comprend qu’il est là pour succéder à Briggs. Tiraillé entre son
ambition et son sens moral, Staples va devenir le témoin de la descente
aux enfers de Briggs.
Patterns est une petite perle méconnue
qui marqua le premier succès public et critique de Rod Serling, future
légende de la télévision et créateur de La Quatrième Dimension.
A l'origine cette histoire fut filmée pour la télévision dans le cadre
d'une pièce télévisée, format très populaire alors et prenant le relai
des pièces radiophonique où Serling œuvra de longues années avant de
travailler pour le petit écran en pleine ascension. Ces pièces en partie
financées par un sponsor publicitaire étaient soumises à un format de
52 minutes, tournées en direct (avec trois coupures pub permettant aux
acteurs de souffler) et diffusées le soir dans une tranche horaire
permettant (en équivalent de ce que sera le cable quelques années plus
tard) d'aborder des sujets plus adultes et audacieux dans les limites
autorisées.
Le programme a un tel impact (Serling se voyant bombardé
d'appel alors que la diffusion est en cours !) tant au niveau de
l'audience que de la critique que Serling pourtant pas un débutant se
voit réellement mettre le pied à l'étrier par cette notoriété nouvelle.
Il réitéra l'exploit l'année suivante avec dans le même format le
téléfilm Requiem for a Heavyweight
mais il n'en a pas fini encore avec Patterns qui est rejoué et
rediffusé deux mois plus tard et qui se voit transposé au cinéma avec le
réalisateur (Fielder Cook) et une partie du casting original (seul Van
Heflin remplace Richard Kiley dans le rôle de Staples.).
Patterns est une des plus saisissante et glaçante description du monde de l'entreprise, tendance en partie lancée par le très bon Marchands d'illusions de Jack Conway (1947) et dont les questionnements son très en vogue dans le cinéma américain des années 50 avec notammentL'Homme au complet gris de Nunally Johnson (1956) voir même en plus humoristique mais tout aussi incisif dans La Blonde explosive de Frank Tashlin (1959). Le film s'ouvre sur une visions des buildings
imposant du siège Ramsey et annonce ce côté froid et dominant d'une
entité passant avant l'humain. C'est là que Staples (Van Heflin) ancien
directeur d'une usine de province est engagé par Ramsey pour collaborer
avec le vice-président vieillissant Briggs (Ed Begley). Pourtant Staples
va se rendre compte à coup de petites décisions insidieuses, de
vexations et d'humiliations de plus en plus marquées qu'il est là pour
prendre la place de Briggs qu'on pousse à bout pour qu'il démissionne.
L'intérieur de l'entreprise est filmé avec la même froideur que
l'extérieur, avec cette caméra partant du plafond pour redescendre en
plongée sur ce long corridor où les employés indistincts s'agitent comme
des fourmis, anonymes et débordés. Les réunions des exécutifs
fonctionnent de la même manière, avec la caméra placée au bout de la
longue table où les employés soumis et anonyme sont sur le côté alors
que le dominant et tyrannique Ramsey (Everett Sloane) est au centre, en
légère contre plongée. Quiconque osera sortir du rang et le contredire
sera rabaissé plus bas que terre, les autres ne sont plus que des
pions et comme le contenu de ces entretiens le démontre le profit et les
spéculations ont désormais pris le pas sur les hommes et sont l'unique
préoccupation de l'entreprise.
Briggs (poignant Ed Begley au bord de la
rupture), homme du passé est ainsi pressuré et broyé par cette logique
implacable sous les yeux lâche de ces collègues et ceux impuissant de
Staples bien saisit dans cette ambiguïté entre ambition et morale. Van
Heflin délivre une grande prestation et le script de Serling est
brillant pour dépeindre son impasse personnelle où l'amitié, la fidélité
et ses propres aspirations deviennent soudain incompatibles. Everett
Sloane, sorte de serpent froid et manipulateur dont le venin peut vous
frapper à tout moment l'a bien compris et campe un terrifiant dirigeant
adepte du harcèlement moral raffiné.
Personne ne sera ainsi dupe du
pseudo happy-end où Staples reste en pensant pouvoir changer les choses
alors qu'on devine qu'il ne peut avec le temps que devenir un monstre
comme Ramsey ou une victime comme Briggs. Comme une réplique l'a
souligné peu avant, dans cet univers tout ce résume à l'opposition entre
les forts et les faibles, les ambitieux et les mous.
Sorti en dvd zone 2 françis chez Wild Side
Extrait
Et petite curiosité le programme tv originel de Rod Serling visible en entier sur youtube
Gustave Flaubert passe en jugement pour
avoir écrit Madame Bovary, une œuvre jugée immorale. Il raconte son
roman devant le tribunal et devient l'avocat de son héroïne…
Superbe
adaptation du classique de Gustave Flaubert qui de la mise en scène
flamboyante de Minnelli au scénario brillant de Robert Ardrey en
passant de la prestation incandescente de Jennifer Jones est
profondément imprégné de l'esprit du roman et de son auteur. C'est
d'ailleurs Flaubert qui est mis en avant lors de l'ouverture mettant en
scène le procès auquel dû faire face l'écrivain devant le scandale
rencontré par son livre malgré son important succès.
La scène fonctionne
un peu comme si nous étions un lecteur lisant un simple résumé en
quatrième de couverture avec les avocats de l'accusation évoquant
grossièrement les différentes faillites morales de l'héroïne (adultère,
abandon d'enfant) pour en faire celle de Flaubert, appuyé par une
assistance inquisitrice et hostile qui n'a bien sûr pas lu le livre.
Pour comprendre et ne plus juger il faut donc ouvrir le livre et en
tourner les pages, ce que fait en quelque sorte Flaubert en narrant le
destin tragique d'Emma Bovary des traits habités et de la voix
captivante de James Mason incarnant l'auteur. Le film envoute d'emblée en prêtant à la seule image et à la voix off de
Mason l'évocation des rêveries et de la mélancolie d'Emma Bovary
(Jennifer Jones), la narration ne fonctionnant dans l'instant que
lorsque la réalité la rattrape. La scène d'ouverture la rend ainsi
invisible quand ses haillons la confondent avec son environnement paysan
pour ne la laisser apparaître que comme une beauté rêvée échappée d'un
tableau (le souvenir du Portrait de Jennie
rôle rêvé mythique de Jennifer Jones plane le temps de ce plan voir même d'un autre où elle arbore presque la pose du tableau dans le film de Dieterle) aux yeux de
Charles Bovary (Van Heflin). C'est d'ailleurs ce qu'est ou pense être
Emma Bovary, un être trop beau, sensible et délicat plongé au milieu de
la fange, de la médiocrité rurale et provinciale.
La vraie beauté ne peut naître que du rêve tel cette flamboyante
narration de Minnelli évoquant la jeunesse d'Emma au couvent plongé dans
son monde romanesque truffé de prince ardent, de contrées éloignées par
une caméra démarrant sur les objets de sa chambre d'adolescente pour
donner dans un lyrisme certain pour illustrer son bouillonnement
intérieur. Quand le charme daigne opérer dans la réalité, l'instant est
magique mais trop bref avec une époustouflante séquence de bal filmée en
virtuose par Minnelli dont la mise en scène épouse enfin les désirs de
grandeur d'une Emma courtisée, radieuse et volant littéralement sur la
piste de danse. Cependant le temps d'un plan où elle s'admire ainsi
entourée dans un miroir Minnelli dénonce la vanité de son héroïne et son
égoïsme, encore plus significatif dans le montage alterné ou entre les
valses on aperçoit le malheureux Van Heflin abandonné et perdu parmi les
prestigieux convives.
Van Heflin est d'ailleurs une des grandes plus-values du film par
rapport au roman. Dans le livre, Charles Bovary était un être limité et
pathétique pour lequel on avait plus de pitié que de réel attachement,
même l'évocation de son passé plus fouillée que dans le film ne servait
qu'à le rabaisser dans cette médiocrité. Sans être forcément beaucoup
développé sur ce point dans le film, le personnage change complètement
grâce au talent de Van Heflin qui devient un bouleversant époux dépassé
et bienveillant, victime de sa normalité aux yeux de sa femme. Le
scénario le grandit encore avec ce changement fondamental par rapport au
roman lorsqu'il cède puis refuse d'opérer le boiteux Hyppolyte car
conscient de ses limites quand sur papier il effectuait l'acte et
mutilait le malheureux. Dans les deux cas il perd encore du crédit aux
yeux d'Emma mais dans le film en gagne à ceux du spectateur. Tout le film obéit à cette opposition entre réalité décevante et rêve
inaccessible, d'abord par rapport au contexte puis par rapport aux
amants d'Emma. La scène de mariage rurale et paillarde est ainsi un choc
pour la douce Emma (David Lean saura s'en souvenir pour sa Bovary
moderne dansLa Fille de Ryan où
le mariage est tout aussi glauque, plus tard la scène d'amour en forêt
entre Rodolphe et Emma semble aussi inspirer celle beaucoup plus osée et
démonstrative de La Fille de Ryan)
et plus tard toute les longues descriptions d'ennui provincial du livre
seront magistralement résumée dans la séquence où Emma observe la rue
et anticipe toutes les actions répétitives de son voisinage.
Les deux
liaisons d'Emma sont également très bien dépeintes, chaque homme étant
un transport pour un ailleurs merveilleux qui n'existe pas. Minnelli
rate un peu le coche sur la romance silencieuse entre Léon (Christopher
Kent) et Emma, on ne ressent pas vraiment ce rapprochement de culture et
de gout entre eux car trop brièvement exprimée. La seconde rencontre
sera bien plus probante à Rouen avec un Christopher Kent à son tour
dépassé et faible sous la fanfaronnade. C'est cependant la relation avec
Rodolphe qui s'avère la plus réussie grâce à un Louis Jourdan parfait
de fausseté et de séduction, au port princier durant le bal avant de se
révéler un vil coureur pourtant happé par Emma. L'acteur français
développe ce qu'il a créé l'année précédente dans Lettre d'une inconnue
et ce qui sera l'emploi majeur de sa carrière de jeune premier
hollywoodien : le séducteur égoïste synonyme de malheur pour les femmes
lui cédant.
Jennifer Jones remplaçait là une Lana Turner tombée enceinte et on doute que cette dernière ait put égaler sa prestation fabuleuse. La folie de ses rôles les plus excessifs (Duel au soleil, La Renarde, Ruby Gentry)
s'accompagne d'une intériorité torturée fascinante mais aussi d'une
forme de naïveté palpable pour cette femme n'ayant jamais quitté ses
lectures de contes de fées. L'éveil à la libido, à la sensualité au cœur
du livre mais forcément atténué dans le film s'exprime par la seule
force de ses refus qui sont autant d'appel du pied (l'entrevue avec
Rodolphe dans la salle des fêtes) où alors de manifestations de désir
aussi sobre qu'incandescentes (la première séduction de Léon en un geste
et regard brûlant).
C'est avec la même folie et détermination qu'elle
précipitera sa chute dans un final ténébreux où dans ces derniers
instants la voix-off de James Mason reprend de la hauteur sur son
malheur et convainc son auditoire du mal fait par Emma aux autres par
son attitude, mais surtout à elle-même. Un grand Minnelli qui signe
sûrement une des plus belles visions du roman de Flaubert, visuellement
splendide (Oscar des meilleurs décors et de la meilleure direction
artistique pour Cedric Gibbons) et des plus pertinentes dans ses choix.