Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 31 octobre 2022

Moon Warriors - Zhan shen chuan shuo, Sammo Hung (1992)

Fei (Andy Lau), un simple pêcheur, était autrefois un puissant épéiste. Il déjoue une tentative d'assassinat contre le 13e prince (Kenny Bee) et l'aide à reconquérir le trône confisqué par son frère. Croissant de lune (Anita Mui) et Mo-sin (Maggie Cheung) apparaissent comme la future épouse et l'assistance du prince, tout en participant aux combats.

Moon Warriors est un wu xia pian typique, dans ses défauts et qualités, des spécificités du cinéma hongkongais dans ce qu'il a de plus charmant. En ce début des années 90, le wu xia pian retrouve grâce au succès des Swordsman produit par Tsui Hark un nouvel âge d'or qui entraîne dans la logique commerciale de Hong Kong une surproduction massive du genre. Moon Warriors dans son script ne se distingue pas des sommets de l'époque (L'Auberge du Dragon de Raymond Lee (1992), The Bride with the white hair de Ronny Yu (1993), Swordman 2 de Ching Siu Tung (1993)) et souffre des spécificités de production hongkongaises. On a ainsi l'impression dans la première demi-heure de change plusieurs fois de direction narrative et de protagonistes principaux. 

On est tout d'abord focalisé sur la cavale du prince déchu joué par Kenny Bee et l'amour secret que lui voue son acolyte Mo-Sin (Maggie Cheung), avant de vriller sur l'amitié du prince avec le modeste pêcheur Fei (Andy Lau) qui lui a sauvé la vie. Nouvelle rupture de ton lorsque Fei doit protéger Croissant de lune (Anita Mui)la future épouse du prince, les deux tombant amoureux dans l'aventure. Cette narration brinquebalante est en grande partie dû à l'effervescence de la production locale qui sollicite énormément ses stars. On devine ainsi que les étranges entrées et sorties de Maggie Cheung du récit (qui sur cette période 92/93 atteint son pic de popularité et de productivité à Hong Kong où elle est partout, dans tous les genres et registres dramatiques) vient d'aléas de planning avec lesquels a dû jongler Sammo Hung - qui explique d'ailleurs très bien dans les bonus du dvd une astuce de cadrage pour filmer un dialogue avec Kenny Bee que les acteurs n'ont jamais tournés ensemble.

Mais l'habitué du cinéma de Hong Kong est coutumier de ce type de rupture de ton et l'on finit par se prendre au jeu dans chacun des segments du film, par le charisme des acteurs et la facture superbe du film. Le quatuor amoureux Kenny Bee/Andy Lau/Maggie Cheung/Anita Mui déborde de charisme à défaut de fil rouge narratif tenu, celui émotionnel fonctionne parfaitement, que ce soit la romance naïve et coupable Andy Lau/Anita Mui tout en charme suranné, ou une Maggie Cheung torturée à souhait dans sa dévotion. Sur la cohérence du récit, Sammo Hung ne nous laisse guère le temps de trop nous poser de questions en nous pilonnant tous les quarts d'heure de phénoménales joutes martiales chorégraphiées de manière virtuose par Ching Siu Tung. Une forêt de bambou dont le sous-sol dissimule des ninjas, des adversaires se substituant à des dames de compagnies derrière un cerf-volant, la conclusion où un orque meilleur ami du héros (!) vient lui sauver la mise d'un coup d'aileron dans un moment critique, les idées folles abondent, exécutées avec une célérité, une énergie et une science du montage impressionnante. 

Le rythme effréné ne se ralenti que pour justement nous caractériser les personnages selon des motifs certes simples mais efficace pour nous attacher à eux. Le contraste entre le statut noble du prince et la désinvolture de Fei qui s'adresse à lui sans cérémonial scelle leur lien amical, cette même différence sociale sème la discorde puis finit par lier Fei et Croissant de lune. Sammo Hung pose dans ces instants une imagerie contemplative et romantique, alternant splendides décors studio et extérieurs somptueux porté par de belles compositions de plan, une photo stylisée de Arthur Wong. En définitive le côté bricolé n'est pas déplaisant, le mélodrame fonctionne à merveille et l'action décomplexée emporte le morceau. Tout ce que l'on aime dans le cinéma hongkongais de l'âge d'or. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé

dimanche 26 décembre 2021

Cheerful Wind - Feng er ti ta cai, Hou Hsiao Hsien (1981)


 Xiao Xinhui travaille comme assistante photographe sur le tournage d’une publicité. À cette occasion, elle fait la rencontre de Gu Jintai, un aveugle dont elle s’éprend alors qu’elle vient d’entamer une liaison avec le réalisateur qui l’emploie. Lorsque ce dernier lui propose de lui faire visiter l’Europe, la jeune femme, hésitante, devra choisir entre l’amour et son rêve le plus cher…

Cheerful Wind est le second du trio de film sentimentaux qui inaugure la filmographie de Hou Hsiao Hsien, suivant Cute Girl (1981) et précédent Green Green Grass of Home (1982). Bien que le réalisateur renie par la suite ce début de carrière, on y trouve plusieurs éléments clés de ses réussites plus personnelles à venir. Tout au long de ces trois films, Hou Hsiao Hsien doit employer comme acteurs principaux Kenny Bee et Fong Fei-fei, respectivement stars de la pop hongkongaise et taïwanaise. Cette expérience déterminera le choix fréquent par la suite d'avoir des acteurs non-professionnels, d'échapper à cette superficialité initiale pour plus d'authenticité. Il en joue déjà au sein de l'intrigue même du film et notamment la scène d'ouverture. 

L'histoire s'ouvre un instant faussement naturaliste où l'on observe des enfants jouer en campagne, avant que l'envers du décor se révèle et nous fasse comprendre qu'il s'agit du tournage d'une publicité pour la lessive. Xiao Xinhui (Fong Fei-fei) est assistante photographe sur le plateau et justement s'en éclipse régulièrement pour capturer une réalité plus vraie. C'est dans une de ses pérégrinations qu'elle va tomber sous le charme de Gu Jintai (Kenny Bee), un jeune aveugle se fondant parfaitement dans cet environnement. La facticité et la véracité se confondent tout au long de cette introduction, à travers les interactions entre les personnages (Xiao Xinhui se pensant fixée par Gu Jintai avant de comprendre qu'il est aveugle) mais aussi les manipulations de l'équipe de tournage pour guider la promotion de leur produit.

Xiao Xinhui et Gu Jintai se retrouvent par la suite à Taipei et se rapprochent progressivement. Xiao Xinhui oscille entre ses aspirations artistiques, ses rêves d'ailleurs et une réalité qui la rattrape. Les deux ont une dimension touchante lors de ses pérégrinations avec Gu Jintai quand elle lui fait découvrir sa passion pour la photo, et lorsque celui-ci l'introduit à son quotidien d'aveugle notamment la lecture d'ouvrages pour des associations. Cependant ces facettes ont plutôt tendance à s'opposer pour la jeune femme dont on devine en filigrane la nature anticonformiste, en concubinage alors que sa famille espère des fiançailles traditionnelles, où quand institutrice remplaçante elle choisit des dessins au lieu de slogans en guise de décoration de l'école conçues par les enfants - élément important dans le contexte de dictature encore active à Taïwan. 

Xiao Xinhui en tombant amoureuse d'un homme "simple" est donc partagée entre ses penchants modernes et une tradition qu'elle fuit. Tout cela est cependant traité à travers la tonalité de bluette du film et de manière très légère, ponctuée régulièrement de ritournelles pop et de micro-scènes clippesques. Hou Hsiao Hsien parvient néanmoins à mettre en place son esthétique notamment dans les environnements ruraux. Les longs plans larges, le travail de la photo sur la brume matinale et la verdure annoncent déjà les atmosphères introspectives de Poussières dans le vent (1986) tandis que le monde de l'enfance exploré dans Green Green Grass of Home et Un été chez grand-père (1984) se déploie déjà de manière plaisante ici. 

L'enjeu amoureux se développe de façon relativement originale puisque le triangle amoureux n'existe pas réellement, il s'agit plutôt de l'hésitation de Xiao Xinhui entre l'union prématurée du mariage avec Gu Jintai et ses rêves d'Europe. La fin ouverte évite d'ailleurs toute convention en laissant le couple libre de son destin. Hou Hsio Hsien jongle habilement avec les contraintes de production pour une bluette plus intéressante qu'elle n'en a l'air, même si dans ce contexte Green Green Grass of Home sera une plus grande réussite. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

 

vendredi 2 juillet 2021

Mary from Beijing - Meng xing shi fen, Sylvia Chang (1992)

La taïwanaise Sylvia Chang est une figure incontournable du cinéma asiatique des 40 dernières années. Sa carrière d'actrice la voit accompagner les premiers pas de la Nouvelle Vague taïwanaise (le film à sketches fondateur In Our Time (1982), That day on the beach (1983) premier film d'Edward Yang), travailler avec les ténors de l'âge d'or du cinéma hongkongais (Legend of the Mountain de King Hu (1979), Shanghai Blues de Tsui Hark (1984), Full Moon in New York de Stanley Kwan (1989)) et accompagner l'émergence de talents en devenir (Salé sucré de Ang Lee (1994)). Elle poursuit cette démarche à la fin des 90's quand elle devient productrice et contribuera à certains des très grands films du cinéma chinois contemporain avec Au-delà des montagnes de Jia Zhangke (2015) et surtout l'extraordinaire Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan (2019). Elle imposera également dans un premier temps en tant que scénariste puis réalisatrice une grande préoccupation sur la condition féminine en écrivant, interprétant et dirigeant des films mettant les rôles féminins en valeur dans le contexte machiste du cinéma hongkongais. On trouve parmi ses films les plus salués Passion (1986), Tempting Heart (1999) et donc ce Mary from Beijing. Le film réunit toutes les thématiques féministes, de questionnement identitaire lié au contexte politique d'alors mais aussi d'une dimension romantique grand public qui en font une réussite majeure et accessible.

L'histoire dépeint la rencontre de deux figures à la fois extérieures et appartenant à Hong Kong. Kwok-wai (Kenny Bee) est un hongkongais nanti élevé en Angleterre mais qui ressent le besoin d'un retour aux sources et va décider de monter une affaire entre Hong Kong et la Chine. Ma Li (Gong Li) est au contraire une hongkongaise ayant grandi en Chine et qui va s'installer dans la péninsule où elle souhaite prendre son indépendance et trouver une situation avant la rétrocession de 1997. Les parallèles entre les deux personnages dressent tout un ensemble d'inégalités et dysfonctionnement. Le riche et homme Kwok-wai voit toutes les portes s'ouvrir pour l'aider à façonner son entreprise dès son arrivée quand la pauvre et femme Ma Li ne parvient pas après un an sur place à obtenir la carte d'identité qui lui permettrait de travailler. 

Ils se rejoignent cependant dans une forme de contrainte sociale qui les rend dépendants de leurs compagnons respectifs. Kwok-wai est en instance de divorce avec sa femme Elizabeth (Cynthia Cheung) totalement occidentalisée et refusant ce retour à Hong Kong, et Kwo-wai est suspendu à sa signature pour réellement lancer ses projets. Ma Li est quant à elle entretenue par Peter (Wilson Lam) fils de bonne famille qui lui fait miroiter un mariage mais ne la trouve pas d'un rang assez élevé pour la présenter à sa famille. L'énergie de Kwok-wai, l'ébullition des environnements d'affaires qu'il traverse est suspendue à l'épée de Damoclès du bon vouloir de sa femme. Sylvia Chang oppose ce mouvement perpétuel mais angoissé au spleen plus figé de Ma Li, prisonnière d'un cadre luxueux mais restreint dans l'appartement fournit par son amant, et errant comme une âme en peine dans des répétitives séances de shopping où elle dépense "son argent de poche". 

Leurs solitudes se rejoignent finalement sur le palier où se font face leurs appartements. Sylvia Chang ajoute un élément passionnant au sentiment d'inconfort des personnages (mais plus difficilement perceptible pour le spectateur occidental) et qui les fera constamment se sentir étranger, la barrière de la langue. Ma Li élevée en Chine parle le mandarin mais n'a encore que des notions rudimentaires du cantonais et de l'anglais, langues dominantes de Hong Kong. Kwo-wai par son éducation occidentale ne se fond pas réellement dans la masse et son mandarin balbutiant complique ses futurs projets en Chine. Sylvia Chang à travers ces différents éléments amène avec une grande délicatesse le rapprochement des protagonistes. La romance est un motif latent mais c'est avant tout la solitude et le sentiment d'insécurité qui crée cette complicité et attachement. Sylvia Chang critique implicitement le bouillonnement permanent de Hong Kong qui repose sur la seule volonté de s'enrichir pour les locaux, au détriment des relations humaines. Ma Li entretenue et sans possibilité de travailler se sent ainsi exclue de la marche locale, elle n'est qu'une potiche soumise au désir d'un homme puissant (lui-même sous la coupe sévère de son père) sans pouvoir s'accomplir. A l'inverse Kwok-wai n'existe que par ce prisme financier alors que sa vie personnelle s'enlise avant sa rencontre avec Ma Li. 

Comme beaucoup de productions hongkongaises de l'époque, l'ombre de la rétrocession plane sur le film. La Chine, le continent, représente un El Dorado plein de perspective pour les puissants quand il reste un cadre contraint qu'il faut quitter pour les pauvres. Le couple représente cette dualité dans plusieurs scènes. Kwok-wai en se rendant en Chine trouve en rencontrant les parents de Ma Li la proximité et chaleur humaine qui manque tant à Hong Kong mais d'un autre côté constate les stigmates étouffés d'un régime autoritaire (les notables chinois qui lui font traverser en riant la Place Tian'anmen de sinistre mémoire). Ma Li au contraire voit Hong Kong malgré les manques comme un lieu de possible épanouissement personnel où elle souhaite trouver sa place avant la rétrocession où elle aurait pourtant plus de prérogatives en tant que chinoise. Sylvia Chang navigue habilement entre ces problématiques tout en tissant un bel écrin romantique où elle met particulièrement en valeur la photogénie de ses interprètes. 

Kenny Bee révèle une belle fragilité sous la décontraction et Gong Li (que l'on avait à l'époque pas souvent vu dans des films au cadre contemporain à travers ses collaborations avec Zhang Yimou) exprime une mélancolie palpable tant sous le masque froid de la citadine apprêtée que dans la solitude de son appartement fastueux. Filmée à la fois avec style et pudeur par Sylvia Chang, Gong Li dégage un mélange de fragilité et de sensualité de tous les instants, c'est vraiment un des films où elle est la plus belle. La réalisatrice estompe progressivement le sentiment d'urgence permanent de Hong Kong pour retrouver une imagerie contemplative de la péninsule enfin vu par un prisme poétique grâce à la proximité amoureuse croissante des personnages. Un film très intéressant donc, auquel on pardonnera largement de céder un peu facilement aux attentes de la comédie romantique dans sa conclusion (chanson cantonaise sirupeuse + arrêt sur image de roman photo) même si l'ultime scène dans les bureaux administratifs nous rappelle sa dimension sociale.

Sorti en dvd hongkongais


lundi 4 janvier 2021

Green Green Grass of Home - Zai na he pan qing cao qing, Hou Hsiao-hsien (1982)


 Une institutrice de village déménage en cours d’année et se fait remplacer par son frère, Ta-nien, originaire de Taipei. Celui-ci fait la connaissance de ses nouveaux élèves, notamment le groupe des « trois mousquetaires » composé des espiègles Cheng-kuo, Chin-shui et Wen-chin. Séduit par une de ses collègues, le citadin Ta-nien prend progressivement goût à sa nouvelle vie à la campagne…

Troisième film de Hou Hsiao Hsien, Green, Green Grass of Home vient conclure une trilogie de films sentimentaux et ruraux tournés avec l'acteur (et vedette de canto-pop) Kenny Bee après Cute Girl (1980) et Cheerful Wind (1981). Green, Green Grass of Home est donc une œuvre de transition entre le Hou Hsiao Hsien première manière et la veine plus personnelle de sa tétralogie autobiographique (Les Garçons de Fengkuei (1983), Un été chez grand-père (1984), Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985) et Poussières dans le vent (1986)). Cette bascule est notamment formelle puisque la tonalité romantique des premiers films s'articule dans une veine plus documentaire.

Tout au long du film Hou Hsiao Hsien n'a de cesse d'imprégner le spectateur de la topographie du village, des spécificités de ces différents environnements, et il rebondit toujours sur ce socle géographique pour développer la dramaturgie du récit, la caractérisation des personnages. Le magnifique plan d’ensemble d’ouverture laissant voir en plongée tout le village et les immenses collines verdoyantes en arrière-plan est une note d'intention. Les multiples trajets que va effectuer le jeune instituteur Ta-nien de son domicile à l'école travaille à la fois l'idée d'un quotidien où se développe à la fois la complicité à ses élèves qu'il croise, mais aussi le rapprochement amoureux avec sa collègue Su-yun (Meifeng Chen). 

C'est sur ce même chemin qu'empruntent nonchalamment les enfants quand ils se rendent le matin à l'école, et qu'ils dévalent dans l'autre sens à cor et à cris quand ils la quittent. C'est une manière de dessiner la personnalité de quelques-uns dont les très turbulent "trois mousquetaires". Enfin ce trajet est coupé par le chemin de fer et son wagon qui traverse la ville, symbole d'arrivée anonyme puis de départ émouvant de Ta-nien en début et fin de récit, ainsi que l'introduction de la modernité en ces lieux encore bercés de tradition. 

Hou Hsiao Hsien apporte d'infinies variations à ces vas et vient. Un délicat panoramique en longue focale suit les déambulations complices entre Ta-nien et Su-yun, plus tard un mouvement de grue accompagne le retour chez lui de Cheng-kuo, l'un des trois mousquetaires. Le réalisateur applique le même dispositif aux autres espaces du film, à savoir une dimension poreuse où l'individu est toujours dépendant du collectif dans ses aspirations, que ce soit pour être loué, épié ou calomnié. On en a un versant comique quand la sœur aînée de Cheng-kuo le démasque en train de signer lui-même un contrôle raté et le dénonce à leur père. Elle surgit dans un coin du cadre quand Cheng-kuo effectue son méfait et Hou Hsiao Hsien nous fait passer d'une pièce à l'autre par un mouvement de caméra qui aboutit sur l'engueulade paternelle. Dans des proportions plus grandes, l'arrivée impromptue d'une prétendante de Ta-nien en plein cours le désavoue face à Sun-yun, et symboliquement le fait que l'intruse l'entraîne en voiture aux limites du village traduit le statut d'encore étranger de la ville pour Ta-nien. 

Il y a d'autres lieux qui seront tour à tour motifs d'ouvertures ou de ruptures. La rivière où certains pêcheurs s'adonnent la pêche à la tige électrique désastreuse pour l'environnement sera le cadre à la fois d'élans collectifs, de maux intimes mais aussi de réconciliation. Là encore Hou Hsiao Hsien passe par toutes les émotions, et qu'ils répercutent sur tous les personnages. Une bagarre burlesque s'entame quand Ta-nien cherche à stopper un pêcheur destructeur, puis ce sera un sentiment plus douloureux quand le père du "mousquetaire" Wen-chin sera vu par tous ses camarades en train de pêcher à la tige électrique. L'école est l'espace de transition où Ta-nien octroie ses vertus humanistes et écologiques pour éveiller la conscience de ses élèves (très belle et simple explication des raisons de préserver la nature lors d'une scène), tout en étant ceux où leur différences (sociale, de caractère, de niveau scolaire) se ressentent à vif et entraînent des conflits. 

Le ton du film est avant tout bienveillant, et donc tous les espaces du film fonctionnent en écho les uns des autres pour célébrer un rapprochement, le positif d'une vie en communauté, qu'elle soit intime dans le foyer ou collective dans le village. Le monde extérieur (et par extension la modernité) n'est jamais un ennemi, mais contribue à ce bien vivre ensemble. C'est l'annonce d'une initiative similaire lue dans le journal qui incite Ta-nien à monter un fond collectif visant à protéger la rivière. La fugue de Wen-chin vers Taipei et le retour auprès de son père permet de crever l'abcès lors d'une poignante scène de réconciliation. La fin du film offre un magnifique condensé de cette philosophie en deux scènes.

La pièce de théâtre des élèves exprime dans le même élan la spontanéité, la communion et la responsabilité dans un cadre scénique introduit dès le début du film. Et enfin la dernière scène nous fait effectuer une ultime fois le trajet du train-wagon de la gare vers l'extérieur, emmenant certains personnages vers un autre destin mais chargés de souvenir, et poursuivis par un groupe d'enfants rieurs pour un bel au revoir. Hou Hsiao Hsien a certainement fait plus profond, sophistiqué et cérébral par la suite dans ses films plus acclamés, mais des œuvres "mineures" comme celle-ci on en demande tous les jours.


 Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

Extrait

mercredi 12 février 2020

My Heart Is That Eternal Rose - Sha shou hu die meng, Patrick Tam (1989)

Rick et Lap sont des amoureux dont la romance est brisé par le meurtre de l'inspecteur Tang dans lequel Rick et son père sont impliquées. Quelques années plus tard, Rick et Lap se retrouvent alors qu'il est tueur et qu'elle est devenue la fiancée du puissant boss Shen. Malgré les années, ils s'aiment toujours, mais cela n'échappe pas à Shen, ni à son homme de main Lai Liu. Rick et Lap trouve un allié en la personne de Cheung, un membre de triade, timide et amoureux lui aussi de Lap.

My Heart Is That Eternal Rose est un beau film dont l'échec signera malheureusement le retrait de la réalisation pour Patrick Tam qui ne repassera derrière la caméra qu'en 2007 pour After This Our Exile. Patrick Tam se frotte ici au polar héroïque alors en vogue à Hong Kong et plus spécifiquement la veine très mélodramatique de John Woo. Patrick Tam se déleste cependant de l'action hypertrophiée de ce dernier ainsi que de son emphase dramatique naïve et surannée. On retrouve en fait un peu l'idée de Nomad (1981) avec un groupe de personnage en quête d'ailleurs mais empêchés d'échapper à leur condition, à leur mal-être. Quand cela semblait plus existentiel dans Nomad, c'est le poids du passé qui constitue ici une chape de plomb condamnée à se transmettre.

Le passé criminel de son père et une mission ratée va ainsi briser la vie de la jeune Lap (Joey Wong), condamnée à devenir la maîtresse du boss mafieux Shen (Chan Wai-Man) et à voir son fiancée Rick (Kenny Bee) s'exiler pour sauver les apparences. Quelques années plus tard, elle n'est qu'un joli trophée qu'expose Shen et vit dans le souvenir de Rick. Ce passé à donc dévié le destin des personnages de sa trajectoire, les emprisonnant dans ce monde du crime puisque Rick est devenu à son tour un redoutable tueur à gage. Les retrouvailles et explications entre Rick et Lap pourraient cependant leur faire renouer avec une existence paisible mais leur environnement va constamment les rattraper.

Si la trame est relativement classique, le traitement de Patrick Tam fait échapper le film au commun des polars hongkongais. On retrouve quelques éléments classiques notamment dans les scènes d'actions qui cèdent parfois aux fusillades au ralenti, mais pour l'essentiel la violence est sèche, brutale et douloureuse (voir l'assassinat en plein jour commis sans fioritures par Rick). La première partie du film est celle de l'innocence et du paradis perdu où l'image retrouve les accents ouaté, diaphane et papier glacé de Nomad. Lorsque les personnages s'avèrent désormais avilis par leurs expérience, la magnifique photo de Christopher Doyle tisse un écrin stylisé, tout en jeu de lumière bariolé et opaque, jouant sur l'urbanité hongkongaise pour les extérieurs et l'artificialité des espaces hédonistes (boite de nuit, bar, restaurant) pour les intérieurs.

Les respirations naturalistes et synonymes d'espoir entrecoupent cependant ce climat oppressant, notamment le motif de la mer et du bateau (une fois de plus comme dans Nomad) possible passeport pour un ailleurs plus clément. Les lieux ont d'ailleurs souvent une fonction double, la corniche de bateau signifiera la séparation initiale puis le vrai départ du couple, le lieu du crime qui les séparent en début de film sera celui où ils trouveront refuge bien plus tard et enfin le restaurant du père voit leurs jeux amoureux innocents avant d'en illustrer ensuite la nostalgie (et le fossé qui les séparent puisque tous deux s'y rendent sans se croiser).

Le personnage de Cheung (Tony Leung Chiu-wai parfait de candeur juvénile), jeune homme de main mafieux, est à la croisée des chemins de la bascule morale du couple Lap/Rick. C'est un amoureux transi et un observateur impuissant du drame en marche, mais qui parviendra à maintenir son innocence et sens moral quand ces aînés n'en auront pas eu le choix. Tony Leung Chiu-wai est excellent et offre une prestation toute en nuance pour un personnage attachant qui écarte le film de la seule dynamique d'action et de drame, pour ce qui est aussi un récit d'espoir et de rédemption.

Les méchants sont nettement moins subtils (même si sous la cruauté de Shen on devine l'amant meurtri mais qui ne sait l'exprimer que par la violence du gangster) et en particulier un Gordon Liu (affublé d'une perruque avant de retrouver son crâne rasé) loin de la noblesse de ses rôles martiaux et ici en homme de main sacrément pervers. My Heart Is That Eternal Rose empruntant au film de triade et au polar d'action sans tout à fait en être un trouve sa force dans cet entre-deux, même si ce sera sans doute une des raisons de son échec commercial et du retrait de Patrick Tam (qui officiera néanmoins en tant que monteur notamment pour son poulain Wong Kar Wai sur Nos années sauvages (1990) et Les Cendres du temps (1994)).

Sorti en dvd zone 2 hongkongais mais patience une édition française arrive au mois de juin chez Spectrum Film 

mardi 21 janvier 2020

A Fishy Story - Bu tuo wa de ren, Anthony Chan (1989)


Si les premières et mythiques collaborations avec Wong Kar Wai (As Tears go by (1988) et surtout Nos années sauvages (1990)) et les prestations remarquées dans le cinéma d’auteur hongkongais (Song of Exile de Ann Hui (1989), Full moon in New York et Center Stage de Stanley Kwan (1991)) placent Maggie Cheung sous les radars cinéphiles locaux et internationaux, c’est véritablement avec A Fishy Story qu’elle va gagner une immense popularité à Hong Kong avec ce qui est un de ses plus beaux rôles. Peut-être influencé par son enfance entre Hong Kong et l’Angleterre, Maggie Cheung aura souvent choisit des personnages hésitant entre deux mondes, aspirant à l’ailleurs puis s’y morfondant de la patrie une fois atteint. C’est tout le questionnement des héroïnes de Full Moon in New York, Farewell, China (1990) ou encore Comrades, almost a love story (1996).  

A Fishy Story reprend cette idée mais en inverse la dynamique, avec cette fois Huang (Maggie Cheung) aspirante starlette de cinéma coincée à Hong Kong mais qui ne rêve que de gloire aux Etats-Unis. Cette chimère dépend pourtant bien plus du bon vouloir de « bienfaiteurs » intéressés que de son possible talent. On le comprend bien au début du film où elle est installée dans un appartement cossu par un réalisateur et protecteur libidineux. A l’étage au-dessus vit Kung (Kenny Bee), taxi sans licence qui lutte pour joindre les deux bouts. Les deux personnages vont se lier et s’entraider, Kung faisant office de chauffeur pour Huang qui en profite pour faire des arrivées pétaradantes de star glamour dans les studios de tournage.

Le début du film est trépidant, fonctionnant dans une pure veine de screwball comedy où la délurée Huang mène par le but du nez un Kung dépassé. Le réel va pourtant malmener plus d’une fois nos héros. Le réalisateur Anthony Chan l’exprime en oppressant les personnages à travers différents éléments formels et dramatiques. En ne cédant pas aux avances du réalisateur, Huang est ainsi métaphoriquement écrasée dans une scène de « film dans le film » avec une séquence de comédie musicale où des prostituées (et rivales de casting dans l’envers du décor)  la tabassent pour avoir empiété sur leur territoire. La réalité de ce Hong Kong agité par les soubresauts économiques et sociaux vient également briser le rêve quand Huang et Kung se retrouvent happés dans une manifestation communiste. La face sombre du glamour et l’obscurantisme idéologique dépassent les personnages qui n’aspirent qu’à une existence plus douce et le réalisateur use habilement d’une grandiloquence bariolée ou cauchemardesque pour montrer l’impasse de ces deux directions.

Huang et Kung voient d’ailleurs chez l’autre le miroir de l’avilissement qui les guette. Kung est entretenu par une ancienne fiancée (Josephine Koo) qui a quitté sa misère en devenant la maîtresse d’un nanti. Huang subit quant à elle la cour assidue d’un producteur hongkongais installé aux Etats-Unis et qui l’incite à le rejoindre. Un rebondissement à mi-film humanise alors magnifiquement la frivole Huang, lui faisant comprendre la vacuité de son ambition et ce qu’elle lui a sacrifiée. La métamorphose de Maggie Cheung de la joyeuse écervelée à la femme torturée et rongée de remords est absolument bouleversante. Toute l’outrance première de sa prestation ne servait qu’à rendre plus intense encore la bascule, notamment un magnifique moment trempée par la pluie elle recherche enfin le réconfort de Kung, le seul homme droit et aimant qu’elle connaisse.

Dès lors le contour sophistiqué et clinquant du film s’estompe volontairement, les aspirations au jour le jour et la vie plus modeste façonnant un écrin de bonheur enfin authentique pour les personnages. Mais c’est un répit que n’est pas prêt à leur accorder le monde qui les entoure, le leitmotiv des paillettes et de l’aveuglement sociaux politiques revenant les hanter de façon plus sinistre encore. Cet équilibre entre le conte (et l’hommage hollywoodien assumé) et la fange hongkongaise est remarquablement tenu, la bande-son pleine d’emphase Richard Yuen, les compositions de plan de Anthony Chan et la photo Peter Pau (toutes les scènes sur le toit avec les arrière-plans de ciel où les avions décollent) façonnant un brillant écrin où le mélo peut tutoyer des cimes d’émotions. 

C’est tout le délicat enjeu de la dernière scène, où l’inéluctable violence d’une situation débouche sur un pur final de conte, où le réel du cadre cède à la facticité et laisse couple s’échapper des ténèbres vers une lumière pleine d’espoir. Une superbe réussite qui vaudra à Maggie Cheung une première grande reconnaissance avec le Prix de la Meilleure actrice lors des Hong Kong Film Awards. 

Disponible en dvd hongkongais