Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 26 septembre 2024

Les Anges de la nuit - State of Grace, Phil Joanou (1990)

Après plusieurs années d'absence, Terry Noonan revient dans le quartier newyorkais de Hell's Kitchen, fief des irlandais. Il y retrouve Jackie Flannery, ses amis d'enfance et Kathleen, son amour de jeunesse. La guerre avec la mafia italo-américaine bat son plein.

Les Anges de la nuit est une superbe fresque criminelle malheureusement restée dans l’ombre de Les Affranchis de Martin Scorsese, sorti la même semaine aux Etats-Unis et qu’il l’éclipsera médiatique ainsi qu’au box-office. A la chronique virtuose scorsesienne, Phil Joanou pour ce second film (après le brillant teen movie Trois heures, l’heure du crime (1987) fait davantage le choix du drame et de l’étude de caractères. Le quartier new-yorkais de Hell’s Kitchen, à la fois une prison et un lieu scellant le socle fraternel de sa communauté irlandaise. Ce lien communautaire et d’amitié profonde se rattache à ces origines irlandaises, à une enfance commune fait de tradition et de solidarité pour les personnages. Cependant y rester, c’est souffrir des faibles perspectives d’avenir et basculer dans la criminalité.

Tous les protagonistes sont dans une perspective contradictoire quant à leur immersion ou rejet de cet environnement. Terry (Sean Penn) l’a fui un temps avant de renouer de vieilles amitiés, mais aussi de nouveau céder aux mauvaises tentations, même si ses intentions apparaîtront progressivement plus complexes. Son meilleur ami Jackie (Gary Oldman) baigne quant à lui dans l’illégalité avec délectation, en véritable chien fou imprévisible. Frankie (Ed Harris) sous prétexte de protéger les siens, témoigne de la bascule identitaire en se soumettant à la mafia, puissance criminelle supérieure et communauté dominante. Il a perdu le fil de ses racines en s’embourgeoisant et vivant dans le New Jersey, et il est devenu le bras armé de « l’étranger » mafieux, mais avant du capitalisme en rackettant les commerces locaux irlandais. Enfin Kathleen (Robin Wright) s’est éloignée autant qu’elle le pouvait du quartier géographiquement, mais les attaches filiales (elle est la petite sœur de Frankie et Jackie) et amoureuse (la flamme d’antan ravivée avec Terry) l’y ramènent constamment.

La narration se fait à la fois ample et intimiste pour dévoiler ces différents enjeux, ménageant un équilibre délicat entre caractérisation sobre et vrais moments chocs par les révélations ou les morceaux de bravoures. Phil Joanou apporte un grand soin aux détails insignifiants mais qui auront leur importance dans la trajectoire des personnages (le côté « parvenu » de Frankie moqué par les italiens lorsqu’il mange avec eux, annonçant sa bascule finale par cette soif de reconnaissance), rend palpables et poignant les élans sentimentaux (magnifiques scènes entre Terry et Kathleen, bien aidé par la romance naissante en coulisse de Sean Penn et Robin Wright) et est aussi aidé par la prestation exceptionnelle d’un Gary Oldman dangereux, pathétique et touchant. 

Le périmètre finalement restreint de l’intrigue contribue bien à cette atmosphère introspective magnifiée par la photo de Jordan Cronenweth), où la proximité exprime ce sentiment de solidarité et de fraternité, mais aussi l’étouffement, la menace et la paranoïa. La perspective de croiser ou d’être épié par une connaissance ne laisse jamais totalement libre de ses gestes, pour les bons comme les méchants d’ailleurs, Joanou jouant de cela pour faire naître les tensions. Un commerçant qui l’a connu enfant freine les ardeurs de Stevie (John C. Reilly) au moment de le racketter, tout comme Terry rencontrant un ami de son père (Burgess Meredith). Dans une perspective plus topographique, Joanou use de panoramiques prolongeant l’étendue d’une ruelle, offrant un autre angle d’un lieu familier, pour y superposer le regard d’un individu dont on ne soupçonnait pas la présence et qui va agir en conséquence de ce qu’il a observé – Hell’s Kitchen en devient un personnage à part entière.

Lorsque les évènements s’accélèrent pour le pire, le réalisateur se montre particulièrement brillant dans l’action et le suspense. Une séquence entière dont l’issue paisible ou belliqueuse tient à un coup de téléphone est une véritable prouesse de montage et d’escalade anxiogène. L’ultime fusillade en montage alterné avec une fête de la Saint-Patrick est très impressionnante aussi, dans son travail d’alternance des sons musicaux celtiques et de la sécheresse sourde des coups de feu, ainsi que des temporalités opposées entre les deux évènements voisins. 

Ainsi à la fluidité des festivités extérieures répondent les ralentis, les impacts douloureux et le décor détruit de l’intérieur du bar. On peut soupçonner que les films de John Woo circulaient déjà sous le manteau à Hollywood tant ce morceau de bravoure évoque le cinéma hongkongais, d’ailleurs mieux digérés que des films américains qui s’en réclameront plus explicitement par la suite. Les Anges de la nuit est vraiment un grand polar à redécouvrir, son insuccès ayant malheureusement mis un gros frein à la carrière prometteuse d’un Phil Joanou qui ne retrouvera plus ces sommets ensuite.

Sorti en bluray français chez Rimini

lundi 20 août 2018

Mother! - Darren Aronofsky (2017)


Une jeune femme (Jennifer Lawrence) et son mari (Javier Bardem) mènent une vie paisible dans une maison campagnarde et retirée. Leur existence est bouleversée par l'arrivée chez eux d'un mystérieux couple (Ed Harris et Michelle Pfeiffer).

Le cinéma de Darren Aronofsky pourrait se résumer à la quête d’absolu de ses personnages, qui en voient l’objet se dérober à eux dans des contextes et circonstances toujours plus dramatiques. Cette quête peut être intellectuelle avec la formule mathématique de Pi (1999), le bonheur simple et le rêve américain qui s’évaporent dans les opiacés et la violence (Requiem for a dream (2000) et The Wrestler (2010)), l’accomplissement artistique sacrificiel de Black Swan (2011) et enfin l’intime et la quête mystique/religieuse qui s’entremêlent dans The Fountain (2006) et Noé (2014). Mother! Est une forme de synthèse de tout cela dans une épure cauchemardesque, psychanalytique et très impudique pour Aronofsky.

La force du film est de dédoubler ce motif de quête à travers un couple qui va s’opposer dans ces aspirations. La femme (Jennifer Lawrence) a conçu un véritable cocon isolé avec une maison de campagne retirée pour n’avoir rien que pour elle son époux poète (Javier Bardem) dont cet isolement doit favoriser l’inspiration. Seulement dès la scène d‘ouverture les dissensions à venir se devinent. Jennifer Lawrence se réveille seule dans la maison, son premier et seul réflexe étant de rechercher Javier Bardem parti faire un tour dehors. L’existence de Jennifer Lawrence se résume à cette amour/dévotion (représentée par la maison) à Javier Bardem et la caméra d’Aronofsky agrippée à son point de vue ne laisse rien voir du monde extérieur. 

A l’inverse Bardem étouffe dans cet amour exclusif alors que la création se nourrit du contact et de l’observation de l’autre. Dès lors toute intrusion de cet ailleurs se ressent comme une agression notamment avec l’arrivée d’un inquiétant couple (Ed Harris et Michelle Pfeiffer) qui mettra en lumière les peurs d’abandon de Jennifer Lawrence. Les intrus admirateurs galvanisent l’égo inhérent à l’artiste selon Aronofsky et l’inspiration naît de leurs maux intimes. Le réalisateur associe ainsi Bardem au créateur au sens artistique du terme, mais également au Créateur dans sa dimension religieuse qui se doit d’être idolâtré tout en posant de toute sa hauteur/son génie un regard bienveillant/carnassier sur les tourments des humains qui alimentent son œuvre. 

Le dépit de la muse Jennifer Lawrence de ne pas suffire à son époux se traduit par des hallucinations où la réalité qu’elle a conçue pour son bonheur se disloque, puis par la destruction progressive de l’espace fragile de la maison par les intrus. Aronofsky laisse progressivement grimper la folie, les nerfs à vifs de l’héroïne se conjuguant à la désinvolture des invités investissant les lieux, se montrant grossièrement familier (et bien sûr s’asseyant sans cesse sur ce satané évier). Cette intimité volée s’illustre même par une fissure au plancher qui se mue en plaie ouverte. Aronofsky se dévoile comme rarement avec cette idée de la coexistence conflictuelle entre l’artiste dont les états d’âmes et la quête d’attention dévore tout pour son entourage. La maison devient peu à peu un véritable espace mental où son égo envahi tout à travers des admirateurs de plus en plus hargneux. On retrouve l’analogie religieuse avec un Dieu tout puissant éloigné des amours terrestre par son statut et Javier Bardem excelle à exprimer ce mélange de mégalomanie et de détresse. Aronofsky le film ainsi dans des contre-plongées où il surplombe le décor, des plan d’ensemble où sa silhouette centrée fait face aux foules et isole parfois l’orateur gonflé d’orgueil par l’assistance en adoration. 

La religion tout comme le culte de la personnalité de l’artiste sont  fustigés dans un même élan, s’approprier l’être aimé passant par les mêmes dérives d’amour, de haine et de violence dans la folie pieuse et l’admiration extrême. Les plus attentifs remarqueront d’ailleurs qu’une grande part du récit rejoue en grande partie le livre de la Genèse (le Jardin d’Eden, Caïn et Abel) et plus globalement ce culte devenant violence est typique du Dieu belliqueux et vengeur de l’Ancien Testament déjà questionné par Aronofsky dans Noé – même si l’affiche et un rebondissement majeur nous ramène aussi au Fils de Dieu sacrfié et à la Vierge Marie du Nouveau Testament.  Jennifer Lawrence est la muse indispensable pour poser les conditions de cette inspiration, avant d’être sacrifiée lorsque celle-ci se manifeste. 

L’actrice livre une prestation assez stupéfiante d’abandon physique et mental, le sacrifice se jouant aussi en coulisse puisqu’elle entretint une liaison avec Aronofsky durant le tournage. Les outrages subis par le personnage passent de l’angoisse du Polanski parano de Rosemary’s Baby/Le Locataire/Répulsion à une véritable apocalypse filmique entre folie mystique, guérilla et imagerie infernale grandiloquente. Tel est le destin de la muse une fois son flux d’énergie inspiratrice épuisée, le cycle de la création peut recommencer pour Bardem, déité en attente d’adoration pour façonner son monde. Un objet hors-normes qui en laissera plus d’un sur le carreau, que les friands de subtilités passent leur chemin avec Aronofsky c’est l’ivresse du trip qui importe.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Paramount 

 

mercredi 11 septembre 2013

Pain & Gain - Michael Bay (2013)


À Miami, Daniel Lugo, coach sportif, ferait n’importe quoi pour vivre le « rêve américain » et profiter, comme sa clientèle fortunée, de ce que la vie offre de meilleur : maisons de luxe, voitures de course et filles de rêve… Pour se donner toutes les chances d’y arriver, il dresse un plan simple et (presque) parfait : enlever un de ses plus riches clients et… lui voler sa vie. Il embarque avec lui deux complices, Paul Doyle et Adrian Doorbal, aussi influençables qu’ambitieux.

Michael Bay et ses blockbusters décérébrés constituent pour beaucoup la lie du cinéma commercial américain. Effets clippesques tout en montage syncopé et filtres pétaradants, couchers de soleil publicitaires dignes d’un clip d’Aerosmith et scènes d’actions over the top, tout Michael Bay est là. Chez lui, les personnages masculins sont de préférence bien bâtis, rigolards et machos, les filles des bimbos aux formes affolantes - Scarlett Johansson, Kate Beckinsale ou Megan Fox y sont exposées sous leur jour le plus sexy - tandis que les exploits héroïques se font le plus souvent sur fond de bannières étoilées où la corporation militaire est largement mise en valeur.

Michael Bay, c’est un peu l’américain moyen qui quand il va au restaurant commande le plus gros steak et lorsqu'il s'agit d'acquérir une nouvelle voiture s’achète le Hummer le plus imposant. Le tout est ainsi d’en mettre plein la vue et d’en imposer, ce qui se retrouve dans ses films à l’action démesurée, Bay aimant qualifier une séquence spectaculaire réussie de "awesome", son effet de style favori étant le travelling circulaire. Mais si tout cela est bien vrai, on aurait toutefois tort d’y résumer là Michael Bay, le cinéaste s’avérant bien plus intéressant que des tâcherons anonymes et interchangeables comme Bret Rattner ou John Moore.

Tous les motifs visuels et narratifs précités représentent en quelque sorte un idéal beauf du rêve américain dans tout ce qu’il a de plus racoleur, m’as-tu-vu et putassier. Il les a largement mis en valeur dans ses premiers films, notamment Armageddon (1998), imprégné d'imagerie americana mais néanmoins étonnamment touchant sous l’avalanche de clichés, de patriotisme et de rock FM - tout comme dans Rock (1996), où entre deux explosions se dessine un intéressant rapport filial, non anodin lorsqu'on sait que Michael Bay est un enfant adopté. Par la suite, Bay se perdit en cherchant à faire du « vrai » cinéma avec le sinistre Pearl Harbor (2001) où l’épopée romantico-guerrière se rêvant nouveau Titanic (James Cameron, 1998) tournait court du fait d'un casting transparent et de scènes sentimentales dignes de la collection Arlequin, le seul intérêt du film étant finalement la scène d’attaque où il laissait s’exprimer son sens de la destruction.

Plus tard, la schizophrénie serait de mise entre nouvelle tentative de cinéma plus classique mais rencontrant l’échec commercial - la SF plutôt efficace de The Island (2005) - et films ouvertement décérébrés et vulgaires faisant un triomphe - l’inénarrable Bad Boys 2 (2004), monument de vulgarité crasse où la caméra passe en plan-séquence sous les jupes des filles, où des souris font l’amour en missionnaire et où un duo de flics rase la moitié de Cuba lors d’un climax furieux.

La saga des Transformers, pour un premier volet où Spielberg producteur aura réussi à maîtriser Bay pour un honnête divertissement, sombrera dans les écarts les plus absurdes et débiles dans les deux épisodes suivant (2009 et 2011). Dans Bad Boys 2 comme dans les Transformers, Michael Bay se plaisait à piétiner et truffer de déviances ce rêve américain (bimbos, grosses voitures et couchers de soleil) qu’il vantait - quoi qu’on en pense - avec une réelle sincérité dans ses premiers films, laissant à penser qu’il n’en était pas dupe. Entre bêtise, génie ou simple goût de la provocation, on ne savait ainsi que penser du réalisateur à ce propos. Jusqu’à Pain and Gain.

Pain and Gain est un projet de longue date de Michael Bay, qui a toujours souhaité pouvoir s’atteler à un plus petit film entre deux blockbusters mastodontes. En acceptant de signer un Transformers 4, Bay avait dans le deal exigé de pouvoir enfin réaliser Pain and Gain. Le film s’inspire d’un sordide faits divers des 90’s à Miami où un groupe de culturistes avait séquestré, torturé puis tué des nantis, les forçant à signer des documents afin de s’approprier leurs biens. Le scénario fait de cette affreuse histoire une comédie noire à la Fargo (Joel et Ethan Coen, 1995) où nous suivrons les trois culturistes dans leurs pérégrinations sanglantes. On peut résolument parler de la rencontre d’un auteur avec son sujet tant tous les tics visuels propres à Miami sont exploités : bling bling, étalage de richesse, bimbos siliconées et climat ensoleillé dans une sorte de catalogue publicitaire du plus mauvais goût.

Un cauchemar pour certains, le rêve américain pour d’autres à l’image du héros Daniel Lugo (Mark Wahlberg). Coach dans une salle de sport, ambitieux et persuadé que son tour viendra dans la longue file d’attente de la réussite sociale, Daniel Lugo décide pourtant de prendre un sanglant raccourci. L’étalage vulgaire de plaisir et la frustration vis-à-vis de sa clientèle richissime vont donc l’amener au kidnapping du vantard et plein aux as Kershaw (Tony Shalhoub) dont il va spolier la fortune avec l’aide de ses acolytes, le frustré et adepte des stéroïdes Adrian (Anthony Mackie) et le colosse Paul (The Rock).

L’intrigue développe une escalade de séquences extrêmes et hilarantes où Bay dénonce la bêtise profonde de ses héros ainsi que la vacuité du rêve qu’ils poursuivent. Tout n’est qu’apparence à l’image du culte du corps qu’ils entretiennent et les mantras ridicules de sportifs dont ils se galvanisent ("My name is Daniel Lugo, and I believe in fitness") et qui seront les mêmes que lorsqu’ils chercheront la fortune, d’abord avec des gourous ("Are you a doer, or are you a dont’er?") puis ensuite dans leur actions criminelles extravagantes - où même là ils ne montreront guère de disposition, telle cette longue scène de meurtre raté où effectivement l'on nage en plein Fargo.

Une fois fortune faite, le rêve américain a effectivement belle allure, ce même s'il s’avère bien conventionnel : villas en quartier résidentiel, voitures de luxe et cocaïne. Le personnage de Kershaw s’avère tout aussi pathétique dans la manifestation de sa réussite sociale, énumérant ses possessions et alignant les punchlines condescendantes à mourir de rire (« Tu sais qui a inventé la salade ? Les pauvres ! »).

 Michael Bay démarre le film dans son esthétique bien connue : palmiers, coucher de soleil flamboyant, boîte de nuit aux strip-teaseuses topless… seulement, il n’y a plus comme dans ses films d’action de héros téméraires et courageux aptes à surgir de cette fange mais bien trois pieds nickelés hors-la-loi. Dès lors, cette imagerie du rêve américain vire sous acide avec des idées de mise en scène complètement folles, des situations déviantes (la scène du barbecue final vaut à elle seule le déplacement) et un festival de répliques aussi ordurières qu’inventives. Un panneau viendra même, lors d’un dérapage anthologique, rappeler au spectateur stupéfait de tant d’excès que « Ceci est toujours une histoire vraie » !

Les trois acteurs donnent magnifiquement de leur personne, Mark Wahlberg pur produit de cette Amérique white trash de par son passé - et certains de ses rôles comme Boogie Nights (Paul Thomas Anderson, 1997) ou le récent Fighter (David O. Russell, 2011) - dévoile un potentiel comique énorme, surgonflé et l’air ahuri tandis que The Rock amène une - petite - touche d’humanité avec ce personnage pieux et en quête de rédemption, entre deux sniff de cocaïne tout du moins. Pain and Gain, assez éreintant et un peu trop long dans ses excès, demeure cependant un sacré ovni et couve un potentiel de film culte en puissance.

Mais le plus drôle serait de voir un pamphlet dans la vision de ce que Michael Bay a toujours célébré, ce dont on doute fort et que l’épilogue confirme, où plus que dans l'objectif, c'est dans les moyens employés (et l’imbécilité des protagonistes) qu’il faut voir la critique. La vie de pacha, ça se mérite et ce n’est pas cet acharné de travail (dix films en treize ans tout de même) qui dira le contraire. Un parfait pendant du Spring Breakers (et dans une moindre mesure le Bling Ring de Sofia Coppola) de Harmony Korine pour ce qui est en cette année 2013 du rêve américain sous acide .

En salle en ce moment 

jeudi 10 janvier 2013

Glengarry - Glengarry Glen Ross, James Foley (1992)


Un cadre supérieur d'une importante société immobilière vient annoncer aux vendeurs une importante restructuration des effectifs. Les meilleurs resteront et se verront confier la commercialisation d'un lot de terrains particulièrement convoités, les autres seront purement et simplement mis à la porte. Alors s'en suit manipulation et guerre à outrance parmi les vendeurs qui veulent tous conserver leur place.

James Foley même s'il n'a jamais complètement confirmé les espoirs suscités par son Comme un chien enragé (1985) sommet du cinéma US des 80's aura tout de même signé d'autres réussites comme le polar Le Corrupteur (1998) et surtout ce Glengarry Glen Ross. Le film constitue un sorte d'équivalent prolétaire au Wall Street d'Oliver Stone où les yuppies sont remplacé par une plus modeste équipe de vendeurs immobiliers avec cette même réflexion sur l'ambition, l'appât du gain et la concurrence effrénée suscitée par cette société capitaliste froide et impitoyable. Le film adapte une des plus fameuses pièces de David Mamet récompensée du prix Pulitzer et inspirée de la propre expérience du dramaturge qui à la fin des années 60 travailla au sein d'un agence immobilière.

La pièce triomphe tout d'abord en Angleterre où elle est jouée dès 1983 et le succès se confirme sur les scènes américaines à Chicago puis à Broadway. C'est là que l'idée d'un film va germer d'abord par le réalisateur Irvin Kershner y décelant le potentiel cinématographique. C'est finalement James Foley qui le mettra en scène bien plus tard entouré d'un casting de haut vol pour des rôles qui furent notamment convoité par Robert De Niro, Bruce Willis, Richard Gere and Joe Mantegna...

L'intrigue nous plonge dans deux jours sous pression dans le quotidien d'une agence immobilière où l'équipe de vendeur. Le film s'ouvre sur une séquence d'anthologie avec un Alec Baldwin envoyé par la maison-mère pour secouer nos vendeur aux chiffres médiocre avec une sacrée épée de Damoclès : à la fin de la semaine ceux qui n'auront effectués aucune vente seront renvoyés, le meilleur vendeur remportera une Cadillac et le second une boite de couverts (!). Alec Baldwin dans un monologue d'anthologie humilie, rabaisse et insulte ces subalternes qui n'existent que par le chiffre de leur dernière vente avec une agressivité ordurière jubilatoire.

Dès lors une bataille de manipulation, mensonges et bluff divers se joue dans l'agence où on découvre la personnalité de chacun. Le directeur d'agence froid aux doléances des vendeurs (Kevin Spacey), le vieux de la vieille cruellement dépassé et aux abois (Jack Lemmon), le leader arrogant et privilégié (Al Pacino), le rétif à l'autorité prêt à tout pour s'en sortir (Ed Harris)... En dépit de cette caractérisation marquée au départ, tous nous paraîtront sympathiques, pitoyables ou détestables dans leur détresse et détermination froide au fil de rebondissement mémorables les plaçant en position de force pour aussitôt les rabaisser plus bas que terre dans la minute qui suit.

Rarement on aura vu l'art de la vente aussi bien dépeint qu'ici avec un David Mamet (également auteur du scénario) qui accumule les joutes verbales mémorables où nos vendeurs négocient, cajolent, bousculent leur client qui s'apparente plutôt à une proie qui faut saisir avec toute la ruse possible. On aura droit à toutes les facettes de cet art mercantile, que ce soit l'harassante routine de harcèlement téléphonique et de visites impromptues à toute heure, une capacité de conviction sur le fil du rasoir de l'insistance déplacée, la roublardise et le mensonge. Ainsi poussé à bout par un système de pensée, chacun révèle ce qu'il a de plus fourbe en lui à travers cette rivalité. Tout cela est dépeint avec brio et une remarquable économie de moyen l'intrigue se déroulant principalement dans deux décors.

James Foley s'efface devant son sujet et sa mise en scène (sans céder abusivement au théâtre filmée) est entièrement au service des prestations exceptionnelles de l'ensemble du casting. Néanmoins Jack Lemmon au bord de la rupture tire le plus son épingle du jeu, tout comme Al Pacino tour à tour cajoleur (la manière dont il embobine Jonathan Pryce, grandiose) et agressif avec une tirade insultante envers le bureaucrate sans talent Kevin Spacey des plus savoureuse. Captivant et mordant, une grande réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

Extrait de la tirade mémorable d'Alec Baldwin en ouverture grandiose !

jeudi 8 septembre 2011

Sweet Dreams - Karel Reisz (1985)



Karel Reisz s'était déjà confronté au genre du biopic de manière magistrale avec Isadora, sublime transposition de la vie de la danseuse Isadora Duncan. La narration et la mise en image entièrement soumises à la personnalité fantasque de la danseuse avaient donné un résultat hypnotique et inoubliable. Presque 20 ans plus tard et émigré aux Etats-Unis renoue avec le biopic avec le récit de la vie de la chanteuse country Patsy Cline. Le résultat est moins spectaculaire que Isadora mais touchant de justesse et une nouvelle fois en parfaite adéquation avec l'artiste abordée.

L'un des aspects qui valut la postérité à Patsy Cline, c'est ce timbre de voix unique et incroyable vecteur d'émotion intense dans son registre le plus connu de la ballade country déchirante. Karel Reisz semble donc vouloir aller chercher à la source la mélancolie dégagée par les chansons de Patsy Cline, ses propres amours tumultueuses avec son époux Charlie Dick. Il est ainsi très peu question de musique durant la première partie qui narre le coup de foudre entre Patsy (Jessica Lange) mal mariée à un homme indifférent et Charlie (Ed Harris) jeune ouvrier subjugué par le charme et le talent de la chanteuse. Reisz rend incroyablement intense leur relation, dans les hauts comme dans les bas.

L'attention de Charlie fait fondre une Patsy Cline abandonnée jeune par son père et dont l'époux ne prête guère attention à elle. La passion est aussi idyllique que fulgurante par la narration elliptique et l'alchimie électrique entre Ed Harris (encore chevelu) et Jessica Lange rend aussi intense les étreintes que plus tard les échanges haineux des deux amants.

Reisz l'anglais retrouve la verve et l'authenticité de son Samedi soir, dimanche matin pour dépeindre les milieux populaire de ce sud des Etats-Unis notamment les bouges miteux où joue Patsy Cline à ses débuts, les tournées harassantes mais aussi la chaleur et la solidarité du milieu country avec des séquences musicales (où au chant Jessica Lange est doublée par la voix de Patsy Cline) euphorisantes.

Reisz accorde plus de place au lent délitement du couple qu'il illustre des éléments isolés qui créent progressivement un fossé entre eux : le penchant pour la boisson de Charlie, l'éloignement dû à son service militaire, le succès naissant. C'est là qu'intervient enfin réellement la musique, Patsy s'imprégnant des maux de plus en plus douloureux de sa vie sentimentale pour nourrir la force de ses chansons. C'est particulièrement vrai vers la fin lorsque le montage enchaîne une ultime et vaine scène de réconciliation avec Patsy sur scène entamant son légendaire Sweet Dreams d'autant plus déchirant dans ce contexte.


Jessica Lange trouve là un de ses très grands rôles (qui lui vaudra une nomination aux Oscar) où elle adopte avec aisance l'accent sudiste mais aussi les manières et le langage ordurier de cette fille du cru, authentique. La relation avec sa mère (superbement incarnée par Ann Wedgeworth) est très touchante d'ailleurs dans sa manière de souligner sans trop en dire les épreuves communes traversées et la complicité. Ed Harris confère aussi une belle humanité à un personnage qui aurait pu paraître détestable et qui apparaît ici comme un homme aimant mais torturé et autodestructeur. Sous la facette biopic c'est donc surtout une belle histoire tragique dont il s'agit là. La conclusion sur le couple dansant amoureusement alors que Patsy Cline a tragiquement disparue semble vouloir figer leur union désormais brisée sur ses images d'un bonheur éphémère.

Sorti en dvd zone 1 et doté de sous-titres français