Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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Affichage des articles dont le libellé est Oliver Reed. Afficher tous les articles
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mercredi 26 avril 2017

The Angry Silence - Guy Green (1960)

Tom Curtis (Richard Attenborough) est ouvrier dans une usine du nord de l’Angleterre père de deux enfants, avec un troisième en route. Quand une grève éclate, il décide de ne pas suivre le mouvement et de continuer à travailler. Les pressions se font de plus en plus fortes, et sa famille est mise en danger, mais au lieu de céder, Tom persévère. Une fois la grève terminée, il doit faire face à l’isolement et au silence imposé par ses collègues. Les média attirent alors l’attention sur la situation de Tom. Mais cela ne fait qu’empirer les choses.

The Angry Silence est la première production Beaver film, la société fondée par Richard Attenborough et Bryan Forbes d'où sortiront nombres de grandes réussites anglaises des années 60 réalisée par tous deux : Le vent garde son secret (1961), La Chambre indiscrète (1962), Le Rideau de brume (1964), Oh! What a Lovely War (1969)... The Angry Silence s'avère une sorte de pendant sérieux et dramatique de I’m all right Jack (1959) des frères Boulting, virulente satire qui dénonçait les petit arrangements et la corruption du monde de l'entreprise et des syndicats. C'est également le propos du film de Guy Green qui transcende toute idéologie pour un constat virulent.

Le suivisme et un certain obscurantisme militant se révèle ainsi dans une usine du nord de l'Angleterre. Un agent extérieur (Robert Burke) aux motifs nébuleux s'immisce ainsi auprès du délégué syndical (Bernard Lee) pour semer la discorde au sein de l'entreprise. Guy Green présente au départ l'usine comme un espace convivial et de camaraderie, du moins tant que l'on en reste du point de vue des ouvriers. Les angoisses économique semblent pouvoir se résoudre par le travail (Tom Curtis (Richard Attenborough) et l'annonce de la troisième grossesse de sa femme), les amours plus ou moins sérieuses se nouent avec les jolies ouvrières qu'on tente maladroitement de séduire pour Joe Wallace (Michael Craig également coscénariste du film) et côté loisir un tour au pub après une journée de labeur ou football le weekend semblent constituer une évasion satisfaisante pour ces gens simples.

Les quelques désaccords entre le délégué syndical et la direction (le manque de protection sur les machines sont bien là, mais leur résolution semblent plus reposer sur un jeu de pouvoir que sur un vrai souci du bien collectif. Ainsi une grève est décidée sans que l'on ait ressenti une réelle oppression patronale et surtout sans un début de négociation qui aurait éventuellement avortée. Richard Attenborough souhaitait dénoncer le rôle discutable que pouvait exercer des agents extérieur d'extrême gauche pour exacerber les conflits sociaux, ce que semble être le personnage manipulateur de Robert Burke qui fait grimper la tension sans que la branche syndicale officielle ait pu intervenir.

La tradition amène donc le lancement d'une grève machinalement votée par les ouvriers sans qu'ils n'en comprennent réellement le motif. Tous sauf Tom Curtis, autant motivé par sa situation familiale précaire qu'une conscience individuelle dont sont dénués ses collègues. Dès lors la cause n'a plus d'importance, seule compte la soumission de celui qui a osé sortir du rang. La violence se fait furtive, qu'elle soit concrète avec une réelle intimidation physique, psychologique et sociale avec l'ignorance et la mise au ban de Curtis et au final vraiment malveillante quand les actes nocifs sortent du cadre d l'usine et touche la famille du héros. La mise en scène de Guy Green brille à traduire cet isolement du personnage. Son individualité face à la meute est de plus en plus marquée, notamment lorsque sa silhouette traverse stoïquement les rangs de grévistes pour se rendre à l'usine déserte. Lorsque le travail reprendra, les compositions le mettent en avant plan dans les couloirs parcourus de machines. Lors d'une scène marquante le réfectoire lieu de cette camaraderie initiale prend des allures de cirque grotesque et hypocrite par un jeu sur les plongées, les gros plans monstrueux sur les visages ouvriers décérébrés.

Cette vision sera celle qui provoquera un hurlement de rage de Curtis envers ses anciens amis lui apparaissant sous leur vrai jour. Le propos sera encore plus virulent lorsque la situation prendra de l'ampleur pour attirer les médias, les ouvriers interrogés étant incapables de donner de motifs concrets à l'ostracisation de leur collègue si ce n'est d'avoir exprimé une opinion individuelle. Richard Attenborough livre une très grande prestation, sensible et puissante pour incarner cet homme simple dépassé par ses choix. La droiture et l'intensité de la conviction passe par ce jeu de plus en plus fiévreux et habité, le reste du casting n'étant pas en reste notamment Michael Craig en mouton culpabilisant, Bernard Lee en syndicaliste détestable et Geoffrey Keen en superviseur résistant à la pression - Pier Angeli très touchante également et on croise un Oliver Reed débutant. Le film fut accusé d'être antigrève mais finalement les patrons sont tout autant fustigés, s'accommodant de cette loi du silence et livrant en pâture Curtis pour ne pas perturber leurs affaires en cours. Richard Attenborough membre du parti travailliste n'a donc pas un propos réellement politique mais dénonce la meute instrumentalisée pour célébrer l'individu dont l'ultime rempart reposera plus sur son foyer que l'idéologie.

Néanmoins le propos du film fut parfois mal perçu, manquant d'être interdit au Pays de Galles par le syndicat des mineurs mais Attenborough se rendra sur place pour leur projeter le film afin d'en faire comprendre le vrai sens. Un vrai grand film dont propos audacieux (le final est particulièrement sombre et rageur) lui vaudra une nomination à l'Oscar du meilleur scénario.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez StudioCanal, dot de sous-titres anglais 

Extrait

jeudi 18 février 2016

Assassinats en tous genres -The Assassination Bureau , Basil Dearden (1969)

Jeune femme indépendante qui cherche à faire carrière dans le journalisme, Miss Winter (Diana Rigg) enquête sur une entreprise assez spéciale : le bureau des assassinats. Elle vend son projet d’article au propriétaire d’un gros journal anglais Lord Bostwick (Terry Savalas) et se fait passer pour le commanditaire d’un assassinat pour rencontrer le directeur du bureau, un certain Ivan Dragomiloff (Oliver Reed). Celui-ci est quelque peu surpris quand il apprend l’identité de la victime, mais accepte la mission au nom du bureau.

Basil Dearden signe un divertissement de haute volée avec The Assassination Bureau, drôle, trépidant et classieux. Le film a pour origine un roman inachevé de Jack London, dont l'ami et auteur Sinclair Lewis lui suggéra l’idée d'un récit traitant d'une société secrète d'assassin. Jack London se lança donc en 1910 mais, incapable d'en donner une conclusion satisfaisante mis le roman de côté pour un temps et celui-ci resta inachevé à sa mort en 1916. Bien plus tard en 1963, l'auteur Robert L. Fish se basant sur des notes de Jack London achève le roman qui peut enfin paraître.

En ces 60's pop marquée par le succès des James Bond, une adaptation est rapidement mise en route par le producteur Michael Relph qui convoque pour le mettre en scène son vieil ami Basil Dearden dont il fut le directeur artistique sur de nombreux films à la Ealing comme Au cœur de la nuit (1945) ou Saraband for Dead Lovers (1948). Marqué par ses créateurs de renom, le film marquera donc une première rupture avec le roman en se déroulant en Europe plutôt qu'aux Etats-Unis et étant bien plus marqué par un certain esprit british.

Le récit conjugue habilement questionnement moral, réflexion sur la féminité et un jeu astucieux sur le contexte politique européen explosif de l'avant Première Guerre Mondiale. Comme le montre un hilarant pré générique, l'assassinat est plus matière à ridiculiser la maladresse ou la virtuosité des tueurs officiant plus par l'amour du sport que par volonté politique. C'est la vertu détachée de l'Assassination Bureau dirigé par Ivan Dragomiloff (Oliver Reed), pour peu que la cible ait eu des agissements répréhensibles et que le cachet soit lucratif. Cette ambiguïté morale va le rattraper lorsque l'apprentie journaliste Miss Winter (Diana Rigg) remonte la piste du Bureau pour commanditer son propre meurtre. Ivan par amour du jeu relève le défi et se voit traqué à travers l'Europe par ses anciens collègues mais la manœuvre cache un complot plus vaste.

Le ton ludique conjugué à une narration enlevée et pleine de rebondissements fait passer tous les écarts (notamment narratifs voir la facilité avec laquelle Miss Winter infiltre le Bureau même si on aura une explication)) grâce à la richesse du propos sous la légèreté. Cela passe notamment par une délicieuse Diana Rigg. Miss Winter est une jeune femme portée par sa seule ambition et velléités féministe, dont la rigueur morale et le désintérêt pour la frivolité relève plus du manque de vécu. Révoltée par le principe de l'Assassination Bureau, elle va pourtant user d'un procédé douteux pour le démanteler et tirer un bon sujet d'article par la même occasion. Suivant bien malgré lui Ivan dans son périple à travers l'Europe où il essaie de devancer ses poursuivants, Miss Winter va bientôt vaciller en tombant amoureuse de lui.

Chaque étape et pays visité permet d'aborder une ambiance et une tonalité différente incarnée notamment par le tueur auquel se confronte nos héros. Le Paris libertin de la Belle Epoque nous vaudra une visite dans une rutilante maison close dirigée par le vénal Lucoville (Philippe Noiret). Le décor pétaradant joue autant du fantasme que l'on se fait de cette période que de l'esthétique pop et de la liberté de ton des 60's avec ces jeunes filles courte vêtues, la manière dérobée dont on accède à ses lieux de plaisirs. Oliver Reed se situe l'humour en plus dans le sillage du Love de Ken Russell avec des personnages élégants et loin des rôles de rustres qui l'on fait connaître. Il associe cette classe à un transformisme à la Arsène Lupin et une présence virile à la James Bond qui le rend irrésistible dans les différents stratagèmes qu'il monte pour méduser ses poursuivants.

On s'amuse beaucoup de la complicité naissante avec une Miss Winter qui se déride au fil de l'aventure et de ses propres mésaventures. Diana Rigg alterne avec brio ingénuité (notamment durant les scènes avec un Telly Savalas qu'elle recroisera cette même année dans le grandiose Au service secret de sa majesté), présence sexy et forte personnalité. La scène où elle se retrouve en petite tenue, subit une rafle policière et garde tant bien que mal sa dignité en réclamant l'ambassadeur anglais est un régal. Cette vulnérabilité et féminité subie devient naturelle au fil du récit, sa vision se faisant moins binaire avec les sentiments naissants pour Ivan. Là encore de jolis moments (la scène où elle cherche une bombe dans sa chambre où celle où elle sauve Ivan en oubliant son investissement initial) vienne ponctuer la transformation dans les attitudes plus séduisantes et la présence de plus en plus sexy de Diana Rigg.

Même si l'on traverse une sorte d'Europe décalée à la Tintin (passant par Venise, Vienne ou Paris) le sujet est intéressant dans son enjeu voyant l'assassinat revêtir des vertus politique en vue de manipulation en cette ère pré Première Guerre Mondiale. Ivan est presque le garant d'une époque plus morale et insouciante malgré son statut d'assassin tandis que les adversaires seront des adeptes du complot et du chaos. Cette vilenie ordinaire est parfaitement représentée par la veuve pulpeuse qu'incarne Annabella Incontrera. Michael Relph offre une splendide direction artistique parfaitement mise en valeur par Dearden avec des visions chatoyantes de cette Europe reconstituée à Pinewood, appuyant sur un faste et un rococo dont l'éclat cherche à masque le danger tapis dans chaque recoin (le face à face entre Ivan et Annabella Incontrera dans le somptueux palais vénitien).

Trépidant de bout en bout, le film s'offre même un final sacrément spectaculaire entre James Bond rétro et steampunk avec un long affrontement en Zeppelin lourdement armé. Dearden joue autant des intérieurs tortueux de l'engin que des visions impressionnantes le montrant avancer et vaciller dans les airs. Les transparences sont certes assez voyantes mais c'est mis en scène avec un tel panache qu'on reste bien accroché. Seul regret le scénario retrouve un semblant d'élan machiste (alors que c'était parfaitement équilibré jusque-là) en ne faisant pas réellement participer Diana Rigg au sauvetage final même si cela vaudra un bon dernier gag. Un thriller et film d'aventures originale et ludique épatant donc, bonne surprise.

Sorti en dvd zone 1 Warner Archive et doté de sous-titres anglais

mardi 30 décembre 2014

Les Diables - The Devils, Ken Russell (1971)

Au 17ème siècle, en France. La ville de Loudun se retrouve sous la menace du Cardinal Richelieu (Christopher Logue), soucieux de soumettre les villes fortifiées pour étendre son pouvoir et celui du Roi Louis XIII (Graham Armitage). Le prêtre Urbain Grandier (Oliver Reed), temporairement responsable de Loudun suite au décès de son gouverneur, s’oppose fermement au Baron de Laubardemont (Dudley Sutton) et à ses sbires, venus détruire les fortifications de la ville. Mais la situation se complique lorsque la mère supérieure Jeanne des Anges (Vanessa Redgrave), membre du couvent de Loudun, est sujette à des fantasmes et délires hallucinatoires, résultant de son attirance pour Grandier. Des opposants de ce dernier vont alors chercher à utiliser le témoignage de sœur Jeanne pour décrédibiliser le prêtre…

My most, indeed my only, political film. C’est en ces termes que Ken Russell définit The Devils, le film le plus controversé de sa carrière et un de ses chefs d’œuvre. Le projet arrive à point nommé pour Russell qui aura distillé son sens de la provocation avec une audace croissante au fil de ses premières productions de cinéma - déjà latente dans ses documentaires pour la télévision dont Dance of the Seven Veils un consacré à Richard Strauss et où il associe le compositeur à un nazi. Un cerveau d'un milliard de dollars (1967) amenait une folie et un excès contagieux dans la très sérieuse et cérébrale série d’espionnage Harry Palmer. Women in love (1969) amenait une sensualité audacieuse à cette adaptation de D.H. Lawrence y dévoilant le temps d’une scène le thème récurrent chez Russell de l’homosexualité qui se révèlerait explicitement dans le biopic de Tchaïkovski The Music Lovers (1970). Chacune de ces tentatives sera saluée de succès malgré les scandales et c’est un Ken Russell en pleine confiance et sûr de son art qui va s’attaquer à The Devils.

Le film transpose l’affaire des démons de Loudun, fait divers qui agita la France du XVIIe siècle. Une chasse aux sorcières et des supposés cas de possessions dans un couvent d’Ursuline servirent alors de couverture au Cardinal de Richelieu pour soumettre la ville de Loudun, terreau de résistance à son pouvoir mené par le prêtre catholique Urbain Grandier. L’affaire permit de juger Grandier, source de ces tourments et accusé de pactiser avec le diable et il fut exécuté sur le bûcher sans avoir avoué ses crimes. Politique et religion faisaient des liaisons dangereuses dans ce drame et, même s’il  l’illustrerait par son esthétique tapageuse, tous les faits les plus révoltants dépeints dans Les Diables sont avérés. 

L’épisode inspira bien sûr la littérature et Russell adapte donc le livre Les Possédés de Loudun d'Aldous Huxley paru en 1952 (pour la construction) mais également la pièce Les Diables de John Whiting jouée en 1960 (pour les dialogues). Après en avoir achevé le scénario, Russell l’adresse à la United Artist qui avait produit Women in Love et The Music Lover mais les exécutifs terrifiés par son contenu se retireraient bien vite. La Warner rassurée par les succès récents de Russell finance donc le projet sans doute sans trop en détailler la teneur et persuadée de produire un drame en costume prestigieux. Le tournage se déroulera ainsi sans encombre, les vrais problèmes ne surgissant qu’en post-production et lors de la sortie américaine.

Dès le début du film, on peut clairement diviser le cadre du récit en trois environnements et autant d’états d’esprit. Tout d’abord on cette cité atypique de Loudun, dont l’architecture géométrique imposante contrebalancée par la blancheur immaculée traduit le carrefour de modernité que constitue ces lieux. Les guerres de religions sanglantes et les ravages de la peste ont appris aux catholiques et protestant à cohabiter en paix, faisant de Loudun un monde à part du conflit religieux alors vivace partout ailleurs. Cet équilibre délicat dessine un envers tumultueux la nuit venue où les pulsions se déchainent, sexuelles bien sûr mais aussi morbides à travers les cadavres jonchant les rues, des charlatans soignant la peste par des remèdes douteux.

La droiture et la paix le jour, la luxure et les excès la nuit venue, ces deux facettes reflète le bon et le mauvais qui abrite tout être humain. Cette dichotomie, le prêtre Urbain Grandier (Oliver Reed) a appris à l’accepter. C’est un homme s’abandonnant aux plaisirs des sens avec égoïsme (cette jeune maîtresse enceinte qu’il laisse seule à son sort) mais également un meneur rappelant l’indépendance de Loudun face aux agents de Richelieu qui cherchent à en détruire les remparts symboles de son passé protestant. 

D’autres ne peuvent répondre avec la même force de caractère à cette dualité. C’est le cas de la mère supérieure Jeanne des Anges (Vanessa Redgrave), difforme mais non moins rongée par un désir dévorant pour Urbain Grandier. Cette culpabilité et frustration est la cause d’un tourment qui s’exprime par l’expression la plus douloureuse de la piété (autoflagellations, châtiments corporels) ne pouvant endiguer des fantasmes de plus en plus tourmentés et outrageant. Russell peut ainsi déployer la scène la plus controversée du film, « The Rape of Christ » où les traits de Grandier se substituent à ceux de Jésus sur la croix et où son corps massif s’impose à celui de Jeanne dont les tressaillements expriment autant la stupeur que l’orgasme fiévreux. 

Raide, figée et frémissante dans l’alcôve du couvent, déchaînée et avide de désir dans ses rêves, Vanessa Redgrave est extraordinaire pour exprimer la folie grandissante de son personnage. Quand Grandier acceptant ce qu’il est finit par trouver l’amour sincère avec Madeleine De Brou (Gemma Jones), Jeanne sombrera définitivement dans la démence. Leur deux parcours se font en parallèle, Russell alternant les séquences romantiques élégiaques pour le couple Grandier/Madeleine et dérapages graphiques divers pour Jeanne avec notamment des séquences de masturbation frénétiques. Le machisme de l’époque est subtilement dénoncé, les couvents étant des nids de vieilles filles frustrées qui pense soigner dans l’isolement et la foi leurs désirs inassouvis quand les hommes même sous l’habit religieux peuvent exprimer foi et attrait charnel.

Le récit se déroule à une époque de reconquête pour l’Église catholique romaine, un objectif qui sert plus des ambitions politiques que religieuses. Cette aura de l’église, après avoir dessiné un versant imparfait mais humain à travers les personnages de Grandier et Jeanne va adopter un visage froid sous les traits calculateurs de Richelieu (Christopher Logue). La deuxième partie du film est ainsi une longue suite de tableaux hystériques servant le complot afin de confondre Grandier et faire tomber la ville. C'est le troisième espace qui constitue cette fois véritablement l'enfer sur terre.

Jouet de desseins qui la dépasse, Jeanne subira les derniers outrages, Russell déployant toute la folie dont il est capable dans des séquences d’inquisitions qui aussi folles soient-elles reflètent la réalité des évènements. La force du réalisateur est d’y amener une atmosphère de pur cauchemar à travers les éclairages baroques de David Watkin, les décors néoclassiques de Derek Jarman où après l’austérité clinique du début on passe à des compositions de plans surchargées, des gros plans et zooms agressifs sur des visages déformés dans des rictus de pur démence. 

Russell a beau filmer la confusion, jamais sa mise en scène n’y cède. Les cadrages dessinent la dimension totalitaire de cette église (les lignes architecturales qui dévoilent la prison, la chape de plomb et le côté oppressant de cette société notamment lors de la scène de procès finale) et l’ironie mordante fait mouche sous le dégout. L’inquisition libère ainsi une dépravation qui avait relativement réussi à être contenue par les nonnes qui désormais s’abandonne aux orgies les plus extravagantes.

Si l’on avait le moindre doute d’une conviction sincère des inquisiteurs malgré leurs actes révoltants, la séquence où ils s’absolvent de leur péché par une relique religieuse qui n’en est pas une en dit long sur leur cynisme. Michael Gothard en chasseur de sorcière à l’allure et agitation de rock star exprime le versant le plus chaotique quand Murray Melvin (dans un rôle voisin du précepteur fourbe qu’il tiendra dans Barry Lyndon (1975)) dévoile lui le calcul et l’hypocrisie de ces fous de dieu.

La présence paisible et résignée d’un Oliver Reed habité amène une vraie hauteur au récit, qui ne délivre pas contrairement aux apparences un propos antireligieux mais dénonce l’usage qui est fait de ce message. Le final est un long chemin de croix où les tortures subies par Grandier ne cèdent jamais à la gratuité provocatrice, les situations étant au final plus dérangeantes que les vrais dérapages sanglant restant hors-champs. Cest la grandeur, la droiture et la paix intérieure qui accompagne le martyr Grandier que l'on retiendra, sa marche douloureuse vers le bûcher s'inspirant complètement de l'iconographie religieuse dans les compositions de plans et cadrage de Russell.
La cité ayant cédée à cette propagande et hystérie ne semble pas mériter son défenseur et à peine son dernier souffle lâché, les murailles peuvent s’écrouler et laisser venir la désolation lors d’une dernière scène glaçante. Le film aura un succès à la hauteur de son scandale mais en paiera le prix fort au niveau de la censure. Après une première exploitation anglaise en version intégrale, la Warner horrifiée imposera des coupes drastiques (le viol du Christ s’en trouve quasiment amputé entre autre) pour une sortie américaine qui tournera court pourtant. Ce sera néanmoins cette version censurée qui s’imposera durant toute les exploitations futures du film et le montage anglais d’origine - la vraie version intégrale n'ayant été que succintement diffusée - n’est visible que depuis 2011, année de la mort de Ken Russell. Une oeuvre magistrale qui gêne toujours autant la Warner aux entournures donc, preuve de sa portée intacte.


Sorti en dvd zone 2 anglais dans une magnifique édition dotée de sous-titres anglais, de la version intégrale du film et de nombreux bonus

lundi 21 octobre 2013

The Party's Over - Guy Hamilton (1965)

Une jeune Américaine Melina (Louise Sorel) traine avec une bande de beatniks de Chelsea, et attire l’attention du leader du gang, Moïse (Oliver Reed) parce qu’elle se refuse à lui. Tout va déraper quand Carson (Clifford David), le fiancé de Melina, débarque pour la ramener aux Etats-Unis à la demande du père de celle-ci.

The Party's Over est un trésor caché du cinéma anglais des 60's tant sa sortie fut entourée de controverse et qu'il fut longtemps invisible dans son montage intégral. Le film se veut au départ une œuvre de prévention sur le mouvement alors en essor des beatniks au sein de la jeunesse mais son contenu s'avérera trop cru pour la censure anglaise qui exigera de nombreuses coupes qui en empêcheront un temps la sortie. Deux ans plus tard au vu de la notoriété acquise par son réalisateur Guy Hamilton qui a dirigé entretemps un des James Bond les plus fameux Goldfinger (1964), un distributeur peu scrupuleux le sortira largement amputé et dans un habillage racoleur de thriller érotique pour attirer le chaland. Guy Hamilton et son producteur Anthony Perry feront retirer leur noms du générique, et cela même sur la récente version restaurée permettant de voir le film dans un montage d'avant le passage devant la commission de censure mais néanmoins pas approuvé par Hamilton.

La dimension morale s'exprime à la seule évocation du titre signifiant la fin de la récréation mais le film s'avère plus fin que cela. L'intrigue s'ouvre sur une séquence "scandaleuse" qui prête à sourire aujourd'hui avec cette fête sur fond de musique jazz prêtant au stupre où les jeunes beatniks dansent lascivement, s'enivre et cèdent à leurs instinct charnels tout en laissant deviner les penchants autodestructeur qui provoqueront le drame à venir. Comme chaque fois, la soirée se conclue par un retour au petit matin où nos jeunes rebelles défilent tel des zombies dans les rues d'un Londres désertique magnifiquement éclairé par Larry Pizer.

Parmi eux on trouve Melina (Louise Sorel), américaine exilée qui va bientôt rattrapée par la réalité. Son allure plus sophistiquée que ses camarades l'avait précédemment laissé deviner et on découvrira qu'elle est la fille d'un riche homme d'affaire qui va envoyer son bras droit et futur fiancé de Melina la chercher à Londres. Paniquée de devoir ainsi retrouver les chaînes d'une vie normale, Melina va être aidée par ses amis qui vont brouiller les pistes pour le fiancé Carson (Clifford David) se perdant entre pub, résidence louches et fêtes miteuses dans un Londres interlope. Le jeu va cependant prendre une tournure bien plus sordide.

Le jeu de piste s'interrompt ainsi à mi- film lorsque le personnage de Melina va se volatiliser tandis qu'un vent de secret et de culpabilité flotte autour de ses amis beatniks. Carson va alors devoir remonter le fil d'une énième soirée de débauche pour savoir ce qu'il est advenu de sa fiancée et si elle est encore vivante. Les soupçons vont autant se porter sur le leader charismatique et manipulateur du groupe Moïse (Oliver Reed) fou amoureux de Melina que les filles ayant toutes une raison de la jalouser. Le ton s'avère dangereusement moralisateur au départ, fustigeant les écarts de ces entité beatniks forcément vus sous un jour néfaste face un Carson aux allures de genre idéal.

Cependant plus que les défis à l'ordre moral, c'est finalement l'existence oisive et sans but ainsi que l'effet de groupe dans l'attitude des beatniks qui frappe. Ils fuient un conformisme bourgeois pour s'en créer un autre vide de sens et sans but ce qui pour les plus conscients comme Melina provoque une vraie dépression latente. A l'extrême opposé le père (Eddie Albert) de Melina représente lui tout ce matérialisme froid que fuient les beatniks. Dans ce cadre les personnages le plus intéressants sont d'abord ceux qui se cherchent.

Le propret Carson saura ainsi évoluer notamment en tombant amoureux de Nina (Katherine Woodville). Supposé représenter la soumission à l'establishment aux yeux des beatniks, il s'en détachera à son tour mais dans une inconnue mais plus constructive que leur errance physique et mentale. C'est pourtant un Oliver Reed dans un de ses premiers rôles majeurs qui captivera le plus. Caractérisé au départ comme le simple leader malfaisant et manipulateur du groupe, on découvrira finalement un faible fuyant la vie pour dominer encore plus perdu que lui.

L'aboutissement de toutes ces interrogations reposent sur le sort de Melina qui se révèlera par fragments tout au long du récit. La résolution criminelle attendue prendra un tour finalement sordide et pathétique dans un flashback glaçant où la mise en scène sage d'Hamilton (sa spécialité), entre réalisme cru et cauchemar, résume parfaitement le propos. C'est bien l'indolence et la perte de repère des beatniks qui est la cause du drame qui sans les rendre coupables révèle toute la nature de leur dérive.

Plus que leur mode de vie, le scénario (qu'on doit à l'auteur de polar Marc Behm) fustige l'entité collective qui fait des beatniks de simples moutons suiveurs incapables de se prendre en main. Le leitmotiv musical sur la chanson Time to grow up illustre le propos tout du long en filigrane, propos qui se dévoile pleinement dans une cinglante conclusion. Le film ne célèbre ni la rébellion, ni la normalité mais suggère intelligemment de suivre sa voie de façon indépendante. 

Sorti en blu ray et dvd zone 2 anglais à la BFI et doté de sous-titres anglais 

Extrait 

mercredi 29 février 2012

Love - Women in love, Ken Russell (1969)

Durant les années 1920, en Grande-Bretagne, deux sœurs au caractère indépendant s’assument pleinement en exerçant chacune un métier différent. Gudrun est artiste-sculptrice tandis qu'Ursula est institutrice. Deux hommes de la bourgeoisie locale, des industriels miniers, sont séduits par ces deux femmes émancipées. Mais ce quatuor de personnalités aiguisées se retrouve bientôt en pleine confusion sentimentale...

Women in love est un des films les plus célébré de Ken Russell, celui dont le succès le lance sur les fructueuses et controversées œuvres des années 70. Cette adaptation d'un des romans les plus sulfureux de D. H. Lawrence. va offrir un écrin idéal à son gout de l'excès et de l'expérimentation visuelle, ici encore relativement maîtrisée et retenue en comparaison à des films plus furieux à venir. Le projet échoit un peu miraculeusement à un Ken Russell loin d'être encore une valeur sûre pour les producteurs.

Le réalisateur Silvio Narizzano qui sortait du succès de Georgy Girl décide pour son film suivant d'adapter le roman de D.H. Lawrence mais une vie personnelle compliquée l'oblige à quitter le projet qu'il a initié. Les producteurs approcheront en vain Jack Clayton, Stanley Kubrick ou encore Peter Brook pour finalement se rabattre sur Ken Russell qui avait déjà fait montre d'une excentricité et d'un sens visuel certain dans une commande comme Un cerveau d'un milliard de dollars où il dynamitait la série d'espionnage des Harry Palmer.

Le casting sera de longue haleine où seul Alan Bates (vedette de Georgy Girl) est engagé dès le départ dans le rôle de Rupert Birkin. La production impose le bankable Oliver Reed pour jouer Gerald Crich au détriment d'Edward Fox plus proche physiquement du personnage du livre. Le choix de Glenda Jackson pour la belle Gudrun pose problème également malgré le talent de l'actrice, jugée pas assez séduisante par rapport à l'image du livre. Elle subira un relooking de choc pour être rendue suffisamment attractive la production lui faisant redresser la dentition, enlever les varices des jambes (!) et lui donnant une coiffure plus glamour. Quant à Jennie en seconde sœur Brangwen, elle profitera de la désaffection d'actrices de premier plan comme Faye Dunaway ou Vanessa Redgrave (effrayées d'être éclipsées par Glenda Jackson au rôle plus riche) sur la fois de rushes d'essai effectués face à Peter O'Toole pour Un Lion en Hiver où elle n'obtenu pourtant pas le rôle.

Le livre de D.H. Lawrence fit scandale à sa parution au début des années pour les mêmes raisons que d'autres de ses ouvrages, sa teneur sexuelle. Ici il s'attachait aux tourments intimes de deux femmes émancipées et donc au comportement considéré comme immorale par sa sexualité sans tabou. Russell rend bien cet aspect avec cette description des deux sœurs Brangwen Gudrun (Glenda Jackson) et Ursulla (Jennie Linden), jeune femme bouillonnante d'expériences nouvelle et coincées dans un environnement morne et une société conformiste.

A travers leurs rencontre et leurs liaison avec deux séduisants hommes issus de la bourgeoisie locale et tout aussi frustrés, ce sont deux visions de l'amour, du couple et autant d'impasses qui se dessinent. La première partie dépeint d'abord longuement le cadre peu attrayant où évoluent nos personnages. Cité minière aux voisinages peu ragoûtants (déjà exploité dans Amants et fils), haute société ennuyeuse et festivités mornes forment ainsi un quotidien poussif.

Pour se stimuler, les sœurs donnent donc dans l'excentricité telle cette séquence où Glenda Jackson plutôt que fuir se lance dans une danse rituelle lorsqu'elle tombe sur un troupeau de taureau prêt à la charger. Elle qui intellectualise l'amour plus qu'elle ne le ressent tombera dans les bras de Gerald (Oliver Reed) riche héritier en quête d'une réelle passion. Ursulla idéalise elle un amour ordinaire et simple alors que son amant Birkin (Alan Bates) double de Lawrence dans le livre y voit lui une dimension plus grande que la vie impossible à créer dans une relation ordinaire.

L'intrigue bascule lorsque le seul couple équilibré du film, de jeunes mariés périssent tragiquement. Le drame place les protagonistes face à leur manque pour les voir s'abandonner totalement à leur passion. Russell qui délivrait jusque-là un beau film d'époque relativement classique (même si plusieurs trouvailles de montage percutantes nous font bien comprendre que l’on n’est pas dans un produit conventionnel) se lâche donc dans des expérimentations étonnantes notamment sur les scènes de sexe incroyablement crues et sensuelle.

L'étreinte en pleine nature de Birkin et Ursulla est fiévreuse et fulgurante avec un montage alterné symbolique puissant entre les corps entremêlés des amants et celui des noyés dans une même posture, à l'image de leur amour sincère mais voué à l'échec. De même la première relation entre Gerald et Gudrun par ses assauts froid et calculés contrebalance avec le désir brûlant de la scène précédente et tient plus de l'expérience (lors d'une scène d'amour en amont Glenda Jackson observe les amoureux faisant de même autour plutôt que de se focaliser sur Gerald avec qui elle flirte) que de la vraie passion.

Le ton navigue ainsi entre deux eaux, l'abandon contre l'intellect, l'amour contre le cynisme. Chez les hommes cela peut être dû à une insatisfaction constante possiblement comblée par une autre forme d'attrait, lourdement soulignée par Russell lorsque les deux amis s'adonnent nus à la lutte.Pour les femmes c'est leur trop grande émotivité (Ursulla) ou cérébralité (Gudrun) qui va leur jouer des tours, parfois au sein d'une même scène comme lorsque Gudrun humilie et rabaisse Gerald pour dans l'instant le solliciter sexuellement dans une totale contradiction.

La dernière partie est ainsi d'une rare noirceur en broyant totalement un des couples et en laissant l'autre sur un immense point d'interrogation. Le quatuor d'acteur est exceptionnel et se livre avec une grande confiance dans les scènes de nus. Glenda Jackson froide et exaltée est extraordinaire et glanera un oscar bien mérité de la meilleure actrice.

Alan Bates est formidable comme à son habitude et Oliver Reed transmet une vulnérabilité surprenante se jouant de sa carrure imposante. En dépit de petites longueurs çà et là, un bien beau film formellement somptueux (quelle photo de Billy Williams) et porté par un superbe score de George Delerue. La voie de Ken Russell était tracée.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

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