Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Oliver Reed. Afficher tous les articles
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dimanche 9 novembre 2025

Paranoïaque - Paranoiac, Freddie Francis (1963)

 Dans la campagne anglaise, Simon partage avec sa sœur la demeure ancestrale de leur famille. Décidé à profiter seul de l'héritage de leurs parents décédés, il cherche à la faire passer pour folle et à l'interner. L'apparition d'un homme mystérieux prétendant être Tony, leur frère décédé huit ans auparavant, va bouleverser ses plans.

En ce début des années 60, le studio Hammer va ajouter une corde à son arc dans ce qui constitue ses genres de prédilection, le thriller. Jimmy Sangster, scénariste vedette de la Hammer et à l’écriture de certaines de ses plus belles réussites gothiques (Frankenstein s'est échappé (1957), Le Cauchemar de Dracula (1958)), commence à éprouver une certaine lassitude face à la formule s’installant sur ce créneau. Le thriller est alors en train de se mettre à l’heure moderne avec les deux immenses chocs que seront Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot (1955) et Psychose d’Alfred Hitchcock (1960). L’écriture de Sangster va alors s’orienter vers ces deux influences avec toute une série de récits à suspense en revisitant les éléments les plus marquants. L’excellent Hurler de peur de Seth Holt (1961) inaugure le cycle, suivit d’autres réussites comme Maniac de Michael Carreras (1963) ou Confession à un cadavre du même Seth Holt (1965).

Paranoiac appartient à ce courant et va reprendre de façon génialement outrée les gimmicks de Clouzot et Hitchcock. Formellement le noir et blanc est privilégié pour se démarquer des pétaradantes couleurs des films gothiques et instaurer un mystère plus inquiétant, mais le récit se déroule néanmoins dans un vieux manoir anglais n’estompant pas cette identité du studio. Les chocs graphiques et narratifs que furent la scène de douche et le twist de Psychose sont ici démultipliés et, à défaut de créer la même surprise et sidération, rendent le récit imprévisible à force de coup de théâtre. 

La santé mentale fragile d’Eleanor (Janette Scott) et l’appât du gain manifeste de son frère Simon (Oliver Reed) laisse croire à un récit de manipulation à cause de ses hallucinations où elle voit leur frère aîné disparu Tony ? Tout cela est désamorcé lorsque celui-ci (Alexander Davion) réapparaît bien vivant à la surprise générale. Le doute entourant sa véritable identité provoque des remous quand survient la question de l’héritage à partager ? La vérité est éventée rapidement et à défaut de complot une autre menace plus trouble se révèle.

Au vertige de ces poupées russes dont un seul mystère suffirait à nourrir un film entier, s’ajoute la dimension psychologique et torturée là aussi héritée d’Hitchcock et Clouzot. Le spectre de l’inceste plane à plusieurs niveaux, telle la tendresse trop insistante d’Eleanor envers Tony, celle plus implicite mais bien présente entre Simon et sa tante Harriet (Sheila Burrell), tout cela teintée d’imagerie religieuse culpabilisante. La vieille chapelle jouxtant la maison est ainsi à la fois le théâtre des troubles psychiques (Simon expiant une faute secrète à travers ses envolées d’orgue) et des menaces criminelles pesant sur les personnages, notamment avec une saisissant apparition nocturne masquée préfigurant le giallo. Freddie Francis, directeur photo vedette du cinéma anglais signe là sa quatrième réalisation et semble parfaitement s’épanouir dans le thriller psychologique. 

Les atmosphères se font délicieusement inquiétantes avec un travail sur l’obscurité qui dissimule autant un supposé danger surnaturel que les desseins et désirs coupables des protagonistes dont il sait capturer les regards anxieux, les attitudes ambiguës. L’interprétation participe à cette réussite, grâce à un Oliver Reed totalement halluciné en héritier psychotique et alcoolique (rôle de composition sur ce point), aussi inquiétant que pathétique dans ses excès, notamment une scène finale magistrale. Le scénario horrifiera la censure anglaise lors de sa présentation en amont, mais même avec les légers ajustements de Jimmy Sangster (la dimension incestueuse atténuée, la chapelle qui devient une bâtisse abandonnée pour atténuer le blasphème) la provocation est bien là et maintient Paranoiac dans sa volonté de thriller psychologique vénéneux.

Sorti en bluray français chez Elephant Films 

samedi 14 septembre 2024

Rapt à l'italienne - Mordi e fuggi, Dino Risi (1973)

Fabrizio, Raùl et Sylva dévalisent une banque et tuent le gardien. Ils sont repérés par la police près d'une station-service et prennent alors en otage Giulio Borsi, un industriel romain qui partait en week-end avec sa maîtresse Danda. La police se lance à leur poursuite, à bonne distance. Un des ravisseurs informe le commissaire Spallone qu'ils exigent une rançon de 100 millions de lires et un avion pour s'enfuir contre la libération des otages. Les gangsters font en fait partie d'un groupe d'activistes, et la presse, rapidement informée, suit les policiers qui suivent les malfaiteurs...

Les élans de moraliste féroce de Dino Risi surent toujours s'adapter aux mues de la société italienne à travers des brûlots cinglants. Rapt à l'italienne apparaît à ce stade comme une synthèse intéressante de ses précédentes charges, à l'aune de l'Italie de ce début des années 70. Le personnage de Borsi (Marcello Mastroianni) est un l'héritier des nouveaux riches veules et corrompus engendrés par le boom économique que l'on a pu observer dans Le Veuf (1959), Au nom du peuple italien (1971). Fabrizio (Oliver Reed), le meneur des preneurs d'otage illustre lui l'envers malsain et narcissique de la pureté idéologique, montrant la face hypocrite de l'activisme politique tout comme le protagoniste de Le Prophète (1968) représentait celle de la contre-culture et des mouvements hippies. 

On semble donc au départ en terrain connu avec ce Borsi dilettante et cynique quant à son commerce, et volage dans ses mœurs puisqu'il s'apprête à partir en week-end avec sa jeune maîtresse Danda (Carole André). La prise d'otage est donc l'occasion de fustiger toute la veulerie et superficialité de Borsi à travers des dialogues savoureux (toujours sous la menace de l'arme de ses ravisseurs, voyant la pluie tomber il se rappelle qu'il a laissé exposée sa décapotable) et situations rocambolesques, comme cette tentative de fuite au restaurant en laissant Danda prisonnière.

Cependant la construction de road-movie va servir de révélateur pour une réflexion plus vaste que la seule satire. La nature d'activistes des ravisseurs ne se révèle que progressivement, et va servir d'épouvantail aux médias pour anticiper les éventuels dommages subis par les otages. Le hold-up d'ouverture et le meurtre d'un agent laisse donc penser que les activistes ne sont que des gangsters comme les autres, d'autant que l'onéreuse demande de rançon prévaut sur quelconque revendication politique. La mascarade se révèle subtilement au fil du voyage et de la cohabitation forcée, les mauvais penchants de Borsi se révélant au moins sincères face au supposé engagement politique des activistes. Risi reflète de cette façon la vision possible des Italiens face aux Brigades Rouges dont les méfaits agitent le pays durant les Années de Plomb. Leurs contradictions se révèlent dans la manifestation de leurs manières rustres (Fabrizio pelotant lourdement Danda), la confrontation verbale avec de vrais engagés d'antan (le vieux garagiste les renvoyant à leur nature de gangsters ordinaires) et la nature creuse de leur discours, telle la féministe lesbienne Sylva (Nicoletta Machiavelli) soutenant l'agression sexuelle de son acolyte Fabrizio. 

Il faut le temps long du voyage, des rencontres et des péripéties pour exposer la vérité de chacun. Cependant Risi réserve une part d'humanité à ses protagonistes qui échappent à leurs caricatures. Borsi gagne grandement en dignité, servi par la prestation de plus en plus subtile de Mastroianni, notamment la belle scène durant laquelle il assume sa peur et son instinct de survie malheureux à Danda, et ce avant un réel geste noble durant l'épilogue. Comme souvent en Italie, la proximité régionale permet les rapprochements entre les individus et estompe les schismes sociaux, ce lien populaire se prolongeant lors d'une scène voyant Borsi et Fabrizio partager leurs souvenirs musicaux comme érotique à l'écoute d'une chanson de variété. D'ailleurs la dernière partie en huis-clos témoigne de la schizophrénie du récit et de ses participants avec la bonhomie de l'ancien général joué par Lionel Stander, cachant un passé peu reluisant sous sa bonhomie - qui s'estompe quand les intrus entonnent un chant communiste chez lui. On n’est finalement pas si loin du road-movie le plus emblématique de Risi, Le Fanfaron (1962) qui lui aussi démarrait tambour battant avec son duo faussement caricatural, puis laissant la mélancolie s'installer avec de nous cueillir par son drame final - ici particulièrement sanglant. 

Vu dans le cadre de la rétrospective Marcello Mastroianni à la Cinémathèque française 

mercredi 31 août 2022

Les Damnés - The Damned, Joseph Losey (1963)


 Un touriste américain, propriétaire d'un bateau, faisant escale dans une station balnéaire du Sud de l'Angleterre, se fait tabasser par un groupe de blousons noirs pour avoir abordé (et/ou été abordé par) la sœur (Joan) du chef de la bande. L'Américain et la jeune femme s'enfuient en bateau, et sont pourchassés par les blousons noirs pétaradant sur leurs motos, mais la belle, en proie à ses contradictions et ses velléités, décide de rentrer auprès de son frère. Leur retour à terre leur réserve d'autres dangers et surprises que celles promises par la petite bande de motards, auquel ils échappent en franchissant une clôture, celle d'un terrain militaire.

Dans son virage vers le cinéma fantastique et plus spécifiquement l’épouvante gothique ayant eu cours durant les années 50, le studio Hammer avait davantage l’habitude solliciter de solide techniciens ou d’habiles artisans à la réalisation – parfois totalement novice au genre fantastique. Certains y montrèrent des aptitudes supérieures au point de faire figure d’auteur à part entière au sein du studio comme Terence Fisher ou Roy Ward Baker. Néanmoins la Hammer avait plutôt tendance à créer ses auteurs ex-nihilo plutôt d’en solliciter des déjà établis. Les Damnés fait donc exception en engageant Joseph Losey. Celui-ci victime du Maccarthysme est exilé en Europe depuis le début des années 50 et y poursuit avec difficulté sa carrière même s’il signera quelques coups d’éclat dans son Angleterre d’adoption avec notamment Temps sans pitié (1957) ou Gypsy (1958). Losey n’en est pas à son premier contact avec Hammer au moment de signer Les Damnés puisqu’il réalisera pour eux le court-métrage A Man on the Beach (1955) et débutera X the Unknown (1956) avant que sa star masculine américaine et fervent anticommuniste Dean Jagger ne découvre sa présence et menace de quitter le film. Losey sera alors remplacé par Leslie Norman. 

Les Damnés sera donc enfin la bonne occasion et, en plus de la présence de Losey a pour particularité d’être un film de science-fiction. C’est la SF qui initialement mit la Hammer sur les rails du cinéma de genre avec la trilogie Quatermass (La Monstre (1955), La Marque (1956) et Les Monstres de l’espace (1967)) mais sera vite supplantée par l’épouvante gothique. Le film adapte le roman The Children of Light de H.L. Lawrence (publié en 1960) dont le scénario est dans un premier temps écrit par Ben Barzman (avec lequel Losey avait travaillé sur Le Garçon aux cheveux verts (1948)). Le scénariste s’y montre trop fidèle au livre au goût de Losey qui trouve aussi l’allégorie sur le communisme assez grossière. Il va donc engager Evan Jones avec lequel il va réécrire le script tout au long du tournage ce qui ne sera pas sans créer des frictions avec la Hammer. Cette confection mouvementée contribue grandement en tout cas à l’imprévisibilité du film. 

Dans un premier temps on y suit l’amorce de romance mouvementée entre le touriste américain Simon Welles (Macdonald Carey) et la jeune Joan (Shirley Ann Field), sous la coupe de son frère King (Oliver Reed) et sa bande de blouson noir qui lui interdit tout rapprochement avec un homme. Welles va en faire les frais en étant tabassé et dépouillé mais va néanmoins retrouver Joan et s’enfuir avec elle, poursuivit par King. On pense se trouver dans une banale histoire de blousons noirs mais la présence trouble d’Oliver Reed et du désir incestueux qu’il semble entretenir pour sa sœur amène déjà une certaine ambiguïté. Quelques éléments en amont vont nous amener sur un terrain inattendu quand dans leur fuite Welles et Joan échouent dans une base militaire où ils vont être recueillis par de mystérieux enfants. 

On pourrait s’interroger sur le fil conducteur entre les deux intrigues mais il est thématiquement logique pour Losey. L’enfance manipulée, meurtrie et exploitée est au cœur de son œuvre avec des films comme Le Garçon aux cheveux verts, La grande nuit (1951), Le Messager (1971) ou même symboliquement dans The Servant où le héros homme-enfant se voit brisé. C’est également symbolique dans un premier temps dans Les Damnés où la jeunesse et l’innocence de Joan se voit étouffée par son frère, mais aussi par Welles d’abord guidé par son attirance sexuelle avant de se montrer plus attentionné. King et ses blousons noirs représentent l’entité uniforme cherchant à exploiter la pureté et l’innocence que représente Joan, nous préparant à une situation similaire dans cette base militaire où le gouvernement utilise des enfants comme cobayes.

Joseph Losey instaure un atmosphère paranoïaque et oppressante obéissant aux codes du cinéma de genre, tout en véhiculant une forme de mélancolie et désespoir plus existentiels. Cela passe par la sous-intrigue de la sculptrice (Viveca Lindfors) que l’on devine mourant et qui se montrera résignée et insouciante face au danger, que ce soit face à King la menaçant, les manigances militaires qu’elles devinent près de sa maison et son choix sacrificiel final. Son choix initial de quitter Londres pour vivre isolé témoigne de cet aspect résigné qui se répercute sur les éléments plus concrets de l’intrigue. La peur du nucléaire s’immisce lorsqu’on comprend que les enfants-cobayes sont radioactifs, donnant par extension un visage morbide à leur innocence. Ils condamnent malgré eux ceux qui veulent les aider en les irradiant, et sont étudiés par l’armée en vue d’être les seuls survivants d’une catastrophe nucléaire que les adultes estiment inéluctable.

On nage dans la tonalité morbide d’un monde voué à sa perte que représentent la figure pure de l’enfant. D’ailleurs chez Losey cette ambiguïté a souvent cours, l’enfant/l’innocent en voulant s’ouvrir au monde en découvre aussi la noirceur, ce qui brise quelque chose en lui. C’est le sentiment de rejet du Garçon aux cheveux verts, le héros humilié de The Servant, la romance avortée dont est témoin le jeune garçon dans Le Messager. Dans Les Damnés, ce seront les enfants qui en cherchant à s’enfuir de leur prison, vont découvrir leur nature destructrice pour les autres. D’ailleurs ce qui signalera aux autres que quelque chose cloche chez ses enfants, c’est la froideur cadavérique de leur corps alors qu’ils paraissent tout à fait normaux par ailleurs. 

La mort émane d’eux et contamine ce qui s’en rapproche, les symboles de candeur et d’avenir portent en eux les germes du désastre. Joseph Losey parvient par ce ton et un minimum de moyen à poser cette tonalité ou l’efficacité du thriller dissimule une vision mortifère que confirme la conclusion d’une totale noirceur. Forcément cette approche désarçonnera les spectateurs venus simplement voir un suspense efficace et le film sera un échec commercial. Il en reste une production Hammer atypique et une réussite injustement méconnue de Joseph Losey. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC

vendredi 3 juillet 2020

The Triple Echo - Michael Apted (1972)

Barton, caporal pendant la Seconde Guerre mondiale, tombe amoureux d'une veuve, refuse de retourner au front et se déguise sous les traits de sa sœur, « Kathy ». Barton prend plaisir à ses nouveaux atours et se laisse séduire par un sergent.

The Triple Echo est la premier film cinéma de Michael Apted après des débuts remarqués à la télévision tant dans la fiction que le documentaire, notamment la série de portraits Up. Le style austère et réaliste développé à la télévision sert particulièrement le trouble que provoque The Triple Echo, adapté d'une nouvelle de Herbert Ernest Bates. C'est en effet la retenue du film qui parvient à exprimer de manière subtile la confusion du genre et de l'identité sexuelle, qui anticipe là des films comme Tootsie de Sydney Pollack (1982) ou The Crying Game de Neil Jordan (1992). Le genre peut être associé à la seule notion biologique et des organes sexuels que la nature nous a conférés, mais il peut intervenir une dichotomie si l'individu ressent une autre identité que celle à laquelle le renvoie son corps.

Le regard des autres peut du coup soit conforter l'individu dans le genre que son corps biologique évoque, soit au contraire le troubler et entraîner un mal-être. C'est dans ce regard extérieur que repose toute la problématique du film. Alice (Glenda Jackson), jeune femme isolée dans sa ferme alors que son mari est prisonnier de guerre au Japon, nous apparaît ainsi délestée de ce regard extérieur. Michael Apted la filme sans une once de glamour, sans souligner sa féminité mais met plutôt en avant ses aptitudes de survie dans cette isolation notamment sa dextérité au tir qui lui permet de s'alimenter du nombreux gibier alentour.

Dès que le caporal Barton (Brian Deacon) entre en scène la donner change. On reste dans une forme de zone grise tant que leur relation reste amicale mais, lorsque Barton doit retourner au front, la nouvelle solitude imminente va susciter le désir chez Alice d'à nouveau ressentir un regard masculin sur elle. Ainsi elle va abandonner pour la première fois sa tenue stricte de fermière pour une robe, une coiffure et globalement une allure féminine destiné à séduire Barton. Ils deviennent logiquement amants dans la foulée mais la menace du retour au front plane toujours. Barton va alors déserter et se travestir en femme pour demeurer auprès d'Alice, passant pour sa sœur - une mue d'ailleurs progressive où Barton qui son uniforme pour les habits du mari absent, avant de s'habiller en femme. Michael Apted par la seule confusion des genres qu'entraîne ce changement de tenue vestimentaire fait ainsi progressivement basculer leur relation. Alice retrouve ses vertus "viriles" en rudoyant son amant trop nonchalant à se prêter aux travaux fermiers.

Les dialogues machistes sont explicites et viennent bien du personnage féminin pour tancer le masculin "émasculé", tel ce cinglant Ce n'est pas parce que tu es habillé en femme que tu dois te comporter comme tel. Alors que la première partie du film instaurait une zone grise où la masculinité de Barton ravivait la féminité éteinte d'Alice (notamment lorsqu'il apportait des compétences associées symboliquement à l'homme comme réparer le moteur de son tracteur), cette zone grise existe désormais pour inverser les rôles. Certains sursauts font retrouver de sa prestance à Barton lorsqu'il abattra le chien malade d'Alice émue et incapable de le faire. Le langage corporel lors des scènes de couples (amour comme dispute) sème également la confusion dans la notion de dominant/dominé, tandis que Barton semble étonnamment à l'aise et séduisant dans ses robes, son visage androgyne et ses cheveux longs.

Tout ce fragile équilibre est brisé avec l'arrivée du Sergent (Oliver Reed), incarnation grossière du mâle alpha priapique. Le fait de ne pas lui attribuer de nom, de le réduire à son grade et à son allure de gorille en rut suffit et exprimer la métaphore masculiniste que représente Sergent. Oliver Reed (capable par ailleurs de superbement incarner la vulnérabilité comme dans Love de Ken Russell déjà face à Glenda Jackson) est excellent dans l'interprétation de cette virilité agressive dans tout ce qu'elle a de menaçant (mais que là encore il a pu interpréter de façon comique dans Take a girl like you (1969)). Quand la femme Alice va repousser cet être vulgaire, la femme travestie Barton va se trouver attirée par lui.

Michael Apted laisse planer l'ambiguïté sur le fait que sa tenue féminine ait éveillée des désirs inconnus ou avivé des désirs refoulés (la vérité se situant sans doute entre les deux) et fait planer un trouble fascinant lors des tentatives de séduction balourde de Sergent et de la réaction coquette et amusée de Barton, quand Alice ressent une jalousie tout aussi paradoxale. La conclusion où les masques tombent (lors d'une scène de bal où le malaise est à son comble) chacun est brutalement ramené à son identité/genre, même si Apted excellent dans un final ouvert à l'interprétation. Le radical geste final d'Alice est-il une preuve d'amour féminine, où une manifestation de froideur masculine (qui renvoie à son refus d'abattre son chien précédemment) ? Beau galop d'essai de Michael Apted dont la sécheresse formelle sert parfaitement le récit.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Indicator et doté de sous-titres anglais 

mercredi 26 avril 2017

The Angry Silence - Guy Green (1960)

Tom Curtis (Richard Attenborough) est ouvrier dans une usine du nord de l’Angleterre père de deux enfants, avec un troisième en route. Quand une grève éclate, il décide de ne pas suivre le mouvement et de continuer à travailler. Les pressions se font de plus en plus fortes, et sa famille est mise en danger, mais au lieu de céder, Tom persévère. Une fois la grève terminée, il doit faire face à l’isolement et au silence imposé par ses collègues. Les média attirent alors l’attention sur la situation de Tom. Mais cela ne fait qu’empirer les choses.

The Angry Silence est la première production Beaver film, la société fondée par Richard Attenborough et Bryan Forbes d'où sortiront nombres de grandes réussites anglaises des années 60 réalisée par tous deux : Le vent garde son secret (1961), La Chambre indiscrète (1962), Le Rideau de brume (1964), Oh! What a Lovely War (1969)... The Angry Silence s'avère une sorte de pendant sérieux et dramatique de I’m all right Jack (1959) des frères Boulting, virulente satire qui dénonçait les petit arrangements et la corruption du monde de l'entreprise et des syndicats. C'est également le propos du film de Guy Green qui transcende toute idéologie pour un constat virulent.

Le suivisme et un certain obscurantisme militant se révèle ainsi dans une usine du nord de l'Angleterre. Un agent extérieur (Robert Burke) aux motifs nébuleux s'immisce ainsi auprès du délégué syndical (Bernard Lee) pour semer la discorde au sein de l'entreprise. Guy Green présente au départ l'usine comme un espace convivial et de camaraderie, du moins tant que l'on en reste du point de vue des ouvriers. Les angoisses économique semblent pouvoir se résoudre par le travail (Tom Curtis (Richard Attenborough) et l'annonce de la troisième grossesse de sa femme), les amours plus ou moins sérieuses se nouent avec les jolies ouvrières qu'on tente maladroitement de séduire pour Joe Wallace (Michael Craig également coscénariste du film) et côté loisir un tour au pub après une journée de labeur ou football le weekend semblent constituer une évasion satisfaisante pour ces gens simples.

Les quelques désaccords entre le délégué syndical et la direction (le manque de protection sur les machines sont bien là, mais leur résolution semblent plus reposer sur un jeu de pouvoir que sur un vrai souci du bien collectif. Ainsi une grève est décidée sans que l'on ait ressenti une réelle oppression patronale et surtout sans un début de négociation qui aurait éventuellement avortée. Richard Attenborough souhaitait dénoncer le rôle discutable que pouvait exercer des agents extérieur d'extrême gauche pour exacerber les conflits sociaux, ce que semble être le personnage manipulateur de Robert Burke qui fait grimper la tension sans que la branche syndicale officielle ait pu intervenir.

La tradition amène donc le lancement d'une grève machinalement votée par les ouvriers sans qu'ils n'en comprennent réellement le motif. Tous sauf Tom Curtis, autant motivé par sa situation familiale précaire qu'une conscience individuelle dont sont dénués ses collègues. Dès lors la cause n'a plus d'importance, seule compte la soumission de celui qui a osé sortir du rang. La violence se fait furtive, qu'elle soit concrète avec une réelle intimidation physique, psychologique et sociale avec l'ignorance et la mise au ban de Curtis et au final vraiment malveillante quand les actes nocifs sortent du cadre d l'usine et touche la famille du héros. La mise en scène de Guy Green brille à traduire cet isolement du personnage. Son individualité face à la meute est de plus en plus marquée, notamment lorsque sa silhouette traverse stoïquement les rangs de grévistes pour se rendre à l'usine déserte. Lorsque le travail reprendra, les compositions le mettent en avant plan dans les couloirs parcourus de machines. Lors d'une scène marquante le réfectoire lieu de cette camaraderie initiale prend des allures de cirque grotesque et hypocrite par un jeu sur les plongées, les gros plans monstrueux sur les visages ouvriers décérébrés.

Cette vision sera celle qui provoquera un hurlement de rage de Curtis envers ses anciens amis lui apparaissant sous leur vrai jour. Le propos sera encore plus virulent lorsque la situation prendra de l'ampleur pour attirer les médias, les ouvriers interrogés étant incapables de donner de motifs concrets à l'ostracisation de leur collègue si ce n'est d'avoir exprimé une opinion individuelle. Richard Attenborough livre une très grande prestation, sensible et puissante pour incarner cet homme simple dépassé par ses choix. La droiture et l'intensité de la conviction passe par ce jeu de plus en plus fiévreux et habité, le reste du casting n'étant pas en reste notamment Michael Craig en mouton culpabilisant, Bernard Lee en syndicaliste détestable et Geoffrey Keen en superviseur résistant à la pression - Pier Angeli très touchante également et on croise un Oliver Reed débutant. Le film fut accusé d'être antigrève mais finalement les patrons sont tout autant fustigés, s'accommodant de cette loi du silence et livrant en pâture Curtis pour ne pas perturber leurs affaires en cours. Richard Attenborough membre du parti travailliste n'a donc pas un propos réellement politique mais dénonce la meute instrumentalisée pour célébrer l'individu dont l'ultime rempart reposera plus sur son foyer que l'idéologie.

Néanmoins le propos du film fut parfois mal perçu, manquant d'être interdit au Pays de Galles par le syndicat des mineurs mais Attenborough se rendra sur place pour leur projeter le film afin d'en faire comprendre le vrai sens. Un vrai grand film dont propos audacieux (le final est particulièrement sombre et rageur) lui vaudra une nomination à l'Oscar du meilleur scénario.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez StudioCanal, dot de sous-titres anglais 

Extrait

jeudi 18 février 2016

Assassinats en tous genres -The Assassination Bureau , Basil Dearden (1969)

Jeune femme indépendante qui cherche à faire carrière dans le journalisme, Miss Winter (Diana Rigg) enquête sur une entreprise assez spéciale : le bureau des assassinats. Elle vend son projet d’article au propriétaire d’un gros journal anglais Lord Bostwick (Terry Savalas) et se fait passer pour le commanditaire d’un assassinat pour rencontrer le directeur du bureau, un certain Ivan Dragomiloff (Oliver Reed). Celui-ci est quelque peu surpris quand il apprend l’identité de la victime, mais accepte la mission au nom du bureau.

Basil Dearden signe un divertissement de haute volée avec The Assassination Bureau, drôle, trépidant et classieux. Le film a pour origine un roman inachevé de Jack London, dont l'ami et auteur Sinclair Lewis lui suggéra l’idée d'un récit traitant d'une société secrète d'assassin. Jack London se lança donc en 1910 mais, incapable d'en donner une conclusion satisfaisante mis le roman de côté pour un temps et celui-ci resta inachevé à sa mort en 1916. Bien plus tard en 1963, l'auteur Robert L. Fish se basant sur des notes de Jack London achève le roman qui peut enfin paraître.

En ces 60's pop marquée par le succès des James Bond, une adaptation est rapidement mise en route par le producteur Michael Relph qui convoque pour le mettre en scène son vieil ami Basil Dearden dont il fut le directeur artistique sur de nombreux films à la Ealing comme Au cœur de la nuit (1945) ou Saraband for Dead Lovers (1948). Marqué par ses créateurs de renom, le film marquera donc une première rupture avec le roman en se déroulant en Europe plutôt qu'aux Etats-Unis et étant bien plus marqué par un certain esprit british.

Le récit conjugue habilement questionnement moral, réflexion sur la féminité et un jeu astucieux sur le contexte politique européen explosif de l'avant Première Guerre Mondiale. Comme le montre un hilarant pré générique, l'assassinat est plus matière à ridiculiser la maladresse ou la virtuosité des tueurs officiant plus par l'amour du sport que par volonté politique. C'est la vertu détachée de l'Assassination Bureau dirigé par Ivan Dragomiloff (Oliver Reed), pour peu que la cible ait eu des agissements répréhensibles et que le cachet soit lucratif. Cette ambiguïté morale va le rattraper lorsque l'apprentie journaliste Miss Winter (Diana Rigg) remonte la piste du Bureau pour commanditer son propre meurtre. Ivan par amour du jeu relève le défi et se voit traqué à travers l'Europe par ses anciens collègues mais la manœuvre cache un complot plus vaste.

Le ton ludique conjugué à une narration enlevée et pleine de rebondissements fait passer tous les écarts (notamment narratifs voir la facilité avec laquelle Miss Winter infiltre le Bureau même si on aura une explication)) grâce à la richesse du propos sous la légèreté. Cela passe notamment par une délicieuse Diana Rigg. Miss Winter est une jeune femme portée par sa seule ambition et velléités féministe, dont la rigueur morale et le désintérêt pour la frivolité relève plus du manque de vécu. Révoltée par le principe de l'Assassination Bureau, elle va pourtant user d'un procédé douteux pour le démanteler et tirer un bon sujet d'article par la même occasion. Suivant bien malgré lui Ivan dans son périple à travers l'Europe où il essaie de devancer ses poursuivants, Miss Winter va bientôt vaciller en tombant amoureuse de lui.

Chaque étape et pays visité permet d'aborder une ambiance et une tonalité différente incarnée notamment par le tueur auquel se confronte nos héros. Le Paris libertin de la Belle Epoque nous vaudra une visite dans une rutilante maison close dirigée par le vénal Lucoville (Philippe Noiret). Le décor pétaradant joue autant du fantasme que l'on se fait de cette période que de l'esthétique pop et de la liberté de ton des 60's avec ces jeunes filles courte vêtues, la manière dérobée dont on accède à ses lieux de plaisirs. Oliver Reed se situe l'humour en plus dans le sillage du Love de Ken Russell avec des personnages élégants et loin des rôles de rustres qui l'on fait connaître. Il associe cette classe à un transformisme à la Arsène Lupin et une présence virile à la James Bond qui le rend irrésistible dans les différents stratagèmes qu'il monte pour méduser ses poursuivants.

On s'amuse beaucoup de la complicité naissante avec une Miss Winter qui se déride au fil de l'aventure et de ses propres mésaventures. Diana Rigg alterne avec brio ingénuité (notamment durant les scènes avec un Telly Savalas qu'elle recroisera cette même année dans le grandiose Au service secret de sa majesté), présence sexy et forte personnalité. La scène où elle se retrouve en petite tenue, subit une rafle policière et garde tant bien que mal sa dignité en réclamant l'ambassadeur anglais est un régal. Cette vulnérabilité et féminité subie devient naturelle au fil du récit, sa vision se faisant moins binaire avec les sentiments naissants pour Ivan. Là encore de jolis moments (la scène où elle cherche une bombe dans sa chambre où celle où elle sauve Ivan en oubliant son investissement initial) vienne ponctuer la transformation dans les attitudes plus séduisantes et la présence de plus en plus sexy de Diana Rigg.

Même si l'on traverse une sorte d'Europe décalée à la Tintin (passant par Venise, Vienne ou Paris) le sujet est intéressant dans son enjeu voyant l'assassinat revêtir des vertus politique en vue de manipulation en cette ère pré Première Guerre Mondiale. Ivan est presque le garant d'une époque plus morale et insouciante malgré son statut d'assassin tandis que les adversaires seront des adeptes du complot et du chaos. Cette vilenie ordinaire est parfaitement représentée par la veuve pulpeuse qu'incarne Annabella Incontrera. Michael Relph offre une splendide direction artistique parfaitement mise en valeur par Dearden avec des visions chatoyantes de cette Europe reconstituée à Pinewood, appuyant sur un faste et un rococo dont l'éclat cherche à masque le danger tapis dans chaque recoin (le face à face entre Ivan et Annabella Incontrera dans le somptueux palais vénitien).

Trépidant de bout en bout, le film s'offre même un final sacrément spectaculaire entre James Bond rétro et steampunk avec un long affrontement en Zeppelin lourdement armé. Dearden joue autant des intérieurs tortueux de l'engin que des visions impressionnantes le montrant avancer et vaciller dans les airs. Les transparences sont certes assez voyantes mais c'est mis en scène avec un tel panache qu'on reste bien accroché. Seul regret le scénario retrouve un semblant d'élan machiste (alors que c'était parfaitement équilibré jusque-là) en ne faisant pas réellement participer Diana Rigg au sauvetage final même si cela vaudra un bon dernier gag. Un thriller et film d'aventures originale et ludique épatant donc, bonne surprise.

Sorti en dvd zone 1 Warner Archive et doté de sous-titres anglais