Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 11 mai 2026

La Belle de Rome - La bella di Roma, Luigi Comencini (1955)

Mario, un boxeur un peu trop vif, se retrouve en prison après une altercation, laissant sans défense sa jolie fiancée Nannina, qui subit les assiduités d'Oreste, âge mûr et grosse fortune, puis du petit bourgeois Gracco. Devenue gérante d'un restaurant, elle devra jouer de ses charmes...

La Belle de Rome voit Luigi Comencini poursuivre dans la veine tendre, drôle et baignée de bon sentiments initiés avec le diptyque Pain, amour et fantaisie (1953) et Pain, amour et jalousie (1954). On troque cependant l’atmosphère rurale pittoresque pour celle, urbaine de la ville de Rome dans une tonalité qui oscille entre imagerie de carte postale (l’ouverture e plan large sur le Colisée) et tonalité plus atypique. Ce dernier point repose sur l’étude de mœurs où Comencini capture un microcosme de personnages dont les liens se nouent et se distendent dans la réalité de ce que sont les rapports hommes/femmes, sociaux, régionaux dans l’Italie d’alors.

Au centre de toutes les attentions, il y a Nannina (Silvana Pampanini), jeune femme perturbée dans ses amours, que ce soient ceux qu’elle espère ou ceux qui la poursuivent. Son homme est Mario (Antonio Cifariello), un boxeur raté et caractériel qui va finir en prison après une altercation alors que Nannina espérait ouvrir un commerce avec lui. Devant se débrouiller seule en attendant sa sortie, elle subit la cour assidue de hommes peu faits pour elle. D’un côté il y a Oreste (Paolo Stoppa), veuf d’âge mûr mais sincèrement amoureux d’elle, et prêt à financer le restaurant dont elle rêve. 

De l’autre il y a Gracco (Alberto Sordi), commerçant bourgeois et séducteur mais marié et père. Comencini illustre avec finesse ce qui pourrait rapprocher Nannina de chacun, les origines napolitaines avec Oreste, une certaine complicité passant par le badinage avec Gracco. La dynamique et progression du film arborent tous les éléments pour verser dans quelque chose de plus sombre et dramatique. Nannina subit la tentation d’une compromission morale en se fiançant avec Oreste par intérêt, et de l’avilissement en cédant aux avances insistantes de Gracco.

Le scénario tourne cette tentation du drame vers quelque chose plus lumineux, en élevant l’âme des personnages. On est ainsi touché par le dépit amoureux d’Oreste, prenant soudain conscience qu’il n’a plus l’âge des envolées romantique. Comencini réserve même le moment le plus intense émotionnellement au jusque-là et comme souvent génialement veule Alberto Sordi, oubliant la bagatelle lorsqu’il pense avoir perdu à jamais la chair de sa chair. Sordi fait montre d’une humanité, d’une vulnérabilité poignante sans délester son personnage de ses travers. Il parvient d’ailleurs à tourner cette fragilité vers le rire en inversant la dynamique lors d’un tête-à-tête avec Nannina durant lequel la séduction verbale, tactile et du regard devient l’égide du féminin alors que l’homme a bien du mal à s’en défaire.

On conviendra certes que le récit retombe sur ses pattes moralisatrices en ces temps où la comédie italienne n’a pas encore endossé ses habits les plus féroces. Mais la manière d’intégrer les conventions par le dilemme moral et la force encore vivace de la religion fonctionne de manière suffisamment fluide pour rendre le spectacle plaisant, à défaut de mordant. Comencini donnera encore avec un certain talent dans ce type de marivaudage charmant, moral et convenu avec Maris en liberté (1957) et Les Surprises de l’amour (1959) avant de prendre un chemin plus ambitieux.

 Disponible en bluray chez Tamasa

mercredi 28 septembre 2016

Du soleil dans les yeux - Il sole negli occhi, Antonio Pietrangeli (1953)

Celestina est une jeune fille de la campagne qui quitte son village natal pour se rendre à Rome où elle travaille comme femme de chambre. Dans le climat débridé de la capitale, Celestina, fille plutôt réservée et naïve passe d'une famille à l'autre. Ainsi, elle se lie d'amitié avec d'autres jeunes filles romaines et finit par faire la connaissance de Fernando, un beau plombier dont elle tombe amoureuse.

Du soleil dans les yeux est le premier film d’Antonio Pietrangeli, personnalité originale et injustement oubliée de l’âge d’or du cinéma italien. Après des études de médecine, il suit le parcours de nombreux futurs cinéastes italiens de l’époque passant par l’écriture, d’abord au sein de la critique puis en tant que scénariste. Là il œuvrera pour nombres de réalisateurs majeurs durant l’après-guerre comme Luchino Visconti pour Ossessione (1943) et La Terre tremble (1948), Roberto Rossellini sur Europe 51 (1952) ou dans un registre plus populaire Fabiola d’Alessandro Blaseti (1948). Sur certains de ses scripts comme La Louve de Calabre (1952) d’Alberto Lattuada, on pouvait distinguer ce qui serait la préoccupation majeure de sa filmographie à venir : la condition féminine dans l’Italie moderne. Ce thème rarement évoqué dans la production italienne d’alors - même si pas totalement absent notamment chez Dino Risi avec Boulevard de l’espérance (1953) ou Le Signe de Vénus (1953) - le distingue donc et fera la réussite d’Adua et ses compagnes (1960) La Fille de Parme (1963) ou Je la connaissais bien (1965) mettant en valeur de grandes actrices comme Simone Signoret, Catherine Spaak, Stefania Sandrelli. Tout cela brille donc déjà dans cet inaugural Du soleil dans les yeux.

Le film s’ouvre sur le départ douloureux de Celestina (Irène Galter), contrainte de quitter son village natal et ses frères pour travailler à Rome comme femme de chambre. Pour la jeune paysanne, tout dans cette nouvelle vie est source de frayeur : l’immensité de cette ville où elle se perd dès la première course à effectuer, les remontrances de son intolérante patronne et surtout la terrible solitude qui la ronge. Pietrangeli traduit formellement chacun de ces manques, perdant la frêle silhouette de Celestina dans la largeur d’une rue qu’elle traverse maladroitement, opposant l’aisance de mouvement et d’éloquence de la patronne avec son mutisme craintif et figé et enfin en opposant sa tenue de paysanne godiche et les jeunes femmes de son âge plus apprêtées qu’elle croise. L’apprentissage de Celestina se fera à travers les différentes familles qu’elle servira et surtout par son expérience des hommes. 

Chaque « employeurs » représente une tranche sociale de l’Italie d’alors et voit Celestina gagner en confiance en elle et en répondant, ce qui se répercute dans son rapport aux hommes et inversement. Paysanne apeurée de tout, elle tremble comme une feuille face aux vociférations de sa cruelle patronne représentant la nouvelle bourgeoisie snob symbolisée par l’immeuble moderne où elle vit. Cette angoisse se ressent dans le rejet des tentatives d’approche de Fernando (Gabriele Ferzetti) un séduisant plombier qui lui plaît pourtant. Le professeur à la retraite chez lequel elle officie ensuite s’avère paternel et bienveillant, mais illustre à sa manière cette vieillesse rejetée dans l’Italie pauvre et en reconstruction que montrait Vittorio De Sica dans Umberto D (1952). Là, fiancée à un très conformiste et ennuyeux policier, Celestina montrera les premiers signes d’émancipation en finissant par repousser ce prétendant à la moralité hypocrite.

Notre héroïne semble alors désormais maîtresse de ses choix professionnels et amoureux en cherchant une nouvelle place à proximité du lieu de travail de Fernando qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. La nouvelle place représente l’aristocratie italienne encore toute puissante mais alors que les lieux en imposent bien plus par leur luxe et espace Celestina n’éprouve plus aucune crainte, désormais habile à duper ses employeurs. La quête de séduction de Fernando l’a rendue mutine et assurée, le lieu de travail n’étant plus un cadre de souffrance mais un moyen de l’attirer avec un incident de plomberie « volontaire ». Le regard et les caresses de l’être aimé surmontent tout, y compris la nouvelle perte d’une place ou encore la vindicte morale qui traverse tout le film via l’église et les différents échelons sociaux nantis rencontrés.

Antonio Pietrangeli daigne alors enfin élargir l’horizon tant physique que mental du récit. Une magnifique séquence romantique à la campagne, baignée d’une imagerie impressionniste, repousse pour un court instant tous les clivages sociaux et moraux qui oppressent Celestina. Irène Galter dont le visage au bord des larmes ou profondément mutique illustrait détresse et résignation s’illumine enfin. Le corps raide et engoncé se fait plus lascif, l’allure plus séduisante avec cette resplendissante robe d’été, en un mot plus féminine car enfin aimante. Une nouvelle fois, le parallèle pourra être fait avec l’épanouissement de sa nouvelle place chez de riches commerçants au ton rieur et populaire qui là annonce les nouveaux riches du miracle économique italien. L’ultime épreuve de Celestina sera pourtant de s’affranchir de l’autre dans une société où la quête de richesse prime sur tout. Elle en goutera l’amère expérience en filigrane tout au long du film, poursuivie ou repoussée pour son attrait pécuniaire autant que pour sa beauté. Les héritiers du vieux professeur la menacent de procès en découvrant que celui-ci envisage de lui léguer ces terres, possibilité qui semble nourrir la passion du prétendant policier. Fernando bien que sincèrement amoureux hésite ainsi avec une fiancée richissime qui le couvre de cadeau et l’associera à un commerce lucratif.

Les seules relations fiables synonymes d’amitiés s’illustrent à travers les femmes et plus précisément les ouvrières entre elles. Les exemples d’émancipation avec Marcella (Pina Bottin) qui élève son fils seule, d’entraide lorsque cette même Marcella sert de fausse référence aux futurs employeurs, de soutien moral constant, tout cela passe des figures féminines compréhensives issues du même monde. Ainsi malgré une conclusion qui pourrait paraître très sombre, Antonio Pietrangeli achève son film sur une vraie note d’espoir et montrant combien cette solidarité féminine inaltérable sera le socle des libertés futures. Un message poignant et d’une grande finesse. 

Inédit en dvd pour l'instant mais le film ressort en salle le 12 octobre, l'occasion d'une bien belle découverte

Extrait

samedi 3 août 2013

L'Or de Naples - L'Oro di Napoli, Vittorio De Sica (1954)


Instants de la vie dans la grouillante ville de Naples où Vittorio De Sica passa ses premières années. L'Or de Naples est composé de six épisodes inspirés des truculentes nouvelles de Giuseppe Marotta : Un clown squatté et exploité par un truand (Le Caïd), une vendeuse de pizza plutôt légère (Sofia) qui perd la bague que son mari lui a offerte (Pizza à crédit), les funérailles d’un enfant (Un enfant est mort), le comte Prospero B. invétéré joueur appauvri (Les Joueurs), l’improbable mariage de Teresa, une prostituée (Thérèse), et les exploits du « professeur » Ersilio Micci, vendeur prudent (Le Professeur).

Au moment où il réalise L'Or de Naples, Vittorio De Sica se trouve dans une impasse. Le mouvement néoréaliste touche à sa fin et pire, se voit fustigé pour l'imagerie misérabiliste et le pessimisme qu'il dégage à l'étranger d'une Italie encore en reconstruction. La Palme d'or promise à Umberto D au Festival de Cannes 1952 est ainsi bloquée par des pressions italiennes et Giulio Andreotti alors secrétaire d'état au tourisme et au spectacle accusera publiquement De Sica de trahison à la patrie par la vision qu'il donne du pays à travers ses films. Peinant désormais à trouver des financements pour ses projets et rencontrant les pires difficultés lorsqu'il les mène à bien (le remontage radical de David O Selznick de son beau Station Terminus croisant néoréalisme et mélo hollywoodien) De Sica devra se réinventer sans se renier s'il veut poursuivre son œuvre. 

L'Or de Naples, adaptation d'un recueil de nouvelle de Giuseppe Marotta lui en donnera l'occasion. Entouré de l'auteur de son fidèle scénariste Cesare Zavattini, le réalisateur offre en six sketches (cinq directement adaptés du livre et un récit original) une veine plus contrastée que la noirceur d'antan, la comédie s'entremêlant constamment au drame tout en gardant le regard si chaleureux et bienveillant envers les petites gens qui le caractérise.

Le Caïd

 Dix ans plus tôt, Don Saverio Petrillo (Totò) et sa femme Carolina (Lianella Carell) crurent bien faire en proposant l'hospitalité au caïd Don Carmine Savarone (Pasquale Cennamo) récemment veuf. Le problème, c'est qu'il n'est jamais reparti et impose désormais sa loi au sein du foyer, se faisant repasser ses chemises par Madame, prenant le meilleur siège à table et imposant ses goûts culinaires quand il ne reçoit pas ses amis douteux sur place.

Il y a là sans conteste matière à grosse farce mais De Sica reste dans la retenue, le rire naissant plus de la présence comique de Totò en chef de famille frustré et de l'imposante présence bourrue de Pasquale Cennamo en caïd sans gêne que des situations. On reste donc dans un registre feutré et quotidien de cette petite famille parasitée par un intrus tyrannique. Le salut semble à portée de main quand une maladie grave semble diagnostiquée au truand mais c'est bien l'union et l'amour de cette famille qui leur permettra de se débarrasser du gêneur dans un beau final.

Pizza à crédit

 Sofia (Sophia Loren) quitte les bras de son amant pour retrouver son mari pizzaiolo (Giacomo Furia) qui la croit à l'église. Problème elle a oublié sa bague chez son amant et fait croire à son époux qu'elle l'a égarée dans la pâte à pizza. Ils vont donc remonter la piste des pizzas vendues durant la matinée pour retrouver le bijou. Un sketch en forme d'ode à Sophia Loren plus gironde et malicieuse que jamais dans cet amusant vaudeville.

Grand moment lors de la mémorable séquence de deuil où le couple n'ose interroger le client joué par Paolo Stoppa qui vient de perdre sa femme. Le pathétique (Stoppa en faisant des tonnes en mari éploré) côtoyant la franche hilarité, que ce soit la gêne des époux où les outrances calculées de Stoppa menaçant de se suicider en se jetant par la fenêtre mais freinant son geste au dernier moment afin d'être retenu.

Un enfant est mort

Un des plus beaux sketches du film et un de ceux où De Sica a le plus mis de lui-même puisqu'il n'est pas directement adapté du recueil de nouvelle. Une mère (Teresa De Vita) enterre son enfant et l'on suit à travers les rues de Naples le cortège funèbre dans un silence pesant. Jetant des sciuscias (selon la coutume napolitaine voulant que le disparu distribue des bonbons à ses amis) sur son parcours, la mère attire bientôt tous les enfants du quartier autour du cortège, s'empressant de ramasser les friandises au sol.

Leurs activité rappelle à la mère accablée celle que n'aura plus celui qui est transporté dans un cercueil, l'émotion contrastée mélange la tristesse à l'allégresse de ces gamins qui arrache un sourire à l'endeuillée. De Sica atteint des sommets d'émotion avec cette courte histoire quasi muette avec laquelle il aurait souhaité conclure le film. Ce ne sera pas le cas et le sketch sera même coupé lors de la sortie française pour sa trop grande noirceur.


Les Joueurs

 Joueur invétéré, le comte Prospero B. (Vittorio De Sica) est serré de près par son épouse qui ne daigne pas lui donner un centime et à transmis le mot aux domestiques refusant de lui prêter de l'argent. Le malheureux en est réduit à jouer à la scopa (le fameux jeu de cartes rendu célèbre par L'Argent de la vieille de Comencini) avec le jeune fils de son gardien d'immeuble. Triste d'être enfermé au lieu de s'amuser dehors avec ses amis, le garçonnet n'en est pas moins un adversaire redoutable qui humiliera jusqu'au bout un De Sica furieux qui met en jeu toute ses richesses.

Le réalisateur est toujours aussi bon pour diriger les enfants avec ici un gamin espiègle et déterminé, la farce enlevée véhiculée par un De Sica cabot ayant toujours son contrepoint mélancolique avec ce le regard lointain du garçonnet observant par la fenêtre ses copains avec qui il préfèrerait être.

Teresa

Le plus beau sketch du film avec Un enfant est mort. Teresa (Silvana Mangano) est une prostituée qui s'apprête à quitter sa maison close et cette vie pour se marier. Un jeune homme riche (Erno Crisa) l'ayant remarquée mais n'ayant osée l'aborder l'a demandée en mariage via un entremetteur. La beauté juvénile et la candeur de Silvana Mangano illumine les séquences de mariage même si à travers la froideur du fiancé on devine un motif moins noble à ce mariage, ce qui se vérifiera par un terrible aveu final.

Silvana Mangano est absolument magnifique de dignité et de douleur contenue face à son humiliation, et la dernière scène où elle hésite à (paradoxalement) retrouver sa dignité en retournant à son ancienne vie et ironiquement se rabaisser par une respectabilité de façade est d'une intensité rare. On aurait presque aimé voir cette intrigue prolongée en long-métrage tant l'émotion est forte.


Le Professeur

 Don Ersilio Miccio (Eduardo De Filippo) tiens un bien curieux commerce, vendant des leçons de sagesse pour les problèmes quotidiens de ces concitoyens. Un sketch qui conclut le film sur le film sur une note plus légère grâce à la truculente prestation du dramaturge Eduardo De Filippo, tout en malice dans ses conseils et ses bons mots qui auront du mal à passer en vf (les variantes entre pernacchio et pernacchia pour les différentes manières d'imiter le bruit de la flatulence, traduit par le plus quelconque terme pantalonnade), ce sketch ayant également été supprimé lors de la sortie française.

Un brillant film à sketch pour un De Sica transposant son humanisme dans des sphères plus lumineuses (même s'il signera des comédies bien plus franches par la suite) et capturant à merveille l'atmosphère si particulière de cette ville de Naples qu'il connaît bien. Le générique nous aura indiqué que "l'or de Naples", c'était l'espérance et la patience, vertus qu'il n'aura cessé d'accorder aux personnages du film quelque soit le ton adopté.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait