Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 10 mai 2025

Allons z'enfants - Yves Boisset (1981)

Un jeune homme, fils d'adjudant de carrière, est forcé par son père d'entrer dans une école militaire. Profondément antimilitariste, il subit des brimades de ses supérieurs, bien que très bien classé (dans le peloton de tête à l'école des enfants de troupe des Andelys, deuxième de la classe, 13.82 au Brevet de Préparation militaire supérieure). Attiré par la littérature et par le cinéma, il sera rattrapé par les débuts de la Seconde Guerre mondiale.

Allons Z’enfants est une des œuvres les plus personnelles d’Yves Boisset, qui adapte là le roman autobiographique de Yves Gibeau publié en 1952. Le livre eut une résonnance particulière pour le réalisateur, puisqu’il en fit la lecture durant son propre service militaire en Algérie à la fin des années 50 alors qu’il vivait très mal l’expérience dans le contexte politique de l’époque. C’est le récit d’une quête de liberté entravée par une institution, celle de l’armée, et d’un contexte social et de la mentalité qui en découle avec une France clivée entre les cicatrices non refermées de la Première Guerre Mondiale, l’espoir contesté de l’accession au pouvoir du Front Populaire, et les angoisses d’un nouveau conflit qui se déclenchera en 1939.

Le jeune Simon Chalumot (Lucas Belvaux) est un « enfant de troupe » subissant le désir de son père, vétéran de la Grande Guerre, de le voir intégrer une école militaire. La dimension éventuellement formatrice de l’armée est totalement absente durant les rudes années de lycée de l’adolescent, subissant les brimades de supérieur outrés par son esprit rêveur, la liberté de pensée. Le contexte évoqué plus haut amène un étouffement de toute notion d’individualité, au privilège d’une pensée obtus rejetant tout progressisme. La chronique des désagréments subits par Chalumot est aussi celle de la formation d’un tempérament antimilitariste de plus en plus affirmé par cette figure franche et incomprise. 

Toutes les figures d’autorité sont des murs auquel se heurte Chalumot, parfois sommairement caractérisé par Boisset au sein du corps de l’armée, ou avec une finesse bouleversante avec le père incarné par Jean Carmet, manifestement meurtri par sa propre expérience du front mais y voyant la seule voie valable pour la construction d’un individu, donc son fils. Carmet exprime de façon poignante la détresse de cet homme dont le conditionnement et le bagage intellectuel limité rend totalement indifférent aux aspirations de Simon sans que l’on doute un seul instant de l’amour qui éprouve pour lui.

Boisset capture certes l’entre-soi autoritaire de l’école militaire (dont le microcosme anticipe les sociétés réactionnaires que le réalisateur traitera dans ses œuvres plus contemporaines), mais aussi l’esprit d’une autre France plus ouverte durant les rares échappées de Simon à l’extérieur. Les rencontres furtives (les deux routiers, le paysan antimilitariste) tout comme celle plus appronfondie (l’amitié teintée de romance avec la nonne) donne à voir ce monde ouvrier imprégné des acquis du Front Populaire, aspirant à une existence plus sereine. La dimension autobiographique pour Boisset opère d’ailleurs avec le personnage du professeur Brizoulet (Jacques Denis), enseignant de français attaché à cet élève singulier, créatif et curieux. Il fait montre d’une compréhension et d’une volonté d’étendre les horizons de Simon par des sorties et conseils de lecture, pour certains rapidement punis par cette institution de l’armée comme A l’Ouest rien de nouveau, horreur antimilitariste écrte par un Allemand (Erich Maria Remarque) de surcroît. Le réalisateur souffrit lui-même du manque de communication avec son propre père professeur et projette sans doute la relation qu’il aurait aimé entretenir avec lui à travers le personnage de Brizoulet.

Lucas Belvaux pour son premier rôle au cinéma crève l’écran avec ce personnage d’écorché vif attachant, fragile et droit. Il dégage un mélange de vulnérabilité et de détermination le rendant charismatique et humain, un être sensible existant vraiment sans en faire un archétype angélique. Formellement il s’agit d’une des œuvres les plus soignée de Boisset qui se déleste de sa forme sur le vif et de sa narration urgence habituelle, le soin des cadres et de la belle photo de Pierre-William Glenn installant ce climat de mélancolie et ce sentiment de temps long ressenti par Simon. La reconstitution est superbe et l’on sent les moyens alloués, notamment durant la dernière partie montrant le début de la Deuxième Guerre Mondiale sur la ligne Maginot. Une des grandes réussites de Boisset qui sera malheureusement un échec commercial à sa sortie.

Disponible sur la plateforme MyCanal

jeudi 3 octobre 2019

Un Château En Enfer - Castle Keep, Sydney Pollack (1969)


Hiver 1944, dans les Ardennes. Un groupe de sept soldats américains, dirigé par le Commandant Falconer, s’est installé dans le château du village de Sainte-Croix. Le Comte de Maldorais, propriétaire des lieux, est marié à une ravissante jeune femme, Thérèse. Mais le couple n’a pas d’enfant. Le Comte, qui s’est rendu compte de l’intérêt de Falconer pour son épouse, va favoriser leur liaison, dans l’espoir de voir naître un héritier…


La vision radicale de Robert Aldrich bouleversa considérablement le film de guerre, notamment avec Les Douze Salopards (1967). Ces soldats cyniques, désabusés et violents pour lesquels la patrie est un motif secondaire de combattre, eurent une grande influence sur la caractérisation de l’homme au combat. Blake Edwards donna dans la grosse farce avec les soldats fêtards de Qu’as-tu fais à la guerre papa ? (1966), tout comme Brian G. Hutton qui, après le très sérieux Quand les aigles attaquent (1968), changeait son fusil d’épaule dans De l’or pour les braves qui fleurait bon la culture hippie.

La Deuxième Guerre mondiale, considérée comme un conflit « noble » avait suscité très peu de films contemporains à controverse sur le fond, tandis que la Guerre de Corée au contraire, permit progressivement des métrages plus grinçants, tels La Gloire et la Peur de Lewis Milestone renvoyant dos à dos les dirigeants indifférents au sort de leurs troupes, véritable chair à canons. Dans les sixties, avec l’engagement américain au Vietnam, c’est une tout autre forme de spectacle qui s’offre au public. Excepté le nauséabond Les Bérets verts de John Wayne, il faudra attendre la fin de la décennie suivante pour avoir des titres marquants sur ce thème (Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now, Le Merdier…), mais ces bouleversements politiques s’inscrivent déjà de manière détournée dans le cinéma de l’époque. MASH de Robert Altman bien que se déroulant durant la Guerre de Corée traite bien évidemment du Vietnam et les films de Blake Edwards et Hutton précités, par leur défiance envers le drapeau et leur ironie étaient également traversés des élans pacifistes en cours. Un Château en Enfer fait évidemment partie de cette vague, mais à un degré différent, l’aspect politique se mêlant à une réflexion plus métaphysique.

Sous ce pitch en apparence archétypal, Un Château en Enfer se révèle progressivement être un pur ovni. L’atmosphère pesante chargée d’histoire des lieux, l’ennui provoqué par les longues semaines d’inactivité et l’idylle improbable entre le commandant joué par Lancaster et la jeune châtelaine sont des éléments qui font que le film détonne progressivement de la production guerrière classique. Les enjeux se déplacent complètement, la grande question étant ici l’opposition entre Lancaster souhaitant faire du château le dernier bastion de résistance face à l’arrivée imminente des troupes allemandes, tandis que son second (excellent Patrick O’Neal), féru d’art, souhaite préserver le patrimoine du château, soutenu par le maître-lieux (Jean-Pierre Aumont qui apporte tout son charisme et sa prestance au Comte). Pollack applique une esthétique et une narration tout aussi surprenantes, très moderne et presque « psyché » dans certains effets. Les ellipses se font parfois déroutantes avec des dialogues en voix off en décalage avec l’image, tandis que l’illustration se fait majestueuse pour tout ce qui a trait aux splendeurs contenues dans le château de Malderais.

Par moments, l’ambiance évoque très fortement celle de La Neuvième Configuration de William Peter Blatty. Ce film (postérieur à Un Château en Enfer par lequel il a pu être influencé) nous plongeait dans un asile de vétérans où la folie contaminait progressivement la mise en scène par des passages de plus en plus extravagants. On ressent la même sensation ici à travers des scènes totalement hallucinées, telle cette expédition du commando au bordel du village, et ses prostituées prenant la pose dans un intérieur rougeoyant et théâtral. On peut également évoquer l’étonnant groupe de soldat déserteurs fous de Dieu, mené par un Bruce Dern possédé. Ces soldats à l’équilibre psychologique vacillant sont incarnés par un casting à l’avenant. 

Peter Falk réinvestit son métier premier lorsqu’il se lie avec la boulangère du village, Scott Wilson (le terrifiant Slim Grissom de Pas d’orchidée pour Miss Blandish) tombe amoureux d’une Volkswagen tandis qu’un jeune noir, apprenti écrivain, fait office de narrateur par intermittence à travers son livre imaginaire. Psychotiques et torturés, les membres de l’unité trouvent finalement refuge dans tout ce qui peut les ramener à leur quotidien. Une régression qui atténue peu à peu leur agressivité au combat, soit une manière subtile d’évoquer l’absence de repères des soldats du Vietnam dont il est bien évidemment question ici.

Le personnage de Burt Lancaster est finalement symbole de cette armée (tentant d’être) insensible et fixé à son objectif. Tandis que l’endurance de ses hommes s’amenuise, lui seul reste encore focalisé sur la mission. Fuyant les sentiments qu’il se surprend à éprouver pour la jeune Comtesse, garder le cap est le seul moyen pour lui de ne pas basculer. On reconnaît là la patte du scénariste David Taradash, ayant déjà tâté du film de guerre avec Tant qu’il y aura des hommes et dont la plume engagée avait déjà fait merveille sur les sujets grinçants d’Au cœur de la tempête (qu’il a lui-même réalisé) ou encore Picnic. Pollack, cinéaste caméléon s’adaptant à tous les sujets, faisait en dépit de la forme déroutante le lien avec d’autres œuvres politisées de sa filmographie comme On achève bien les chevaux ou Les Trois Jours du Condor

Disponible en dv zone 2 français 

mardi 28 juillet 2015

La Nuit Américaine - François Truffaut (1973)

Splendeurs et misères d'une équipe de tournage dans les studios de la Victorine à Nice, au moment de la conception d'un film.

Le cinéma aura toujours constitué le cœur de l’existence de François Truffaut, lui sauvant la vie sous la tutelle du père spirituel André Bazin après une tumultueuse adolescence délinquante puis y donnant un sens quand il deviendra critique pour ensuite passer à la mise en scène. Le regard amoureux du cinéaste se confondra aussi plus d’une fois à celui de l’homme pour ce grand séducteur dans son rapport à ses actrices et auquel il consacrera un film, L’Homme qui aimait les femmes (1977). Cet amour du cinéma n’avait cependant pas encore été le sujet d’un film, ce qui serait enfin le cas avec La Nuit Américaine. L’idée du film naît alors que Truffaut, souhaitant rester proche de ses enfants en vacances dans la région monte son dernier film Les Deux anglaises et le continent (1971) aux mythiques studios de la Victorine à Nice (qui ont vu défiler des tournages mythiques comme Les Enfants du Paradis (1945), Les Visiteur du soir (1942), Panique (1946) ou Mon Oncle (1958)). Traversant quotidiennement le studio et découvrant les imposants décors construits notamment pour La Folle de Chaillot (1969) avec Katharine Hepburn, Truffaut est fasciné par les lieux qu’il va visiter de fond en comble, s’imprégnant de leur histoire et de l’atmosphère de travail qui a pu s’y dérouler. Les Deux anglaise et le continent et Une belle fille comme toi (1972), étant des échecs commerciaux, c’est avec d’autant plus de passion qu’il va se lancer dans La Nuit Américaine.

Le récit nous dépeint le quotidien du tournage de Je vous présente Paméla, un drame passionnel inspiré d’un fait divers où un jeune homme tue son père après que ce dernier soit enfuit avec son épouse dont il est tombé amoureux. Le romanesque de la fiction est ainsi mis en parallèle de la normalité du tournage, les deux se valant finalement par la ferveur de l’équipe de tournage qui fait de la production une aventure humaine tout aussi palpitante. Truffaut laisse se confondre réalité et fiction, mais pas à travers le film dans le film puisque Je vous présente Paméla constituera un fil bien détaché. C’est la confusion du milieu du cinéma, celui du film et le réel qui l’intéresse et il multiplie les passerelles explicites ou plus invisibles. 

Truffaut incarne ainsi lui-même Ferrand le réalisateur (deuxième fois après L’Enfant sauvage (1969) et avant La Chambre verte (1978) qu’il joue le personnage principal d’un de ses films) en forme d’autoportrait où il exprime ses espoirs et doutes quant à son métier et au tournage. Le scénario s’inspirera de rencontres et d’anecdotes réelles vécues ou racontées à Truffaut qui fait ainsi de La Nuit Américaine un archétype autant qu’un vrai instantané des aléas que l’on peut rencontrer sur un plateau de cinéma. 

Le rythme lent et fastidieux, les imprévus et désagréments divers instaurant un semblant de monotonie inscrivent le film dans un réalisme contrebalancé par la fantaisie et la passion des « acteurs » de l’équipe. Diva caractérielle et émotive (Valentina Cortese), homme enfant capricieux (Jean-Pierre Léaud qui prolonge génialement l’inconséquence immature de son Antoine Doinel), le vieux beau élégant garant d’une époque mythique disparue (Jean-Pierre Aumont) ou encore la star anglo-saxonne (Jacqueline Bisset) séduisante et mystérieuse, tout y passe avec un égal brio. L’équipe technique est saisie avec un même naturel amusé, de la lucide et professionnelle assistante-réalisatrice (Nathalie Baye magnifique de naturel dans un de ses tout premiers rôles) à l’accessoiriste gaffeur (Bernard Menez). Les frontières se brouillent même avec la double casquette de certains protagonistes comme Jean-François Stevenin assistant de Truffaut/Ferrand devant et derrière la caméra, tout comme l’assistant du directeur photo Pierre-William Glenn qui endosse la fonction à l’écran.

La magie du film naît de ce mélange, offrant la réalité d’un tournage dans sa complexité logistique (Truffaut capturant très bien les incessantes sollicitations dont fait l’objet le réalisateur et les réponses qu’il doit trouver pour toutes) comme ces aléas humains et toutes les petites ou grandes aventures amoureuses, les drames avec lesquels il faut composer pour mener l’entreprise à terme. Les aspects techniques toujours vus à l’aune des états d’âmes des protagonistes sont ainsi dépeint d’une manière didactique et ludique qui captive de bout en bout. Truffaut parvient avec brio à user de sa veine romanesque dans un cadre  la fois réaliste et magnifié en n’oubliant jamais d’en faire une vraie odyssée collective, une déclaration d’amour au cinéma qui parle à tous. Cette réplique de Ferrand à Alphonse (où la dimension de père spirituel de Truffaut pour Léaud se confond à la fiction à nouveau) l’exprime bien :

 Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boiteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail de cinéma.

De manière plus triviale Nathalie Baye fait mouche avec cette phrase pleine de panache :

Moi, pour un film, je pourrais quitter un type, mais pour un type, je ne pourrais jamais quitter un film!
Un rapport qui transcende tous les conflits mais incompréhensible à quelqu’un d’extérieur pour là aussi une mémorable sortie de la femme du régisseur : 

Qu'est-ce que c'est que ce cinéma ? Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment. Mais qu'est-ce que c'est ? Vous trouvez ça normal ?

Le cinéma est une addiction et un abri qui transcende la vie et auxquels nos personnages s’abandonnent avec plaisir, pour le meilleur et pour le pire. Un message qui parlera au plus grand nombre puisque La Nuit Américaine sera un des plus grands succès commerciaux et artistiques de Truffaut, couronné par l’Oscar du meilleur film étranger en 1974.


Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Warner

Extrait