Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 10 juin 2024

Bellissima - Luchino Visconti (1951)

 Une femme pauvre de Rome rêve pour sa fille d'une étincelante et lucrative carrière au cinéma. Elle n'hésite pas à dépenser les maigres économies de son ménage, et même l'harmonie familiale, pour que sa fille soit choisie parmi des centaines d'autres pour être la vedette du prochain film d'Alessandro Blasetti. Mais après un certain nombre de désillusions, ses yeux vont s'ouvrir sur la réalité du monde du spectacle.

Au moment de réaliser Bellissima, son troisième film, Luchino Visconti est un réalisateur associé au courant néoréaliste après le drame adultère Les Amants diaboliques (1943) et l’immersion dans un village de pêcheurs de La terre tremble (1948). L’association de Visconti avec la grande fresque historique ainsi que de l’adaptation littéraire prestigieuse sera effective avec ses deux films suivants, Senso (1954) et Les Nuits Blanches (1957). Mais de cette transition des œuvres modestes aux superproductions nanties, le point de vue social de Visconti sur l’Italie est constamment présent. Bellissima se distingue par le fait d’être un des rares films du réalisateur dont le cadre de l’intrigue est strictement contemporain, dans un scénario (partant d’une idée de Cesare Zavattini) où il collabore pour la première fois avec celle qui l’accompagnera sur toute sa filmographie à venir, Suso Cecchi D'Amico.

En s’écartant de la veine néoréaliste de ses premiers travaux, Visconti entreprend avec Bellissima d’en dénoncer les mécanismes. En ce début des années 50, le courant néoréaliste vit ses derniers feux avec une poignée de chefs d’œuvres (Riz amer de Giuseppe de Santis (1949), Miracle à Milan (1951) et Umberto D (1952) de Vittorio de Sica) mais son misérabilisme se heurte aux mues de la société italienne. Les vicissitudes de l’après-guerre ne sont pas oubliées mais le pays entame le lent redressement qui le mènera au miracle économique, et les préoccupations du peuple ne se résument plus seulement à survivre, mais à aspirer à une vie meilleure. Le cinéma joue un rôle fondamental dans cette espérance, notamment avec le renouveau des studio Cinecittà qui entament un second âge d’or après la période fasciste des « téléphones blancs ». L’industrie du cinéma constitue un indéniable marchepied social et financier, une ambition capturée dans la fiction avec des œuvres comme Boulevard de l’espérance de Dino Risi (1953), et qui participa à l’émergence de certaine star comme Sophia Loren poussée par sa mère vers des concours de beauté dont la finalité était souvent d’être repéré par un producteur.

Bellissima est ainsi le portrait de Maddalena (Anna Magnani), une mère qui va remuer ciel et terre pour que sa fillette Maria (Tina Apicella) soit dans les meilleures dispositions pour remporter le casting du prochain film d’Alessandro Blasetti (dans son propre rôle) en quête d’une enfant de huit ans. Maddalena est une femme entre deux âges, trop jeune pour avoir la volonté flétrie par les souffrances de la guerre, mais trop vieille pour endosser comme une jeune fille l’ambition d’intégrer le monde du spectacle qui la fait rêver. Qu’à cela ne tienne, elle fera tout pour que ce rêve soit accessible pour sa fille. Actrice emblématique du mouvement néoréaliste notamment pour ses collaborations avec Roberto Rossellini, Anna Magnani ancre le film dans sa réalité sociale, tout en représentant la confrontation et les désillusions du peuple face aux chimères du monde du spectacle. L’engagement d’acteurs amateurs pour des films néoréaliste suppose une quête d’authenticité, mais répond selon Visconti à un même formatage que les professionnels. La première grande scène d’audition fait presque figure de foire aux bestiaux ou de marché aux esclaves, dans lequel de jeunes enfants sont jetés en pâtures tels des singes savants auprès d’une production où à coup de minauderies forcés et de talents artistiques relatifs ils doivent faire leurs preuves en quelques secondes. Anna tout à sa quête de gloire ne se préoccupe pas du ressenti de Maria, et comprend qu’elle doit modeler cette dernière pour la présenter dans les meilleures conditions à l’audition.

Coincée entre un espoir de découverte factice qui saisirait à vif la fillette qu’elle est et la construction dans l’urgence par sa mère d’une bête savante propre à taper dans l’œil des producteurs, la petite Maria n’est qu’un corps malingre trimballé de lieux en lieux par sa mère, un visage triste subissant les évènements et ne s’exprimant que par les réactions les plus primaires avec ses nombreuses crises de larmes. L’espace est occupé par Maddalena ne voyant plus dans son enfant qu’une poupée à recoiffer, un animal à qui enseigner des tours. La prestation habitée d’Anna Magnani déleste le personnage de la moindre antipathie, tant cette énergie résulte d’une frustration mais aussi d’un amour inconditionnel. Visconti capture l’espace du modeste appartement du couple, ainsi que celui de l’immeuble et l’ensemble de la résidence arpentée par Maddalena dans son métier d’aide-soignante. Les frontières de ce quotidien monotone, elle veut les voir élargies à n’importe quel prix pour son enfant et le cinéma semble le chemin le plus court pour y parvenir. Cela semble être la seule fenêtre sur l’ailleurs de cette mère de famille, manifeste dans une des premières scènes où elle propose à son époux (préférant aller voir un match avec ses amis) d’aller au cinéma, et explicite avec l’écran en plein air installé devant leur immeuble - permettant de voir depuis sa terrasse un extrait de La Rivière Rouge d’Howard Hawks.

Filmer une ville de Rome contemporaine et estivale donne un souffle étonnamment léger pour du Visconti. L’énergie déployée par Maddalena, les divers environnements parcourus, la faune vivotant autour de ce business des castings (hilarant jeux de coudes et rivalité entre mères)  et du polissement des jeunes talent dévoile un envers du décor pittoresque. Professeur d’art dramatique, photographe pour enfant, couturière, coiffeur et autre professeur de danse, c’est tout un microcosme opportuniste auquel va se confronter Maddalena à travers des échanges truculents où la gravité n’est néanmoins jamais bien loin – ce cri du cœur de Maria abandonnée à son sort chez un coiffeur, l’humiliation verbale du professeur de danse. Le personnage de Walter Chiari, séduisant assistant aux dents longues, représente toute l’ambiguïté et l’hypocrise de cette industrie avec son attitude oscillante entre escroc, ange gardien et vil séducteur. C’est la façon progressive de Maddalena de le démasquer qui amorcera aussi son changement de regard sur cet environnement, et lui fera questionner sa propre attitude. 

Anna Magnani anticipe l’autre emploi de « mère louve » qu’elle aura plus tard chez Pasolini dans Mamma Roma (1962), rendant tour à tour monstrueux puis incroyablement touchant son profond instinct de protection envers sa progéniture. Si l’essentiel du film en donne à voir la facette la plus étouffante, la conclusion s’avère bouleversante. Le dialogue avec une déçue de cette course aux étoiles lui fait enfin envisager un futur malheureux pour sa fille dans ce milieu, avant de constater au présent à quoi en est réduit Maria aux yeux de ces hommes. Assistant en douce au visionnage des essais de Maria par l’équipe du film, leurs mots méprisants la bouleversent. Comme évoqué plus haut, le cinéma constitue une fenêtre sur un ailleurs plus confortable pour Maddalena. Visconti exprime formellement cette idée durant cette séquence, alternant le visage de Maddalena regardant en cachette la projection des rushes, les vues sous forme de cadre dans le cadre de l’écran, et le contrepoint cruel des professionnels raillant sa fille en toute impunité. La « fenêtre » du cinéma s’ouvre sur le mépris plutôt que le rêve, le dépit plutôt que l’espoir, l’humiliation davantage que la fierté. 

Notre héroïne après la colère ose ainsi enfin ralentir, regarder la souffrance de son enfant (la crise de larmes non-feinte de Maria dans les rushes) et aspirer au calme de son foyer. Visconti signe là un de ses films les plus touchants, saisissant une certaine réalité du peuple par la vérité des sentiments plutôt qu’à la « fabrication » néoréaliste qu’il dénonce dans le fond et la forme de ce Bellissima.

Sorti en bluray français chez Camelia Films

lundi 13 novembre 2017

Les Femmes des autres - La rimpatriata, Damiano Damiani (1963)


C’est le temps des souvenirs pour une bande d’amis qui se retrouvent après de nombreuses années de séparation. Tous approchent de la quarantaine et souhaitent, au cours d’une soirée, retrouver le goût de l’insouciance de leur jeunesse. Mais au fil des heures, les souvenirs plus ou moins heureux s’égrènent, apportant peu à peu une tension dramatique à cette réunion d’amis…

Les Femmes des autres est un des premiers films de Damiano Damiani dont la teneur plus intellectuelle en fait une œuvre assez étonnante dans une filmographie par la suite bien plus portée vers le cinéma de genre. Pourtant même dans ses œuvres plus ouvertement grand public, Damiani faisait preuve d’une conscience politique exacerbée comme le western Zapata El Chuncho (1966) ou le polar Confession d'un commissaire de police au procureur de la république (1971). Ici il va s’attacher à dépeindre la réunion d’un groupe d’amis milanais. Tous représente une réussite bourgeoise et arrivistes typique de cette génération post Deuxième Guerre Mondiale et ayant profité des largesses du boom économique. Alberto (Francisco Rabal), Sandrino (Riccardo Garrone), Nino (Riccardo Garrone) et Livio (Paul Guers) ont ainsi respectivement réussis dans le milieu des affaires, de l’industrie du bâtiment ou encore en tant que médecin prestigieux. Les retrouvailles sont donc sources de rires et de souvenirs graveleux mais tous sont hantés par le souvenir du plus brillant d’entre eux, Cesarino (Walter Chiari), celui qui n’a pas réussi et qu’ils ont abandonnés à son sort. Pris d’une impulsion, il décide d’aller le retrouver dans le cinéma qu’il gère dans un quartier populaire de Milan.

Tous le récit montrera le fossé séparant Cesarino de ses anciens amis, tant dans la réussite sociale que dans une noblesse de caractère jamais estompée. Lorsque le groupe décide de se lancer dans une soirée de drague en souvenir du bon vieux temps, la douce poésie de Cesarino fait tâche avec la lourdeur misogyne de ses compagnons. Tout comme au temps de leur jeunesse ces derniers héritaient de ses anciennes conquêtes, c’est l’observateur Cesarino qui les aiguille vers les clientes de son cinéma dont il a su voir gouts et manque affectifs mais systématiquement la balourdise du groupe vient gâcher les possibles rapprochements. Damiani scrute ces échecs avec amusement en croquant des figures farfelues comme cette blonde simplette ne pensant qu’à rentrer avant le couvre-feu de son frère. Parfois la brutalité de ces hommes aux mœurs d’un autre âge ressurgit comme durant une scène d’amour où Alberto se montre lourdement insistant pour coucher avec la douce Carla (Letícia Román). Par sa douceur de caractère et son empathie, Cesarino se montre attachant même quand il se lance dans un numéro de séduction téléphonique farfelu. Quand ses compagnons se croient tout permis par leur statut d’homme et leur réussite sociale, Cesarino se démarque toujours par sa nature rêveuse que savent voir les femmes sous la carapace séduisante.

Dans ce schéma le scénario réserve de sacrées surprise pour retourner le supposé échec social et intime de Cesarino à son avantage par rapport à ses amis nantis. Quand chacun se confiera sur ses difficultés matrimoniales (et qui dans un pur réflexe machiste garderont la « maman » à domicile pour aller chercher la « putain » dans les aventures de passages) le foyer libertaire de Cesarino s’avérera le plus équilibrés. Chacune des jeunes femmes embarquées dans la virée nocturne fini par voir le vrai visage de ces hommes méprisables, trouvant en Cesarino la vraie oreille attentive qui peut les aimer ou les guider vers celui qui les convient – la blonde naïve mise dans les bras du prolo écorché vif joué par Gastone Moschin. 

Finalement rien n’a changé, Cesarino domine ses camarades qui en dépit de leur réussites financière ne peuvent que le jalouser. On devine alors les motifs de la rupture passée, le trop doux Cesarino ne pouvant se confronter au cynisme de ses anciens amis. La noirceur du final voit donc le groupe se délecter des maux de Cesarino, victime de sa sensibilité à fleur de peau. Pas de place en ce monde pour les âmes plus vulnérable, même s'il semble que le vrai bonheur leur semble bien destiné. Une grande prestation de Walter Chiari, jamais aussi bon que dans cette normalité tranquille.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo 

Extrait

vendredi 7 avril 2017

Moi, moi, moi, et les autres - Io, io, io, ... e gli altri, Alessandro Blasetti (1965)

Sandro (Walter Chiari) est journaliste à Rome. Il mène une enquête sur l'égoïsme de ces concitoyens, aidé par son ami Peppino (Marcello Mastroianni). Il côtoie divers personnages de la ville : une diva (Silvana Mangano), un politicien véreux (Vittorio Caprioli)...

Moi, moi, moi et les autres est l’avant-dernier film d’Alessandro Blasetti, véritable vétéran du cinéma italien qui aura traversé l’ère des « téléphones blancs » sous le fascisme, contribué à la naissance du néoréalisme avec  Quatre pas dans les nuages (1942) et de la comédie italienne sur Dommage que tu sois une canaille (1954). Moi, moi moi et les autres est pour lui une œuvre très personnelle où il s’applique à dénoncer l’égoïsme ordinaire à travers le personnage du journaliste Sandro (Walter Chiari). Sandro constitue en effet le double filmique de Blasetti dans le ton du film qui se partage entre regard ironique et amusé sur ce thème de l’égoïsme avec une dimension plus intime où le réalisateur alimente sa trame de nombreux éléments de sa vie.

On sent donc une démarche proche du Federico Fellini de Huit et demi (1963) mais malheureusement Blasetti n’en aura pas tout à fait la maestria visuelle et narrative dans sa tentative. Si la multiplicité des scénaristes est une tradition le plus souvent positive de la comédie italienne, elle atteint ici un excès - 11 scénaristes pour des participations plus ou moins importante dont les prestigieux Suso Cecchi D'Amico ou le duo Age-Scarpelli – qui témoigne de la volonté de Blasetti de brasser à tout va et de brouiller les pistes sur la facette autobiographique de son récit. Ce sera le principal problème de Moi, moi, moi et les autres, hésitant constamment entre le film à sketches thématiques très en vogue à l’époque - Les Complexés (1965) par exemple pour en prendre un autre explorant une tare humaine ordinaire - et donc la rêverie fellinienne. 

Le début du film très sautillant où Sandro observe plein d’ironie la vilenie ordinaire de ses congénères dresse plusieurs pastilles très amusantes que l’on pense voir creusée plus avant dans un sketch à part entière mais il n’en sera rien. C’est un même survol superficiel qui aura court en suivant le fil conducteur très lâche autour de Sandro où là aussi les situations arrachent quelques sourires - le quotidien conjugal avec son épouse jouée par une délicieuse Gina Lollobrigida – mais n’exploitent pas pleinement le sujet. De saynètes expédiées en personnages secondaires truculents mais trop en surface (hormis Marcello Mastroianni en meilleur ami lunaire et Silvana Mangano, le casting prestigieux n’a pas grand-chose à défendre) c’est donc l’ennui progressif qui domine faute d’ancrage comique ou intime consistant.

Alessandro Blasetti effleure pourtant par moment ce que Moi, moi, moi et les autres aurait pu être. Tout au long du film, Sandro critique certes les travers de ces concitoyens mais rappelle constamment qu’il ne vaut guère mieux – on y devine l’autodérision de Blasetti déjà manifeste dans Bellissima de Luchino Visconti(1951), satire sur l’univers de Cinecittà où il jouait son propre rôle, et ici avec ce générique où son nom se démultiplie et écrase celui des autres. Si cette facette ne fonctionne guère dans le registre comique à la construction trop succincte, dès que les situations se font plus incertaines, méditatives et on surtout le temps de s’installer, l’introspection peut enfin agir. On pense à cette scène où Peppino (Marcello Mastroianni) emmène Sandro en forêt observer un couple de vieillard traverser les bois mains dans la main. Sandro tout à ses préoccupations personnelles ne retient que la laideur et la pauvreté du couple tandis que Peppino plus sensible y décèle un amour intact à l’automne de la vie. Ce n’est que dans la dernière partie que sera ravivée cette vision car ramenée aux propres regrets de Sandro. Cet égoïsme lui aura fait fuir le vrai amour de sa vie avec une Silvana Mangano bouleversante. On dépasse enfin la vignette pour laisser la mélancolie s’installer, l’égoïsme n’en restant plus à son désagrément trivial mais pouvant bouleverser une existence.

Toutefois il ne faudrait pas complètement rejeter la dimension comique du film même si elle est très inégale. La scène où Sandro lors de l’enterrement de son ami s’interroge plus sur la graduation de sa tristesse (pleurer ou ne pas pleurer, là est la question) que sur le disparu est hilarante et abouti à une réaction si théâtrale qu’elle émeut toute l’assistance dans une savoureuse ironie. Walter Chiari, acteur doué quand il s’agit de jouer les types ordinaires - le très beau Il Giovedi de Dino Risi -  manque à la fois du génie comique et de l’intensité dramatique de la dream team de la comédie italienne (Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Marcello Mastroianni, Alberto Sordi, Ugo Tognazzi) et peine à porter réellement le film sur ses épaules. Pas inintéressant donc, mais très inégal même si sa singularité sera récompensée - David di Donatello du meilleur réalisateur en 1966, Nomination au Ruban d'argent du réalisateur du meilleur film et au Ruban d'argent du meilleur sujet en 1967 – parallèlement à un échec public qui signe un peu la fin de carrière de Blasetti. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ESC

jeudi 13 novembre 2014

La Conquête du bout du monde - They're a Weird Mob, Michael Powell (1966)

 Nino Culotta, journaliste sportif italien, part en Australie où il espère devenir chroniqueur au journal de son cousin "la Seconda Madre". Mais celui-ci, couvert de dettes, s'est enfui. Nino s'engage à tout rembourser, multipliant les emplois. Engagé sur un chantier de construction, il découvre la vie quotidienne des ouvriers, aux antipodes de ce qu'il a pu connaître jusqu'alors. Il fait également la connaissance de Kay, une jeune australienne dont il tombe amoureux…

Après l'énorme scandale provoqué par Le Voyeur en 1960, Michael Powell fut littéralement mis au ban du cinéma anglais voyant sa carrière quasiment stoppée du jour au lendemain. C'en était fini des projets ambitieux d'antan des Archers, la séparation avec son partenaire Emeric Pressburger étant même scellée à l’occasion de ce film controversé auquel il ne croyait pas. Les réalisations de Powell se firent ainsi sporadiques et confidentielles comme The Queen’s Guards (1961) ou le téléfilm allemand Le Château de Barbe-Bleue (1964). Ce dernier signalait ainsi que l’exil semblait le seul moyen pour le réalisateur de faire son métier en ces heures difficiles et nous amène au diptyque australien que constituera l’enchaînement de They're a Weird Mob et Age of Consent (1969). They’re Weird Mob est l’adaptation du best-seller (paru en 1957) de l’auteur australien John O'Grady où il narrait de façon amusée la difficile intégration de l’émigrant italien Nino Culotta aux mœurs du pays. 

Ce regard tendre et amusé (qu’O’Grady signe d’ailleurs le livre sous le pseudonyme de Nino Culotta) fit un véritable triomphe et attira bien évidemment la curiosité du cinéma. Gregory Peck acquis les droits de l’ouvrage dès 1959 sans pouvoir les concrétiser en film. Michael Powell qui avait lu le roman au début des 60’s fut immédiatement emballé par le sujet mais dut donc attendre trois ans avant de pouvoir en obtenir les droits à son tour. Il allait alors convoquer une ultime fois – pour le cinéma du moins les deux collaborant une dernière fois sur The Boy Who Turned Yellow (1972) – son vieux complice Pressburger qui en écrirait le scénario sous le pseudonyme Richard Imrie. 

Le film désarçonne lors de ses premières minutes par son ton rigolard, ses gags bien appuyés mettant en boite la singularité géographique, linguistique et culturelle des australiens. Une manière de nous emmener ailleurs dans un grand éclat de rire avant que ce regard ne se fasse plus tendre et amusé à travers le regard de l’étranger, Nino Cullota (Walter Chiari). On retrouve en fait ici sur un ton plus amusé le regard d’explorateur et d’anthropologue qui court sur de nombreux films de Powell. Le réalisateur se sera souvent attaché à l’immersion au sein de certaines communautés isolées qu’il confrontait à un monde changeant, à une modernité vue comme un danger, en particulier par l’arrivée de l’étranger

À l'angle du monde (1937), œuvre quasi documentaire et sous haute influence de Flaherty montrait ainsi l’hésitation entre départ inéluctable et maintien des traditions pour les habitants d’une petite île des Hébrides. A Canterbury Tale (1944) voyait la fraternité possible mais aussi le repli sur soi entre trois soldats américains de passage et les habitants d’un village du Kent. On pourra également citer la confrontation entre la turbulente citadine de Je sais où je vais (1945) et les joyeux insulaires de l’île de Mull et inutile de revenir sur le versant ouvertement dépaysant de cette thématique avec le flamboyant Le Narcisse Noir.
  
They’re weird mob troque la dimension d’épopée des films précités pour une tonalité plus légère et picaresque. Powell se moque même en ouverture de cette idée de destination aux antipodes qu’évoque l’Australie avec son globe terrestre inversé et des premières images du pays à l’envers. Les films précédents effectuaient un contraste permanent entre le gigantisme de ces territoires inconnus et les questionnements intérieurs des personnages. Moins ambitieux et surtout respectueux du ton du roman, They’re weird mob en reste à un visuel assez touristique dans l’ensemble et c’est surtout par l’humain et le choc des cultures que se ressentira le dépaysement. Cela s’inscrit dans le projet même du récit puisque le choc n’est pas seulement culturel, mais social. Nino est plutôt un intellectuel ayant quitté l’Italie dans l’idée de prolonger son activité de journaliste à un niveau plus élevé en étant codirigeant de la revue de son cousin.

Il adopte une attitude distinguée qu’il va devoir mettre de côté puisque les déconvenues l’amèneront à exercer des métiers autrement plus manuels sur les chantiers de construction. L’exotisme repose ainsi autant sur les expressions et mœurs locales que Nino ne maîtrise pas que sur les manières rudes et le ton gouailleur de ce milieu ouvrier et populaire qui lui est inconnu même dans son propre pays. Tous les premiers pas de Nino en Australie se voient donc sous ces deux angles tel la rencontre dans les locaux vides de l’entreprise où il ne cesse en éphémère maître de nettoyer les saletés faite par les ouvriers. 

Une des plus belles scènes d’A Canterbury Tale voyait le soldat américain et un charron anglais faire disparaitre leur différence dans une chaleureuse discussion sur la culture du bois. L’amour du travail bien fait était une source de rapprochement où une fraternité, une amitié au-delà des frontières était possible. C’est de cette même manière que Nino va à son tour pouvoir s’intégrer. Walter Chiari dégage un vrai capital sympathie et Nino la différence sociale naît plus de la maladresse de Nino que d’une arrogance qu’il n’aura jamais. 

Volontaire et travailleur malgré ses aptitudes limitées et son physique frêle, il suscitera toujours la bienveillance des locaux dans des séquences où Powell prolonge ce ton ludique et positif plutôt que faire dans le mélodrame forcé. La scène où tous les employé de l’hôtel s’immisce dans la conversation téléphonique de Nino durant son entretien d’embauche pour l’aider est une pure merveille, tout comme les laborieux premiers travaux manuels de notre héros où sous la maladresse son abnégation laisse admiratif son partenaire de chantier. 

C’est de la même manière qu’il va progressivement séduire sa créancière nantie Kay (Claire Dunne), intriguée par cet étranger qui fait tout pour la rembourser, aussi ridicules soient les mensualités. La méfiance et le racisme latent ne sont absents pour autant - d’autant que l’Australie connaîtra un pic d’immigration en 1960 et 1970 suscitant forcément ce type de réaction – mais ces attitudes sont constamment désamorcées par la bonhomie de Nino, par l’image d’intégration véhiculée par les autres personnages d’émigrants (la famille italienne tenant un restaurant) ou par un gag potache tel ce quidam alcoolisé qui va manquer de se noyer après avoir invectivé les « étrangers ».

La solidarité et l’entité unie que constitue le groupe de travailleurs – Powell retrouvant sa rigueur documentaire pour dépeindre dans le détail les différentes étapes de ces travaux de construction dont l’aménagement de terrain - s’exprimera ainsi dans les beuveries épiques au pub mais également dans les services rendus où leur savoir-faire servira à effectuer des travaux chez un camarade jeune marié.

La spontanéité est vraiment la plus grande qualité du film, Powell ne jouant d’aucune ficelle dramatique grossière et rendant naturelle l’assimilation de celui qui a fait tous les efforts pour se fondre dans son pays d’adoption – l’Australian Dream adoptant à son échelle les codes de son équivalent américain, l’assimilation se faisant aussi par l’achat d’un lopin de terre. La romance entre Nino et Kay est ainsi d’une limpidité et d’un charme fou, le franc parler étant la meilleure arme pour se faire accepter à l’image de cette truculente première rencontre avec le beau-père. L’ultime séquence s’avère donc emblématique de cette disparition des frontières géographiques et sociales.

Présentant sa fiancée à ses amis, Nino remarque que ces derniers sont empruntés et peu naturels face à cette fille « de la haute ». Il va interrompre le concert des banalités par un tonitruant Bring out the bloody beer ! qui va permettre à tout le monde de se dérider dans un concert d’ouverture de canettes. Jurant comme un pur aussie, sans gêne face aux nantis comme aux travailleurs, Nino est définitivement chez lui. Plus modeste certes que les grands chefs d’œuvres passé, mais un des films les plus attachant de Powell. 

Sorti en dvd zone 2  français chez Elephant Films


jeudi 13 septembre 2012

Il Giovedi - Dino Risi (1963)


Dino, la quarantaine, qui vit séparé de son épouse depuis de longues années, profite d’un jeudi passé en compagnie de son jeune fils de 8 ans, Robertino, pour tenter de gagner son affection et retrouver son estime…

Coincé entre des titres majeur de la filmographie d'un Dino Risi au sommet de son art (Une vie difficile, Les Monstres, Le Fanfaron sortent un peu avant ou après) Il Giovedi est considéré à tort comme un opus mineur du réalisateur. Son échec commercial aura amoindri sa portée face au succès en cours de Risi et surtout son ton intimiste et tendre, loin de la férocité et du cynisme habituel de l'auteur en fait un film assez différent et déroutant. Risi ne s'y trompait d'ailleurs pas, plaçant Il Giovedi parmi ses réalisations favorites.

On suit ici la rencontre d'une journée entre Dino (Walter Chiari), quarantenaire raté et sans le sous avec Robertino son jeune fils de 8 ans dont il ne s'est jamais occupé. Un fossé semble séparer le père gouailleur, exubérant et affabulateur et le fils réservé, bien élevé et au tempérament déjà très mature. Le récit va tâcher de les rapprocher en faisant tomber progressivement les masques au fil de cette journée et faire naître l'affection entre eux.

Dino Risi (sur un scénario de Castellano et Pipolo) signe un récit tout en retenue, sans vrai pic dramatique ni rebondissement où l'émotion naîtra d'évènements mineurs qui permettent au père et fils de se découvrir au fil de cette journée. L'acuité du regard de Risi fait merveille pour saisir le caractère de chacun en quelques poignées de scène. L'introduction où l'on découvre un Dino endetté, entretenu et mythomane suffisent à nous expliquer sa situation et la distance avec Robertino élevé dans un milieu guindé et nanti se dévoile dès la première rencontre où les manières froide du garçonnet s'opposent à l'affection forcée de son père.

Les premiers pas communs sont donc forts parlant avec un Dino cherchant à épater Robertino par ses mensonges où il se voit trop beau (héros de guerre, chef d'entreprise) tandis que le gamin acquiesce froidement et griffonne ses observations dans le petit journal intime qu'il tient déjà. L'ironie légendaire de Risi est bien présente mais perd de sa pure méchanceté pour se faire attachante dans le regard moqueur et tendre de ce père maladroit magnifiquement interprété par Walter Chiari. De même son côté scrutateur cruel des travers de ces concitoyens adopte cette fois le regard amusé et pas dupe du petit garçon qui de circonspect face à son géniteur bavard s'en amuse puis s'y attache peu à peu.

Le naturel du jeune Roberto Ciccolini (pour son seul rôle cinéma) à la bouille craquante y est pour beaucoup, Risi capturant par une alternance de plan alterné ses sourires en coin, ses airs renfrognés et regards aimant ses réactions face aux les gesticulations de son géniteur. Le principe est posé dès le début lors des séquences en voiture où les deux se jaugent, plus tard ce sera pour montrer leur complicité naissante et plus le film avance pour ce motif tendra à disparaitre, Dino et Robertino enfin binôme se partageant la présence dans le plan le temps de jeu, course poursuite et blague diverse. La séquence dans le champ où ils ferment les yeux en imaginant leurs précédentes incarnations et les montrant en plan large dans ce grand espace expriment bien cela quand on contraire à la fin ils seront à nouveau séparés dans le cadre quand Robertino assistera du haut des escaliers à l'humiliation de son père par un créancier.

Les micros drames ne sont pas absents de cette journée qui va confronter Dino à ses contradictions par son refus d'un emploi stable, l'échec de toutes ses combines et le dépit de sa compagne (charmante Michelle Mercier) exaspérée de cette immaturité. Sans forcer le trait et au fil de pérégrinations dans la langueur de cette Rome estivale, on assiste par des faits anodins à la prise de conscience de Dino qui de désinvolte et faux se transforme en vrai père sincère et joueur. Le regard quasi chirurgical de Risi présent dans ses plus grosses farces prend un tour plus retenu, la caricature dans la description des travers humain devenant ici une peinture ordinaire d'un homme maladroit, bardé de défauts mais très touchant.

L'outrance laisse place à un déroulement et des situations inscrites dans le quotidien où l'humour plus léger et chaleureux que méchant naît des interactions entre le père et le fils. Pas de message (même si l'épanouissement de Robertino face à la décontraction populaire de son père opposée aux règles diverses de son cadre aristocrate est plusieurs fois soulignée) mais seulement un joli moment passé avec deux être qui se découvrent.

La fin est très belle avec une nouvelle fois Risi échappant à l'écueil mélodramatique pour nous cueillir magnifiquement à travers la réaction simple et spontanée de Robertino au moment de quitter son père, celui-ci qui s'attarde pour l'observer à distance et leur lien s'exprimant par un simple sifflement de connivence. En forçant moins le trait, Dino Risi réalise sans doute son film le plus ouvertement chaleureux, plus même que Le Fanfaron.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo