Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 30 mai 2018

Nausicaä de la Vallée du Vent - Kaze No Tani No Naushikâ, Hayao Miyazaki (1984)


Mille ans se sont écoulés depuis la chute de la civilisation industrielle lors d’une guerre planétaire d'une incommensurable violence. L'humanité survit tant bien que mal au sein de quelques enclaves menacées une gigantesque forêt qui ne cesse de gagner du terrain et dont les spores sont mortelles pour les humains. Cette jungle épaisse est protégée par des insectes géants qui se sont adaptés à cet environnement, Les « ômus ».

Second film cinéma d’Hayao Miyazaki, Nausicaä est l’œuvre qui va tout changer et contribuer à la création du studio Ghibli. A la fin des 70’s, Miyazaki est réduit au statut de brillant exécutant au côté de son mentor Isao Takahata pour la série Heidi dont il est le directeur d’animation. Il aura également la possibilité de signer la série Conan, le fils du futur (beau brouillon de toute son œuvre à venir) et d’imprégner sa patte sur Le Château de Cagliostro (1979). Il rêve cependant d’œuvres plus ambitieuses et personnelles, possibilité entrevue uniquement sur Horus, le prince du soleil (1968) d’Isao Takahata. Ce film fut la première tentative de prise de pouvoir des créateurs au sein de l’animation japonaise avec un essai plus sombre et adulte que Takahata met en scène et dont Miyazaki est directeur de l’animation. L’échec commercial du film signera le glas de ces espérances mais fait sensation dans le monde de l’animation.

Quelques années plus tardToshio Suzuki, journaliste au magazine Animage, souhaite évoquer le film avec Miyazaki et Takahata dans un article sur les classiques de l’animation. Les deux, accaparés par leur projets du moment et peu enclins à reparler d’un souvenir douloureux, le rabroueront dans un premier temps. Suzuki poursuit pourtant son soutien à Miyazaki dans la revue, enjoignant notamment celui-ci à façonner son propre manga (une « franchise » connue étant la seule voie pour financer un film d’animation) qui donnera plus tard Nausicaä de la vallée du vent. Les articles dithyrambiques sur le manga dans Animage  finissent par attirer l’attention des producteurs et après avoir hésité entre une OAV et une série télévisée, un projet de long-métrage voit le jour grâce à l’alliance de l’éditeur Tokuma Shoten et de l’agence de publicité Hakuhodo qui coproduiront le film. Ghibli n’existe pas encore mais sa structure si, puisque Miyazaki va faire appel à son ami Takahata pour être son producteur et va solliciter nombre d’animateurs qui seront des futurs piliers du studio.

Nausicaä se pose par son ambition, son souffle épique et ses thématiques comme une véritable matrice du futur Princesse Mononoké (1997). Si ce dernier est un des films les plus sombres et désabusé de son auteur, Nausicaä fonctionne totalement comme un pendant lumineux et chargé d’espoir. Le lointain futur post-apocalyptique du film dresse un monde à la fois en sursis mais paisible où les habitant d’une vallée coexiste avec une forêt toxique abritant d’étranges insectes géants, les ômus. Miyazaki en adoptant le point de vue de la jeune princesse Nausicaä exprime d’abord le mystère et la fascination pour cette forêt et sa faune, l’héroïne symbolisant une curiosité et une volonté de compréhension de cet ailleurs si proche et si différent. Les ômus sont des créatures instinctives qui n’agissent qu’en réaction d’une agression, ne suscitant une menace que pour ceux s’arrêtant à leur allure massive et intimidante. Dès leur saisissante première apparition, l’attitude apaisante et le courage de Nausicaä suffit à détourner le danger. Cette réponse à la peur par la bienveillance est parfaitement résumée lorsque le personnage apprivoise un petit animal craintif, le laissant lui mordre le doigt sans le repousser et ainsi le mettre en confiance.

Cet équilibre et coexistence de toute chose se prolonge aussi dans ce qu’on apprendra de l’écosystème de la forêt, organique, nécéssaire et pas aussi nocif que présenté. C’est une révélation qui arrivera une fois de plus en se plongeant dans les entrailles de cet espace pour en découvrir la logique. Le vrai chaos ne vient que des intentions préventives et belliqueuses des différentes puissances en place (même si Miyazaki a grandement simplifié les enjeux géopolitiques du manga dans son adaptation) où il ne s’agit que de dominer l’autre, Nausicaä et les pacifistes habitants de la vallée étant victimes autant que les ômus. Le réalisateur développe brillamment ce parallèle quand Nausicaä cèdera à ses bas-instincts en décimant sauvagement une troupe de soldat de l'empire tolmèque avant d’être apaisée par son mentor Yupa qui lui rappelle ses devoirs envers la communauté. Les remords du personnage montrent ainsi le fossé qui la sépare des antagonistes guidés par la peur et l’ambition.

Visuellement Miyazaki paie son tribut à Moebius (notamment Arzach) avec des environnements reposant à la fois sur le gigantisme et l’épure. La sophistication va aux éléments guerriers, les massives forteresses aériennes bénéficiant de moult détails quand le planeur de Nausicaä brille par une simplicité qui l’invite à se fondre dans le ciel plutôt que de s’y imposer. La forêt égare par sa densité, sa végétation étrange et les créatures autres qui la parcoure, la notion de verticalité et horizontalité devenant confuse dès que l’on quitte le monde des humains. Les ômus sont des créations fascinantes reposant justement sur ce mélange de gigantisme et d’épure. Miyazaki traduit dans leur design cet aspect de conscience collective supérieure tout à la fois bienveillante (le magnifique flashback onirique de Nausicaä) et agressive. Le code couleurs changeant du bleu au rouge de leurs yeux selon les émotions est une idée simple mais magistrale, où le réalisateur traduit leur singularité sans anthropomorphisme. De manière générale, le rouge est la couleur de la colère et de la destruction, celle qu'endosse notamment le Géant (métaphore explicite de la bombe atomique) et dont il éclaire ses ravages, celle de l'armée et symboliquement Miyazaki fait retrouver la couleur bleue à la tunique de Nausicaä lors du final pacifiste.

Nausicaä se différencie de Princesse Mononoké par son profond optimisme. La dichotomie ne repose que sur la peur et l’incompréhension dans un monde certes post-apocalyptique mais où le renouveau est possible. La forêt et les ômus sont différents mais pas supérieurs aux humains et l’issue de l’intrigue ne doit pas signifier la fin d’un monde pour la continuation de l’autre comme ce sera le cas avec la disparition du Dieu-cerf de Princesse Mononoké. L’instinct profond est autant au service de la peur que de l’harmonie, ce que Miyazaki illustre de façon subtile (dans le revirement ou l’ambiguïté de certains protagonistes) puis spectaculaire dans le grand final où le sacrifice d’une personne suffit à stopper la marche d’une entité collective. La croyance animiste cher au réalisateur est déjà là, la violence ne venant que de ceux segmentant les peuples et lieux pour les dominer alors que l'apaisement ne peut naître que par la conscience que tout est connecté (le lien télépathe avec les ömus passant notamment par leurs tentacules).

La dimension de sainte ou d'élue entourant Nausicaä témoigne de cet optimisme (quand les héros de Mononoké restent désespérément humains et subissent les évènements) mais c'est avant tout un ode à la féminité dans tout ce qu'elle peut avoir de clairvoyant, maternel et bienveillant pour le réalisateur qui impose là sa première grande héroïne . Nausicaä est une œuvre immense et parmi les plus significatives de la vision du monde de Miyazaki, riche de la foi en l’autre qui l’animait encore. Le film sera un succès immense dont les recettes contribueront à poser les premiers jalons du Studio Ghibli.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Buena Vista 

mardi 29 mai 2018

When a Wolf Falls in Love with a Sheep - Nán Fāng Xiǎo Yáng Mù Chǎng, Hou Chi-jan (2012)


Tung est un jeune homme anéanti par le départ de sa copine. Il part s'installer près de Nanyang Street, quartier de Taipei reconnu pour ses écoles préparatoires. Il commence à travailler dans le magasin de photocopies en bas de chez lui et va rencontrer une jeune enseignante lunatique et effacée, Yang. Elle a pour habitude de dessiner des moutons dans les feuilles d'examens distribués à ses élèves. Tung est intrigué par ces griffonnages et, sur un coup de tête, dessine un loup sur la copie originale de l'un d'eux. Yang et Tung vont alors dériver lentement l'un vers l'autre...

When A Wolf Falls in Love with a Sheep est le second film du réalisateur taïwanais Hou Chi-jan qui nous offre ici une sorte de croisement réactualisé des fameux Chungking Express de Wong Kar Wai (1994) et Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet. Il sera donc à nouveau question de jeunes gens soignant leurs maux intimes en enchantant leur environnement. Tung (Ko Kai) brisé par le départ de sa petite amie. Il s’installe ainsi dans un quartier réputé pour ses écoles préparatoires où il espère secrètement la recroiser. La rencontre avec Yang (Chien Manchu) jeune enseignante rêveuse et mélancolique à ses heures sera la possibilité d’une guérison et possible belle romance.

La réussite de Chungking Express et Amélie Poulain reposait sur l’habile dosage entre spleen flottant et réalisme urbain progressivement transcendé par la candeur et fantaisie de ses protagonistes. Pour ce qui est de la fantaisie, Hou Chi-jan déploie tout un arsenal d’atouts formels modernes et percutants allant de la stop-motion à l’animation classique. Malheureusement la transition nécessaire entre la réalité du cadre et son émerveillement progressif par le tempérament des héros ne fonctionne pas tant les effets tape à l’œil semblent omniprésent sans progression ni équilibre dans la fantaisie. Les idées narratives ludiques ne manquent pas à commencer par la complicité dessinée entre Tung et Yang avec ce loup et ce mouton, mais l’ensemble manque trop d’aspérités. Le réalisateur parvient à faire exister ce quartier de Nanyang à Tapei dans ces spécificités (la starifications des professeurs, la multiplicité des cours, l’activité des magasins de photocopie) et ces légendes cachées (la charmante histoire du vendeur de riz masqué et péroxydé) mais ne dépasse pas l’esthétique un peu superficielle et aseptisée pour l’illustrer. 

Cette mièvrerie contamine aussi l’interprétation guère convaincante, là aussi la photogénie et la candeur ne suffisant pas à l’empathie. Dans l’ensemble tout est là pour susciter charme et émotion (les seconds rôles décalés, la jolie dernière scène) mais ce côté lisse en fait un bien tiède avatar des modèles évoqués, dommage. 

Sorti en dvd et bluray chez Spectrum 

lundi 28 mai 2018

Le Violent - In a Lonely Place, Nicholas Ray (1950)


Dixon Steele (Humphrey Bogart) est scénariste à Hollywood. Après une soirée en compagnie de son agent, il invite une jeune femme à son domicile pour lui faire la lecture d’un roman dont il doit signer l’adaptation. Après quelques heures de travail, elle quitte la demeure de Steele et prend un taxi pour se rendre chez elle. Le lendemain matin, elle est retrouvée assassinée au pied d’un ravin ! Le passé violent de Steele en fait un suspect idéal.

Le Violent est une des œuvres les plus personnelles de Nicholas Ray, les thèmes du film s’enchevêtrant à la tumultueuse vie personnelle du réalisateur. Tout comme dans La Fureur de vivre (1955) ou encore La Maison dans l’ombre (1952), Ray dépeint une personnalité instable et violente avec le scénariste Dixon Steele (Humphrey Bogart). Le scénario (adapté du roman de  Dorothy B. Hughes) dépeint d’emblée la brutalité imprévisible du personnage comme autant rattachée à un mal-être profond qu’à une insatisfaction née de ce cadre hollywoodien. La scène d’ouverture montre ainsi une altercation routière proche de déraper avant que plus tard dans un bar (après s’être fait rappeler son statut précaire dans l’industrie faute de succès récent) Steele cède à la violence face à un collègue arrogant. Le personnage est auréolé d’une présence bienveillante et menaçante qui interroge et introduit le grand thème du film : le doute.

Lorsque Steele amène chez lui une jeune femme pour la lecture d’un roman qu’il doit adapter, tout le déroulement de la scène l’innocente quant au rebondissement à venir où on retrouvera l’invitée assassinée. C’est donc le tempérament d’artiste torturé et violent qui éveille un doute qui n’a pas lieu d’être chez les policiers mais également chez Laurel Gray (Gloria Grahame), la jolie voisine qui l’a innocenté. Leur romance naissante s’amorce alors sur un malaise latent qui ira en s’accentuant. In a lonely place est contemporain d’autres grands films dépeignant l’envers du décor hollywoodien avec Sunset Boulevard (1950) et Les Ensorcelés (1950). Mais quand les films de Billy Wilder et Vincente Minnelli dépeignaient les coulisses dans le détail (lumineux comme scabreux) en gardant une forme de fascination et grandiloquence, Nicholas Ray signe un film claustrophobe et étriqué

Steele représente là une sorte de double du réalisateur réputé pour sa nature autodestructrice et insatisfaite. La moindre anicroche verbale ou situation n’allant pas dans son sens suffit à provoquer une tempête incontrôlable où il met à rude épreuve son entourage ou le moindre quidam malchanceux se posant sur sa route. Humphrey Bogart, traits tirés, tenue vestimentaire négligée, est bien loin de la virilité triomphante de ses plus fameux rôles mais magnifie les figures ambigües qu’il a pu incarner dans des œuvres plus mineures comme La Mort n’était pas au rendez-vous de Curtis Bernhardt (1945) ou La Seconde Madame Caroll de Peter Godfrey (1947).

Ray imprègne formellement le film de cette notion irrationnelle de doute grâce à la photo de Burnett Guffey, toute en nuances et éclairant la démence latente de Steele d’un halo blanc (notamment quand il reconstitue le crime chez son ami policier). L’artiste excentrique devient le criminel en puissance par ces seuls artifices et le jeu de Bogart, le film devenant de plus en plus étouffant dans l’espace du récit (presque réduit à cette résidence et ces deux appartements) que du point de vue (l'interprétation du récit pouvant s'y plier) de Laurel Gray désormais effrayée par l’homme qu’elle aime. Nicholas Ray imposa son épouse Gloria Grahame dans le premier rôle féminin et leur mariage ne survécu pas à cette promiscuité professionnelle – au terme d’une affaire de mœurs gratinée vous irez lire la fiche Wikipédia de Gloria Grahame. Les va et vient d’inspiration, le besoin d’être materné et l’enfer que Steele fait vivre à son épouse peut du coup largement être interprété comme reflet du mariage Ray/Grahame qui implosa en plein vol à ainsi rejouer ses maux domestiques.

La conclusion du film va d’ailleurs dans ce sens, Ray modifiant la pure fin de thriller du livre (où Steel s’avère être effectivement un dangereux psychopathe) pour une conclusion plus amère. L’instabilité et le doute sert de révélateur à une union impossible qui aura révélé le versant le plus noir de chacun, que ce soit la violence ou le manque de confiance. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Sidonis