Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 28 août 2024

En chair et en os - Carne trémula, Pedro Almodovar (1997)


 Victor, vingt ans à peine, rencontre Elena, avec qui il fait l'amour pour la première fois. Désireux de la revoir, il se présente chez elle. Mais Elena attend son dealer... L'arrivée inopportune de deux policiers tourne au drame : Victor est injustement accusé d'avoir tiré sur l'un d'eux le paralysant à vie. Libéré de prison bien plus tard, il décide de se venger...

En chair et en os est un exercice de trop-plein romanesque fascinant dont Pedro Almodovar a le secret, deux ans avant l’accomplissement de mélodrame que constituera Tout sur ma mère (1999). Almodovar adapte ici le roman L'Homme à la tortue de Ruth Rendell publié en 1986, ou du moins se l’approprie pour n’en garder que le synopsis expurgé de toute ses éléments criminels. Le personnage de Victor se voit ainsi délesté de ses caractéristiques les plus sombres (c’est un dangereux violeur dans le roman) pour devenir un jeune désaxé en quête d’amour, et marqué par le destin.

Il est justement question de destinée dans les trente premières minutes du film, qui enchevêtre de façon tortueuse les existences de Victor (Liberto Rabal), amoureux et insistant auprès de Helena (Francesca Neri) après une coucherie que cette dernière a oubliée, et auxquels vont s’ajouter le policier David (Javier Bardem), son collègue alcoolique Sancho (José Sancho), maladivement jaloux de son épouse Clara (Ángela Molina). La première rencontre tragique des protagonistes bouleverse le destin de certains, tandis qu’il se fige dramatiquement pour d’autres. En laissant un temps certaines zones d’ombres (qui est responsable du coup de feu fatal qui va tout déclencher), Almodovar développe une incertitude qui correspond également aux sentiments ambivalents des personnages. 

Helena est-elle désormais en couple avec Victor par culpabilité des conséquences de leur rencontre initiale, est-ce uniquement la peur ou malgré tout une forme d’attachement trouble pour son époux violent qui a maintenu Clara dans son couple instable ? Victor est tout aussi insaisissable, sur la corde raide entre le stalker inquiétant et l’éternel adolescent, amoureux éperdu de celle avec laquelle il a perdu son pucelage. Agit-il par volonté de vengeance ou par désir naïf et maladroit d’accomplissement romantique ? Comme souvent chez un Almodovar fuyant le manichéisme (même et surtout après le virage plus grand public de Attache-moi (1990), la porosité est grande entre le bien et le mal chez des personnages ambivalents.

Entre tromperies, vengeance, coucheries ou frustration, tous les couples du récit, légitimes ou non, sont le reflet des uns les autres. Parfois pathétiques dans leur dévotion amoureuse (Clara envers Victor, Sancho envers Clara), ou surprenant dans leurs volte-face (David et Héléna), les personnages par ces ruptures de ton expriment à la fois le socle des sentiments ou au contraire le détour que peut leur faire prendre l’existence. 

Cela est moins fluide que dans des réussites à venir d’Almodovar comme Tout sur ma mère, La piel que habito (2011) ou le plus récent Douleur et gloire (2019), mais le cinéaste demeure un narrateur hors-pair parvenant autant à surprendre que rendre tangible (dans la logique interne du récit et la caractérisation des personnages) ses rebondissements improbables. Dans cette idée, la très jolie fin et l’effet miroir inversé qu’elle forme avec l’ouverture est une merveille. A l’accouchement nocturne solitaire initial dans des ruelles désertes sous la terreur franquiste, en répond un autre à cette même période de noël, en couple et sur fond de tumulte urbain en période de démocratie. Tout comme le contexte de ces deux séquences, Almodovar semble nous dire que rien n’est figé et immuable. 

Sorti en bluray français chez TF1 Studio

vendredi 14 janvier 2022

Les Vies de Loulou - Las edades de Lulú, Bigas Luna (1990)


 Lulú qui a quinze ans est séduite par Pablo, le meilleur ami de son frère Marcelo, qui part travailler aux États-Unis. Lulú espère depuis des années que Pablo va revenir dans sa vie. Lorsqu'il revient, il lui fait sa demande en mariage. Pablo et Lulú ont une relation passionnée, développant un goût pour les jeux sexuels.

Les Vies de Loulou voit Bigas Lunas adapter le roman éponyme de Almudena Grandes. Publié en 1989 et auréolé d'un immense succès, il s'agit d'un des livres emblématiques de la Movida dans une observation de la libération des mœurs de l'après franquisme. Bigas Luna s'attaque donc au best-seller dans la foulée de sa récente publication et le film est l'occasion de déployer l'imagerie érotique que fera le sel de sa « trilogie ibérique » avec Jambon, jambon (1992), Macho (1993) et La Lune et le Téton (1994).

Le film suit le parcours initiatique et sexuel de Lulu (Francesca Neri). Bigas Luna par des éléments divers (la réminiscence de son jeu avec un élastique, l'ouverture sur sa chambre d'enfants et ses pérégrinations en roller) la candeur de son héroïne, qu'il contraste avec le désir et les premiers émois sexuels naissants lorsque nous la découvrons adolescente. Cet attrait se concentre sur Pablo (Óscar Ladoire), le meilleur ami de son frère Marcelo (Fernando Guillén Cuervo) dont elle est amoureuse. Ayant trouvé une opportunité de sortir seule avec lui, la jeune fille est brutalement confrontée au désir masculin. L'ambiguïté qui traversera tout le film se manifeste là d'emblée. Pablo se montre lourdement insistant avec l'adolescente, la mettant mal à l'aise par ses attouchements et la forçant presque à lui faire une fellation. Honteuse de s'être montré si timorée, Lulu refuse de rentrer chez elle et la soirée se poursuit, Pablo se montrant alors un amant bien plus patient et prévenant, désinhibant Lulu par une discussion sincère sur ses désirs et ne la prenant qu'une fois confiante et consentante. Il se dégage néanmoins tout un parfum de manipulation et de domination masculine dans ce qui reste une union entre un jeune adulte et une adolescente (même si la question était moins sensible à l'époque du livre et du film). Lulu grandit et se languit de Pablo parti étudier aux Etats-Unis et à son retour la nature ambiguë de leur relation reprend. L'amour s'exprime toujours par cette manifestation de la domination masculine, ici symbolisée par la pratique sexuelle que Pablo va imposer à Lulu pour leurs retrouvailles.

Une fois mariés, les jeux amoureux de Lulu et Pablo les emmènent vers des pratiques de plus en plus libres. Mais désormais Lulu est une adulte libre de ses désirs, notamment sa curiosité pour le monde queer et les transsexuels sillonnant les rues madrilènes la nuit venue. Elle va ainsi nouer une amitié avec Ely (María Barranco) et le temps d'une partie à trois, Bigas Luna montre brillamment comment cet éveil de Lulu est éteint pour revenir aux seules attentes sexuelles de son mari. La scène démarre réellement à trois dans le filmage et le langage corporels des amants avant que Ely en soit progressivement exclue pour laisser le couple (et en réalité l'homme) se satisfaire. On observe le dépit de la femme trans mise sur le côté dans une scène cette détresse est au premier plan plutôt que facette sensuelle. C'est donc l'escalade où ce désir masculin prend un tour monstrueux le temps d'une scène choc où un vrai tabou et franchi et voit la séparation du couple. Libre de suivre ses seules attentes désormais, Lulu explore le fantasme d'abord à travers la pornographie puis la pratique de coucher avec des hommes gay. Toute l'imagerie des communautés queer pittoresques et interlopes popularisés par un Pedro Almodovar est revisité ici sous un jour plus ambigu. 

Les scènes de sexe sont dans l'ensemble incroyablement crues, Bigas Luna poussant les curseurs le plus loin qu'il peut dans un film de cinéma traditionnel. Francesca Neri va très loin dans l'exposition et l'abandon physique avec un courage qui refroidit pas mal d'autres candidates au rôle effrayé par l'approche explicite de Bigas Lunas (comme Ángela Molina initialement envisagée). Si le personnage de Ely représente un aspect bienveillant de ce monde libertin, toutes les atmosphères et l'esthétique des environnements queer font basculer le film dans le baroque et l'excès du giallo. Sans crier gare nous nous trouvons dans un vrai film d'horreur oppressant et inquiétant où en croyant se libérer, Lulu est de nouveau prisonnière du désir masculin - l'occasion de croiser un Javier Bardem débutant et génialement odieux et menaçant. Ce n'est plus une question d'orientation sexuelle mais tout simplement d'exploitation, les mœurs libres de la Movida devenant une matière à nourrir le capitalisme le plus inhumain.

Le problème réside dans la position discutable de Bigas Luna. Le réalisateur a l'habitude de se montrer étrangement moralisateur sous les vrais excès et audaces de ses films, comme Angoisse (1987), merveille de film d'horreur expérimental mais dont le but était d'en dénoncer la violence. Donc ici l'aspect progressiste est contrasté par cette facette monstrueuse associée au monde de la nuit et surtout la conclusion où une Lulu contrite retourne auprès de son époux (qui ne vaut pourtant guère mieux que les autres comme on l'a vu). De plus l'aspect sociétal est trop diffus, la bascule des époques ne se ressent que furtivement par les tenues (les allures d'adolescente sage de Lulu durant la bascule franquisme/Movida) et les décors mais Bigas Luna ne réussit pas autant qu'il le fera dans Jambon, jambon à transmettre la force d'un contexte et d'un lieu géographique comme vecteur d'émotion.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais chez Tartan Cinema