Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

vendredi 28 février 2020

The Servant - Joseph Losey (1963)


Tony, un riche et jeune aristocrate britannique, engage un valet de chambre, Barrett. Ce dernier, discret, compétent et stylé, entoure son maître de prévenances. Peu à peu, Barrett, va exercer une étrange emprise sur le jeune homme. Il ira jusqu'à dominer totalement son maître, le menant inexorablement à la déchéance...

The Servant est un des sommets de la filmographie de Joseph Losey, qui collabore ici pour la première fois avec le dramaturge Harold Pinter qui signe également son premier scénario (d’après le roman éponyme de Robin Maughan). Dans l’œuvre de Losey, les héros font souvent face à une figure de double, de miroir aliénant qui va les enfoncer et causer leur perte. L’exemple le plus évident est bien sûr Monsieur Klein (1976) où Alain Delon est confondu avec un homonyme insaisissable dans un Paris sous Occupation. Les personnages se façonnent et/ou accepte de façonner cet envers pour leur équilibre mental que le duo « mère/fille » constitué par Elizabeth Taylor et Mia Farrow dans Cérémonie secrète (1968). Et parfois cet être dont on ne peut se passer s’incarne d’une façon plus lumineuse et romantique avec Le Messager (1971) mais avec une fois de plus une issue dramatique, qui existe dans la réunion ou la séparation des protagonistes.

The Servant est la plus belle manifestation de cette thématique. Le film s’inscrit dans le contexte de la société anglaise plus spécifiquement marquée par la lutte des classes. La Seconde Guerre Mondiale à travers l’entraide nécessaire pour faire face à l’adversité (dans l’armée comme au sein du peuple) a brouillé les pistes quant à ce clivage ancestral et plusieurs grands films anglais des années 50 viennent bousculer cet état de fait sous des formes diverses, de Noblesse Oblige de Robert Hamer à Le Pont de la rivière Kwaï de David Lean (1957). The Servant sort au début des années 60, soit la décennie de toutes les révolutions sociales et artistiques. Parmi les films précédemment cités en exemple, Le Pont de la rivière Kwaï montre la faillibilité de la figure sacrée de l’aristocrate quand Noblesse Oblige voit lui la plèbe désormais prête à se rebeller et prendre sa part. Dans The Servant, nous trouvons donc Tony (James Fox), jeune aristocrate qui ne dispose plus du charisme, de l’implacabilité d’un système ou de la force d’un contexte pour naturellement être le « dominant ».  Lorsqu’il engage Barrett (Dirk Bogarde) comme valet, l’évidence de la nature de « dominé » de celui-ci n’est que factice. Le oisif Tony pense déléguer son autorité naturelle à Barrett quand il lui confie l’ameublement et la décoration de sa nouvelle demeure, mais en fait il laisse déjà l’emprise de son majordome. 

C’est un rapport à l’autre qui est d’abord inconscient mais où paradoxalement les petits sursauts d’autorité de Tony trahissent sa dépendance tant il est dépendant des prévenances et attention de Barrett. C’est à travers les personnages féminins et le déséquilibre qu’ils amènent que la relation révèlera son étrangeté. Susan (Wendy Craig), constate vite que l’environnement de son fiancé Tony est le reflet de la personnalité de Barrett. Dans ce contexte, le moindre élément esthétique extérieur semble incongru comme les bouquets de fleurs qu’elle apporte, et la présence même de la jeune femme est une anomalie. La moindre amorce d’intimité est troublée par l’arrivée impromptue de Barrett, chaque de tentative de s’inscrire comme future maîtresse de maison se heurte à la silhouette du valet qu’elle croise inexorablement. 

A l’inverse, Barrett poursuit son entreprise de vampirisation quand il introduit un élément féminin avec sa « sœur », la provocante Vera (Sarah Miles). Si l’aristocrate dissimule sa faiblesse de caractère sous le statut, les serviteurs masquent le vice et le stupre sous la compétence. Dirk Bogarde arbore un constant regard moqueur et sournois qui s’accentue au fil de sa prise d’ascendant, et le trouble érotique de chaque regard, de chaque posture subtilement lascive de Sarah Miles brise également toute la possible autorité de Tony.

Joseph Losey traduit cela par un brillant dispositif filmique, notamment le jeu sur les avant et arrière-plans. Les compositions de plan placent le « dominé » à l’avant-plan pour laisser le spectateur observer ses émotions quand le « dominant » se situe à l’arrière-plan, silhouette à l’attitude indéchiffrable et qui dicte l’action. Plusieurs variantes interviennent dans cette mise en place. Il y a donc celle mettant en scène physiquement dominants et dominés à l’image, mais cela peut être symbolique (Tony écrasé par l’ombre de Barrett qui occupe sa chambre et ignore sa présence) ou métaphorique (la suite de la même scène ou le contrechamp du visage de Tony dévasté est offert par le reflet du miroir où l’on observe l’attitude moqueuse de Barrett). 

Les femmes auront servies à rendre plus claire la relation ambiguë de Tony et Barrett, entre aliénation mentale et homosexualité sous-jacente, ce qui explose dans la dernière partie où les masques du vice s’estompent. On s’amuse des échanges amour/haine fiévreux où les invectives blessantes succèdent aux aveux trouble (quand ils se disent ne pas avoir ressenti une telle proximité à l’autre depuis l’armée) et magnifie ce rapport toxique. James Fox ne démérite pas en sorte d’ange blond déchut, et trouvera d’ailleurs un emploi voisin dans Performance de Nicolas Roeg et Donald Cammel (1970) en incarnant à nouveau un personnage propret vampirisé par un protagoniste sulfureux, Mick Jagger himself. Le film sera un grand succès public et critique valant un BAFTA du meilleur acteur à Dirk Bogarde, et sera le premier jalon d’autres grandes collaborations de Losey avec Harold Pinter (Accident (1967) et Le Messager (1971)). 

Sorti en en bluray et dvd zone 2 français chez Studiocanal

lundi 24 février 2020

La Vénus des mers chaudes - Underwater!, John Sturges (1955)


Quelque part dans les Caraïbes, Dominique Quesada (Gilbert Roland) part, accompagné d'un ami Johnny Gray (Richard Egan), de l'épouse de celui-ci Thérésa (Jane Russell), d'un prêtre le père Cannon (Robert Keith) et de Gloria (Lorie Nelson), à la recherche de l'épave d'un galion espagnol. Échoué par les fonds depuis trois siècles, le bateau contient un fabuleux butin. Les trois aventuriers vont rencontrer bien des obstacles dans leur périlleuse chasse au trésor...

La Vénus des mers chaudes est une sympathique série B d’aventure, quoique son pharaonique budget de 3 millions de dollars le destinait sans doute à plus d’ambition. Cette chasse au trésor maritime sera filmée cinémascope pour capturer de somptueux extérieurs à Mexico et Miami tandis que les séquences sous-marines bénéficieront d’un nouveau plateau en bassin construit par la RKO. Le scénario assez simple mais plaisant met un groupe d’aventurier en herbe sur la piste du trésor perdu d’un galion espagnol, qui seront à la fois menacé par des chasseurs de requins qui les épient mais aussi leur propre fièvre de l’or qui les feront prendre des risques insensés. 

L’humour bon enfant et les personnages attachants rendent le récit plaisant malgré que certains perdent peu à peu toute leur importance. Lorie Nelson devait initialement tenir le premier rôle féminin qui échoua finalement à Jane Russell (qui devait un dernier film à la RKO) et du coup Lorie Nelson fait un peu pièce rapportée qui ne sert qu’à raccorder un point de scénario (l’obtention du yacht pour partir en mer). La voix-off de Richard Egan fait passer habilement pas mal d’informations pratiques sur la plongée et amène un intéressant aspect introspectif sur la conscience du chasseur au trésor quant à son avidité et sa fébrilité alors qu’il touche au but. Les scènes sous-marines qu’elles soient en mer (le début du film) ou en studio (tous les passages dans l’épave) sont efficacement filmées par John Sturges même si clairement moins impressionnantes et poétiques que celles de son contemporain 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer. Par contre on note un certain relâchement technique avec les transparences grossières les scènes en bateau ou sur l’île (les arrière-plans très laids de ciel), la mer n’étant pas le terrain de prédilection de Sturges si l’on en croit son adaptation à venir du Vieil homme et la mer (1958). 

Donc un divertissement sans prétention mais qui ne restera pas dans les annales de la filmographie de ses participants, dont son illustre producteur Howard Hughes. 

Disponible en dvd zone 2 français chez RKO mais malheureusement dans un format 1.33 recadré 

vendredi 21 février 2020

Wet Season - Rèdài yǔ, Anthony Chen (2020)

Des trombes d’eau s’abattent sur Singapour. C’est la mousson. Les nuages s’amoncellent aussi dans le cœur de Ling, professeur de chinois dans un lycée de garçons. Sa vie professionnelle est peu épanouissante et son mari, avec qui elle tente depuis plusieurs années d’avoir un enfant, de plus en plus fuyant. Une amitié inattendue avec l’un de ses élèves va briser sa solitude et l’aider à prendre sa vie en main.

Wet Season est le second film d’Anthony Chen, venant six ans après le célébré Ilo Ilo qui remporta la Caméra d’or à Cannes en 2013. Inspiré de l’enfance du réalisateur, Ilo Ilo traitait du sort des travailleuses clandestines philippines à Singapour, Anthony Chen ayant justement été élevé par l’une d’entre elle employée par sa famille. On n’en est pas si éloigné dans Wet Season avec son héroïne Lim (Yeo Yann Yann) certes en situation régulière, mais qui n’en est pas moins une étrangère malaisienne à Singapour où elle est professeur de chinois. L’histoire complexe de Singapour en fait une des populations les plus métissée d’Asie (la majorité d’origine chinoise se partageant avec les malais, indien et eurasien) mais paradoxalement aussi une des cultures les plus occidentalisée avec avec une domination de la langue anglaise notamment dans l’enseignement.

Cette caractéristique situe donc le déracinement « naturel » de Lim, étrangère enseignant une langue minoritaire, ce que sous-entend le faible intérêt des élèves tout comme celui de la direction du lycée (qui comme souvent en Asie est grandement dans la compétition et les statistiques) avec de nombreux dialogues et situation en négligeant l’intérêt. L’ancrage pourrait alors exister de façon intime pour Lim qui est mariée avec un singapourien. Mais ce dernier la délaisse et la trompe sans doute, l’impasse du couple se manifestant par leur difficulté à avoir un enfant. Lim n’est donc pas d’ici et l’ailleurs d’origine ne s’aperçoit que par intermittences à la télévision, le temps de discussions téléphoniques furtives avec la famille. Le récit dessine donc le rapprochement entre plusieurs solitudes, entre différents exclus symboliques. Lim s’attache Wei Lun (Koh Jia Ler), un élève prenant un peu plus à cœur ses cours de chinois.

Leur relation repose sur leur solitude respective, Wei Lun étant livré à lui-même avec des parents absents. On peut y ajouter le beau-père (Yang Shi Bin) de Lim qui par sa vieillisse et son autonomie restreint se trouve aussi au banc de la société. Ces trois protagonistes se reconnaissent et se réconfortent, cette connexion existant notamment par une certaine expression de la tradition. Cette tradition est cinématographique avec l’attention du beau-père s’éveillant en regardant les films de King Hu à la télévision (extraits de L’Hirondelle d’or (1966) et A Touch of zen (1970) à la clé), culturelle avec la pratique des arts martiaux de Wei Lun. Au final cette tradition est celle du partage, trivial lorsque tous déguste un fruit local, et prend une forme de continuité ou d’héritage dans la très belle scène où le beau-père corrige un idéogramme chinois lorsque Wei Lun fait un devoir.

La mousson constante de cette belle oeuvre chaleureuse et introspective sert à purifier les protagonistes des maux intimes qui les oppressent, libérant chacun sous différentes formes, que ce soit soit un sommeil éternel, un premier chagrin d’amour ou enfin, un nouvel être à venir. Le rayon de soleil final n’en a que plus de force évocatrice.

En salle

jeudi 20 février 2020

Burning Snow - Xue zai shao, Patrick Tam (1988)

Une adolescente taïwanaise est vendue par ses parents à un homme violent pour devenir sa femme. Celui-ci la viole et la maltraite. Son destin va changer lorsqu’elle rencontrera un fugitif en cavale dont elle va tomber amoureuse…

Patrick Tam s'éloigne des environnements urbains hongkongais habituels de ses films avec ce drame rural oppressant filmé à Taïwan. Nous y suivant le destin tragique de Cher (Chuan-Chen Yeh), une adolescente vendue par nécessité par ses parent à Chung (Wong Yee-Luk), un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Le train de vie austère et le cadre rural rigoureux installe une forme de monotonie le jour, contrebalancée par des nuits cauchemardesque où Chung brutalise et abuse continuellement de Chung. Dès la scène d'ouverture où on l'observe nue faisant sa toilette avant sa "nuit de noce", Cher apparaît au spectateur comme proie et victime. Ces maigres tentatives de rébellion ne pèsent guère face à la violence et au désir féroce de cet homme. Ce n'est finalement qu'en l'épuisant par le sexe qu'elle s'offrira un court répit, Chung devant séjourner à l'hôpital après une attaque cardiaque. Elle va alors rencontrer Wah (Simon Yam), un fugitif en cavale qu'elle va dissimuler et dont elle va tomber amoureuse.

Le décor sauvage et minimaliste n'empêche pas Patrick Tam de déployer ses motifs formels habituels. La photo bleutée de Christophe Doyle apporte une teinte stylisée et oppressante aux ambiances nocturnes où Tam joue des ombres et silhouettes pour exprimer par l'image la notion de dominant/dominé du couple. Les battants du semblant de salle de bain sont une fenêtre voyeuriste sur le corps nu et offert de Cher, quand à l'inverse une fenêtre de la maison donnant sur la mer déploie un cadre dans le cadre avec cette vue synonyme d'un ailleurs rêvé - image décidément récurrente chez Patrick Tam qu'on retrouve dans Nomad (1982) ou My Heart is a eternal rose (1989). Le réalisateur façonne une nouvelle fois une figure féminine en construction, en quête d'échappée et émancipation avec la frêle Cher portée par l'interprétation fébrile de Chuan-Chen Yeh. Simon Yam offre un pendant masculin étendant ce regard social sur les opprimés, condamné à tort et incarnant finalement lui aussi une victime du système, épié et traqué. Le rapprochement entre eux se fait par l'attitude bienveillante masculine surprenante pour Cher lorsque Wah l'aidera à faire redémarrer sa voiture sous la pluie.

Dès lors la jeune femme est curieuse de cet homme calme et doux, le regard voyeur s'inversant quand elle observe à son tour Wah à la dérobée dans la salle de bain (Patrick Tam utilisant la même valeur de plan que les scènes voyeuristes initiale). Quand son mari n'a que les coups et les vociférations comme interaction avec elle, les silences et les regards troublé traduisent avec bien plus de force l'émoi qui ébranle Wah et Cher. En observant une autre facette de la masculinité, Cher se découvre également en tant que femme voué à autre chose que la gestion du foyer et la procréation (plusieurs dialogues violents ou plus doux mais insidieux du mari et de sa belle-sœur la condamnant à ce seul statut). Cela débouche alors sur un éveil érotique à la fois commun lors des douces et fiévreuses scènes d'amour, mais également solitaire dans les scènes où elle semble comme découvrir son corps nu et pâle, sans ce point de vue extérieur qui en faisait un gibier offert au prédateur masculin. La bande-son envoutante participe de ce romanesque intimiste.

Malheureusement Patrick Tam ne s'entendit pas avec ses producteurs qui effectuèrent des coupes au montage, le film existant dans deux versions, une taïwanaise expurgée des scènes érotique et une autre plus explicite (Patrick Tam les renie, sa version idéale étant un mélange des deux montages). Du coup le film comporte quelques maladresses avec des personnages sortant abruptement du récit (le nain qui offrait une autre figure d'opprimé disparait de façon un peu sèche), des enchaînement de séquences maladroits et des séquences captivantes qui s'arrêtent trop vite (Cher venant apporter des provisions en cachette à Wah). Il faut tout le charisme de Simon Yam pour rendre touchant son personnage qu'on aurait aimé voir plus creusé, tant les pistes à creuser semblaient nombreuse.

On regrettera aussi parfois un côté un peu putassier dans l'érotisme glauque. Les abus dont est victime Cher sont aisément compréhensible à travers la figure de l'époux ogre, quelle utilité d'en rajouter avec une agression par des jeunes citadins oisifs ? Le côté programmé de la tragédie (l'écho formel superbe entre l'ouverture et la conclusion) fait aussi prendre des détours curieux au scénario avec Cher qui construit presque son malheur par sa naïveté. Malgré ces menus défauts, Burning Snow n'en reste pas moins une œuvre prenante et marqué du sceau de son auteur.

Pour l'instant inédit en dvd malheureusement