Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 18 octobre 2022

Le Monde ne suffit pas - The world is not enough, Michael Apted (1999)


 Après l'assassinat de Sir Robert King, un grand magnat du pétrole et ami d'enfance de M, celle-ci pense que la fille de ce dernier, Elektra, est en danger et est la prochaine cible des terroristes. James Bond se rend donc en Azerbaïdjan pour poursuivre son enquête, ce qui le fait évoluer dans le monde du pétrole.

Le James Bond incarné par Pierce Brosnan offre un paradoxe étrange. Il apparaît comme un des Bond les plus glacial, un barbouze impassible et solitaire (paradoxalement plus que Daniel Craig titan au pied d’argile) mais que paradoxalement les intrigues cherchent à impliquer plus émotionnellement dans les missions. Cela offre un décalage intéressant dans Goldeneye (1995), opus crépusculaire enterrant et ressuscitant Bond dans un même geste passionnant tandis que Demain ne meurt jamais (1997) voit un des éléments de son intrigue (l’ex jouée par Teri Gatcher) le rappeler à cette soumission éternelle de l’homme d’action à son devoir. Relativement bien traité dans Goldeneye, cette facette était noyée sous le déluge pyrotechnique dans Demain ne meurt jamais et pour sa troisième itération, Pierce Brosnan rêve d’un Bond plus profond, vivant un drame tutoyant les hauteurs de l’indépassable Au Service Secret de sa Majesté (1969) dans le registre bondien sensible. Les producteurs l’entendent en partie avec un scénario aux enjeux plus intimes. 

Pierce Brosnan incarne là un James Bond plus vulnérable, tant physiquement (la douleur à l’épaule qu’il endure tout le film) qu’émotionnellement. Les antagonistes jouent pour beaucoup avec une Elektra King (Sophie Marceau) ambivalente et dont les mauvais penchants sont guidés par un trauma originel implique M (Judi Dench) et le MI6. Bond ne s’y confronte pas à un simple méchant mégalomane mais à une femme meurtrie et brisée justement par l’exercice froid du devoir tel que le représente Bond. Notre héros conscient de cela ne peut arborer sa distance habituelle et doit s’impliquer pour rassurer cette jeune femme instable. Le retournement à mi-film est ainsi très intéressant en montrant un Bond qui en fendant l’armure se voit trahit. C’est une récurrence des opus les plus dramatiques de la saga où Bond en devenant plus humain, en se montrant capable d’aimer, en paie le prix dans Au Service Secret de sa majesté ou plus tard dans Casino Royale (2006) et Mourir peut attendre (2021). 

Renard (Robert Carlyle) l’autre méchant rendu insensible par une balle bloquée dans son cerveau complète cette thématique, redoutable par cette tare physique mais maudit car ne goûtant plus littéralement aux plaisirs et désirs ordinaires par cette malédiction. Il représente au sens propre du terme à la froideur insensible qui guette Bond, Elektra King étant la « femme fatale » propre raviver l’humanité de ces deux hommes d’action. Bond et son statut d’amant mâle alpha donne à Elektra ce que ne pourra jamais lui apporter Renard, mais ce dernier a gagné le cœur et la cause d’Elektra quand Bond n’y parviendra jamais. Les deux sont des antagonistes pour des motifs implicites dépassant l’intrigue concrète du film. 

Sur le papier c’est passionnant mais dans l’exécution les producteurs n’ont clairement pas encore le courage dont ils feront preuve à l’ère Daniel Craig. L’articulation formelle et narrative est donc terriblement laborieuse. Les scènes d’actions font soi dans la redite paresseuse (l’énième poursuite en bateau du pré-générique, la poursuite à ski vue et revue et paresseuse) soit dans le manque d’inventivité et d’ampleur quand quelques idées neuves se font sentir (les hélicoptères à scie circulaire, le sous-marin final). Comme Demain ne meurt jamais, les moyens et la grosse pyrotechnie sont là mais il manque totalement de la sidération, du « sense of wonder » inhérent à Bond pour ne laisser voir qu’un blockbuster nanti mais très générique. On a l’impression qu’il y a deux films en un, d’un côté le drame plutôt prenant et de l’autre le film d’action mécanique et sans âme. C’est pourtant quand le gigantisme et l’emphase bondienne se mêle aux émotions que les meilleurs volets décollent et pour revenir à Au Service Secret de sa Majesté, les climax dramatiques de ce dernier sont indétachables de ses outrances formelles, de son action échevelée, tout va de pair au service du récit. 

Donc là Sophie Marceau est vraiment convaincante et contribue à l’intensité des meilleures séquences comme cette ultime confrontation où elle oblige Bond à redevenir la machine à tuer qu’il a un temps enfouit. Robert Carlyle si intimidant quand il joue des méchants outranciers (Begbie dans Trainspotting (1996), le cannibale de Vorace (1999)) est malheureusement assez terne en terroriste torturé par son pouvoir/handicap, ce registre retenu ne lui sied guère. Michael Apted bon réalisateur au demeurant semble uniquement s’être impliqué sur le registre intimiste, mais qui ne fait jamais corps avec le côté spectaculaire qu’on devine exécuté par la seconde équipe. C’est plat, laborieux (la dernière bagarre entre Bond et Renard particulièrement poussive) et il faut toute l’implication d’un Pierce Brosnan pour maintenir l’intérêt quand la pauvre Denise Richards entre dans le club des James Bond girls potiches. Le Monde ne suffit pas est un Bond dont les quelques audaces ont mieux été exploitées avant, et le seront aussi après, mais en attendant le résultat est frustrant.

Sorti en bluray et dvd zone 2 franaçsi chez Sony

vendredi 3 juillet 2020

The Triple Echo - Michael Apted (1972)

Barton, caporal pendant la Seconde Guerre mondiale, tombe amoureux d'une veuve, refuse de retourner au front et se déguise sous les traits de sa sœur, « Kathy ». Barton prend plaisir à ses nouveaux atours et se laisse séduire par un sergent.

The Triple Echo est la premier film cinéma de Michael Apted après des débuts remarqués à la télévision tant dans la fiction que le documentaire, notamment la série de portraits Up. Le style austère et réaliste développé à la télévision sert particulièrement le trouble que provoque The Triple Echo, adapté d'une nouvelle de Herbert Ernest Bates. C'est en effet la retenue du film qui parvient à exprimer de manière subtile la confusion du genre et de l'identité sexuelle, qui anticipe là des films comme Tootsie de Sydney Pollack (1982) ou The Crying Game de Neil Jordan (1992). Le genre peut être associé à la seule notion biologique et des organes sexuels que la nature nous a conférés, mais il peut intervenir une dichotomie si l'individu ressent une autre identité que celle à laquelle le renvoie son corps.

Le regard des autres peut du coup soit conforter l'individu dans le genre que son corps biologique évoque, soit au contraire le troubler et entraîner un mal-être. C'est dans ce regard extérieur que repose toute la problématique du film. Alice (Glenda Jackson), jeune femme isolée dans sa ferme alors que son mari est prisonnier de guerre au Japon, nous apparaît ainsi délestée de ce regard extérieur. Michael Apted la filme sans une once de glamour, sans souligner sa féminité mais met plutôt en avant ses aptitudes de survie dans cette isolation notamment sa dextérité au tir qui lui permet de s'alimenter du nombreux gibier alentour.

Dès que le caporal Barton (Brian Deacon) entre en scène la donner change. On reste dans une forme de zone grise tant que leur relation reste amicale mais, lorsque Barton doit retourner au front, la nouvelle solitude imminente va susciter le désir chez Alice d'à nouveau ressentir un regard masculin sur elle. Ainsi elle va abandonner pour la première fois sa tenue stricte de fermière pour une robe, une coiffure et globalement une allure féminine destiné à séduire Barton. Ils deviennent logiquement amants dans la foulée mais la menace du retour au front plane toujours. Barton va alors déserter et se travestir en femme pour demeurer auprès d'Alice, passant pour sa sœur - une mue d'ailleurs progressive où Barton qui son uniforme pour les habits du mari absent, avant de s'habiller en femme. Michael Apted par la seule confusion des genres qu'entraîne ce changement de tenue vestimentaire fait ainsi progressivement basculer leur relation. Alice retrouve ses vertus "viriles" en rudoyant son amant trop nonchalant à se prêter aux travaux fermiers.

Les dialogues machistes sont explicites et viennent bien du personnage féminin pour tancer le masculin "émasculé", tel ce cinglant Ce n'est pas parce que tu es habillé en femme que tu dois te comporter comme tel. Alors que la première partie du film instaurait une zone grise où la masculinité de Barton ravivait la féminité éteinte d'Alice (notamment lorsqu'il apportait des compétences associées symboliquement à l'homme comme réparer le moteur de son tracteur), cette zone grise existe désormais pour inverser les rôles. Certains sursauts font retrouver de sa prestance à Barton lorsqu'il abattra le chien malade d'Alice émue et incapable de le faire. Le langage corporel lors des scènes de couples (amour comme dispute) sème également la confusion dans la notion de dominant/dominé, tandis que Barton semble étonnamment à l'aise et séduisant dans ses robes, son visage androgyne et ses cheveux longs.

Tout ce fragile équilibre est brisé avec l'arrivée du Sergent (Oliver Reed), incarnation grossière du mâle alpha priapique. Le fait de ne pas lui attribuer de nom, de le réduire à son grade et à son allure de gorille en rut suffit et exprimer la métaphore masculiniste que représente Sergent. Oliver Reed (capable par ailleurs de superbement incarner la vulnérabilité comme dans Love de Ken Russell déjà face à Glenda Jackson) est excellent dans l'interprétation de cette virilité agressive dans tout ce qu'elle a de menaçant (mais que là encore il a pu interpréter de façon comique dans Take a girl like you (1969)). Quand la femme Alice va repousser cet être vulgaire, la femme travestie Barton va se trouver attirée par lui.

Michael Apted laisse planer l'ambiguïté sur le fait que sa tenue féminine ait éveillée des désirs inconnus ou avivé des désirs refoulés (la vérité se situant sans doute entre les deux) et fait planer un trouble fascinant lors des tentatives de séduction balourde de Sergent et de la réaction coquette et amusée de Barton, quand Alice ressent une jalousie tout aussi paradoxale. La conclusion où les masques tombent (lors d'une scène de bal où le malaise est à son comble) chacun est brutalement ramené à son identité/genre, même si Apted excellent dans un final ouvert à l'interprétation. Le radical geste final d'Alice est-il une preuve d'amour féminine, où une manifestation de froideur masculine (qui renvoie à son refus d'abattre son chien précédemment) ? Beau galop d'essai de Michael Apted dont la sécheresse formelle sert parfaitement le récit.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Indicator et doté de sous-titres anglais 

vendredi 3 avril 2020

Stardust - Michael Apted (1974)

Jim McLaine (David Essex) essaie de percer avec son groupe The Stray Cats. Mais ils vont de galère en galère. Jusqu’à ce qu’il recrute un vieil ami Mike (Adam Faith) pour jouer les impressari. Le groupe enregistre bientôt son premier disque qui triomphe en Angleterre puis aux Etats-Unis. C’est le début du succès mais aussi le début de la fin.

Un an après le triomphe commercial de That'll Be the Day sort donc Stardust, sa suite directe cette fois réalisée par Michael Apted. Nous avions laissé le héros Jim McLaine (David Essex) au moment où il abandonnait tout pour endosser une carrière de musicien au sein du groupe Stray Cats. C'est là que nous le retrouvons, végétant et tentant tant bien que mal de gravir les échelons avec sa formation. Il va contacter son ancien compagnon d'infortune Mike (Adam Faith qui reprend le rôle tenu par Ringo Starr dans le premier film) dont le bagout pourrait bien les aider en tant que manager.

Après la nostalgie des années 50 de That'll Be the Day, c'est celle du début sixties qui est à l'honneur avec à l'émergence des groupes Mersey-beat en Angleterre dans le sillage des Beatles puis la British Invasion qui les fera exploser aux Etats-Unis. Le film était certainement précurseur à l'époque dans son évocation sans fard du rise and fall d'une rock star, mais nombre de situations ont depuis été largement usée (le récent biopic de Queen Bohemian Rapsody en décalque complètement la structure et certains personnages comme le manager toxique). Tant que l'on reste dans le fantasme sixties cela reste agréable, que l'ambiance de pubs enfumés où le groupe fait ses premières armes, la promiscuité des premières tournées mouvementées à l'économie ou encore la frénésie des premières fans.

La suite est un peu plus attendue même si reposant sur la réalité qui fit imploser beaucoup de groupe, à savoir la quête de réussite sur le marché américain et l'exploitation par les financiers à coup de formatage et de tournées harassantes. Jim McLaine déjà moralement douteux dans le premier film cède joyeusement à tous les clichés de la rock star décadente. Ego surdimensionné le poussant à faire de ses partenaires des faire-valoir (les Stray Cats devenant Jim McLaine and the Stray Cats), coucheries multiples avec les groupies et consommation effrénée de drogues diverses. On perd l'originalité de ton et l'atmosphère lumineuse de That'll Be the Day pour montrer l'envers du rêve auquel aspirait Jim dans ce second film, et qui relève d'un enfer de solitude. L'un des atouts de cette suite réside néanmoins dans sa mise en scène.

Claude Whatham excellait à reconstituer une époque révolue dans de belles vignettes (ce qu'il confirmera d'ailleurs en signant par la suite le beau film pour enfant Hirondelles et Amazones (1974)) tandis que Michael Apted, venu de la télévision et du documentaire (notamment le culte 7 up)) instaure un style à vif, une urgence et un chaos qui correspond bien aux excès des personnages. David Essex est une nouvelle fois très bon, le jeune homme instable en quête d'ailleurs étant devenu un égoïste ingérable et perché. Là encore la réalité et le cliché de l'époque sont bien rendus, tant dans l'évolution musicale de Jim (les rock gentils des débuts laissant place aux opéras rock aux concepts fumeux, on sent le petit tacle au Tommy des Who pourtant un bon disque) les retraites mystiques de star avec notre héros s'isolant dans un manoir espagnol. L'interprétation globale sauve l'impression de déjà-vu, notamment Adam Faith excellent en manager vampire vivant de trop près le succès de ses poulain, et son pendant carnassier et plus business incarné par un Larry Hagman en répétition pour son futur rôle de JR Ewing.

Le vrai point irréprochable réside, comme dans le premier film, sur la musique. Le chanteur et producteur Dave Edmunds signe tous les morceaux originaux du film (en plus de jouer un des membres du groupe) et décalque brillamment les tendances musicales de chaque période, que ce soit les belles compositions Mersey-beat (son qu'il remettra au gout du jour quand il produira le groupe The Flaming Groovies) ou les grands écarts pompeux du prog rock. Détail amusant, quelques années plus tard il produira les Stray Cats, groupe bien réel cette fois et responsable d'un revival rockabilly au début des années 80. On perd donc le ton singulier du premier film mais cette suite sans surprise n'est pas inintéressante.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Studiocanal et doté de sous-titres anglais

lundi 19 février 2018

P'tang, Yang, Kipperbang - Michael Apted (1982)

P'tang, Yang, Kipperbang est à l'origine une production télévisée s'inscrivant dans le cycle "First Love" initié par le scénariste Jack Rosenthal. Le film est un charmant coming of age se situant en 1948, cet immédiat après-guerre constituant un contexte essentiel dans la personnalité de son jeune héros. Alan (John Albasiny) est un écolier doux-rêveur en constant décalage avec son environnement. Le film s'ouvre sur une scène de rêve interrompue qui réunit ses deux passions, le cricket où se dispute une joute entre l'Angleterre et l'Australie puis un baiser avec Ann Lawton (Abigail Cruttenden) la fille de sa classe dont il est fou amoureux. La personnalité lunaire d'Alan est dépeinte avec tendresse à travers diverses idées narratives et formelles jouant sur une tonalité comique ou plus mélancolique.

 Alan est ainsi capable de voir un signe du destin en observant des insectes, ses errances qui le mettent systématiquement en retard à l'école étant observée sous l'œil sarcastique d'ouvriers dans la rue - Est-ce pour générer une future génération aussi ahurie qu'ils ont combattus durant la guerre ?. Alan idéalise ce fameux baiser qu'il rêve de donner à Ann, cet élan romantique lui faisant rejeter les choses du sexe qui titillent déjà ses camarades, les nommant avec pudeur "the other things". Cette vision fantasmée et romantique du monde se prolonge également dans l'amitié qu'il noue avec Tommy (Garry Cooper) le jardinier de l'école et ancien vétéran de guerre. Alan peut ainsi s'enflammer avec lui en vantant la manière dont ses actions ont changées la face du monde et partir dans des tirades naïves et grandiloquentes sur les changements sociaux que provoquera cette victoire des Alliés. Pourtant au quotidien rien ne change pour Alan, invisible pour les autres (poignante scène où il constate n'avoir même pas été comptabilisé dans un jeu des filles classant les garçons les plus séduisant de la classe) et surtout pour sa Ann bien-aimée.
 
 Ce décalage entre aspirations rêvées et réalité se prolonge subtilement aux personnages adultes, que ce soit l'institutrice Miss Land (Alison Steadman) amante d'un homme mûr puis d'un soldat américain durant la guerre pour possiblement être enceinte du jardinier Tommy dans l'immédiat. Ce dernier vit également dans le souvenir (qui s'avèreront être des fantasmes) de ses campagnes de guerre pour être ramené à sa modeste condition dans le présent - la différence de classe sociale étant en germe dans les romances adultes comme enfantines. Alan n'en est pas encore à ces désillusions et les espoirs comme les désagréments amoureux qu'il rencontre se vivent au rythme des envolées du vrai commentateur de cricket de la BBC John Arlott, les clameurs de la foule ou ses huées saluant ses timides avancées.

Les prières de notre héros sont pourtant exaucées lorsqu'il est engagé malgré lui dans la pièce de l'école dont le clou est une scène où il donnera ce fameux baiser à Ann qui y joue aussi. La candeur de l'ensemble est des plus touchantes, notamment grâce au charme des jeunes interprètes avec en tête la bouille attachante de John Albasiny. On retrouve la finesse d'observation qu'a rôdé Michael Apted sur sa série documentaire Up, le réalisme cédant à une veine plus surannée qui fonctionne parfaitement tout en ne négligeant pas une relative noirceur.

Le cheminement de l'enfance vers l'âge adulte se joue dans cette hésitation entre rêverie innocente et retour au réel. La conclusion offre un bel entre-deux où les visions d'Alan vacillent à la fois dans son grand moment attendu (le baiser tant espéré) et le fantasme qu'il se faisait du passé glorieux de l'exemple de l'héroïsme anglais. Une belle réussite qui deviendra un vrai film culte (notamment le monologue final de la déclaration d'amour d'Alan assez inoubliable et désormais exercice pour les jeunes acteurs en herbe) qui aura finalement droit à une sortie salle en Angleterre et aux Etats-Unis, et régulièrement rediffusé depuis.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Film 4 et doté de sous-titres anglais

mardi 23 février 2016

Agatha - Michael Apted (1979)

Le film est basé sur un événement réel de la vie de l'auteur de romans policiers britannique, Agatha Christie : sa disparition soudaine durant 11 jours en décembre 1926.

Agatha est une œuvre méconnue qui s'attarde sur le seul mystère irrésolu d'Agatha Christie et qui la touche directement. En 1926, le célèbre auteur anglais se trouve à la croisée des chemins. La parution de Le Meurtre de Roger Ackroyd s'apprête à en faire l'écrivain britannique le plus célèbre de son temps mais parallèlement sa vie personnelle se délite avec la mort de sa mère et l'échec de son mariage avec Archibald Christie qui la trompe avec sa secrétaire Nancy Neele. Oppressée par les évènements, Agatha Christie se volatilisera 11 jours durant décembre 1926, mobilisant la police et l'opinion publique qui imagine déjà une issue criminelle digne des ouvrages de la romancière. Elle sera retrouvée dans la station balnéaire d'Harrogate où elle séjournait sous le Teresa Neele », du nom de la maîtresse de son mari.

Elle prétendra à l'amnésie, laissant toutes les interprétations ouvertes quant aux vraies raisons de sa disparition : promotion de son nouveau livre (en effet les ventes du Le Meurtre de Roger Ackroyd se démultiplieront), volonté de mettre son mari dans l'embarras en en faisant un coupable potentiel ou plaisir de se moquer de l'incompétence des autorités que supplantent souvent ses héros Hercule Poirot et Miss Marple. Toujours est-il que cet épisode nourrira le mythe d'Agatha Christie à travers d'autres œuvres de fiction dont le roman Les Apparences de Gillian Flynn récemment adapté par David Fincher avec son excellent Gone Girl (2014).

La journaliste et scénariste Kathleen Tynan fascinée par cette énigme envisage dans un premier temps d'en tirer un documentaire pour la BBC. Le producteur David Puttnam lui suggère plutôt d'en faire un film dont elle coécrira le script avec Arthur Hopcraft. Agatha Christie décède en 1976 tandis que le film doit être une production anglaise financée par la Rank mais la vive opposition de sa fille Rosalind (rappelant à la compagnie qu'Agatha Christie siégea un temps à son conseil d'administration) fera capoter le projet qui ne verra le jour qu'au sein de la petite société First Artists adossée à la Warner. Le film se nourrit ainsi habilement des évènements réels de la vie de l'auteur tout en osant une vision romanesque imprégnée de l'imaginaire criminel de son univers.

Agatha Christie (Vanessa Redgrave) nous parait ainsi au départ chétive, timide et écrasée par sa célébrité naissante tout en étant intimidée par la personnalité glaciale de son époux (Timothy Dalton). L'échappée par la fiction que l'on imagine par l'écriture se conjugue ainsi à la vraie fuite que Michael Apted filme d'ailleurs à la lisière du surnaturel. La femme bafouée et l'écrivain observateur, imaginatif et méticuleux se dessinent seulement dans l'épisode fantasmé de cette fugue où elle guette sa rivale en cure thermale au même endroit et semble échafauder un stratagème diabolique pour se venger. Le seul élément pouvant la retenir serait la rencontre avec le journaliste Wally Stanton (Dustin Hoffman) qui l'a démasquée et voit l'aubaine d'un bel article en étant celui ayant retrouvé celle qu'un pays entier recherche.

Michael Apted parvient à instaurer une tonalité déroutante de bout en bout. On oscille entre une atmosphère vaporeuse nous faisant plonger dans la psyché perturbée d'Agatha et un romantisme délicat et tout en retenue ambigüe lors des rencontres avec Dustin Hoffman. La dualité entre réalité et fiction se joue autant dans l'intrigue que dans la duplicité des personnages. Vanessa Redgrave apparait tour à tour froidement calculatrice ou totalement vulnérable, faisant de son Agatha un être plus à l'aise dans un imaginaire où elle joue un rôle et s'oublie.

Dustin Hoffman dissimule au départ son attirance sous l'ambition mais l'armure élégante et cynique se fendra progressivement. L'esthétique chatoyante du film (magnifique photo cotonneuse de Vittorio Storaro et une reconstitution somptueuse qui vaudra au film une nomination à l'Oscar des meilleurs costumes) nous envoute donc tout en laissant planer l'argument criminel qui se révèlera dans une séquence au suspense haletant. Au final l'icône est préservée tout en ayant laissée une captivante ouverture à l'imaginaire dans une œuvre troublante et romantique. Une belle réussite méconnue.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

vendredi 12 octobre 2012

Le Piège Infernal - The Squeeze, Michael Apted (1977)


Sa femme l'a abandonné, Scotland Yard l'a révoqué: l'inspecteur Naboth abusait des boissons fortes. Il va s'enfoncer davantage encore dans l'univers des alcooliques. Mais, par un triste jour de brume, Jill et son enfant sont pris en otages par des truands, il faudra au policier toute son énergie pour retrouver son flair et son courage sur la piste du mal.

La filmographie policée de Michael Apted oscille entre l'honnête (Gorky Park, Gorilles dans la brume) et l'oubliable sans jamais réellement se démarquer mais il semble que ses premiers films anglais (son premier film The Triple Echo a un pitch particulièrement intriguant à tenter) et son travail de documentariste pour la télévision britannique (la série documentaire des Up Series suivant l'évolution de gamin de sept ans tous les sept ans justement de 1964 à aujourd'hui) soit digne d'intérêt. The Squeeze s'inscrit dans ses débuts encore prometteur avec ce drôle de polar qui au premier bord lorgne du côté des réussites anglaise de l'époque comme Get Carter ou The Long Good Friday. Bas-fonds londoniens (ou liverpuldien dans le cas présent) crasseux, gangsters hargneux et au mine patibulaire et mise en scène sur le vif rien ne manque mais le film est plus particulier que cela.

Jim Naboth (Stacy Keach) est une véritable épave. Alcoolique indécrottable, son penchant pour la bouteille lui a tout fait perdre : son boulot de flic à Scotland Yard, sa femme et son estime de soi et de ses enfants. Le début du film nous le présente comme un vrai déchet qui en une série de scènes s'effondre dans le métro, suit une cure de désintoxication pour dès sa sortie foncer dans le premier bistrot venu... Humiliation diverses et moments pathétique s'enchaînent donc jusqu'à l'enlèvement de son ex épouse par de dangereux malfrats cherchant à voler son richissime nouvel époux. Là on imagine notre héros se reprendre en main et chercher à sauver son ex mais même pas ou si mollement.

Il faudra qu'il soit lui-même menacé pour enfin traquer les kidnappeurs et là encore laborieusement. Stacy Keach mal fagoté et l'air constamment abruti par sa dernière cuite campe sans doute le héros le plus pathétique de l'histoire du polar. Une fois l'intrigue lancée la tension retombe constamment lors des multiples écarts éthyliques de Naboth, son pire ennemi étant plus lui-même que les gangsters qu'il traque. Secondé par son ami Teddy (joué par l'ex pop star juvénile des 60's Freddie Starr) il va tant bien que mal remonter la piste des malfrats grâce à son réel talent d'enquêteur mis en avant dans quelques excellentes scènes comme une filature en pleine ville superbement filmé par Apted. Le film s'avère aussi génial qu'agaçant avec ce héros complètement paumé et le rythme très inégal.

Entrecoupant les multiples levées de coude de Stacy Keach, l'intrigue s'intéresse aux gangsters et à leurs otages. On a une belle galerie d'affreux avec un casting haut en couleur où on retrouve David Hemmings, Stephen Boyd (loin de ces airs benêt des rôles hollywoodien de sa jeunesse, il s'est taillé une trogne des plus vicieuse avec le temps et des plus menaçant ici) et on reconnaît en homme de main retors Alan Ford terrifiant parrain londonien quelques années plus tard dans le Snatch de Guy Ritchie. Le script ose quelques moments dérangeant avec le traitement réservé aux otages dont une humiliante scène de strip-tease pour Carol White.

Le rythme est assez brinquebalant avec pareil parti pris mais reste prenant, notre patience étant récompensée par un final musclé et hargneux où Keach prend une revanche mémorable sur ceux qui l'ont humilié. Pas forcément captivant de bout en bout et assez putassier dans la longue description des travers de son héros mais une vraie curiosité tout de même que The Squeeze régulièrement classé dans les meilleurs polars anglais de cette période.

Sorti en dvd zone 1 dans la collection Warner Archives et donc sans sous-titres

Extrait