Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 15 décembre 2023

King of Chess - Qi wang, Yim Ho et Tsui Hark (1991)

A Taïwan, Ching Ling, spécialiste de la publicité de Hong Kong, est sollicité par son amie Jade, présentatrice télé, pour relancer son show duquel elle risque d'être renvoyé. Ching ling lui suggère d'y introduire un petit garçon qui s'avère être un génie des échecs. Cette situation ravive les souvenirs de Ching Ling qui durant son enfance croisa dans la Chine continentale de 1967 Wong Yat Sun, un champion d'échec.

King of Chess est une des œuvres les plus méconnues produites au sein de la Film Workshop, la fameuse maison de production de Tsui Hark. Le film ne s'inscrit pas dans le cinéma de genre, terreau habituel de la Film Workshop et s'avère un pur film d'auteur. Tsui Hark recrute pour ce film Yim Ho, réalisateur qui initia à durant la même période que lui la Nouvelle Vague hongkongaise à la fin des années 70, signant même avec The Happenings (1980) un film jumeau dans ses thèmes à son brûlot L'Enfer des armes (1980). Tsui Hark estime que Yim Ho est le candidat idéal pour réaliser King of Chess, ce dernier à travers des films les magnifiques Homecoming (1984) et Red Dust (1990) étant parvenu à manier récit intimiste mais aussi fresque historique questionnant l'identité chinoise. 

Le scénario du film est l'adaptation croisée de deux romans à succès ayant le jeu d'échec comme moteur de leur intrigue, The Chess Master de l'auteur chinois Ah Cheng publié en 1984 et Chess King de l'americano-taiwanais Chang Shi Kuo publié en 1978. The Chess Master s'inscrit au sein de la "trilogie des rois" pour Ah Cheng avec la nouvelle Le Roi des enfants (adapté en 1987 par Chen Kaige) et le roman Le Roi des Arbres, série d'œuvres où l'auteur bénéficie d'un relâchement du régime (tout comme Chen Kaige et Zhang Yimou au cinéma quand ils signent des films ouvertement critiques) pour s'interroger sur l'héritage et les méfaits de la Révolution Culturelle. Chess King est davantage un récit fantastique dans lequel s'immisce une réflexion sociale. C'est Tsui Hark qui a l'idée judicieuse de mélanger les deux livres, d'autant que The Chess Master a déjà bénéficié d'une adaptation fidèle trois ans plus tôt avec Chess King (on s'y perd ) de Teng Wenji (1988), donc autant envisager une proposition différente. 

Le fil rouge intéressant du scénario est de confronter de façon croisée deux prodiges aux maux socio-politiques de leurs temps. L'histoire démarre à Taïwan à l'époque contemporaine et la découverte d'un petit garçon génie des échecs découle d'une pure logique individualiste et capitaliste. Jade (Diana Yang Lin), une présentatrice tv à relancer son programme et à l'aide de son ami publiciste Ching Ling (John Sham) va utiliser le don d'un garçonnet espiègle pour le mettre en scène à la télévision. Cela évoque à Ching Ling le souvenir de sa propre enfance où il croisa le chemin de Wong Ya Sun (Tony Leung Ka-fai) génie des échecs dont au contraire le talent se trouve étouffé en pleine Révolution Culturelle étouffant tout individualité au profit de l'idéologie. La narration met ainsi en parallèle l'exploitation mercantile des dons du garçonnet (qui s'avère au-delà des échecs relever de la prescience) au présent, alors que Wong Yat Sun doit se battre pour les affirmer dans le passé, face aux obstacles de sa condition sociale et de l'idéologie politique. Il s'avère que Yim Ho durant son enfance fut amené à rendre visite à ses frères et sœurs en Chine continentale, et pose donc grâce à cette expérience un regard vrai et juste sur cette ère de la Révolution Culturelle. 

Cela se ressent lorsqu'on observe comment sous couvert de lutte des classe les gardes rouges (et plus précisément ici un groupe de femmes) deviennent les nouveaux oppresseurs revanchards envers Wong Yat Sun, mais aussi Lanky Ngai (Chin Shih-chieh), oncle de Ching Li d'ancienne ascendance bourgeoise. Les artefacts à la fois familiaux et sociaux de cet ancien statut (un jeu d'échec sculpté, un pendentif chrétien) sont des souvenirs dont il ne parvient pas à se séparer, mais aussi les possibles cause de sa perte s'il venait à être découverts. Yim Ho dénonce l'hypocrisie de l'idéologie dont finalement personne n'est dupe, à travers les traits d'humour dont Wong Yat Sun, Lanky Ngai et d'autres travailleurs mobilisés sont capables dans différentes scènes pleines d'ironie. Plus que dans l'idéologie aveugle c'est là que se ressent l'entraide et la solidarité dans la manière dont le groupe va pousser Wong Yat Sun à participer à un tournoi d'échecs organisé par le Parti Communiste. Tout au long du film, des images d'archives extatique de propagande montrant les bains de foule extatiques de Mao Zedong s'illustrent en parallèle de la réalité bien différente des individus.

La partie au présent s'avère tout aussi poignante et cinglante, en voyant l'usage forcément financier et spéculatif qui sera fait de l'innocent petit garçon qui paie peu à peu physiquement de l'exploitation de ses capacités Le montage parvient avec brio à dresser des ponts visuels et thématiques entre les deux temporalités du film, même si en coulisse cela fut bien plus problématique. Le passif intime de Yim Ho fit que son intérêt se porta avant tout sur le segment du passé dont il filma l'essentiel, tandis que son intérêt était bien moindre pour la partie contemporaine qu'il renâclait à tourner. Cette partie au présent tenait cependant à cœur à Tsui Hark car lorsqu'il vécut aux Etats-Unis, il y fut confronté aux contradictions de son militantisme prochinois (typique de l'expatrié entretenant plus fortement encore le lien à ses racines, d'autant plus lui né au Vietnam de parents chinois) juvénile et la réalité filtrant peu à peu du régime. 

Tout ce questionnement sur l'identité chinoise parcoure sa filmographie et le schisme du personnage de Ching Ling entre son expérience d'enfant et sa situation adulte reflète cela. Dans l'interventionnisme qui caractérise sa vision de producteur, Tsui Hark réalisa donc toute la partie contemporaine qui s'avère indispensable pour renvoyer dos à dos le collectivisme tyrannique de la Révolution Culturelle, et la tyrannie individualiste du présent capitaliste. Le choix de placer l'intrigue à Taïwan plaque boursière majeure de l'Asie de l'est et terre de "chinois" exilés et vivants un questionnement identitaire encore différente des hongkongais, ne doit d'ailleurs rien au hasard. 

Le double climax montrant dans les deux régimes narratifs la partie d'échec finale de ses deux héros est à ce titre haletante, à travers ses joueurs s'extirpant par leur génie de chacun des systèmes qui cherchait à les oppresser, l'un par l'effacement de son individualité (Wong Yat Sun au passé) et l'autre par l'exploitation de son être (le petit garçon au présent), mais au prix d'un triste sacrifice. Le film a une tenue formelle et thématique étonnamment cohérente au vu de sa confection complexe, et s'avère une fresque aussi émouvante que poignante.

Sorti en dvd hongkongais chez Fortune Star
 

mercredi 31 mai 2023

The Happenings - Ye che, Yim Ho (1980)

Un groupe d'adolescents s'arrête dans une station-service en sortant de discothèque. À la suite d’une bagarre, le personnel en service est tué par le groupe. Toute une nuit, ils jouent au chat et à la souris avec la police.

Yim Ho est un des réalisateurs piliers de la Nouvelle Vague hongkongaise dont il pose les bases avec The Extras (1978). Cependant les grands films (reconnaissance publique et critique, récompense prestigieuse locale et en festival) du réalisateur se feront en dehors de ce courant, à travers le magnifique récit de « retour au pays » Homecoming (1984), la fresque historique Red Dust (1990), le drame The Day the Sun Turned Cold (1994) ou encore The Sun Has Ears (1996). Avant cela, Yim Ho va connaître un passage plus difficile après le coup d’éclat de The Extras, notamment lorsqu’il va engager une collaboration compliquée avec le studio Golden Harvest. Il va y réaliser la comédie adolescente Wedding Bells, Wedding Belles (1981) qui sera un échec commercial, puis entamer le tournage d’un projet plus personnel mais dont la production sera interrompue. Entre ces deux expériences mitigées, il signe pour le studio l’étonnant The Happenings

Le postulat suit le temps d’une nuit un groupe de jeunes gens à la dérive, embarquée dans une spirale de violence avec le braquage maladroit d’une station essence car il n’avait pas assez d’argent pour régler la note. Le film est voisin dans son argument de deux autres sommets de la Nouvelle Vague hongkongaise sortis la même année, L’Enfer des armes de Tsui Hark et Nomad de Patrick Tam à là aussi des circonstances malheureuses mènent des jeunes désœuvrés dans une escalade de violence. Tsui Hark choisit la voie d’un nihilisme radical dans son film, tandis que le spleen papier glacé de Patrick Tam capture l’ennui d’une jeunesse dorée qui va se perdre dans une conclusion brutale. Dans The Happenings, Yim Ho prend une voie intermédiaire, oscillant entre le ton enjoué de ses comédies adolescentes et un côté plus sombre et imprévisible.

La veine teenage est dans un premier temps la plus agaçante même si remarquablement mise en scène, lors des premières scènes où l’on découvre le groupe de personnages débordant d’énergie hystérique et de comportement infantile lors de scène de boite de nuit bariolée. Quelques prémices du désastre à venir se devinent dans les dialogues et situations, trahissant la superficialité des protagonistes. Des garçons discutant de la manière de draguer deux filles qui leur plaisent embrayent sur l’éventuel projet de les mettre sur le trottoir et devenir leur maquereau pour gagner de l’argent facile. Ces deux mêmes filles qui vont se ruer vers un jeune rédacteur de magazine de mode arrivé dans la boite de nuit, dans l’espoir d’un raccourci vers la célébrité et la belle vie. Si tout cela paraît inoffensif dans le cadre de ce club de danse, cette mentalité douteuse se propage à l’extérieur, Yim Ho faisant un montage alterné entre les pistes de danses et l’extérieur où l’un des amis vole une voiture, concrétisant par les actes ce que l’on a entrevu par les mots.

Ensuite la virée du groupe d’amis va virer au cauchemar, à cause de hasards malheureux en apparence mais tous provoqués par cette quête de facilité, cette immaturité et inconscience. L’interprétation est très bancale et surjouée, l’émotion passant plus par la mise en scène que par des acteurs trop dans le surjeu pour être attachant malgré quelques situations se prêtant au drame. D’un côté ce chaos permanent joue pour le film et trahit l’inconséquence des personnages, mais de l’autre ce côté agité brasse beaucoup de vent sans la moindre accalmie. Yim Ho filme une Hong Kong nocturne de ces environnements les plus hédonistes et tapageurs jusqu’à une descente aux enfers dans les quartiers les plus sordides et reculés où le groupe doit désormais se cacher. 

Il confronte l’égoïsme des personnages (capables à tout moment de s’invectiver et se trahir entre eux) aux conséquences toujours plus catastrophiques de leurs actes dans une escalade apocalyptique qui culmine dans un final qui justifie à lui seul la vision du film. Piégés sur le toit d’un immeuble et encerclé par la police, le groupe de héros sème la mort et la violence aveuglément dans un pur instinct de survie, le tout filmé avec une furie barbare par Yim Ho, lorgnant sur la conclusion dantesque du pourtant postérieur Le Bras armé de la loi (1984). Donc assez inégal (surtout comparé au Patrick Tam et au Tsui Hark) mais sacrément électrisant, et surprenant vu que le talent de Yim Ho s’épanouira dans des eaux plus apaisées à l’avenir. 

Sorti en dvd hongkongais chez Fortune Star