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mercredi 5 avril 2023

Homecoming - Si shui liu nian, Yim Ho (1984)

Coral, jeune hongkongaise dépassée par la vie de citadine, décide de retourner dans sa ville natale de Chine continentale lorsqu'elle apprend le décès de sa grand-mère. En se rendant dans le village, elle espère échapper aux troubles de la ville mais aussi renouer les liens avec ses deux amies d'enfance. Si elle redécouvre la douceur de la vie à la campagne, Coral réalise aussi que certaines choses précieuses dans la vie sont irrécupérables.

On considère souvent le The Extra (1978) de Yim Ho comme le film fondateur de la Nouvelle Vague hongkongaise qui allait profondément bousculer le cinéma local, avec les brûlots de Tsui Hark, Ann Hui ou encore Patrick Tam. En 1984 le mouvement touche à sa fin lorsque les réalisateurs décident d'embrayer vers des productions plus grand public à l'image de Tsui Hark lorsqu'il monte sa compagnie Film Workshop. C'est néanmoins le moment où émerge une seconde Nouvelle vague avec des artistes comme Stanley Kwan, Mabel Cheung, Wong Kar Wai, Clara Law à l'approche thématique et esthétique très différentes de leurs prédécesseurs. Loin des ruades provocatrices de la première Nouvelle Vague, la seconde donne dans des thématiques plus introspectives et intimistes, notamment à travers le thème de l'exil et du rapport ambivalent à la Chine. Wong Kar Wai l'exploite par le filtre nostalgique (Nos années sauvages (1990), In the Mood for love (2000)), Stanley Kwan creuse ce sillon dans Full Moon in New York (1989) et Mabel Cheung signe une brillante trilogie de l'exil avec Illegal Migrant (1985), An Autumn Tales (1987) et Eight tales of gold (1989). Yim Ho fait le pont entre ces deux générations, puisque étant un membre fondateur de la Nouvelle vague hongkongaise tout en signant avec Homecoming un film qui anticipe les préoccupations de la seconde Nouvelle Vague.

Coral (Josephine Koo) est une jeune femme vivant à Hong Kong amenée à revenir dans le village de sa Chine natale au décès de sa grand-mère. Elle va y renouer contact avec deux amis d'enfance, Tsong (Xie Wei Xiong) et Pearl (Siqin Gaowa) qui sont désormais mariés et ont une petite fille. De manière insidieuse et feutrée, Yim Ho va tout au long du récit souligner le fossé existant entre les trois amis, ce que chacun envie à l'autre, ce qui a été perdu ou gagné pour ceux qui sont resté, pour celle qui est partie. Dès le départ on devine qu'un triangle amoureux qui ne dit pas son nom se joue là, au vu du trouble de Tsong, de l'anxiété latente de Pearl et de Coral partagée entre envie et satisfaction de son indépendance à Hong Kong quand elle observe la vie de famille de ses amis. La différence se ressent d'abord de façon trivialement économique avec une Coral qui intimide sans le savoir ses amis par son rapport différent à l'argent lorsqu'elle offre une friandise (pour eux) hors de prix à leur fille durant un repas. Son allure distinguée, la sophistication de son port même dans des tenues plus décontractées de campagne complexe une Pearl plus rustique, la bienveillance de Coral pour l'embellir (en la maquillant, lui offrant une chemise de nuit attrayante) ne faisant que renforcer cette gêne et entretenir une rivalité sous-jacente.

Pourtant au fil des confidences, le quotidien de Coral à Hong Kong apparait bien moins idyllique qu'on ne le pense. L'urgence de la vie urbaine et son culte de l'argent ont disloqué sa famille puisqu'elle se trouve en conflit financier avec sa sœur, pourtant sa dernière parente. Elle est en apparence fier de son célibat et de ses nombreuses aventures sexuelles face à une Pearl qui n'a connu qu'un seul homme, mais finit par avouer la larme à l'œil qu'elle a dû faire deux avortement. Tout le film oscille entre ce rapport amour/haine, ce schisme Hong Kong/Chine continentale ou tout simple ville/campagne, que ce soit entre les héros mais aussi à l'échelle du village où le passage de Coral exerce une certaine influence. Elle ouvre ainsi les horizons d'un petit garçon fils de fermier mais ayant le potentiel d'aller plus haut (on apprend au début du film qu'il a remporté un prix de mathématique), ce qui suscite d'abord la méfiance de son père n'ayant pas ces vues et ambitions. Yim Ho entremêle ce rapport intime complexe aux racines, ce pays natal que l'on pense ne pas regretter d'avoir quitté mais au sein duquel l'esprit s'avère bien plus apaisé, loin du tumulte et de l'hypocrisie citadine (Coral avouant n'avoir aucun ami proche à Hong Kong). 

Le réalisateur capture les paysages ruraux avec une beauté et emphase ambiguë tout au long du film. Les superbes plans d'ensemble sur les panoramas de campagne, les scènes quasi documentaires de travaux fermiers, la connivence entre tous les voisins se connaissant (les vieillards jumeaux adepte du tai-chi, truculents second rôles) , tout cela recèle un indéniable parfum de chaleur humaine. Cependant l'imagerie grise, aride et janséniste (le récit se déroulant durant la saison des pluies) laisse clairement comprendre la logique envie d'ailleurs de quelqu'un n'ayant connu que cet environnement, et cette proximité trop grande cultive le non-dit et la frustration. Ce qui hante les protagonistes, c'est la peur de la solitude, celle urbaine qui nous laisse anonyme parmi la foule et l'autre rurale qui nous condamne à être le dernier quand époux, parent ou enfant seront décédés ou auront quitté le nid pour faire leur vie ailleurs. 

C'est un élément que saisit brillamment Yim Ho par ses compositions de plan où il filme la silhouette des personnages isolée face à un paysage, de campagne le plus souvent mais aussi de la ville dans la dernière partie où Coral emmène les enfants du village en expédition dans la ville voisine de Guangzhou. Yim Ho a l'art de traduire tout cela sans conflit ni rebondissement marquant, laissant toujours une tension implicite sous les sourires et la langueur pastorale, le ton s'élevant uniquement sur la toute fin. Un très beau film (récompensé de cinq Hong Kong Awards sur onze nominations, Meilleur film, Meilleure actrice pour Siqin Gaowa, Meilleur espoir pour Josephine Koo, Meilleur scénario et Meilleure direction artistique) dont on peut supposer qu'il a influencé l'autre chef d'œuvre du "retour au pays natal" qu'est Eight tales of gold de Mabel Cheung.

Une copie du film sous-titrée anglais traîne actuellement sur youtube dans une bonne copie ci-dessous profitez en tant qu'il est disponible !

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