Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 21 octobre 2024

La Reine de Broadway - Cover Girl, Charles Vidor (1944)


 Danny McGuire (Gene Kelly) dirige une petite boîte de nuit à Brooklyn. Sa fiancée Rusty Parker (Rita Hayworth), l’une des danseuses de son spectacle, se présente à un concours qu’organise le magazine Vanity. Elle est aussitôt remarquée par le directeur John Coudair (Otto Kruger) qui la sélectionne et la rend célèbre du jour au lendemain.

Après son apparition remarquée dans Seuls les anges ont des ailes de Howard Hawks (1939), Rita Hayworth est repérée comme future grande star du studio par le parton de Columbia, Harry Cohn. Il va progressivement affiner la meilleure persona filmique possible pour elle, en la prêtant à d’autres studios pour des rôles marquants comme La Blonde framboise de Raoul Walsh (1941) pour Warner ou Arènes sanglantes de Rouben Mamoulian (1941) pour la Fox. Elle y développe sa figure de séductrice et de sex-symbol qui va s’épanouir au sein de Columbia tout d’abord dans la comédie musicale avec L'Amour vient en dansant de Sidney Lanfield (1941) et O toi ma charmante de William A. Seiter (1942) où son talent de danseuse (travaillé durant ses débuts scéniques à l’adolescence) fait merveille au côté de Fred Astaire.

La Reine de Broadway est le film dont le succès va définitivement faire d’elle une star, statut que renforcera Gilda (1946). Elle est désormais la vedette aux côtés d’un Gene Kelly pas encore à ce stade, mais ayant les honneurs d’un premier rôle et la charge des chorégraphies. L’histoire n’est guère palpitante, reposant sur le charme des acteurs et les quelques coups d’éclats de certains numéros musicaux. Il y a des parallèles amusant à faire entre Rita Hayworth et son personnage. 

En plus de ses rôles, la notoriété de l’actrice s’enflamma lorsqu’elle fit la couverture de la revue Life Magazine dans une mémorable photo la montrant sur son lit en déshabillé de satin et dentelle noirs : la déesse de l’amour était née. Rusty Parker (Rita Hayworth), modeste danseuse au sein du club dirigé par son petit ami Danny McGuire (Gene Kelly) va vivre le même genre de bouleversement en gagnant le concours du magazine Vanity avec une photo (plus chaste que le Life Magazine de la réalité) qui va la rendre célèbre et provoquer de nouvelles sollicitations.

Partagée entre son ambition et son amour/dévotion à Danny, Rusty est dès lors confronté à un cruel dilemme. De même Danny n’ose retenir son aimée de peur d’être un frein à sa carrière. Tout est assez rapidement limpide et le scénario étire artificiellement les hésitations de chacun, notamment par une intrigue en flashback autour de la grand-mère de Rusty (également jouée par Hayworth) qui fut en son temps dans une situation similaire. Pour tromper l’ennui, on appréciera la direction artistique impeccable, et un Gene Kelly qui le temps de l’extraordinaire numéro Alter-Ego Dance (où il est pourchassé par son reflet avant de danser à ses côté) annonce toutes les prouesses à venir de sa part au sein de MGM.

La firme au lion qui avait prêté Kelly à la Columbia va d’ailleurs, suite au succès de La Reine de Broadway, accorder plus d’attention à ce dernier qui bénéficiera de bien plus de marge de manœuvre dans ses projets suivants. Autre grand moment lorgnant sur Busby Berkeley, le morceau-titre Cover Girl jouant avec cette aura de couverture de magazine avec plusieurs danseuses et mannequin avant un final grandiloquent où Rita Hayworth endosse triomphalement le leadership dans une scénographie fabuleuse. Une œuvre pas désagréable sans pour autant être mémorable, mais très importante dans la carrière de ses participants - Columbia tentera d'ailleurs de réunir de nouveau le couple sur La Blonde ou la rousse de George Sidney (1957) mais MGM gardera désormais jalousement son joyau Gene Kelly.

Sorti en dvd zone 2 français et actuellement visible sur MyCanal dans le cadre d'un cycle Rita Hayworth

lundi 3 avril 2017

Invitation à la danse - Invitation to dance, Gene Kelly (1956)

Invitation à la danse occupe une place paradoxale dans la filmographie de Gene Kelly, signifiant à la fois le sommet et le déclin de l'artiste. Ses tentatives dans un registre plus dramatique le temps d'un exil fiscal en Europe rencontre l'échec avec L'Île du danger (1954) et Au fond de mon cœur (1955). Beau fixe sur New York (1955) marquera également la rupture avec son ami et partenaire de toujours Stanley Donen et il est en conflit ouvert avec la MGM qu'il quittera en 1957. L'une des raisons de ces bisbilles avec le studio est justement Invitation à la danse, tourné en 1952 mais qui restera 4 ans dans les tiroirs de la MGM qui ne croit guère au potentiel commercial du film. Gene Kelly a en effet une démarche très ambitieuse dans laquelle il souhaite éveiller le grand public à la danse en tant que pur objet d'art.

Le film divisé en trois "sketches" se déleste ainsi de la vraie trame narrative qui guidait Un Américain à Paris (1951) et Chantons sous la pluie (1952) et va plus loin dans les expérimentations de ces films notamment une narration totalement sans dialogues ou un mélange entre prise de vues réelles et animées bien plus longue et complexe que dans celle mythique de Escale à Hollywood (1945). La puissance de la MGM lui permettra également de s'entourer des meilleurs danseurs européens et américains de l'époque comme Tommy Rall, Igor Youskevitch, Tamara Toumanova ou Carol Haney. Tout cela sera au service d'un véritable triomphe chorégraphique et formel.

 Le Cirque

Pierrot est épris d'une jolie ballerine, qui, malheureusement pour lui, n'a d'yeux que pour un matamore. Le jeune homme ne se résigne pas et entame une danse pour tenter de conquérir sa belle..

Ce premier segment nous plonge dans le monde du cirque, faisant s'entrecroiser les amours tourmentés des artistes avec leurs numéros. Ce jeu sur le réel et le spectacle est amorcé dès la découverte du décor avec ses arrière-plans peints témoignant de ce va et vient entre vérité et factice. Un mime (Gene Kelly) nous apparait ainsi aussi lunaire et mélancolique qu'attendu avant qu'un vrai motif à sa peine se manifeste, son aimée (Claire Sombert) qui n'a d'yeux que pour un matamore musculeux et viril (Igor Youskevitch). Si sur scène ce désarroi amoureux prête à rire, en coulisse le cœur meurtri du mime est source d'une vraie tristesse alors que la ballerine déborde d'amour pour le danseur. Gene Kelly va donc jouer visuellement de l'allégresse amoureuse du couple et du sentiment de vide d l'éconduit. Chaque numéro du mime passe du collectif à une chorégraphie soliste comme pour témoigner de sa solitude, notamment lorsqu'il quitte la scène pour danser au milieu du public et que ses acolytes disparaissent un par un après l'avoir accompagné.

Ce jeu de miroir joue même sur son costume, surchargé d'artifices scéniques (masques, colifichets et même un tableau figurant une scène sur sa poitrine) qui lui sont arrachés comme pour le laisser nu et ramener son personnage de scène à la solitude de sa personne réelle. Les effets de montage l'éjectent même du spectacle pour laisser place à son rival dont à l'inverse l'isolement dans le cadre consiste à une mise en valeur (ce salto en équilibre sur un fil) alors que les plans chargés participe de la détresse du mime avec le clou triomphal du spectacle où le public submerge Kelly laissé à sa détresse.

Le parallèle se poursuit encore après le spectacle avec la magnifique dans amoureuse nocturne entre le danseur et la ballerine à laquelle Kelly ne peut opposer que sa chorégraphie solitaire où il mime et rêve la présence de sa partenaire. Lorsqu'il voudra reprendre la prouesse équilibriste de son rival et symboliquement occuper la même place que lui dans le cadre, ce sera l'inévitable échec. L'effet spectacle/réel s'articule aussi sur l'utilisation d'un même décor de nuit et de jour, l'énergie du spectacle et le fourmillement du public masquant le dépit amoureux tandis que les jeux d'ombres du réel redonnent tout le tour oppressant et désespéré de cette solitude.

 Le Bracelet

Un mari offre un bijou à sa femme, qui le donne à son amant, qui le remet à sa nouvelle maîtresse. En peu de temps, la parure effectue ainsi un voyage de bras en bras qui lui fait traverser l'existence de couples aussi divers que variés.

Cette seconde histoire jouera sur un charivari sentimental cruel autour d'un magnifique bracelet passant de couple en couple. Il est d'abord offert par un mari (David Paltenghi) à sa femme (Daphne Dale) qui le donnera à son tour à son amant artiste (Igor Youskevitch) qui lui aussi en fera cadeau à son modèle (Claire Sombert). Là encore le décor sert l'hypocrisie de ses relations amoureuses intéressées, passant du luxe d'un foyer bourgeois à une ruelle sordide où l'on croise des prostituées. Gene Kelly alterne l'abstraction et le dépouillement (les contours crayonnés de l'atelier de l'artiste) avec le trop-plein d'environnement stylisés (la soirée dansante, le club de jazz) où le vide comme l'abondance témoigneront d'une même superficialité.

Les transitions d'un couple à l'autre suffisent pour comprendre cela mais bien sûr Gene Kelly va le mettre en scène avec drôlerie et panache. Cela passe par les attitudes clichés des figurants lors de la fête d'ouverture puis aux chorégraphies de ces même figurants dans le club de jazz dont la parfaite synchronisation (les groupies se pâmant devant le crooner) en fait des poseurs sans âmes. On passe une nouvelle fois de la lumière aux ténèbres ici, le glamour festif de la maison bourgeoise nous conduisant dans une fange et dépravation de plus en plus appuyées notamment via les figures féminines - un clone dévergondé de Veronica Lake et la prostituée. Heureusement le processus s'inverse par les personnages et Gene Kelly lui-même incarnant un marin qui stoppe le cycle et permet une boucle finale où l'amour est sauf.

Sinbad le marin

Un matelot américain est transformé, par la grâce de la lampe d'Aladin, en Sinbad, le marin légendaire. Il vit bientôt des aventures extraordinaires dans des pays exotiques...

Ce dernier sketch constitue avant tout une éclatante réussite visuelle. Le début est un peu poussif avec cette atmosphère Mille et une nuits hollywoodienne fréquemment vu ailleurs en mieux mais ravivé par une amusante chorégraphie entre Gene Kelly et son jeune génie de la lampe devenu un double miniature et partenaire hors-pair. C'est surtout quand Kelly/Sinbad s'immisce dans cet Orient de conte en version animée que le tout s'emballe. Tous les clichés arabisant y passent avec des tonalités toujours plus différentes et inventives. On aura ainsi du pur burlesque avec un serpent menaçant amadoué par une flute charmeuse, le reptile prenant toute les attitudes aguicheuses de la danseuse orientale. Le jeu enjoué et expressif de Gene Kelly fait merveille face au grotesque de la chose, avant de retrouver ses plus beaux élans romantiques face à une Shéhérazade animée.

La grâce, la féérie et une chorégraphie délicate où la perfection technique ne cède jamais à l'émotion en font une extraordinaire séquence. La conclusion en apothéose est une pure folie jouant de toutes les possibilités de formes, d'espace et de mouvement de l'animation pour un jeu de chat et la souris jubilatoire entre Gene Kelly et deux gardes aussi menaçants que ridicules. Prévu pour une sortie en 1954, le film est donc décalé de deux ans par la MGM qui le sort dans l'indifférence et pour un échec commercial cruel. La critique ne s'y trompera pas cependant avec Ours d'or du meilleur film remporté la même année. Aujourd'hui on en retiendra définitivement une merveille qui contient parmi les plus grands numéros musicaux de Gene Kelly.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mardi 1 septembre 2015

Un jour à New York - On the Town, Stanley Donen et Gene Kelly (1949)

Trois marins de la Navy, Gabey (Gene Kelly), Chip (Frank Sinatra) et Ozzie (Jules Munshin), débarquent à New York pour une journée de permission. Ils ont 24 heures pour profiter de la ville et comptent bien les mettre à profit pour faire des rencontres. Ils font d'abord la connaissance d'une conductrice de taxi, Brunhilde Esterhazy (Betty Garrett) et de Claire Huddesen (Ann Miller), étudiante en histoire. Gabey, qui a brièvement rencontré Ivy Smith (Vera-Ellen), la « Miss Métro » du mois, et en est tombé amoureux, entraîne ses deux compères et les deux jeunes femmes dans une course effrénée à travers la ville afin de la retrouver.

Amis et complices sur les scènes de Broadway puis chorégraphes de génie pour le cinéma, Stanley Donen et Gene Kelly faisaient conjointement leur début à la mise en scène sur Un Jour à New York. Adapté de la comédie musicale éponyme jouée à Broadway en 1944, le film marque les retrouvailles de Gene Kelly et Frank Sinatra qui avaient partagés l'affiche dans une œuvre assez proche Escale à Hollywood (1945). Sans atteindre les hauteurs du fameux Chantons sous la pluie (1952) à venir, Un Jour à New York est un divertissement sacrément euphorisant. Trois marins en permission Gabey (Gene Kelly), Chip (Frank Sinatra) et Ozzie (Jules Munshin), débarquent à New York pour une journée de permission. L'illusion de la journée culturelle est expédiée le temps d'une scène d'ouverture passant en revue les quelques monuments marquants, les rencontres galantes suscitant plus l'intérêt de notre trio.

Le film un constant contraste entre la nature provinciale attachante de nos héros avec l'indépendance et l'urbanité de leur conquête féminine. Ce seront constamment elle qui mèneront le jeu de la séduction, la drôlerie du marivaudage reposant sur leur côté entreprenant s'opposant à l'innocence des marins. Les numéros les plus décalés reposent sur cette aspect l'excellent numéro Come Up to My Place entre la femme taxi Brunhilde Esterhazy (Betty Garrett) lourdement insistante pour se retrouver seule avec un Frank Sinatra dépassé, le tout dans une chorégraphie heurtée à l'intérieur d'une voiture. De même l'anthropologue Claire Huddesen (Ann Miller) déclarera son amour pour les hommes des cavernes en prenant les devants avec Ozzie, Ann Miller se montrant aussi sexy que virtuose dans la séduction agressive. La vraie émotion naîtra lorsque cette assurance féminine reposera sur une illusion, plaçant l'homme et la femme dans une vulnérabilité similaire.

Ivy Smith (Vera-Ellen), "Miss Metro" et objet de la quête de Gene Kelly simule ainsi une vie mondaine et une assurance de façade alors qu'elle est elle aussi une provinciale solitaire et perdue dans ce New York trop vaste. On la découvre d'abord dans le fantasme intimidant que s'en fait Gene Kelly dans l'étourdissant numéro dansant Miss Turnstiles Ballet où elle symbolise la figure féminine parfaite, mondaine, intelligente, sportive et femme d'intérieur avec une égale aisance. La vraie rencontre tout en candeur maladroite montrera pourtant avec une belle émotion le caractère doux qui rapproche les deux amoureux sans qu'ils ne se l'avouent vraiment.

La mélancolie s'invite même le magnifique numéro A Day in New York, d'une sensualité folle dans le rapprochement dansé entre Gene Kelly et Vera-Ellen. Si le couple entre Ann Miller et Jules Mushin n'existe que par l'humour, l'émotion saura magnifique s'inviter pour Frank Sinatra et Betty Garrett sur le morceau You're Awful et ses irrésistibles contrepoints musicaux où l'injure devient déclaration d'amour et où Sinatra étincèle.

Le final sobre et efficace relance la boucle tout en distillant une sobre émotion pour ces adieux, le temps s'étant arrêté pour notre plus grand plaisir le temps de ces 24 heures de permission.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

vendredi 24 avril 2015

Le Pirate - The Pirate, Vincente Minnelli (1948)

Manuela vit aux Caraïbes. Elle est promise au richissime maire de la ville mais n'en a cure ; elle rêve d'aventure et de dépaysement et son héros est le redoutable pirate Macoco. Un saltimbanque, tombé amoureux de Manuela, va utiliser ses talents d'acteur, se faire passer pour ce pirate afin de se faire aimer d'elle...

Vincente Minnelli signe avec Le Pirate une œuvre paradoxale, constituant une de ses plus étourdissantes, ambitieuse et novatrices comédie musicale mais aussi une des plus incomprise et qui sera un échec commercial. Le film adapte la pièce éponyme de S.N. Behrman qui fut un des grands succès à Broadway lorsqu'elle y fut jouée à partir de 1942. L'interprétation qu'y effectuaient Alfred Lunt et Lynn Fontanne dans un mélange des genres qui en faisait un spectacle total (numéro de funambule, vaudeville et commedia Del Arte s'y mélangeant joyeusement) qui serait une grande influence pour transposition, Gene Kelly calquant grandement son jeu sur celui d'Alfred Lunt. La MGM en acquiert rapidement les droits mais l'adaptation sera de longue haleine (le mélange des genres s'avérant complexe à mettre en forme) et passera entre de nombreuses mains dont Joseph L. Mankiewicz mais le projet prend son envol avec l'arrivée du producteur Arthur Freed.

Maître de la comédie musicale au sein de la MGM (fort des succès du Le Chant du Missouri (1944), Yolanda et le Voleur (1945) entre autres...), Freed aura carte blanche et va réunir une véritable dream team à la réalisation, au casting et à la partition : Vincente Minnelli, Gene Kelly, Judy Garland et un Cole Porter qui avait là l'occasion de se relancer après quelques échecs et une popularité en déclin. L'un des problèmes des scénarios initiaux était d'avoir au fil des réécritures dénaturé la fantaisie du personnage de Serafin (Gene Kelly) à l'origine un amuseur cabot se faisant passer pour un redoutable pirate et qui devenait un bandit maquillé en acteur (un Scaramouche en somme). Vincente Minnelli, féru de ses jeux de faux-semblants dans Yolanda et le Voleur notamment va ainsi emmener le film entier dans cette dimension rêvée qui annonce déjà les séquences oniriques des chefs d'œuvres à venir (Un Américain à Paris (1951), Brigadoon (1954)). Le tournage se fera entièrement en studio, le réalisateur créant un véritable univers fantaisiste et décalé avec ces Caraïbes bariolées et factices pour une parodie très stylisée du film de pirate.

Tout le film fonctionnera sur ce jeu d'enchevêtrement entre le mensonge et le fantasme, tous les personnages s'ornant d'un masque inconscient ou pas masquant leur vraie nature et aspiration. Manuela (Judy Garland) jeune fille promise à une vie ennuyeuse par son mariage arrangé avec le maire Don Pedro (Walter Slezak) ne rêve que d'aventures et de voyages lointain, son idéal étant le légendaire pirate disparu Macoco. Ces idées romanesques, elle ne les exprimera que dans son intimité tout en suivant la mort dans l'âme le destin tout tracé par sa famille. La rencontre avec le saltimbanque Serafin (Gene Kelly) va venir tout bouleverser, ce dernier par son bagout et sa séduction agressive révélant les élans fougueux de Manuela.

Cela s'exprimera ouvertement mais néanmoins de façon subtile tant que l'on reste dans la "réalité" (son agacement de façade ne l'empêchant d'aller au spectacle de Serafin) puis inconsciemment avec cette scène d'hypnose amenant une étourdissante et sensuelle chorégraphie sur la chanson Vaudou. Mouvement survolté et torride (qui forceront MGM à faire retourner la scène au départ trop osée dans le jeu d'une Judy Garland en pleine dépression durant le tournage) et éclairages ténébreux renforceront la tension érotique de la séquence où le désir ne peut se manifester que par l'artifice mental et visuel. Logiquement quand Manuela prendra Serafin pour Macoco (ce dernier ce faisant passer pour le mythique pirate afin de la séduire) le film reprendra cette esthétique en plus grandiloquent encore lorsqu'elle l'observera à travers ce regard fantasmé. Cela donnera l'étourdissante séquence du Pirate Ballet où Gene Kelly offre une présence véloce, virile et sensuelle à la fois du pirate avec en toile de fond un décor baroque et infernal où se rejouent scénettes tapageuses de piraterie.

Les scènes de rêves et/ou d'hypnose offrent ainsi une féminité/masculinité exacerbée du couple incapable de l'exprimer dans la réalité. Manuela ne s'acceptera en femme aimante que sous hypnose et Serafin doit se faire passer pour Macoco pour être digne de séduire Manuela. En poussant cette illusion dans ces derniers retranchements, le film bascule dans la farce et humanise ainsi son couple qui peut enfin se rapprocher. On pense à ce moment où les masques tombent après une longue scène de séduction forcée qui bascule dans une mémorable dispute où Judy Garland dévaste un décor entier en balançant foule d'objet à Gene Kelly.

La féminité de Manuela peut enfin s'exprimer dans le réel et par l'outrance (tordant moment où elle se pomponne tout en simulant l'affliction auprès des villageois), Judy Garland était étincelante de vivacité dans la comédie. Pour Gene Kelly cette dualité s'exprime par le côté félin et bondissant de Serafin (mémorable numéro Nina en ouverture) tandis qu'il impose une présence plus inquiétante en Macoco, le côté cabot (et finalement peu sûr de lui et attachant) liant ces deux identité et provoquant l'hilarité. Les claquettes n'existant pas à l'époque dépeinte par le film, cela permet à l'acteur d'exploiter tout un registre bien plus varié qu'il n'avait guère eu l'occasion de mettre en valeur et permis par les ambiances musicales inédites.

Le final offre un vertigineux aboutissement de ces thématiques, la révélation par l'artifice étant implicite pour le couple désormais complice dans l'illusion et servira au contraire à démasquer un personnage extérieur, en l'occurrence Don Pedro (génial Walter Slezak qui tout méchant qu'il soit parvient au final à toucher dans son mensonge). Le tout se conclura sur un tonitruant Be a Clown, chanson amusée exprimant par son texte et l'image l'acceptation de leur masque et de l'attrait commun pour la fantaisie de nos amoureux. Trop insaisissable et en avance sur son temps pour le public d'alors, The Pirate sera pourtant un inattendu et injuste échec au box-office à sa sortie. Reconsidéré mais toujours discuté aujourd'hui, un classique à réévaluer donc !


Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

jeudi 19 août 2010

Les Trois Mousquetaires - The Three Musketeers, George Sidney (1948)



Voilà ce qui est sans aucun doute la meilleure adaptation du chef d'oeuvre d'Alexandre Dumas. Troisième version filmée (Après celle muette de Fred Niblo en 1921 et de Henri Diamant Berger en 1933) du livre, Les Trois Mousquetaires est le premier des films qui verront la MGM triompher dans le genre "cape et d'épées" puisque suivront du même Sidney le flamboyant Scaramouche (encore meilleur) et Le Prisonnier de Zenda de Richard Thorpe.

Le film est vraiment un modèle de savoir faire hollywoodien, tant la trame et l'esprit du roman sont respecté malgré les changements nécessaires. Ainsi tout l'aspect caustique si délectable dans le livre (les hésitations d'Aramis entre les femmes et l'église, la placidité du colosse Porthos) s'estompe pour un récit au service de la pure efficacité narrative (scénario de Robert Adrey, adaptateur chevronné puisqu'il rendit grandement justice à Madame Bovary et Les Quatres Cavaliers de l'Apocalypse qu'il écrivit pour Minelli). La première heure file donc à toute vitesse en nous présentant nos héros en pleine action dans un tourbillon d'humour et de péripétie. L'arrivée de D'Artagnan à Paris sur son cheval "jaune" ridicule, l'amitié scellée au combat avec ses compagnons, la défiance envers Richelieu (Vincent Price parfait d'autorité sournoise), tout ces évènement se déroule avec une limpidité bluffante.

Gene Kelly est absolument fabuleux en D'Artagnan, fougueux et fanfaron à souhait et ses aptitudes physique exceptionnelles de danseur font merveilles ici entre les duels à l'épée survoltés (chorégraphié de manière virtuose par le maître d'arme Jean Heremans amplifiant à merveille les mouvements pour plus de spectaculaire) et les cascades phénoménales qu'il exécute lui même (les futurs exploits d'un Jackie Chan viennent plus d'une fois à l'esprit). Le premier affrontement avec les gardes de Richelieu est à ce titre absolument étourdissant, Kelly y déployant des trésors de souplesse et de fantaisie.

Van Heflin est tout aussi bon en Athos, mentor charismatique dont l'aspect bon vivant et alcoolique dissimule une âme torturé par un terrible secret. Aramis et Porthos pâtissent donc un peu de ce traitement par rapport au livre vu la nature comique de leur personnage qui ralentirait l'action mais Gig Young et Richard Coote offrent néanmoins des prestations honnêtes. De même, les personnages secondaires si drôle que sont les valets des mousquetaires sont réduit au seul Planchet (et une courte appartion de Grimaud). La complicité et l'humour sont omniprésent sans pour autant verser dans le second degré qui entachera grandement la version à venir d'un Richard Lester.

Passé le trépidant épisode des ferrets de la Reine (excellente Angela Lansbury) l'aspect le plus sombre (et coquin voir la duperie de D'artagnan envers Milady reprise à l'identique) de la seconde partie du roman est en tout points respecté. Lana Turner en Milady est une des plus formidables méchante du cinéma d'aventures de ces années là.

Bien plus qu'une femme fatale, elle incarne la duperie et la séduction dans sa forme la plus abjecte et les rares entorses au livre se font dans le bon sens puisque renforçant sa nature néfaste. Un des moments les plus mémorable du roman était lorsque Milady prisonnière en Angleterre brisait par une perfide manipulation la volonté de son geôlier puritain insensible à ses charmes. Sidney fait disparaitre le personnage du puritain (passionnante figure mais une nouvelle fois le long duel psychologique avec Milady aurait été trop complexe à rendre à l'écran dans la tonalité trépidante voulue par le film) pour le remplacer par Constance Bonacieux. L'esprit du passage demeure mais légèrement détourné pour amener plus facilement vers la conclusion désenchantée mais où l'esprit de l'aventure demeure intact.

Au final pour les amateurs de Dumas une transposition éblouissante, et pour les autres un des sommets du film de cape et d'épées dans la plus pure flamboyance hollywoodienne avec technicolor éclatant, décor et costumes clinquants. Il est vraiment dommage que les deux suites Vingt ans Après et Le Vicomte de Bragelonne n'aient pas été adaptées durant cette période avec le même casting...

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner