Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 8 juillet 2012

Cinq femmes à abattre - Caged Heat, Jonathan Demme (1974)


Quatre détenues d'un pénitencier, dirigé par Mc Queen, une invalide sadique, décident de s'échapper afin de dénoncer les pratiques de leur bourreau.

Aujourd'hui, le nom de Jonathan Demme est plutôt associé à un cinéma américain inventif et ambitieux grâce à la moisson d'Oscars de Philadelphia et du Silence des Agneaux. On aurait ainsi tendance à oublier qu'il débuta chez Roger Corman et œuvra d'abord dans la grosse série B qui tâche avant de mener bien plus tard la carrière prestigieuse que l'on sait. Caged Heat est donc le premier film de Jonathan Demme qui en signe également le scénario. Il était déjà rompu aux méthodes frustres de Roger Corman puisqu'il produisit et écrivit pour lui auparavant deux films avec Angels Hard as They Come (1971) et The Hot Box (1972). Caged Heat s'inscrit dans un genre aussi populaire que racoleur d'alors, le WIP aka Women in Prison. L'argument principal est de réunir plusieurs (jolies) jeunes femmes dans un cadre pénitentiaire où cette promiscuité sera la porte ouverte à tous les écarts pouvant titiller la gent masculine : scène saphique entre prisonnière, uniforme sexy, matons sadique et voyeur...

Sous cette approche racoleuse, le genre peut receler de vraie pépite lorgnant vers le film d'aventure (The Big Doll House, Black Mama White Mama) où au Japon le brûlot féministe pop avec la brillante série de La Femme Scorpion avec Meiko Kaji. Roger Corman toujours à l'affût des succès rentables à la mode produira nombre de films dans cette veine et c'est tout naturellement qu'il demande à son protégé Jonathan Demme de signer un WIP pour ses débuts à la réalisation. Réticent à le lancer à ses frais, Corman exige une approche différente du genre à Demme et l'oblige à trouver lui-même le financement du film qu'il se contentera de distribuer.

Demme relève le défi et si Caged Heat recèle tous les passages obligés du WIP (tous les prétextes sont bons pour dénuder nos prisonnières, scène de douche, bataille en t-shirt mouillé et autres joyeusetés aptes à satisfaire le public masculin) on sent déjà que le ton détone quelque peu de la série B efficace et sans relief habituelle. L'histoire s'attache au destin de cinq détenues et de leur mésaventure dans le redoutable pénitencier tenue par McQueen (Barbara Steele reine de l'épouvante gothique ici épatante en directrice handicapée et sexuellement frustrée).

Le récit les caractérise longuement entre la nouvelle venue Jackie (Erica Gavin), la forte tête Maggie (Juanita Brown) ou encore la kleptomane sexy Belle (Roberta Collins habituée du WIP puisque déjà vue dans les réussis The Big Doll House et Women in Cage produit par Corman également). Toutes vont se trouver confrontée à leur tour à la tyrannie ambiante régnant dans l'établissement. Psychologiquement troublée par son handicap lui retirant toute sexualité, la rigide McQueen se servira donc de sa position pour briser tout élan de féminité trop affirmé chez ses détenues.

La prison devient un espace mental oppresseur où toute manifestation de du désir emprunte des voies détournées, que ce soit le monde du rêve (plusieurs séquences onirique et fantasmée traversent le film pour montrer les songes torrides des prisonnière mais aussi de McQueen) ou par l'humour lorsque des prisonnières organisent un spectacle olé olé pour lequel elles seront sévèrement réprimées. Lorsque le sexe se manifeste réellement, c'est pour prendre une tournure malsaine avec les sévices du médecin qui sous couvert de mater les prisonnières violentes par un traitement radical satisfait également ses pulsions à leur détriment.

Le film emprunte une réflexion à travers le melting-pot de personnages sur le racisme, l'homosexualité et surtout un vrai brûlot féministe et social où le salut viendra de l'union sacrée des détenues. Tous les hommes sont des monstres libidineux et la seule femme se reniant en tant que telle est encore plus sournoise en se vengeant de sa frustration. Le message s'affirme par les choix inattendus (tous les aspects les plus ouvertement "facile" et racoleur du WIP sont réduits à la portion congrue par le script de Demme) dans le ton décalé ou franchement dramatique et les rebondissements surprenants.

Ainsi lors d'une conclusion épique, des prisonnières évadées reviennent armées jusqu'aux dents sur le lieu de leur tourment afin de prendre leur revanche et sauver leurs camarades. Un final rageur et nerveux en forme de "girl power" vindicatif dont saura se souvenir Quentin Tarantino dans la conclusion jubilatoire de son Boulevard de la Mort (on pense aussi au Sucker Punch de Zack Snyder). Le montage est certes parfois en roue libre, la mise en scène brinquebalante (au passage le fidèle Tak Fujimoto est déjà là à la photo) et le rythme boiteux mais une chose est sûre, une vraie personnalité et un auteur s'impose déjà dans ce produit de série.

Sorti en dvd zone 1 chez Paramount et sans sous-titres

lundi 28 mai 2012

Dangereuse sous tous rapports - Something Wild, Jonathan Demme (1986)

Charles, un bourgeois bien sous tous rapports, à l'existence tranquille, voit sa vie bouleversée par l'arrivée dans sa voiture de la sexy Audrey Hankel. Tous deux s'offrent le temps d'un week-end une fugue pleine de péripéties. Cette escapade prendra toutefois une tournure dangereuse avec la rencontre de Ray Sinclair, l'ancien mari d'Audrey.

Milieu des années 80. L'ère du matérialisme et de la réussite est à son sommet, le légendaire greed is good du Gordon Gecko de Wall Street ne s'est jamais autant vérifié et les yuppies new yorkais sont désormais les nouveaux dieux et modèles de réussite sociale. Quelques œuvres remettent en cause ce modèle avec le roman American Psycho de Bret Easton Ellis et son yuppie serial killer ou le fameux Wall Street d'Oliver Stone. Something Wild qui vaudra sa premier grand succès à Jonathan Demme s'inscrit dans cette veine même s'il est différent. Plutôt que la verve cynique des titres précités, Demme porté par le script prodigieux d’E. Max Frye va donner un étonnant mélange de conte, de film noir et de screwball comedy à sa critique sociale.

Charles Driggs (Jeff Daniels) est un cadre haut placé en passe de devenir vice-président de sa compagnie. Déjeunant dans un bar, un acte aussi futile que révélateur sur son attrait pour le danger change son destin : il part sans payer l'addition. Dès lors la mystérieuse Lulu alias Audrey (Melanie Griffith) lui met le grappin dessus et l'entraîne dans une suite de péripéties inattendues. Toute la construction du film fonctionne sur le motif du double. Double nature du héros incarné par Jeff Daniels, yuppie coincé dont la nature aventureuse, violente et déjantée va se révéler à lui de manière surprenante. Mélanie Griffiths avait de manière plus référentielles incarnée une figure double dans l'année précédente dans le Body Double de Brian De Palma. Cette nature symbolique demeure ici avec son look de brune sensuelle et mystérieuse toute de noir vêtue du début de film (reprenant volontairement celui de la Loulou de Pabst le rapprochement avec les personnages de Louise Brooks étant évident) puis blonde fragile et innocente dans la seconde partie. Le film en lui-même bascule de la joyeuse, délirante et joyeuse screwball comedy moderne au pur cauchemar dans un mouvement qui rappelle le Blue Velvet de David Lynch, le After Hours de Martin Scorsese mais aussi Alice au pays des merveilles où Mélanie Griffith fait office de lapin blanc entraînant Jeff Daniel vers un monde fou et inconnu.

La folle aventure dans laquelle il est entraîné plus ou moins volontairement offre à Driggs le piquant qui manque à sa vie avec une fascinante Mélanie Griffiths. On pense d'abord avec son allure brune à une femme fatale de film noir qui va se jouer du héros mais au contraire c'est un personnage candide qui trouve le partenaire idéal en Driggs dont elle a décelée la douce folie, les deux offrants des moments très touchant (la réunion d'anciens élèves, la rencontre avec la mère de Lulu). Mélanie Griffith offre une de ses plus attachantes prestations, tout comme Jeff Daniels gauche et maladroit. Le couple provient pourtant de deux mondes bien différent, l'upper class new yorkaise et l'Amérique white trash se confrontant avec fracas dans la seconde partie et l'arrivée du très inquiétant Ray Sinclair (Ray Liotta) ex fiancée ultraviolent d'Audrey. La nature imprévisible de l'intrigue si charmante jusque-là prend un tour bien plus inquiétant, les coups de folie de Sinclair faisant surgir des éclats de violences saisissant qui font virer le conte coloré au thriller menaçant, la tonalité estivale éclatante cédant aux ténèbres (on pense à nouveau à Blue Velvet).

Même si elle parait nettement plus soft aujourd'hui (Tarantino est passé par là pour ce croisement de violence, de légèreté et d'humour noir), cette violence fit son petit effet à l'époque et la performance électrisante de Ray Liotta (l'autre grande révélation du film) dont le regard bleu magnétique rongé par l'amour maladif et la folie hante longtemps. Jonathan Demme offre une mise en scène énergique et élégante où les élans les plus aériens (la scène de bal) côtoient des fulgurances plus détonantes à la manière de la brutale dernière confrontation avec Sinclair. La photographie de Tak Fujimoto se fait tapageuse pour accentuer cette nature de conte bariolé (mettant en valeur les très criard décors et look 80's) qui s'estompe progressivement. Le procédé accompagne ainsi progressivement la transformation des héros. Au bout de l'odyssée, Driggs a découvert une autre part de lui-même et qui rend tout retour à son ancienne vie rangée impossible.

Sous ses aspects provocateurs, Audrey aspire à bien plus de sécurité et d'affection qu'il n'y parait. La chanson Wild Things revenant en boucle dans la bande-son illustre donc cette facette double (avec les reprises à la tonalité menaçantes, joyeuses ou sauvage de la chanson) où libérer ses instincts peut être libérateur comme destructeur. La dernière scène où Melanie Griffiths arbore une allure glamour et virginale (clin d'œil Hitchcockien de Demme qui rapproche l'actrice de sa mère Tippi Hedren dans Marnie) signe ce nouveau départ possible dans cette très jolie fin.


Sorti en dvd zone 2 français chez MGM mais privilégier la belle édition Criterion en zone 1 et doté de sous-titres anglais.