Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 31 décembre 2021

Le Métro de la mort - Death Line, Gary Sherman (1972)

A Londres, deux étudiants américains découvrent un homme gisant dans une station de métro. Lorsqu’ils reviennent sur les lieux avec un policier, le corps a disparu. D’autres disparitions du même genre sont intervenues récemment. Que se passe-t-il dans les entrailles du métro ? L’inspecteur Calhoun mène l’enquête.

En ce début des années 70, l'épouvante gothique estampillée (entre autres) Hammer s'essouffle et le public semble davantage en demande d'un fantastique inscrit dans le quotidien. Ce sont les cadres intimistes, la terreur urbaine et la proximité d'une horreur inavouable qui participent aux succès d'œuvres comme Rosemary's Baby (1968), La Dernière maison sur la gauche (1972), L'Exorciste (1974) ou encore Massacre à la tronçonneuse (1974). Le Métro de la mort s'inscrit dans ce courant avec pour originalité de se situer dans un Londres contemporain et sordide comme on l'a rarement vu jusqu'ici. Le film est réalisé par Gary Sherman, américain exilé en Angleterre où il gagne sa vie en réalisant des publicités. Sous ce lucratif emploi, Sherman a pourtant un passé d'activiste de gauche qui lui valut quelques bisbilles avec la justice. C'est donc un certain dégoût de la situation au sein de sa patrie qui l'amène à la quitter mais ce regard engagé ne le quitte lorsqu'il observe dans son quotidien les inégalités régnant au sein de la société anglaise. 

Tout le récit se joue ainsi sur l'échelle pyramidale qui régit les clivages de classes plus spécifiquement marqués encore au sein de cette société anglaise. Tous les personnages se trouvent à un moment où un autre placés en position d'infériorité face à un interlocuteur qui les domine par son statut. Cela pourra être de manière légère lorsque le sarcastique inspecteur Calhoun (Donald Pleasence) rudoie sa secrétaire pour avoir son thé matinal, lorsqu'il sonde un suspect ou houspille ses subordonnés. Il va lui-même se heurter à ce mur social lorsque, enquêtant sur la disparition d'un ministre (qui lui aussi prendra de haut une jeune femme qu'il croit être une prostituée dans la scène d'ouverture) il sera renvoyé à son périmètre d'action limité par un arrogant agent du MI6 joué par Christopher Lee. Sherman n'est pas plus tendre avec ses compatriotes américains à travers ce personnage d'étudiant américain (David Ladd) qui, habitué à l'indifférence new-yorkaise ordinaire, va laisser un quidam inconscient dans le métro en le prenant pour un ivrogne, au grand désespoir de sa petite amie (Sharon Gurney) plus compatissante. 

A l'échelle la plus basse de ce monde contemporain individualiste, il y a le monstre cannibale du film. Il est le descendant d'ouvriers d'une compagnie ayant abandonnée ses employés piégés sous les décombres d'une station en construction en 1892. Forcé de céder au cannibalisme pour survivre dans ces tréfonds, il est en quelque sorte le symbole de la dégénérescence (mentale comme physique) ultime dans laquelle succombent les plus démunis, les oubliés de la société. L'interprétation de Hugh Armstrong va d'ailleurs dans ce sens, le cannibale subissant sa monstruosité, ne cherchant qu'à survivre de la seule manière qu'il connaît et vivant dans une profonde solitude après le décès de sa dernière compagne d'infortune. 

Le film fut tourné en trois semaines pour un budget minimaliste (Sherman plaisantant sur le fait que sa dernière pub tournée avait quatre fois le budget de ce qui est son premier long-métrage) voulut par Sherman. Il avait en effet la possibilité d'être produit par la compagnie Hemdale qui lui aurait fait bénéficier d'un tournage plus confortable, en studio. Sherman va se tourner vers le plus pingre producteur américain Paul Maslansky pour un tournage plus spartiate. L'objectif est double, les activités de pubard de Sherman ne l'autorisent pas à passer trop de temps sur la réalisation d'une production de cinéma moins rentable, et de plus l'économie restreinte renforce finalement le réalisme du film. Le tournage se fait dans une station inachevée ayant servie d'entrepôt de munition durant la Deuxième Guerre Mondiale, les raccords se faisant avec le quai et la sortie des vraies station District Lane et Russell Square. 

Gary Sherman excelle à installer une atmosphère glauque et inquiétante, où il n'oublie jamais sous l'effroi de distiller la compassion et la détresse qu'inspire le monstre. Un long plan-séquence nous introduit progressivement son antre sordide, un lent panoramique laissant découvrir chair à vif, membres éparpillés et squelettes décharnés dans cadre insalubre. La bande-son s'orne d'un bruit de goutte à goutte métronome qui se mêle à l'imagerie suintante tandis que l'on découvre la topographie des tunnels plongés dans les ténèbres. Ainsi conditionné, la surprise est d'autant plus grande de constater la nature profondément pathétique du monstre. C'est d'ailleurs ce désespoir qui met son existence à jour, ses sorties plus imprudentes attirant finalement l'attention sur les nombreuses disparitions sans suites ayant eu lieu au sein de la station.

Sous cet esthétique oppressante, le film adopte un ton assez étonnant. Nous sommes là dans une veine mi-horrifique, mi-sarcastique façon Frenzy de Alfred Hitchcock (1972) où les spécificités culturelles british (pause thé, sortie au pub) viennent s'insérer dans le drame en marche comme une sorte de tradition ne sachant pas s'adapter à un monde changeant. Le pourtant perspicace inspecteur Calhoun suit donc davantage l'enquête qu'il ne la mène, génialement joué par un Donald Pleasence déluré et loin du sérieux papal qu'il adoptera dans sa plus fameuse incursion dans l'horreur, Halloween de John Carpenter (1976) et ses suites. 

Loin de désamorcer la tension, cet aspect montre en fait le schisme et la déconnexion de ces différentes tranches de la société, notamment entre la vieille génération que symbolise Pleasence et la jeunesse libertaire représenté par le couple - à travers diverses piques sous-jacentes comme sur leurs coupes de cheveux, le fait qu'ils vivent en concubinage. La conclusion atteint des sommets de malaise où Gary Sherman équilibre brillamment la frayeur et le dégout qu'inspire le cannibale, jamais plus monstrueux que quand il réclame à sa façon l'affection qui lui sera toujours refusée. Une vraie pépite méconnue de l'horreur, vraiment à découvrir.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Rimini

mercredi 29 décembre 2021

Histoire de fantômes chinois 2 - Sinnui yauwan II, Ching Siu-tung (1990)


 A peine les cendres de la jolie fantôme enterrées afin de permettre sa réincarnation, le jeune collecteur d’impôts (Leslie Cheung) est confondu avec un dissident politique. Emprisonné, il parvient néanmoins à s’échapper. Errant dans la forêt accompagné d’un moine taoïste (Jacky Cheung), il est attaqué par une horde de fantômes. Des fantômes ? Ou plutôt une équipé de brigands se faisant passer pour des revenants. Le quiproquo autour de l’identité du collecteur d’impôts lui assure immédiatement l’adoption des hors-la-loi. Une compagnie dont notre héros se passerait bien, sauf qu’il croit reconnaître chez une femme du groupe le sosie parfait du fantôme qu’il avait tant aimé.

Histoire de fantômes chinois (1987) fut, bien avant la reconnaissance des polars de John Woo, la porte d’entrée de nombre de spectateurs occidentaux au cinéma de Hong Kong. Bariolé, poétique, foutraque et romantique, le film composait un cocktail d’une fraîcheur totale qui rencontre la reconnaissance critique (Prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d'Avoriaz 1988) et commerciale en faisant le tour du monde. Paradoxalement, le film ne fut pas un succès triomphal au box-office hongkongais et c’est cet adoubement à l’international qui se reporta au sein de l’industrie locale au point de relancer le surnaturel en costume dans diverses déclinaisons. On peut donc considérer Histoire de fantômes chinois 2 comme une suite « tardive » à l’échelle du cinéma de Hong Kong si prompt à recycler une formule gagnante, puisque le film n’arrive qu’en 1990 soit trois ans après le premier volet. 

Histoire de fantômes chinois s’inscrivait dans la démarche en apparence de son producteur Tsui Hark de revisiter le folklore chinois dans sa dimension mythologique en adaptant le conte du 17e siècle Petite Grâce de Pu Song Ling, mais aussi cinématographique puisque le film est également le remake de The Enchanting Shadows de Li Hang-Hsiang, première adaptation ayant marqué Tsui Hark. Cette démarche se poursuivra par la suite avec Green Snake (1993) ou encore The Lovers (1994). Un des sous-textes d’Histoire de fantômes chinois était aussi, comme nombre de production hongkongaise de l’époque, l’ombre de la rétrocession à la Chine. Les amours impossibles entre le jeune lettré joué par Leslie Cheung et le fantôme incarné par Joey Wong pouvait ainsi représenter le lien indéfectible mais ne pouvant jamais trouver l’harmonie entre la moderne Hong Kong (symbolisée par Leslie Cheung) et une Chine fantasmée (métaphorisée à travers Joey Wong). Cette interprétation justifiait l’issue tragique de l’histoire, se différenciant là de la fin heureuse de The Enchanting Shadows. Cet angle politique est encore plus prégnant sur cette suite.

Tsui Hark fut à l’image d’autres résidants hongkongais profondément marqué par les images massacre de la place Tian'anmen. Dès lors la séparation du couple symbolique et poétique du premier volet devient ici plus explicitement politique. Toute la trame d’Histoire de fantômes chinois 2 semble vouloir jouer la carte d’une impossible redite du premier film. La raison de ne pouvoir rejouer la même mélodie réside dans le contexte. Leslie Cheung a perdu de l’innocence du jeune lettré du précédent film et voit désormais le monde tel qu’il est. Le monde occulte bien sûr en se montrant cette fois plus méfiant lorsqu’il se trouve obligé de passer la nuit dans un temple abandonné, mais le monde réel avant tout.

Les environnements d’Histoire de fantômes chinois comme le village sont revisités sous un angle plus sordide et oppressant, où la violence règne et où un vague soupçon peut faire de vous un prisonnier politique. Cette redite est également faussée dans la rencontre de fantômes factices où Leslie Cheung croit revoir sa bien-aimée spectrale, mais qui s’avère bien vivante et est en fait une autre bien qu’ayant toujours les traits de Joey Wong. Ce souvenir plane tout le récit pour Leslie Cheung, diverses situations amorçant réminiscences du premier film à travers la mise en scène de Ching Siu-Tung, la bande-originale de James Wong, le montage. 

Le monde occulte revêtait une tonalité féérique et sensuelle dans la romance tandis que la malédiction planant sur Joey Wong en représentait la facette ténébreuse, peuplée de spectre grotesque et menaçant. On retrouve cette dualité ici, sauf que les fantômes sont ceux du souvenir de son amour perdu pour Leslie Cheung, tandis que dans le présent ils représentent les sbires du régime impérial chinois. Le prêtre eunuque conseiller de l’empereur s’avère être un être démoniaque et tyrannique masquant sa monstruosité sous ses habits religieux où une imagerie de bouddha afin de tromper ses interlocuteurs. C’est un virus aspirant littéralement la sève de la démocratie comme le montrera une scène où tous les conseillers se trouvent avoir eu les entrailles aspirées par cette entité maléfique qui oriente ainsi le pouvoir vers des agissements révoltants.

La métaphore est explicite et cette angoisse qui traverse le film rend plus bancales, plus chaotiques toutes les amorces de reprises du charme du premier volet. La romance correspond tout autant à un renoncement qu’à un renouveau où la nouvelle aimée ressent toujours l’ombre de celle qui l’a précédée. Les scènes martiales et le déchaînement des créatures perd de son côté ludique pour ne conserver que l’imagerie monstrueuse et dans l’ensemble le film est volontairement moins soigné, moins aimable que son prédécesseur. La romance ne s’épanouira qu’en défiant la tradition, par la fuite et la résistance à l’ordre établi dans un happy-end certes pour les personnages, mais un contexte plus incertain. Une suite qui perd en poésie ce qu’elle gagne en propos et qui s’avère captivante. Le troisième volet sera formellement le plus abouti tout en étant thématiquement le plus sage avec son simili remake assumé. 

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo

 

mardi 28 décembre 2021

Les Sorcières - The Witches, Cyril Frankel (1966)

Gwen Mayfield enseigne en Afrique dans une école de missionnaires. Après avoir été envoûtée par un sorcier, elle fait une dépression nerveuse. Afin de surmonter son traumatisme, elle accepte un poste d’enseignante dans un petit village de la campagne anglaise. Mais les apparences sont trompeuses : une série d’événements lui font redouter que certaines personnes des environs ne pratiquent la magie noire….

Les Sorcières est une production Hammer jonglant habilement entre thriller psychologique et fantastique nimbé de sorcellerie. Si deux ans plus tard avec Les Vierges de Satan le studio abordera ce thème de la sorcellerie de façon bien plus spectaculaire et extravagante, Les Sorcières repose bien plus sur la psyché de son héroïne Gwen Mayfield (Joan Fontaine dans son dernier rôle au cinéma). Traumatisée par l'expérience de superstitions et rituels occultes lorsqu'elle était missionnaire en Afrique, elle décide de reprendre l'enseignement dans un paisible village anglais. Sous la douceur pastorale, les lieux semblent pourtant dissimuler de sombres secrets. Elle va le constater en découvrant que l'ensemble du village semble inexplicablement voir d'un mauvais œil l'amourette entre deux de ses élèves adolescents, Linda (Ingrid Boulting) et Ronnie (Martin Stephens). Peu à peu des évènements étranges frappent Ronnie, signifiant la volonté de la communauté de le voir quitter le village et par conséquent l'intimité de Linda.

Cyril Frankel installe peu à peu une ambiance trouble qui se ressent notamment par la consanguinité latente que l'on devine à travers la ressemblance et l'altération physique de certains habitants. S'ils partagent certains gènes, c'est probablement le cas aussi de certaines superstitions et rites comme on le comprendra à travers quelques symboles dérangeants comme des poupées vaudou. Dès lors l'ambiguïté s'installe, hanté par son expérience passée Gwen imagine-t-elle tout cela ou alors le village est-il le théâtre de pratiques douteuses ? Parallèlement à ce questionnement, le récit développe une forme d'opposition entre une jeunesse libre et moderne s'opposant à la tradition d'une Angleterre sclérosée qui ne trouvera comme solution que de la dévorer. 

Le choix du casting juvénile n'est d'ailleurs pas anodin dans ce qu'il représente notamment Ingrid Boulting (belle-fille du réalisateur Roy Boulting), jeune icône de la mode connue à l'époque en Angleterre pour être l'égérie de la marque Biba Cosmetics dont les affiches emblématiques s'exposent dans tout le pays. Face à cela les habitants du village sont dominés par la châtelaine jouée par Kay Walsh ce qui ajoute une dimension de classe qui semble vouloir prolonger une vassalité ancestrale. Après un petit ventre mou dans l'intrigue lorsque Gwen à bout de nerfs un momentanément internée en maison de repos, la conclusion brille dans l'entre-deux habilement maintenu.

Les pratiques troubles de la communauté se confirment, mais Frankel les filme avec une forme de kitsch et ridicule qui désamorce la véracité du possible argument fantastique. Dès lors on peut autant y voir une sorte d'emprise mentale et sociale d'une communauté que d'éventuels phénomènes surnaturels. Le malaise naît des réactions outrancières et de l'atmosphère païenne avérée, notamment dans les spasmes lascifs de Ingrid Boulting. Un bon cru Hammer donc qui décevra sans doute dans la retenue de son argument initial mais qui en explore intelligemment d'autres facettes.  

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

dimanche 26 décembre 2021

Cheerful Wind - Feng er ti ta cai, Hou Hsiao Hsien (1981)


 Xiao Xinhui travaille comme assistante photographe sur le tournage d’une publicité. À cette occasion, elle fait la rencontre de Gu Jintai, un aveugle dont elle s’éprend alors qu’elle vient d’entamer une liaison avec le réalisateur qui l’emploie. Lorsque ce dernier lui propose de lui faire visiter l’Europe, la jeune femme, hésitante, devra choisir entre l’amour et son rêve le plus cher…

Cheerful Wind est le second du trio de film sentimentaux qui inaugure la filmographie de Hou Hsiao Hsien, suivant Cute Girl (1981) et précédent Green Green Grass of Home (1982). Bien que le réalisateur renie par la suite ce début de carrière, on y trouve plusieurs éléments clés de ses réussites plus personnelles à venir. Tout au long de ces trois films, Hou Hsiao Hsien doit employer comme acteurs principaux Kenny Bee et Fong Fei-fei, respectivement stars de la pop hongkongaise et taïwanaise. Cette expérience déterminera le choix fréquent par la suite d'avoir des acteurs non-professionnels, d'échapper à cette superficialité initiale pour plus d'authenticité. Il en joue déjà au sein de l'intrigue même du film et notamment la scène d'ouverture. 

L'histoire s'ouvre un instant faussement naturaliste où l'on observe des enfants jouer en campagne, avant que l'envers du décor se révèle et nous fasse comprendre qu'il s'agit du tournage d'une publicité pour la lessive. Xiao Xinhui (Fong Fei-fei) est assistante photographe sur le plateau et justement s'en éclipse régulièrement pour capturer une réalité plus vraie. C'est dans une de ses pérégrinations qu'elle va tomber sous le charme de Gu Jintai (Kenny Bee), un jeune aveugle se fondant parfaitement dans cet environnement. La facticité et la véracité se confondent tout au long de cette introduction, à travers les interactions entre les personnages (Xiao Xinhui se pensant fixée par Gu Jintai avant de comprendre qu'il est aveugle) mais aussi les manipulations de l'équipe de tournage pour guider la promotion de leur produit.

Xiao Xinhui et Gu Jintai se retrouvent par la suite à Taipei et se rapprochent progressivement. Xiao Xinhui oscille entre ses aspirations artistiques, ses rêves d'ailleurs et une réalité qui la rattrape. Les deux ont une dimension touchante lors de ses pérégrinations avec Gu Jintai quand elle lui fait découvrir sa passion pour la photo, et lorsque celui-ci l'introduit à son quotidien d'aveugle notamment la lecture d'ouvrages pour des associations. Cependant ces facettes ont plutôt tendance à s'opposer pour la jeune femme dont on devine en filigrane la nature anticonformiste, en concubinage alors que sa famille espère des fiançailles traditionnelles, où quand institutrice remplaçante elle choisit des dessins au lieu de slogans en guise de décoration de l'école conçues par les enfants - élément important dans le contexte de dictature encore active à Taïwan. 

Xiao Xinhui en tombant amoureuse d'un homme "simple" est donc partagée entre ses penchants modernes et une tradition qu'elle fuit. Tout cela est cependant traité à travers la tonalité de bluette du film et de manière très légère, ponctuée régulièrement de ritournelles pop et de micro-scènes clippesques. Hou Hsiao Hsien parvient néanmoins à mettre en place son esthétique notamment dans les environnements ruraux. Les longs plans larges, le travail de la photo sur la brume matinale et la verdure annoncent déjà les atmosphères introspectives de Poussières dans le vent (1986) tandis que le monde de l'enfance exploré dans Green Green Grass of Home et Un été chez grand-père (1984) se déploie déjà de manière plaisante ici. 

L'enjeu amoureux se développe de façon relativement originale puisque le triangle amoureux n'existe pas réellement, il s'agit plutôt de l'hésitation de Xiao Xinhui entre l'union prématurée du mariage avec Gu Jintai et ses rêves d'Europe. La fin ouverte évite d'ailleurs toute convention en laissant le couple libre de son destin. Hou Hsio Hsien jongle habilement avec les contraintes de production pour une bluette plus intéressante qu'elle n'en a l'air, même si dans ce contexte Green Green Grass of Home sera une plus grande réussite. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

 

vendredi 24 décembre 2021

Smash Palace - Roger Donaldson (1981)


 En découvrant que sa femme le trompe avec un autre homme, Al Shaw décide de s'enfuir avec sa fille...

Faiseur hollywoodien efficace mais relativement anonyme (Le Bounty (1984), Sens Unique (1987), La Mutante (1994), Le Pic de Dante (1997)…), Roger Donaldson fit des débuts plus singuliers avant de rentrer dans le rang. Il quitte son Australie natale à l’âge de vingt ans pour s’installer en Nouvelle-Zélande où il débutera en réalisant des spots publicitaires et en travaillant pour la télévision. En 1977 il réalise en Sleeping Dogs, une œuvre fondatrice pour l’industrie cinématographique néozélandaise balbutiante, saluée à l’international notamment en étant la première production locale à sortir aux Etats-Unis. 

L’idée de Smash Palace lui vient à la fois d’un environnement rural où il s’était isolé pour réfléchir à un nouveau scénario, et de la lecture d’un fait divers sur un policier ayant kidnappé son petit garçon. Etant lui-même en instance de divorce avec sa compagne, Donaldson comprend les sentiments de cet homme et y voit le sujet de son film suivant. Le vrai décor du garage/casse où sera tourné le film est selon lui une métaphore de la situation des personnages, ce qu’un dialogue va d’ailleurs expliciter. Ce cimetière de véhicules endommagés représente autant de vies brisées renvoyant le couple formé par Al (Bruno Lawrence) et Jaqui (Anna Jemison) à leurs désaccords irréconciliables. Donaldson travaille les sentiments de ses personnages dans une notion de rapport à l’espace. La scène d’ouverture où une voiture sillonne l’autoroute au sein d’une grande étendue déserte avant de brutalement s’accidenter le signifie. 

Ce décorum naturel néozélandais est un lieu où l’on se cherche, se recueille, s’épanouit ou au contraire se perd, tant dans une notion intime qu’universelle pour Al et Jaqui. Le retour au pays afin de reprendre le garage de son père lui a suffi à Al, prolongé par l’ivresse il a les circuits de course où il concoure et l’épanouissement des es parties de chasse en pleine nature. Ce cadre est au contraire une prison pour Jaqui, étrangère piégée là par son mariage. Donaldson a d’ailleurs choisi l’actrice Anna Jemison dans cette idée, pensant qu’en tant qu’australienne elle saurait exprimer ce sentiment de déracinement, notamment par le fait qu’elle parle français. Le réalisateur fait ainsi graduellement monter l’incompréhension, les non-dits et donc la tension dans le couple tandis que déchirée entre les deux, leur fille Georgie (Greer Robson) ne sait où se situer entre l’affection de sa mère et la complicité entretenue avec son père qui lui a transmis cette passion pour les bolides, la mécanique.

Dès lors, influencé par ces lieux où rien ne peut se résoudre comme ailleurs, la séparation sera brutale. Roger Donaldson prolonge cette idée de cocon et de refuge mais cette fois à l’aune d’une cellule familiale éclatée. Le conflit naît de l’espace de l’autre que l’on n’est plus autorisé à investir pour Al, de celui où l’on cherche à faire table rase du passé pour Jaqui. Cela ne fonctionne néanmoins pas sur une notion de dominant/dominé tant le récit prend le temps d’approfondir les attentes de chacun et traduire par l’image une incompréhension mutuelle. 

La romance initiale s’est nouée à l’étranger ce qui n’est pas innocent, et le temps d’un flashback délicat la narration nous fait revenir aux jours heureux avant le chaos final. Une nouvelle fois le paysage devient un endroit où l’on se cherche à travers les plans aériens des recherches policières, et lieu d’apaisement avec les derniers et délicats instants partagés entre père et fille. La bienveillance et l’amour palpable de Donaldson pour ses personnages l’empêche de céder à la conclusion nihiliste attendue. Comme un espoir un peu fou d’harmonie possible entre l’arrière-plan et ses protagonistes - le lieu du suicide annoncé devenant celui de la raison. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Jokers