Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 24 octobre 2021

Magnificent Doll - Frank Borzage (1946)


 Biographie romancée de Dolly Madison, la femme de James Madison, quatrième président des États-Unis.

Magnificent Doll est un des rôles les plus ambitieux de Ginger Rogers après son Oscar obtenu en 1940 pour Kitty Foyle. Elle parvient à y garder cette identité de fille du peuple à laquelle on peut s'identifier, exploité à la fois dans la série de comédies musicales avec Fred Astaire ou Busby Berkeley (42e rue (1933), Chercheuses d'or de 1933 (1933), ou les œuvres sociales tournés pour Gregory La Cava (Pension d'artistes (1937), Primrose Path (1940), La Fille de la Cinquième avenue (1939)), tout en endossant la grandeur d'une figure historique. Le film est en effet le biopic romancé de Dolly Madison, l'épouse du quatrième président des États-Unis James Madison. Elle fut connue pour avoir littéralement créé le rôle de Première dame des États-Unis sous l'administration Jefferson (qui était veuf tandis que James Madison était le secrétaire d'état) mais aussi du fait d'arme qui la vit sauver un portrait de George Washington durant la seconde Guerre d'Indépendance alors que les troupes anglaises approchaient de la Maison Blanche.

Le scénario est écrit par Irving Stone, écrivain célèbre à l'époque pour ses biographies de grandes figures historiques. C'est d'un de ses livres qu'est notamment adapté La Vie passionnée de Vincent van Gogh de Vincente Minnelli (1956) ou L'Extase et l'Agonie de Carol Reed (1965) sur la vie de Michel-Ange. Les portrait de couples politiques américains font également parti de son champ d'intérêt avec notamment des ouvrages sur Andrew et Rachel Jackson, Abraham et Mary Lincoln. A l'origine Magnificent Doll est donc destiné à être le sujet d'un nouveau livre qui demandera quatre ans de documentation à Irving Stone. Il sera cependant convaincu durant un dîner par le producteur d'en faire le script d'un film pour le cinéma. Le film est plutôt fidèle aux évènements et à la période historique qu'il dépeint, mais subit plusieurs modifications dont les vertus romanesques servent avant tout à approfondir et magnifier la personnalité de Dolly Madison (Ginger Rogers). 

La première partie la montre ainsi à la fois comme une femme contrainte quand elle subira un mariage forcé par son père Quaker, mais également exposée par ce même père à un esprit nourrit de démocratie quand celui-ci abandonnera sa plantation et libèrera ses esclaves. Elle ne peut cependant se résoudre s'épanouir au sein d'un mariage qu'elle n'a pas choisie malgré l'affection de son époux (Stephen McNally). Ginger Rogers est très touchante lorsqu'elle expose à son mari les raisons pour lesquels elle ne pourra jamais l'aimer vraiment, par cette absence d'amour libre et spontané sur lequel repose leur mariage. Toutes les graines de ses engagements futurs s'incarnent dans cette autorité initiale injuste qu'elle aura subit et dont elle ne sera douloureusement libérée que par la mort tragique de son mari.

Le scénario brode autour de la réalité historique qui vit la rencontre entre Dolly et James Madison (Burgess Meredith) se faire par l'entremise du controversé sénateur Aaron Durr (David Niven). Il va alors se nouer un triangle amoureux dont l'issue reposera sur un conflit politique et idéologique dont la pension que tient Dolly sera le théâtre. Beau, fougueux et séduisant, Durr représente tout cet élan romantique qui a tant manqué à Dolly et Frank Borzage filme leurs entrevues dans l'imagerie la plus flamboyante qui soit, capture avec sensualité l'ardeur de leurs baisers - tout en laissant entrevoir l'attrait pour le chaos de Durr lors de la scène de la taverne. Madison est plus discret et gauche, tentant d'éveiller l'intérêt et susciter le rapprochement avec Dolly par les idées. Cela semble inopérant face au charme de Durr mais va au contraire le montrer sous un autre jour à Dolly. Ce dernier a des ambitions de régime autoritaire dans sa volonté de devenir président, ce dont l'éveil intellectuel de Dolly lui rend soudainement limpide sous ses beaux atours. Les échanges avec Madison stimulé par autre chose que l'apparat prennent alors un tour plus profond et authentique que Frank Brozage illustre avec superbement lors de la scène où Madison explique sa vision de la liberté à Dolly. Ginger Rogers est stupéfiante par la vraie étincelle d'amour et de conviction qu'elle fait naître dans son regard. On suit alors le paisible mariage de Madison et Dolly tandis qu'en parallèle les manœuvres douteuses de Durr mettent à mal la démocratie fragile des Etats-Unis.

Tous les évènements sont fidèlement relatés (Durr tentant de forcer la présidence, plus tard cherchant à provoquer une situation de guerre civile, son jugement...) à l'aune de cette dimension à la fois historique et intime. L'intérêt du récit est de montrer le rôle de plus en plus actif de Dolly dont Madison par ses préventions a fait la meilleure défenseuse de ses idées progressistes. Dolly se placera plusieurs fois sur le chemin de Durr, d'abord discrètement en souvenir de leur ancienne affection, puis publiquement lors d'une mémorable scène finale. Durr (David Niven vraiment excellent en illuminé mégalomane), ses inspirations et les bas-instincts qu'il éveille chez ses concitoyens se voient exposés et fustigés par une puissante tirade de Dolly où le charisme de Ginger Rogers fait merveille. Elle convainc par la force de ses mots une foule hostile de la petitesse de Durr et de l'inutilité d'un lynchage public. L'emphase qu'apporte Borzage et la prestation de Ginger Rogers donnent toute leur force à ce portrait captivant et formellement soigné à travers un reconstitution somptueuse.

Sorti en bluray anglais sous-titré anglais chez Arrow

jeudi 21 octobre 2021

Justice sans sommation - She Shoots Straight/Huang jia nu jiang, Corey Yuen (1990)


 De génération en génération, les membres de la famille Huang portent l'uniforme de la police de Hong Kong. Malgré le décès du père et de ses deux fils les plus âgés, la mère et ses quatre filles continuent de faire respecter la loi. Le plus jeune fils est marié à Mina, elle-même enrôlée dans les forces de police. Lors d'un raid contre un dangereux gang, l'une des sœurs commet une sérieuse erreur qui fait capoter l'opération. Le gang se venge en tuant le mari de Mina. Cette épreuve ne fait qu'attiser la haine de la famille qui unit ses forces pour exterminer un à un les membres du gang.

Corey Yuen est un des fondateurs d’un des sous-genres les plus jouissifs du polar et cinéma d'action hongkongais, le Girls with guns. Dans le très nerveux Le Sens du devoir 2 (1985) il brodait une version féminisée du mélange de polar urbain et de film d’action inventée par Jackie Chan dans Police Story (1985), avec un duo Michelle Yeoh/Cynthia Rothrock faisant des étincelles. Avec le temps le Girls with guns devient un filon lucratif du cinéma d’exploitation hongkongais auquel il offre nombre de séries B d’action mémorables. Ces films se distinguent généralement plus par leurs morceaux de bravoure que par des scénarios et intrigues assez sommaires. Corey Yuen signe un des vrais sommets du genre avec ce Justice sans sommation en ajoutant une vraie profondeur et émotion au cocktail d’adrénaline habituel. 

L’action est ici le moteur d’un récit familial. Les Huang sont une famille de policiers à travers les générations, porté par le fils aîné Tsung-Pao (Tony Leung Ka-fai) et ses quatre sœurs ayant à leur tour intégrés les forces de l’ordre. Le film s’ouvre sur le mariage de Tsung-Pao avec Mina (Joyce Mina Godenzi) également inspecteur de police chevronnée. Les sœurs et plus particulièrement l’aînée Ling (Carina Lau) jalousent la place prise par la nouvelle venue, ce qui va se prolonger dans leur collaboration sur le terrain. Comme souvent dans le Girls with guns les compétences des protagonistes féminines ne sont jamais remises en question tout en s’inscrivant dans un contexte de domination masculine (tous les postes d’autorités étant occupés par des hommes), ce modèle patriarcal se prolongeant dans l’intimité. 

Ainsi Mina malgré ses faits d’armes de policière est tendrement mais régulièrement sommée par sa belle-mère d’être une bonne épouse et plus spécifiquement de prolongée la lignée en devenant mère. Mina par ses compétences fait office de rivale dans le cercle familial où elle « vole » le frère chéri par ses sœurs, mais également sur le terrain où elle est leur supérieure hiérarchique. Les sœurs et le cercle policier voit d’ailleurs d’un mauvais œil cette femme dont les prouesses la font peu à peu passer devant son époux (qui progressiste n’en a cure) en termes de promotion. Corey Yuen habilement ces questionnements aux séquences d’action, tout en faisant progressivement basculer ces interactions familiales de la comédie vers le drame.

Les évènements tragiques vont réorienter cette rivalité féminine vers une sororité familiale tournée vers la vengeance. Un gang de vietnamien dangereux va tuer le fils bien aimé, provoquant l’union sacrées des femmes de la famille pour laver l’affront. Le film se distingue par l’incroyable cruauté de son impitoyable méchant joué par Yuen Wah, décimant massivement et de toutes les manières possibles quiconque se pose en travers de son chemin. Corey Yuen se surpasse par la diversité, l’inventivité et la nature kamikaze de ses scènes d’actions. Même quand il orchestre une séquence déjà vue ailleurs il trouve l’idée qui la distingue et la rend mémorable. On a ainsi certes déjà vu une boite de nuit désintégrée sous les coups de feu dans Le Sens du devoir 4 (1989) mais le réalisateur y ajoute ici l’élément de l’obscurité et de l’usage de lunettes infra-rouge qui ajoute une tension et des mises à mort encore plus cruelles. L’usage de divers engins motorisés et l’usage de l’environnement urbain est l’occasion d’une course-poursuite mémorable en ouverture où le découpage ainsi que l’engagement des cascadeurs et acteurs stupéfie par son sens du mouvement et de la destruction. 

Plus tard l’usage du talent de guérilléros des Vietnamiens transforme un par en un nid de pièges aussi raffinés que sanglants. On est abasourdi mais jamais pour le simple déchaînement d’action, car l’émotion est le vrai moteur du film. Ainsi après la mort tragique de Tsung-Pao, Corey Yuen nous sert une longue scène mélodramatique comme seul le cinéma hongkongais sait en orchestrer sans faire sourire malgré l’emphase. Mina et Ling se rendent à l’anniversaire de la mère, mortifiées et sans oser lui avouer la disparition de son fils. Les festivités se prolongent tandis que les deux héroïnes tentent de garder contenance, avant qu’une télévision allumée révèle le drame. Les larmes se disputent à une forme de fierté au féminin du corps policier et notamment la charismatique matriarche (Pik-Wan Tang) qui va garder la tête haute et traquer férocement le coupable. 

Hormis Tony Leung Ka-fai (qui disparait rapidement donc) et Sammo Hung plutôt dans un second rôle, tous les protagonistes masculins sont donc négatifs (le méchant bien sûr, mais aussi le commissaire arrogant faisant des avances à Mina) et servent tous par cette caractérisation le charisme des héroïnes. On peut regretter que Joyce Mina Godenzi ait eue une carrière si courte (elle quitte les plateaux de cinéma après son mariage avec Sammo Hung en 1994) tant elle en impose par son magnétisme, sa rage et ses aptitudes physiques. Tous les moments d’action les plus mémorables sont pour elle, bien secondée par une Carina Lau qui n’est pas en reste. La dernière demi-heure donne dans une surenchère d’anthologie. 

Corey Yuen exploite de nouveau un environnement déroutant avec un combat à deux contre cinquante sur un bateau dont on traverse toutes les coursives, salle des machines et autres rambardes à coups de pies et de poings rageurs, quand ce ne sont pas les outils à portée de main qui ne servent pas d’armes aux dégâts ravageur. Le sens du mouvement, l’usage de la topographie des lieux et les chorégraphies inventives rendent la scène inoubliable mais Yuen décide de nous laisser repu avec un final encore plus fou. Le duel entre Joyce Mina Godenzi et l’artiste martiale Agnès Aurelio est un concentré d’énergie et de hargne vengeresse où l’on se rend coup pour coup dans un déchaînement d’acrobaties et de bottes secrètes douloureuse. Corey Yuen parvient à mêler à merveille cette dimension dramatique à la pure adrénaline dans une conclusion aussi abrupte qu’inoubliable. Avec son cœur gros comme ça, Justice sans sommation dépasse les seuls plaisirs primaires du Girls with gun

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

mardi 19 octobre 2021

Prédestination - Predestination, Michael et Peter Spierig (2014)


 Un agent temporel est pris dans une série de voyages dans le temps, destinés à faire perdurer à jamais son action en tant que représentant de la loi. Lors de son ultime mission, il doit recruter une plus jeune version de lui-même pour se remplacer, tout en pourchassant le seul criminel ayant percé son identité à travers le temps...

La fratrie de réalisateurs/scénaristes que forme Michael et Peter Spierig avait montré une vraie appétence pour la science-fiction et une grande maîtrise des effets spéciaux dans leur deux premiers films Undead (2003) et Daybreakers (2009). La réussite plastique de ces films était néanmoins entachée par des scénarios un peu poussifs, élément en partie corrigé dans cet ambitieux Prédestination adaptant très fidèlement la nouvelle Vous les zombies de Robert A. Heinlein. La nouvelle est considérée comme parmi les plus vertigineuse évoquant le voyage dans le temps et les paradoxes temporels.

L’ajout principal du film est l’élément de thriller que constitue la traque d’un terroriste par l’agent temporel joué par Ethan Hawke. Il s’agit de la seule menace qu’il n’aura pas réussi à endiguer au fil de ses sauts temporels et nous le voyons lors de la scène d’ouverture échouer à nouveau et même être défiguré en laissant filer le criminel. Sous ses nouveaux traits il va repartir en 1963 sur la piste de son adversaire, et recueillir sous la fausse identité de barman les confidences de John (Sarah Snook), un jeune homme androgyne et torturé. La narration surprend, l’ouverture haletante et mystérieuse nous dépeignant le cadre de cette agence (gouvernementale) laissant place à un long flashback intimiste où l’on découvre la tragique destinée de John. Il est à l’origine une femme, orpheline et solitaire mais aux aptitudes physiques et intellectuelles brillantes qui la promettent à un destin prometteur au sein d’une mystérieuse agence spatiale. Cette ambition tourne court pour des raisons inconnues et la seule éclaircie de son existence sera la rencontre d’un homme dont elle va tomber amoureuse. L’amant va pourtant s’évaporer et les circonstances de cette rencontre causent un bouleversement physique qui l’amènent à devenir un homme. 

L’alternance entre les enjeux purement SF et ce portrait tragique amènent une captivante dichotomie de ton (qui se joue aussi dans le va et vient entre environnements SF épurés et d'autres plus naturalistes) où l’attention doit être maintenue face aux différents indices qui construiront un saisissant paradoxe temporel. Le mystère et le mélo s’enchevêtrent grâce par l’équilibre de la prestation anxieuse d’un Ethan Hawke effrayé par ce qu’il sait et doit accomplir, et celle vulnérable et sensible de Sarah Snook subissant une destinée qui la dépasse. L’idée de confusion des genres masculin/féminin et des troubles psychiques qui en découlent était déjà présent dans la nouvelle et bénéfice d’un traitement subtil et très actuel (preuve de la dimension novatrice de la nouvelle) qui sert autant l’intime qu’un captivant paradoxe temporel lors d’un saut. 

Lorsque tous les fils se dénoueront, un sentiment d’incroyable vase-clos va se dessiner. Il sert une nouvelle fois l’aspect introspectif où l’on aura suivi toutes les étapes, accomplissements comme déconvenues, d’une vie, mais également une facette plus ambiguë. Le genre masculin semble être le seul viable pour s’accomplir (sa féminité lui refermant malgré elle toute les portes tant qu’elle n’est que Jane et pas encore John) individuellement. L’agence de voyage dans le temps dans son omniscience manipule les destins individuels et collectifs dans un dessein discutable qui referme la boucle sur une passionnante porte ouverte. Une vraie belle réussite SF dont la narration limpide ne perd jamais le spectateur (y compris le coup de théâtre final) malgré les concepts alambiqués évoqués. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sony

lundi 18 octobre 2021

Le Rêve de Cassandre - Cassandra's Dream, Woody Allen (2007)


 Sur un coup de cœur, deux frères s'offrent un voilier qu'ils baptisent "Cassandra's DreamL". Une vraie folie car ni l'un ni l'autre n'ont réellement les moyens d'assumer ce signe extérieur de richesse, ni leurs autres folies financières. Ils sont alors obligés de solliciter l'aide de leur oncle Howard. En contrepartie de ce solide coup de pouce financier, celui-ci leur demande de lui rendre un petit service. Non négociable...

Le Rêve de Cassandre vient conclure la trilogie londonienne qui marqua aux yeux de la critique une forme de renaissance pour Woody Allen. Le film se rapproche plutôt des rives sombres de Match Point (2005) plutôt que de la légèreté de Scoop (2006), et renoue avec les thématiques autour de l’ambition et la culpabilité du magistral Crimes et Délits (1989). Le Rêve de Cassandre se déleste cependant de tout le bagage (diégétique et extradiégétique) élégant et cultivé de Match Point et Crimes et Délits pour quelque chose de plus cru, noir, dont toute ironie et cynisme sont exclus. Match Point teinté du contexte de clivage de classe anglais semblait tout autant un pendant européen du classique Une Place au soleil de George Stevens (1951) qui questionnait la poursuite du rêve américain. Crimes et Délits quant à lui se partageait entre les références littéraires (l’ombre des Crime et châtiments de Dostoïevski) et cinématographiques (la scène hommage à Les Fraise sauvages d’Ingmar Bergman (1957)) au service de la vision très pessimiste de l’humanité de Woody Allen. 

Le réalisateur travaille de manière plus frontale cette matière, sans le jeu de miroir entre l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie new-yorkaise que l’on pouvait ressentir dans Match Point. Ce film travaillait avec une subtilité infinie le jeu de dominant/dominé, la duperie et l’ambition où son héros devait se mettre à l’échelle des milieux nantis qu’il souhaitait intégrer. Le Rêve de Cassandre nous plonge parmi des prolos où l’ascension repose sur les notions les plus triviales de réussite sociale et matérielle, et Woody Allen adapte sa forme à ce regard plus brut – malgré quelques éléments insidieux comme la première petite amie de Ian changeant de place pour se mettre à côté de lui sur le bateau dès lors qu’il parle de ses projets financiers… La première scène où les frères Ian (Ewan McGregor) et Terry (Colin Farrell) achètent un bateau traduit d’emblée cette poursuite de chimères.

On comprend assez vite que le bateau est au-dessus de leurs moyens, qu’ils vont suivre des voies périlleuses pour l’acquérir, et que son attrait ne se justifie que par l’échappée à leur quotidien qu’il incarne. Le bateau symbolise notamment le spectre de la richesse qu’ils ont entrevus enfant quand leur oncle Howard (Tom Wilkinson), symbole de la réussite sociale et fierté de la famille, leur avait offert une balade en mer. On peut soupçonner que le mérite de cet oncle entretenu depuis leur enfance par leur mère a placé le ver dans le fruit d’aspiration à un train de vie plus luxueux, mais aussi superficiel. Ils n’ont que l’exemple terne de leur père (John Benfield) peinant à joindre les deux bouts et dès lors, chacun à leur manière, Ian (par des investissements d’affaires douteux) et Terry (par une fièvre des jeux d’argent) se sont perdus dans leurs rêves étriqués de château en Espagne. 

Woody Allen montre à petite échelle à travers leur quotidien les impasses où les mènent leurs aspirations superficielles, qui conditionnent même leurs choix amoureux tel Ian sous le charme d’une actrice élégante et ambitieuse – dont on sous-entend aussi quelques renoncements moraux pour s’élever. Ces écarts suffiront à les placer dans une situation où ils devront solliciter à nouveau l’aide financière de leur oncle Howard, qui en échange va leur proposer terrible un pacte faustien. Ils découvriront ainsi le véritable prix à payer pour goutter au faste, celui de leurs consciences et de leurs âmes. Woody Allen réparti en deux personnages les héros de Match Point et Crimes et Délits, Ian représentant le cynisme et l’acceptation de Jonathan Rhys-Meyer et Martin Landau, tandis que Colin Farrell représente la culpabilité et le doute judéo-chrétien que jouait Allen dans Crimes et Délits. Il y a cependant une différence, car si les aspirations des prolos du Rêve de Cassandre peuvent faire sourire, les conséquences intimes après avoir commis l’irréparable pour y parvenir sont bien plus pesantes.

Colin Farrell (anticipant son extraordinaire prestation dépressive de Bons baisers de Bruges (2008)) est une boule de nerfs fébrile et vulnérable qui ne pourra jamais surmonter la portée de son geste. Ewan McGregor plus pragmatique n’aura pas le courage de pousser la logique jusqu’au bout, à savoir éliminer ce frère fragile et imprévisible qui pourrait le trahir. A l’inverse l’oncle Howard assoit sa domination sociale en rendant triviale la notion de meurtre, d’abord d’un inconnu nuisible puis de son propre neveu. Dans les hautes sphères, le prix de la réussite n’a plus d’entraves morales (il est assez logique que Howard ait réussit dans la Chine des années 2000 à l’ascension économique et logique capitaliste carnassière) et l’on peut tout se permettre pour maintenir son statut. Ian et Terry qui n’aspirent qu’à gagner mais n’ont pas encore à perdre ne peuvent suivre cette évolution vers la déshumanisation, ce qui causera leur perte.

C’est le cas de Woody Allen (aux origines modestes) dans Crimes et Délits, tandis que Martin Landau ou Jonathan Rhys-Meyer assimilé dans Match Point n’auront aucun mal à franchir ce pas et vivre avec. La scène de meurtre exprime d’ailleurs cette dualité, étirant l’approche de la cible dans une tension insoutenable (et porté par le score magnifique de Philip Glass) avant de masquer l’acte en lui-même par un léger panoramique comme pour signifier l’impossibilité à venir des personnages de vivre avec. Il faut être capable de devenir (au propre comme au figuré) un tueur de sang-froid pour passer du bas au haut de l’échelle semble nous dire Woody Allen dans une fable parmi les plus sombres de sa filmographie. Un grand film étrangement sous-estimé dans la filmographie du réalisateur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo