Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 24 décembre 2023

Lawrence d'Arabie - Lawrence of Arabia, David Lean (1962)

 Pendant la Première Guerre mondiale, Thomas Edward Lawrence est lieutenant de la British Army. Il est réputé pour son attitude extravagante. Malgré l'opposition du général Archibald Murray, M. DrydenN 1 du Bureau arabe l'envoie auprès du chérif arabe Fayçal ibn Hussein qui se révolte contre les Turcs de l'Empire ottoman. Malgré l'avis du colonel Brighton, Lawrence va se prendre au « jeu » de cette révolte arabe, notamment après la marquante bataille d'Aqaba en 1917. Il commence à intéresser les médias et devient peu à peu une légende dans les rangs arabes.

Le succès public et critique de Le Pont de la rivière Kwaï (1957) amorce l’ère du gigantisme, de la fresque historique et romanesque pour tous les films à venir de David Lean. Lawrence d’Arabie, portrait à la fois épique et intimiste de T.E. Lawrence, confirme ce virage et demeure le film le plus célébré du réalisateur. T. E. Lawrence passa à la postérité pour ses hauts faits durant la grande révolte arabe de 1916-1918 où, agent de liaison britannique, il se lia aux différentes tribus et adopta leurs mœurs tout en étant partie prenante stratégique et sur le front des différentes batailles contre l’empire Ottoman turc. Devenu une véritable figure médiatique grâce aux reportages hagiographiques que lui consacrèrent les journalistes américains, Lawrence rédigea (d’abord sous une forme abrégée, une plus complète étant destinée à sortir 50 ans après sa mort) ses exploits et sa pensée dans Les Sept Piliers de la sagesse, grand succès littéraire à sa sortie. 

Le cinéma s’intéresse très tôt à son destin, et ce du vivant même de Lawrence puisque le producteur Alexandre Korda (dans sa démarche de produire des fictions autour des grandes figures et exploits britanniques) le sollicite en vue de produire une biographie lui étant dédiée, mais se heurte au refus de l’intéressé. Korda tente de relancer le projet après la mort de Lawrence (en 1935), mais sera cette fois bloqué par le contexte politique puisqu’à la fin des années 30 la Turquie est un possible allié des Anglais pour la Deuxième Guerre Mondiale et rend donc difficile l’évocation nécessaire de l’empire Ottoman. Il faudra la fin des années 50 et un partenariat entre le producteur Sam Spiegel et le studio Columbia pour que le projet aboutisse, le ticket gagnant de Le Pont de la rivière Kwaï étant reconstitué lorsqu’ils convaincront David Lean d’accepter le projet. Ce dernier a désormais l’expérience d’un tournage rugueux et à grande logistique, ainsi que la vision pour porter le projet au plus haut niveau artistique. 

L’introduction sur la mort accidentelle de Lawrence (Peter O'Toole) puis les témoignages contrastés au sortir de son enterrement sèment le trouble sur sa personnalité. Végétant dans des besognes fastidieuses au Caire, il nous apparaît comme un excentrique s’insérant difficilement dans la discipline de l’armée. Sa connaissance du monde arabe va cependant lui permettre d’obtenir une mission « d’observation » qui lui servira de marchepied pour nourrir son tempérament rêveur. David Lean endosse pleinement dans la première partie tout le registre épique et mythologique visant à magnifier le geste de Lawrence. La célèbre transition passant de l’extinction du feu d’une allumette au lever du soleil au cœur du désert nous fait basculer de la réalité terne à un monde fantasmé et de tous les possibles. Le thème de Maurice Jarre éclate dans toute sa splendeur et les visions se font grandioses, avec ce plan d’ensemble où les silhouettes de Lawrence et son guide avancent à dos de dromadaire dans un panorama monumental. La rencontre avec les alliés relève presque du conte dans la sidération ressentie par les idées formelles de Lean (Cherif (Omar Sharif) surgissant lentement du fin fond de l’horizon désertique), ou du pur récit picaresque par la caractérisation pittoresque et attachante de Aouda Abou Tayi (Anthony Quinn à l’interprétation fantasque). 

La figure de Lawrence dessine progressivement les contours du héros, de l’élu et du prophète apte à concentrer les intérêts de chaque camp et à rassembler sur son nom les plus démunis à qui il offre un glorieux idéal. David Lean passe tout d’abord par la pure « anglicité » du personnage, dépourvu cependant d’esprit colonial. Lorsqu’il décide de trouver seul son chemin dans le désert après le meurtre de son guide, il fait confiance à ses aptitudes d’occidental symbolisées par sa boussole, et c’est en entonnant un chant paillard anglais renvoyé par l’écho d’un canyon qu’il retrouve les troupes en déroute du prince Fayçal ibn Hussein (Alec Guinness). C’est une méditation solitaire puis une épiphanie quasi religieuse dans le désert qui lui donne l’idée de l’attaque du port stratégique d’Aqaba. Même traitée en partie sous forme d’humour, le fait que les deux petites frappes Farraj (Michel Ray) et Daoud (John Dimech) renoncent à le dépouiller dans ce moment puis décident de le suivre participe à cette édification du mythe. Les dialogues confèrent ensuite à notre héros la ruse d’un Ulysse pour convaincre le cynique Aouda, et l’aura conjuguée du prophète et du messie conscient de sa destinée lorsqu’il retournera seul sauver un compagnon dans le désert. Tout cela contribue à le transformer dans l’habit, le port et l’impact sur autrui en Lawrence d’Arabie, être prescient et presque divin apte à rassembler sous son seul nom.

La bascule se fait notamment par l’adoption de l’habit des bédouins. Dans la réalité l’intérêt de Lawrence pour le monde arabe lui fit avant même sa carrière militaire (il eut entre autres une carrière d’archéologue) connaître et adopter les mœurs du monde arabe, ce qui sera un atout au moment de ses exploits. Mais la construction subtile et évocatrice de Lean nous fait ressentir cela sans appuyer, et porte en germe tout ce qui perdra par la suite Lawrence. Peter O'Toole n’interprète pas du tout son personnage sur un registre imposant et viril, mais plutôt dans une incarnation habitée et mystique, accentuée par le contraste de son physique caucasien (cette blondeur et ces yeux bleus si frappants) et la présence immaculée de son habit blanc de bédouin. Il y a un narcissisme latent ressenti dans certaines situations et dialogues, comme lorsqu’il se compare à Moïse avant de traverser le Sinaï. Il y a une indéniable dimension gay dans la préciosité du jeu de Peter O’Toole, ce penchant refoulé se conjuguant à sa grandeur naissante et y jetant le trouble. Cela se ressent notamment à travers le personnage de Cherif, violemment hostile tout d’abord puis empreint d’une admiration, d’une amitié et peut-être plus souligné dans des situations ambiguës et la sensibilité du jeu d’Omar Sharif (qui préfigure son incarnation magnifique du Docteur Jivago (1965).

En prenant au pied de la lettre l’idolâtrie dont il fait l’objet, Lawrence laisse de plus en plus visible cette part de refoulé. David Lean met habilement en parallèle ces deux facettes. Aux sautillements de ballerine sur le toit d’un train qu’il vient d’attaquer succède pour Lawrence le regard de défi envers un homme échouant à l’assassiner d’un coup de revolver. Notre héros se trouve exposé par ce possible penchant de plus en plus visible et son sentiment de toute puissance, ce qui le conduira à tomber enfin lorsqu’il sera emprisonné et subira les sévices des Turques dans une pure séquence masochiste. La seconde partie offre ainsi une lente déconstruction de toute la légende construite au départ. Lawrence est rattrapé par sa propre humanité, la peur et sa conscience d’être un homme ordinaire. C’est en s’extrayant des enjeux géopolitiques qu’il a construit son mythe et convaincu les foules, c’est en laissant le contexte et les décideurs reprendre leurs droits qu’il redescend de son piédestal. 

Les frères d’armes bédouins ne le suivent que quand leur intérêt matériel est en jeu, les politiques arabes comme anglaise se retirent une fois que Lawrence à avancé pour eux leur pion, et les suiveurs les plus fidèles décèdent de façon tragique dans un douloureux retour à la réalité. La beauté du geste glorieux laisse place à la sanglante et sans panache prise de Damas. Dans les années qui suivirent ses exploits, Lawrence n’eut de cesse que d’enterrer son mythe, endossant des pseudos (J.H. Ross, Shaw)  lors d’autres missions assignées par l’armée, et s’engageant dans des domaines très éloignés de ses compétences connues (le sauvetage aérien par exemple) comme pour fuir l’alter-ego écrasant qu’il s’était façonné. David Lean sème quelques pistes tout au long du film (le couple illégitime de ses parents faisant de son nom un poids, cette possible homosexualité refoulée) sans jamais rien affirmer et rend par ce choix Lawrence d’autant plus fascinant et opaque. Il fallait bien près de quatre heures pour capturer tous les pans de la personnalité de cet homme insaisissable, David Lean offrant là une fresque dont le souffle s’avère toujours aussi puissant, dans son film le plus admiré. 

Sorti en bluray français chez Sony

lundi 4 avril 2022

Ceux qui servent en mer - In Which We Serve, Noel Coward et David Lean (1942)


 C'est l'histoire d'un bâtiment de guerre, le destroyer britannique HMS Torrin, depuis sa mise en chantier avant la déclaration de guerre conjointe de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne, jusqu'à sa destruction à la suite des attaques aériennes allemandes. Les survivants, accrochés à un bateau de sauvetage pneumatique, se souviennent de leur vie passée.

Dès l’entrée en guerre de l’Angleterre, Winston Churchill comprend l’importance que tiendra le cinéma pour le moral du peuple. Il initie ainsi une politique de cinéma de propagande rigoureuse et audacieuse qui constituera un des rares exemples, si ce n’est le seul, d’un cinéma de propagande trouvant une justesse idéale entre les contraintes du cahier des charges patriotiques et l’approche réellement inventive et aventureuse des différentes productions. Dans ce contexte le dramaturge anglais Noel Coward est sollicité par Anthony Havelock-Allan, producteur au sein de la compagnie Two Cities Films, qui souhaite contribuer à l’effort de guerre à travers un film de propagande. Coward accepte à la condition que le sujet du film soit la Royal Navy et va commencer à travailler sur le script. Il va s’inspirer de l’expérience douloureuse de son ami Louis Mountbatten, capitaine du HMS Kelly, un destroyer coulé durant la bataille de Crète en juin 1941. L’armée britannique lui ouvre les portes des bases navales de Plymouth, Portsmouth et Scapa Flow en Ecosses, et l’autorise à naviguer sur le destroyer HMS Nigeria. Coward s’imprègne donc de tout cela dans son écriture et une fois le script finalisé, il souhaitera obtenir la réalisation ainsi que le rôle principal du capitaine, tout en signant également la bande-originale ! Tout cela lui sera accordé mais, conscient de ses limites techniques en termes de réalisation, il va solliciter sur les conseils de John Mills l’assistance de David Lean qui finira crédité comme coréalisateur. A cette époque David Lean est déjà un technicien réputé en tant que monteur, notamment sur Pygmalion d’Anthony Asquith et Leslie Howard (1938), ainsi que 49e Parallèle (1941) et Un de nos avions n'est pas rentré (1942) de Michael Powell et Emeric Pressburger. Il est même considéré comme le réalisateur officieux La Commandante Barbara de Gabriel Pascal (1941) même s’il n’y est crédité que comme monteur. Sans qu’il soit clairement définit qui à fait quoi, il est globalement estimé que Noel Coward dirigeait spécifiquement les séquences portées sur les acteurs tandis que Lean s’occupait de celles plus spectaculaire exigeant une pyrotechnie et logistique importante. 

Une des spécificités des films de propagandes anglais était leur volonté d’unification du peuple, de lui inspirer une solidarité faisant fi du clivage de classe encore plus marqué au sein de la société anglaise. Le film s’ouvre ainsi à la fois sur l’objet et les évènements qui vont rassembler les Anglais, d’où qu’ils viennent. Un extrait de journal nous indique les tensions vivaces en Europe qui mèneront à la Deuxième Guerre Mondiale alors qu’en parallèle nous assistons à la construction triomphale du HMS Torrin, nouveau destroyer de guerre sortis des usines. Sa destruction est cependant annoncée dès la séquence d’ouverture sous les obus d’un avion allemands et, après les avoir entraperçus dans l’urgence de l’attaque et du naufrage, le récit s’attarde sur les membres survivants de l’équipage dont nous découvrons le passé en flashback. 

La narration est la fois simple et inventive, les protagonistes en difficultés dans le présent introduisant le flashback les concernant, et parfois lorsqu’il croise un autre membre de l’équipage dans ces derniers le retour au présent se fait sur lui avant une nouvelle bascule. Les principaux concernés seront le capitaine Kinross (Noel Coward), le matelot Shorty Blake (John Mills) et l’officier Hardy (Bernard Miles). On s’attache à leur intimité au sein de leur famille et couple, avec une épouse (Clelia Johnson) habituée à l’absence et prenant la séparation avec philosophie pour Kinross, celle tendre et caustique masquant son angoisse avec Hardy, et une situation plus difficile à vivre pour Freda (Kay Walsh) fraîchement mariée à Shorty à la suite d’un coup de foudre. 

Les rares permissions alterne avec le quotidien du destroyer où, à la manière des trois protagonistes dépeint plus haut, le récit tente de représenter avec bienveillance toutes les tranches de la société anglaise au fil de la navigation. La tonalité de propagande se ressent dans l’absence totale de conflits internes, le capitaine étant un modèle d’autorité et bienveillance pour un équipage essentiellement constitué de bons bougres. On le ressent fortement lors d’un discours suivant une manœuvre dangereuse lors d’une attaque allemande. Le capitaine y tient un discours où il félicite ses hommes mais prend à parti sans le nommer celui qui a failli et fait preuve de lâcheté (Richard Attenborough dans on premier rôle cinéma) mais s’accuse lui-même de ne pas l’avoir assez bien formé tout en l’avertissant sans le punir. Bel idéal de responsabilité individuelle qui semble fonctionner (Attenborough est très convaincant dans l’affliction) mais on peut éventuellement douter du côté magnanime et de l’absence totale de reproche des autres compagnons du coupable. 

Formellement le film se partage entre un certain académisme quand il reste à échelle humaine (les séquences filmées par Noel Coward donc) même si réhaussé par le charisme des interprètes, et terriblement impressionnant dès que le spectaculaire s’invite (la partie concernant David Lean). Le brio des techniciens britanniques et la maestria de David Lean déploient des séquences palpitantes exploitant toutes les situations possibles que peut rencontrer un destroyer. La bataille navale nocturne avec une superbe illustration des caches, maquettes et autres matte-painting, les bombardements d’avions allemands qui mèneront au naufrage et alternant brillamment stock-shots et séquences studio, et une spectaculaire évocation de l’évacuation des troupes anglaises terrestres de Dunkerque (ou un peu à la manière du récent film de Christopher Nolan la débâcle devient un modèle de résilience). 

Le film est donc parfois un peu limité par son cahier des charges, Noel Coward se met un peu trop en avant devant et derrière (son nom omniprésent dans les crédits d’ouverture) la caméra et on devine vraiment les nuances et la noirceur qu’aurait pu y amener le David Lean des années à venir mais ici contraint. L’interprétation habitée et l’émotion (le douloureux deuil et séparation finaux) fonctionnent néanmoins et les tableaux impressionnants ne manque pas, couvrant le spectre à la fois civil (l'angoisse des populations durant le blitz) et militaire. Néanmoins dans ce mariage entre ode à un corps de l’armée et émotion plus intime, on pourra préférer dans cette même période un film comme L’Héroïque parade de Carol Reed (1944).

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Elephant Films

mardi 5 mars 2019

Chaussure à son pied - Hobson's Choice, David Lean (1954)


Fin du XIXe siècle, en Angleterre, Henry Hobson est le patron et propriétaire d'une boutique de chaussures, et y travaille avec ses trois filles. Usé par les années et meurtri par la perte de sa femme, il fréquente de plus en plus assidument le pub au détriment de son échoppe. Après s'être vu refuser la dot qu'elle lui demandait, l’aînée de ses filles se révolte contre son père et entame une relation avec l’un des employés de ce dernier. Elle projette alors d'ouvrir un commerce concurrent.

Sous ses airs de comédie rétro guillerette, Hobson’s Choice condense nombre de thématiques majeures de David Lean. Les figures féminines contraintes traversent ainsi la filmographie du réalisateur, subissant ou défiant les entraves sociales et politiques de mondes figés avec la Clélia Johnson de Brève Rencontre (1945), Ann Todd dans Madeleine (1950), Katharine Hepburn et Vacances à Venise (1955), Julie Christie pour Docteur Jivago (1965) ou encore Sarah Miles dans La Fille de Ryan (1970). On retrouve cela dans La Route des Indes (1984) où s’ajoute un contexte de clivage de classe et racial. Avant l’emphase des superproductions à venir, ces questionnements s’expriment pour la dernière fois dans un cadre spécifiquement anglais avec Hobson’s Choice. L’Angleterre Victorienne d’Hobson’s Choice montre ses inégalités sociales et son machisme à travers le personnage outrancier et bouffon d’Henry Hobson (Charles Laughton), boutiquier prospère. Les deux premières scènes montrent ainsi dans une veine rieuse une tyrannie bien présente. 


Son retour au foyer fin saoul et raccompagné par sa fille aînée Maggie (Brenda De Banzie) jusqu’à sa chambre montre l’inconséquence du personnage. Son statut de patriarche et plus particulièrement d’homme excuse ses errements, que ses trois filles soumises n’osent réellement lui reprocher dans la séquence matinale qui suit. Comme se plait à le souligner Hobson dans ses tirades misogynes, la femme est un boulet domestique nécessaire dont il faut s’accommoder en tant qu’épouse, et dont il faut se délester en tant que fille. L’emprise de cet ogresque géniteur ne peut donc être levée que par le mariage pour les filles d’Hobson, mais elles restent dépendante de son bon vouloir dans le choix du prétendant et surtout de sa pingrerie dans son refus de donner une dot. Les cadettes Alice (Daphne Anderson) et Vicky (Prunella Scales) sont ainsi autorisées à se marier mais cette toute puissance paternelle maintient ce sentiment de dépendance.

Les exclus de ce « système » vont en surmonter les travers par leurs capacités et intelligence. Maggie la vieille fille travailleuse n’est pas incluse par Hobson dans le « deal » de mariage, mais saura aisément se passer de son autorisation pour trouver un époux. Moins frivole et coquette que ses sœurs, Maggie est pourtant bien celle qui contribue à la pérennité de la boutique de chaussure – remarquable moment où elle oblige un fiancé en visite discrète à repartir en ayant acheté une nouvelle paire de chaussure. L’autre artisan (dans tous les sens du terme) de cette réussite commerciale est Willie Mossop (John Mills), l’ouvrier qui fabrique les remarquables modèles de chaussure. Tous comme leur sexe relègue les femmes dans une position de soumission logique, la basse extraction de Willie le condamne également à une vie de servitude malgré ses talents. L’alliance des deux supposés inférieurs va donc les faire transcender les  injustices du monde qui les entoure. Maggie connaissant ses aptitudes doit à son tour faire prendre conscience à Mossop de son talent, le sens des affaires de l’une et l’artisanat brillant de l’autre étant prometteur. C’est une association plutôt qu’un couple que constituent ainsi Maggie et Willie, créant un amusant décalage dans toutes les étapes de leur union. 

Maggie déroule avec malice les termes du « contrat » à son homme médusé et contraint de l’accepter. L’amour de Maggie s’exprime par ce volontarisme et la confiance qu’elle place en Willie pour la libérer. Les sentiments de ce dernier se révèleront également par l’éveil provoqué sur sa propre valeur, que David Lean saisit dans un magnifique gros plan où il écoute émerveillé Maggie faire ses louanges en l’arrachant à une liaison médiocre. La nécessité et les sentiments se confondent alors pour l’accomplissement des personnages. Brenda de Banzie gagne progressivement dans son allure et ses attitudes une féminité épanouie qui ne représente plus un poids tandis que John Mills abandonne ses airs ahuris pour s’affirmer en tant qu’homme. L’ascension des personnages passe donc autant par le stratagème que par une union qui gagne en sincérité, ou, mieux qui ose enfin l’exprimer. La gêne respectueuse demeure jusqu’à une nuit de noce laborieusement amenée, mais dont l’intimité nouvelle déploie une proximité spirituelle et physique à travers les regards tendres qui ne se dissimulent plus, des gestes attentionnés délestés d’appréhensions. David Lean use aussi brillamment de la gestion de l’espace pour scruter l’affirmation et la personnalité de son couple. 

Maggie dans le cadre du magasin est à la fois celle qu’on ignore, située à la droite de l’entrée, mais aussi le cerveau des lieux qui se révèle par des panoramiques l’introduisant dans l’image. La métaphore est encore plus simple pour Willie qui s’échappent peu à peu du sous-sol du magasin et de son statut subalterne. C’est notion de dominant/dominé passe totalement par cette imagerie de hauteur notamment pour Hobson lorsqu’il surplombe une de ses filles l’aidant à se chausser au début du film. Ce seront au tour des autres de descendre, de s’abaisser quand Maggie et Willie entameront leur élévation. Les sœurs de Maggie sont forcées de descendre avec leurs fiancés dans sa nouvelle boutique (leur propre mariage passant par le respect pour Willie) et symboliquement Hobson après une énième beuverie chute lourdement dans une réserve – les conséquences de cet évènement concrétisant la perte de sa toute-puissance. David Lean fait preuve d’un romanesque sautillant où la comédie - genre peu mais brillamment fréquenté par le réalisateur dans L’Esprit s’amuse (1945) et Heureux mortels (1944) – expriment avec autant de force nombre de motifs majeur de son œuvre.

 Sorti en BR et dvd zone 2 français chez Tamasa