Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 4 décembre 2018

Rollerball - Norman Jewison (1975)


En l’an 2018, les cadres dirigeants se sont substitués aux hommes politiques, et les États ont été remplacés par six départements mondiaux : Énergie, Luxe, Alimentation, Logement, Communications et Transports. Grâce à cette organisation, tous les hommes jouissent d’un confort matériel inégalé. Mais une société en paix a besoin de purger les pulsions violentes de ses membres. C’est dans ce but qu’a été créé le Rollerball, un sport très violent

En ce début des années 70, le pessimisme du Nouvel Hollywood permet l’essor de plusieurs œuvres de science-fiction alarmistes. La problématique écologique est ainsi au cœur du Silent Running de Douglas Trumbull (1972), l’alimentation industrielle et la pénurie inspire le glaçant Soleil vert (1973) de Richard Fleischer tandis que John Boorman s’interroge de façon plus philosophique sur l’avenir de l’humanité dans Zardoz (1974). Toutes ces œuvres ont des résonnances contemporaines à leur contexte de production et verront souvent leur futur de cauchemar confirmé à plus ou moins grande échelle. C’est dans cette même idée qu’émerge le concept de Rollerball. Le romancier William Harrison assiste un jour à un match de basket qui finit en bagarre générale et est surpris de voir la jubilation du public à voir le spectacle virer au pugilat. L’épisode va lui inspirer la nouvelle Meurtre au jeu de boule (Roller Ball Murder), publiée dans le magazine Esquire où elle va attirer l’attention de Norman Jewison. Harrison accepte de lui en céder les droits à condition d’en être le scénariste.

 Rollerball creuse le sillon de cette délectation pour la violence à travers la thématique classique du spectacle comme opium du peuple tels que pouvait le représenter la Rome antique. Cette approche est cependant modernisée à l’aune de l’émergence des toutes puissantes corporations privées du 20e siècle. La soumission et l’admiration des Empereurs Romains trouvaient ainsi un équivalent à l’échelle de la « plèbe » avec un gladiateur triomphant et à la gloire éphémère. Les corporations de Rollerball ont annihilées toute idée d’individualité, que ce soit avec les nations ou même les villes résumées à leur industrie - Houston ville de l’énergie notamment. Le pouvoir de ces conglomérats tentaculaires est anonyme et le Rollerball n’est qu’un divertissement violent et abrutissant dont aucune personnalité ne doit émerger. Pourtant dans ce contexte et du chaos d’un jeu barbare, un talent et une personnalité ont émergés avec Jonathan E (James Caan) qui triomphe depuis dix ans dans le Rollerball. Dès lors la figure adulée de Jonathan devient une menace pour le système (si un joueur peut émerger et s'affranchir du jeu, il en va de même de l'individu au sein des corporations) qui va minutieusement tenter de l’éliminer, mais le gladiateur des temps moderne est désormais conscient du pouvoir que sa popularité lui confère.

Cet habile mélange de classicisme mythologique et de science-fiction parcoure les codes sociaux de cet univers, notamment avec les femmes réduites au rang d’objets destinées au repos du guerrier. Si Jonathan incarne toutes les vertus viriles attendues, sa sensibilité le distingue grâce à l’interprétation désenchantée de James Caan. La corporation arrache au citoyen ce qui le définit en tant qu’individu dans son intimité et aux yeux des autres, ici avec son épouse Ella (Maud Adams) et donc son statut d’icône du Rollerball. La fêlure intime s’illustre dans une mélancolie introspective lors des nombreuses scènes où Jonathan arpente le havre de paix factice de son ranch, et son égo s’affirme dans les joutes brutales du Rollerball. Le tournage se fit à Munich, cité aux environnements futuristes depuis la récente modernisation dû aux Jeux Olympique 1972. 

C’est la Tour BMW qui fait office de siège de la Corporation dans le film, le hiératisme et la froideur de cette tour de verre incarnant parfaitement le système que Jewison capture dans une saisissante contre-plongée. Pour les intérieurs la direction artistique de Robert W. Laing n’est pas sans rappeler celle du Fahrenheit451 de François Truffaut (1966) par son esthétique cosy et épurée qui masque la dimension totalitaire pourtant bien présente à travers l’omniprésence des écrans. C’est par ce confort de façade que s’étouffent les libertés, l’exutoire du Rollerball alternant avec un hédonisme décadent notamment lors d’une scène de fête. C’est dans ces moments que culmine le décalage opéré par Jewison entre les reprises de musiques classiques (Toccata et fugue de Bach, l’Adagio d’Albinoni, la symphonie numéro 5 de Chostakovitch joués à l’orgue par Simon Preston ou dirigés par André Prévin avec l’orchestre philarmonique de Londres) et l’imagerie vulgaire de cette société, amenant un contrepoint brutal et une dimension opératique accentuant le propos – notamment le clou de la fête où les convives iront calciner des arbres.

William Harrison n’avait dépeint le Rollerball que de façon très sommaire dans sa nouvelle. Jewison et son équipe effectueront ainsi un travail de longue haleine pour littéralement concevoir l’environnement du jeu et ses règles. Le Rollerball exacerbe ainsi les facettes les plus brutales du roller derby, du hockey sur glace ou encore du football américain et y intègre des éléments plus inattendus comme des véhicules motorisés. Les différentes pièces du jeu se feront donc au fil des prises de vue dans la  Rudi-Sedlmayer-Halle (rebaptisée Audi Dome aujourd’hui), seul piste circulaire au monde à l’époque. La steadicam ne s’est pas encore démocratisée et c’est caméra à la l’épaule que doivent s’accompagner les joutes du Rollerball (façonnées par des cascadeurs émérite, des sportifs chevronnés mais aussi les acteurs dont James Caan qui effectue ses cascades). 

 Jewison parvient à en capturer la vitesse et la brutalité par un impressionnant sens du mouvement et un travail de longue haleine du monteur Anthony Gibbs (avec près de 900 coupes, un record à l’époque). Plus l’intrigue avance avec la mainmise de la corporation sur le jeu (et des règles changeantes au gré de ses désirs et de la soif de sang du public) plus son illustration est heurtée avec la multitude d’inserts sur les coups bas infligés. La partie qui ouvre le film fait montre d’une théâtralité qui appuie la dimension de spectacle tandis que sous la violence le sport en lui-même semble néanmoins exiger une forme de stratégie et virtuosité. Lorsque les enjeux politiques prennent le pas sur le show, ce n’est plus que cette seule barbarie qui domine avec notamment le terrible jeu de massacre final dont Jonathan est la cible.

Tout comme paradoxalement cet étalage des bas-instincts avait permis l’émergence de l’individualité de Jonathan, c’est également dans le Rollerball qu’existeront les seuls vrais lien affectifs du film. Le personnage de Moonpie (John Beck) se roule certes dans la fange du système sans se poser de question, mais l’amitié virile entretenue avec Jonathan fonctionne, essentiellement par l’image dans la solidarité des affrontements du Rollerball. C’est finalement dans cet espace que s’exprime crûment la monstruosité du système mais aussi l’affirmation d’un homme seul qui s’y oppose. L’introduction de l’ultime match est à ce titre magistrale avec la silhouette de Jonathan avançant seul dans un couloir à l’éclairage rougeoyant, en opposition à la scène d’ouverture où les joueurs étaient progressivement mis en valeur (en révélant pu à peu le terrain, les maillots et équipements de façon fétichiste en jeu d’ombres) comme des demi-dieux. Ce sera cette fois un homme qui lutte bec et ongle pour sa survie et liberté. Rollerball fit sensation à sa sortie par sa violence inédite et son message, mais plus particulièrement en Europe. Aux Etats-Unis, Norman Jewison consterné eut la surprise de voir des promoteurs avides de lui acheter la licence du Rollerball pour en organiser de véritables matchs. Un vrai film culte donc, souvent décliné (sans parler d’un remake raté de John McTiernan en 2002) mais rarement égalé, si ce n’est éventuellement (dans le fond et la forme novatrice) avec le Speed Racer des Watchowski (2008).

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez L'Atelier de l'image 

 

mercredi 1 octobre 2014

Les Anges gardiens - Freebie and The Bean, Richard Rush (1974)

Freebie Waters (James Caan) et Benito « The Bean » Vasquez (Alan Arkin) sont « Freebie and the Bean », les Anges gardiens : deux flics de San Francisco qui forment un duo improbable et se lancent à la poursuite d’un truand notoire, Red Meyers, dans un grand tourbillon de balles, d’explosions de voitures et de plaisanteries.

Ambiance urbaine prononcée, duo de flics et poursuites en voiture survoltées, à première vue ce Freebie and the Bean parait être un des nombreux décalques produit dans le sillage du classique de William Friedkin French Connection. Cependant contrairement au film de Friedkin, la personnalité de nos deux policiers prend le pas sur l'intrigue de polar qui sans être un prétexte sert plutôt de fil rouge aux états d'âmes des héros. Freebie (James Caan) est un américain WASP célibataire endurci et jonglant plus ou moins avec la loi dans le cadre de ses fonctions quand son partenaire "The Bean" (Alan Arkin) est un latino-américain marié et père de famille suivant au contraire le règlement à la lettre.

La collaboration fait souvent des étincelles avec le duo passant le film à s'asticoter, se titiller et se battre dans des moments de comédie très enlevés où on s'attache à eux et où l'on ressent leur lien très particulier. L'intrigue sert idéalement cette exploration de leurs caractère puisqu’ils doivent filer un mafieux cible d'un contrat et le garder en vie avant d'avoir le mandat d'arrêt qui leur permettrait de le boucler. Caan en chien fou incontrôlable et Arkin en nerveux crispé sont parfaitement complémentaire et l'ensemble s'avère très plaisant à suivre.

Côté polar ça annonce déjà les excès de la décennie suivante du "buddy movie" dont Freebie and the Bean est un précurseur avec des policiers cow boy qui tirent d'abord et discutent ensuite mais surtout avec des scènes d'actions totalement décomplexées. On a ainsi une poursuite qui se conclut par la dévastation d'un appartement dont le salon est soudainement encombré d'une voiture, plus tard une traque à moto virtuose où à chaque fois la topographie de San Francisco est plutôt bien exploitée sans parler de quelques bagarres épique dont une qui voit la cuisine d'un restaurant mise à sac.

La traque finale en plein Super Bowl est un grand moment aussi, le côté décousu du scénario (où le duo prend le pas sur la trame en elle-même) amenant toujours rupture de ton et rebondissement surprenant. La conclusion où rien n'est résolu semble vouloir revenir à un ton désenchanté plus typiquement 70's mais la dernière scène rigolarde nous laissera sur ce même sentiment joyeux qui parcoure l'ensemble du film. Sympathique et rondement mené grâce à la mise en scène alerte de Richard Rush (le même qui commettra Color of Night 20 ans plus tard que s'est -il donc passé ?), le film sera un immense succès générant même une série tv que les élans sitcom (les déboires de Bean avec son épouse) annonçaient déjà ici.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

jeudi 24 juillet 2014

Jardins de pierre - Gardens of Stone, Francis Ford Coppola (1987)


En 1966, le sergent Clell Hazard (James Caan) et le sergent-major Goody Nelson (James Earl Jones), déjà vétérans de la guerre du Vietnam, sont cantonnés au bataillon de parade à Washington. Ils ont sous leurs ordres de jeunes recrues qui officient aux innombrables enterrements de soldats morts au Vietnam au cimetière militaire d’Arlington. Quand débarque un jeune soldat militaire jusqu'au bout des ongles, Jackie Willow (D.B. Sweeney), fils d’un vieil ami de Hazard, celui-ci le prend sous son aile malgré leurs divergences d’opinion sur la guerre en cours.

Huit ans après son mythique Apocalypse Now, Francis Ford Coppola abordait de nouveau la Guerre du Vietnam dans ce plus sobre et intimiste Jardin de pierre. Adapté d'un roman de Nicholas Proffitt, le film dans son traitement s’avère être l'anti Full Metal Jacket dont on pourrait le rapprocher et sorti en cette même année 1987. L'intrigue se déroule également dans une sorte d'antichambre de la Guerre du Vietnam avec un bataillon de transition pour de jeunes soldats avant une éventuelle affectation sur le terrain. C'est la section "Parade" où de jeunes recrues officient aux enterrements des soldats mort au front dans le cimetière militaire d'Arlington.

Une manière d'échapper momentanément à l'épreuve du feu pour les jeunes soldats avec une formation sévère mais bon enfant tandis que les officiers chevronnés et ayant fait leur temps y trouvent également un forme de retraite paisible. Tout le monde n'y trouve pourtant pas son compte te le jeune soldat Jackie Willow (D.B. Sweeney), fils de soldat aux rêves de grandeur, médailles et héroïsme. Il va se lier d'amitié avec le Sergent Clell Hazard (James Caan) qui n'aura de cesse de refréner ses ardeurs. Hazard est revenu de deux longues affectations au Vietnam et vit mal sa position privilégiée. Il vit une situation contradictoire puisque tout en n'approuvant pas ce conflit aux enjeux incertain, il pense néanmoins que sa place est sur le terrain et ronge son frein dans ce quotidien trop paisible.

Les personnages semblent être des anachronismes dans cette Amérique post-Kennedy désillusionnée où le temps des héros et des guerres justes semble révolu. Le film n'est donc pas antimilitariste mais s'interroge à travers le personnage de Caan respectueux de l'institution mais mitigée quant à ses objectifs. Caan est excellent pour exprimer cette dualité, capable de nouer une relation amoureuse avec une pacifiste farouche (Anjelica Huston) tout se confrontant violemment à un civil critiquant le corps de l'armée. On a donc une vision chaleureuse de cette corporation, constituant un beau récit initiatique pour Willow moqué, encouragé et au final soutenu par ses supérieurs (James Earl Jones est des plus savoureux également) reconnaissant ses qualités.

Willow est la droiture et franchise incarné, autant par la conviction de sa vocation militaire que par ses amours avec la très belle romance entretenu avec Mary Stuart Masterton. Willow est un héros en puissance dans une époque et un conflit qui n'en a pas/plus besoin et ce sera son drame, toute la dimension romanesque du personnage étant vouée à un brutal retour à la réalité. Ne montrant la guerre que via des images d'actualités, Coppola fait pourtant courir ce désenchantement tout au long du film. L'issue cruelle est connue dès le départ et n'en rend que plus tragique les grandes aspirations de Willow, cette désillusion se traduisant par sa voix-off des lettres qu'il envoie à Hazard du Vietnam et où l'on constate une amertume et impuissance loin de l'exaltation de départ.

Coppola retrouve vraiment la tendresse et la veine intimiste de ses meilleurs films des 80's (Peggy Sue s'est mariée (1986), Outsiders (1983)), délaissant les expérimentations pour une sobriété au service des personnages. Les beaux moments ne manquent pas : Willow apprenant la mort de son père, le rendez-vous amoureux de Willow contrariée par une manœuvre militaire impromptue ou la première rencontre entre James Caan et Anjelica Huston. Tout cela fonctionne dans une sorte d'attente, d'aparté idéalisé (la photo de Jordan Cronenweth baigné du voile du souvenir, le thème musical mélancolique de Carmine Coppola) avant qu'une impitoyable réalité reprenne ses droits.

Sorti en dvd zone 1 et doté de sous-titres français

dimanche 26 mai 2013

Bottle Rocket - Wes Anderson (1996)


Anthony, Dignan et Bob sont trois jeunes adultes décidés à devenir des cambrioleurs. Ils ne sont pas faits pour ça, mais peut-on interdire aux gens de suivre leur rêve ?

Le petit monde de Wes Anderson s'animait pour la première fois dans ce Bottle Rocket contenant déjà sous une forme maladroite mais attachante les motifs de ses grandes réussites à venir. Le film est à l'origine un court-métrage en noir et blanc dont l'idée sera étendu à un long et qu'Anderson coécrit avec Owen Wilson rencontré sur les bancs de l'Université d'Austin (et coscénariste des futurs Rushmore et La Famille Tenenbaum). Wes Anderson, autodidacte pris par le démon du cinéma (il suivait des études de philosophie avant de se lier à Owen Wilson dans un cours de scénario) ne maîtrise donc pas encore le style décalé et sophistiqué affiché dès le suivant Rushmore et poussé à une forme de perfection dans La Famille Tenenbaum 2001), Fantastic Mr. Fox ((2010) ou Moonrise Kingdom (2012). Ici malgré quelques envolées (la poursuite finale) la forme tient vraiment plus de la production indépendante fauchée mais toute la singularité du réalisateur pointe déjà.

On retrouve ici la thématique d'Anderson sur les hommes-enfants incapable de s'intégrer au monde des adultes avec les trois héros pieds nickelés que nous allons suivre ici. Anthony (Luke Wilson), Dignan (Owen Wilson) et plus tard Bob (Robert Musgrave) sont trois paumés se rêvant cambrioleurs chevronnés malgré un talent que l'on devine tout relatif pour le crime. Ils se construisent un petit monde décalé fait de plans sophistiqués et ingénieux les éloignant d'une réalité qu'ils ne souhaitent guère affronter.

La scène d'ouverture où Anthony simule une évasion virtuose de la maison de repos dont il a simplement été libéré pour stimuler Dignan donne le temps de cette vision biaisée. Admettre la réalité, c'est aussi reconnaître le désordre de leurs vies mais chaque personnage à une manière différente d'aborder le monde. Owen Wilson excelle déjà en doux-rêveurs dont le monde n'est qu'un immense terrain de jeu quand Luke Wilson plus lucide est néanmoins prêt à le suivre partout tant le monde extérieur n'a rien à lui proposer si ce n'est le jugement (l'entrevue amère avec la petite sœur).

La narration brinquebalante ne fonctionne ainsi que sur des moments. D'un côté la loufoquerie des tentatives criminelles de nos héros (le "vol" domestique au début, Owen Wilson se prenant une rouste dans un bar, le rocambolesque casse final) et de l'autre une tendresse et mélancolie suspendue qui fait déjà merveille. La romance entre Anthony et Inez la femme de chambre paraguayenne est ainsi très attachante, la barrière de la langue faisant naître le lien par les gestes et regards.

Anderson parvient déjà à cet équilibre de dynamisme, humour absurde et émotion avec une bande son recherchée où Love côtoie les Rolling Stones et le fiasco final mariant toute cette gamme de sentiment avec le comique de la course poursuite se mariant au beau sacrifice d'Owen Wilson. La galerie de personnages secondaires est très drôle aussi entre Andrew "Future Man" Wilson en grand frère tyrannique et un James Caan roublard. Imparfait mais déjà très attachant premier film pour Anderson.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

vendredi 29 mars 2013

Le Flambeur - The Gambler, Karel Reisz (1974)


Axel Freed est un professeur de littérature qui a un vice : le jeu. Un vice qui lui fait perdre tout son argent, sa petite amie et l'affection de ses proches. Une descente aux enfers qui ne l'empêche pourtant pas de continuer à dépenser son argent aux tables de jeux...

Karel Reisz signe son premier film américain avec The Gambler, transposition moderne façon polar urbain du Joueur de Dostoïevski. C'est ce dernier aspect qui semble faire le lien avec la filmographie anglaise de Karel Reisz alors qu'à première vue ce cadre semble bien éloigné de son univers. Bien au contraire, l'addiction au jeu du héros autobiographique de Dostoïevski (puisque l'auteur était dévoré lui-même par le même démon du jeu) rejoint totalement les thématiques du réalisateur. Les héros de Karel Reisz sont tous des obsessionnels névrosés en quête d'un absolu les faisant fuir leur mal-être, leur environnement oppressant. Le plus marquant reste l'ouvrier incarné par un Albert Finney s'étourdissant en beuveries pour oublier sa condition sociale dans Saturday Night and Sunday Morning (1960), bientôt suivi par David Warner amoureux acharné dans le survolté Morgan (1966) et une Vanessa Regrave tout entière consacrée à son art de la danse dans Isadora (1968) flamboyant biopic d'Isadora Duncan. Le Nick Nolte traumatisé par la guerre du Vietnam suivrait également dans le précurseur Les Guerriers de l'enfer (1978).

Le film s'ouvre sur une frénésie de notre héros Axel Freed (James Caan) qui se met dans un terrible pétrin dans une salle de jeu clandestine ou ne sachant s'arrêter malgré les avertissements il contracte une dette de 44 000 dollars. L'ensemble de l'intrigue le verra tenter de rattraper ce dérapage tout en essayant de réfréner ses pulsions de jeu. James Caan est toujours excellent lorsqu'il s'agit de dévoiler la fragilité de personnages qui en apparence en impose (le Sonny Corleone du Parrain, le cambrioleur du Solitaire) et son prestation intense ne fait pas exception ici.

Réfléchi et mélancolique après ses errements (les multiples inserts où il se revoit pariant), pris de folie mais lucide sur les risques encourus (ces mêmes inserts teintant de regrets ses actes lorsqu'il repense à ceux l'ayant aidés sa mère notamment) le personnage possède un vrai charme et une détermination qui le rendent attachant, fragile et font comprendre cette force de conviction qui l'enfonce en fait face au bookmaker conciliant ou aux amis trop compréhensifs qu'il tape. On a ainsi une relation mère/fils fort bien illustrée par Reisz avec une Jacqueline Brookes poignante en mère dépassée et la romance entre Caan et Lauren Hutton parait faussement superficielle au départ pour prendre un tour tout aussi fort et intime.

Sans surligner à l'excès, le scénario de James Toback lance quelques pistes passionnantes quant à la nature du vice d'Axel. Les scènes de cours (il est prof de littérature) nous éclairent à travers ses choix de lecture avec une allusion directe à Dostoïevski et sa notion du 2+2 = 5. Cette idée exprime complètement le fonctionnement du danger recherché par le joueur (ou l'artiste, le sportif comme il est suggéré) qui pense un court instant surmonter la logique naturelle des choses et la transcender dans par sa prise de risque. C'est cette adrénaline qui est recherchée par le parieur compulsif, la défaite est indispensable au plaisir des rares victoires et le gain n'a finalement que peu d'importance (la scène où il défie de jeunes basketteurs).

Caan dans sa fuite en avant semble constamment rechercher cela, prenant des risques insensés alors qu'il est renfloué, défiant la chance à l'excès lorsqu'elle lui sourit enfin. Autre point intéressant, le carcan de son milieu juif respectable, nanti et étouffant semble provoquer ce besoin de liberté pour Freed tel cette scène où il flambe la somme qu'il devait rembourser après les remontrances de son oncle sur sa petite amie Lauren Hutton. Finalement, notre héros ne se sent vivant qu'à la table de jeu, quoi qu'il lui en coûte.

Reisz qui avait si bien su filmer les milieux populaires dans son Saturday Night and Sunday Morning est tout aussi inspiré capturer cette urbanité new yorkaise, ses salles de jeux enfumées (hormis une escapade plus prestigieuse à Las Vegas) ou son ghetto noirs hostile à la fin. On baigne dans une atmosphère de polar même s'il n'y a pas de réelle intrigue policière notamment avec un joyeux casting de trognes connues tel Paul Sorvino en ami bookmaker ou un mémorable Burt Young en homme de main rappelant virilement leurs dettes aux mauvais payeurs. La déchéance est totale pour notre héros qui n'y réchappera finalement qu'au prix de son âme, la seule chose à parier restant finalement sa vie dans un tragique final suintant la haine de soi. Un grand Karel Reisz.

Sorti en dvd zone 1 chez Paramount et doté de sous-titres anglais ainsi que d'une vf

Extrait

dimanche 3 mars 2013

El Dorado - Howard Hawks (1966)


En arrivant à El Dorado, l'aventurier Cole Thornton retrouve un ancien ami, JP Harrah, qui est aujourd'hui le shérif de la ville. Engagé par un propriétaire terrien, Thornton renonce à sa mission quand Harrah lui apprend qu'elle a pour but de chasser les McDonald de leurs terres...

En 1959, Howard Hawks atteignait la quintessence de son art avec Rio Bravo, sorte de synthèse parfaite de son approche narrative et de ses thématiques.  Intrigue archétypale réduite à sa plus simple expression permettant de mettre en valeur les personnages, célébration d’une unité et camaraderie masculine révolue, comédie romantique piquante,  Rio Bravo était tout cela : un grand divertissement et un classique instantané. 

On ne le savait pas encore mais Rio Bravo était aussi le dernier chef d’œuvre de son réalisateur qui par la suite allait alterner honnête divertissement (Hatari, Ligne Rouge 7000) et variation sur le même thème avec  notamment Le Sport favori del’homme (1964) où il reprend des éléments de ses plus fameuses screwball comedy (L’Impossible Monsieur Bébé, La Dame du vendredi) avec un casting rajeuni dont Rock Hudson prenant le relai de Cary Grant. El Dorado appartient à cette dernière catégorie en offrant un remake à peine masqué de Rio Bravo. La différence se fera en grande partie par le contexte de production des deux films. 

 A l’époque de Rio Bravo, Hawks signait son grand retour à Hollywood après un long exil en Europe suite à l’échec de La Terre des Pharaons (1955). Malgré son expérience et ses succès, il se retrouve à nouveau dans la peau de celui qui a tout à prouver et ainsi rassemble tous les éléments qui firent les particularités de ses films dans une épure, une efficacité voire tout simplement une perfection inégalée. Rio Bravo n’était pas seulement un retour, mais un testament, rien de ce qui viendrait après ne pourrait s’y mesurer.

El Dorado est quant à lui signé par un Hawks en fin de carrière (c’est son avant-dernier film), enfin reconnu par la critique mais aussi dépassé par la jeune génération montante du Nouvel Hollywood. Rio Bravo constituait une preuve vivace et moderne de ses capacités, El Dorado jette plutôt un regard nostalgique et tendre sur les valeurs célébrées dans le film de 1959. Rio Bravo était la vision du monde selon Hawks, El Dorado celle d’un paradis perdu comme en atteste le générique chanté nostalgique et traversé de dessin figeant ce passé dans la légende. Bien évidemment, El Dorado n’approche à aucun moment les hauteurs de son modèle et évoquerait plutôt un champion sportif sur le retour : moins véloce, quelques kilos en trop mais ayant toujours fière allure et capables de quelques éclats. 

Le noyau dur de la trame de Rio Bravo (shérif seul contre tous, riche propriétaire et son armée de tueurs) est ici repris, tout comme la caractérisation des personnages : John Wayne reste John Wayne, Robert Mitchum remplace Dean Martin en alcoolique repenti, James Caan lui Ricky Nelson en jeune premier fougueux et Arthur Hunnicutt assure brillamment la caution comique autrefois tenue par Walter Brennan. 

Une nouvelle fois l’union et la remise en question de tous ses personnages permettra de faire face à l’adversité mais quelque chose a changé, les héros sont fatigués. Dean Martin était montré comme une épave avant de se reprendre au fil de l’intrigue, ici c’est l’inverse avec un Robert Mitchum d’abord fringant puis alcoolique tout aussi pathétique mais provoquant plus l’hilarité que la pitié (la réaction à la décoction contre la gueule de bois, le fait qu’il mette la moitié du film à se souvenir de James Caan). John Wayne au sommet de sa prestance au départ termine le récit lourdement amoindri par une balle dans le dos et c’est à un dernier baroud d’estropiés qu’on assistera au final avec un Mitchum en béquille et Wayne à moitié paralysé.

Par ce choix, Hawks semble estimer que l’ère des « vrais hommes » tel que dépeint dans Rio Bravo est révolue (et par extension la sienne aussi dans l’industrie Hollywoodienne) et que si leur vaillance et leur courage demeurent intacts les ravages du temps ont fait leurs œuvres, ce sont des dinosaures. A l’image de ses héros ayant perdus de leur superbe tout semble un peu plus forcé également dans ce film, le scénario artificiellement étoffé par rapport à la trame de Rio Bravo (et qui en reprend des pans entiers à l’identique pour de nombreuses scènes), l’humour plus présent et plus lourd.

C’est pourtant ses nombreux défauts qui rendent El Dorado si attachant. Ses héros déclinant jettent une dernière fois leurs forces dans la bataille au nom de l’amitié passée et le film certes maladroitement nous rappelle une approche et un ton désormais révolu au moment de sa production. Cela n’empêchera pas l’ensemble d’être traversé de nombreuses fulgurances dignes du meilleur Hawks (excellente course poursuite nocturne et fusillade dans l’église abandonnée) même si l’on sait que c’est pour la dernière fois et bien que le ton d’ensemble soit bon enfant et se garde bien de la solennité dont se draperont Il était une fois dans l’Ouest ou La Horde sauvage sur des thèmes voisins. Ici l’adieu se fait dans la bonne humeur, à la Hawks. Le presqu’adieu d’ailleurs puisque l’ultime Rio Lobo (1970) offrira une nouvelle et dernière variation sur la question avec John Wayne et toujours Leigh Brackett au scénario.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount et le film est ressorti en salle cette semaine