Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 13 avril 2026

Freeway - Matthew Bright (1996)

 Avec une mère qui se prostitue pour payer son crack et un beau-père qui la pelote, Vanessa est loin d'avoir une vie de princesse. Après l'arrestation de ses parents et pour ne pas retourner dans une famille d'accueil, elle décide, tel le "Petit Chaperon Rouge", de partir rejoindre sa grand-mère qui vit dans une caravane à quelques centaines de kilomètres. En chemin, elle rencontre Bob Wolverton, psychologue pour enfants le jour... mais surtoût Grand Méchant Loup la nuit !

Freeway est une œuvre qui fit sensation à sa sortie dans le paysage du cinéma indépendant américain. L’argument vendeur du film reposait sur sa relecture trash du Petit Chaperon rouge. Si le conte constitue effectivement une sorte de fil rouge du récit, il n’y a que quelques éléments marqués (le panier que prend Vanessa avant d’entamer son voyage) et surtout deux péripéties qui s’en réclament pleinement au début et à la fin du film : la rencontre du Grand Méchant Loup sur le chemin de la maison de la grand-mère, et les retrouvailles avec ce dernier déguisé en Mère Grand. Pour le reste, Freeway offre un instantané grinçant d’Amérique white trash sur lequel va se plaquer un propos social cinglant.

Matthew Bright nous immerge dans cet environnement white trash à travers le contexte familial tristement sordide et ordinaire de la jeune Vanessa (Reese Witherspoon), mais choisit tout d’abord de le tirer vers la comédie noire grinçante. La caractérisation de la mère (Amanda Plummer) prostituée toxicomane et du beau-père (Michael T. Weiss) abusif se fait ainsi dans un mélange détonant de situations glauque et de tonalité rigolarde, d’où l’émotion ne ressort que de la personnalité candide de Vanessa. Matthew Bright travaille cela également par une esthétique californienne et ensoleillée outrée dans la gamme chromatique de la photo, la colorimétrie des costumes. Là encore l’outrance esthétique s’entrecroise à un certain réalisme de l’arrière-plan, de façon très déstabilisante. Toutes proportions gardées, Bright pave presque la voie à l’imagerie de certains films à venir de Sean Baker comme Florida Project ou Red Rocket, - le caractère bien trempé de Vanessa n'ayant rien à envier à une Anora (2024) - ainsi que par son humour décapant mêlé d’authenticité.

Le réalisateur ose tout, dans la crudité des dialogues, la violence décomplexée, les ruptures de ton déroutantes. Le pivot du film n’est en effet pas une supposée cohérence du récit, mais la personnalité hors-normes de l’héroïne. Le ton hétérogène de Freeway repose en effet sur la dualité, l’oscillation entre le choix de subir les évènements ou de sauvagement se rebeller contre eux pour Vanessa. Une séquence exprime pleinement ce sentiment en début de film, lorsque Vanessa subit les attouchements de son beau-père sur son canapé puis le repousse violemment. On a le sentiment d’avoir là une protagoniste bad ass et qui ne s’en laisse pas compter, mais l’ellipse entrecoupant la descente de police voit Vanessa dans sa chambre, plaquée contre son lit par ce même beau-père. 

Aussi déterminée soit-elle, Vanessa demeure une adolescente en construction qui a manquée du soutien du système, des institutions pour la protéger d’un environnement néfaste. Cette construction dramatique va se poursuivre à plusieurs reprises. Vanessa pense avoir trouvé une oreille compatissante en Wolverton (Kiefer Sutherland), auprès duquel elle va se montrer sous son jour le plus vulnérable pour conter son passé douloureux. Ce dernier est malheureusement un infâme prédateur qui, dans l’intense dialogue de la scène de voiture, s’engouffre dans les failles de Vanessa pour mieux la piéger. Le mouvement de balancier s’effectue alors à nouveau en poussant notre héroïne dans ses derniers retranchements victimaire, avant de l’autoriser à une réponse aussi brutale que jouissive envers son agresseur.

Le film anticipe avec brio les problématiques actuelles du mouvement metoo, mais en évitant de s’enfermer dans une binarité militante. Ainsi durant la scène d’interrogatoire policier (et plus tard les scènes de procès, ou le diagnostic psychologique arbitraire de la prison), Vanessa est renvoyée à son déterminisme social et à des préjugés sexistes. Son passif jette forcément le doute quant à la véracité de ses dires, et remet en question la réalité de son agression comme peuvent souvent le constater les victimes de viols franchissant le pas de porter plainte. La furie de Vanessa renvoie alors au visage de son interlocuteur le plus odieux (Wolfgang Bodison) le déterminisme et les préjugés racistes qu’il doit bien connaître afin qu’il comprenne son ressenti. Plus tard ce sera ce même enquêteur, ébranlé, qui trouvera la preuve de l’innocence de Vanessa. Freeway sous ses excès évite ainsi le pur constat noir et désespéré, suggère la bienveillance des individus (l’enquêteur bienveillant joué par Dan Hedaya) malgré l’échec du système.

Reese Witherspoon crève l’écran dans ce qui est vraiment un de ses rôles bascule vers l’âge adulte après la révélation d’Un été en Louisiane de Robert Mulligan (1991). L’angélisme de ses traits masque un froide détermination, la douceur de sa voix peut soudain vous inonder d’injures et de moqueries cinglantes, et sa silhouette frêle n’attend qu’un geste menace de son interlocuteur pour le réduire en charpie. La même année que Freeway, elle jouera dans Fear de James Foley où là aussi cette supposée persona de victime saura se rebiffer. Bright a vraiment calqué la tonalité du film sur ce mélange de détresse et de défi dégagée par l’actrice, qui saura par la suite l’exploiter de manière génialement sophistiquée dans La Revanche d’une blonde (2001), l’un de ses rôles les plus emblématiques. Freeway est un film culte traversant étonnamment bien l’épreuve du temps, et dont le propos a encore gagné en pertinence aujourd’hui.

Sorti en bluray franaçais chez Metropolitan 

jeudi 26 mars 2015

Dark City - Alex Proyas (1998)

Se réveillant sans aucun souvenir dans une chambre d'hôtel impersonnelle, John Murdoch découvre bientôt qu'il est recherché pour une série de meurtres sadiques. Traqué par l'inspecteur Bumstead, il cherche à retrouver la mémoire et ainsi comprendre qui il est. Il s'enfonce dans un labyrinthe mystérieux où il croise des créatures douées de pouvoirs effrayants. Grâce au docteur Schreber, Murdoch réussit à se remémorer certains détails de son passé trouble.

La fin des années 90 vit un thème récurrent se faire jour dans nombre de productions américaines, le doute et à la paranoïa quant à la réalité du monde qui nous entoure. Un thème assez commun à la littérature de science-fiction mais qui semblait particulièrement sensible dans l’anxiété de cette fin de XIXe siècle. Notre quotidien se voyait ainsi manipulé par les machines dans Matrix (1999), la loi de l’audimat pour le visionnaire The Truman Show (1998) ou la crise existentielle avec Fight Club (1999), titres auxquels on peut ajouter les plus mineurs Existenz (1999) ou encore Passé Virtuel (1999). Dark City s’avère un vrai précurseur à toutes ces oeuvres et sans doute le meilleur film d’Alex Proyas. Le réalisateur était sorti profondément déprimé de The Crow (1994) dont le succès avait été entaché de la mort tragique de Brandon Lee sur le tournage. Le brio avec lequel il avait réussi à reprendre le film et l’esthétique ténébreuse qu’il y avait façonné devait cependant rassurer les producteurs pour Dark City, projet bien plus ambitieux et personnel.

Le doute quant au réel prend ici un tour existentiel puisque l’illusion est supposée révéler le secret de l’âme humaine. John Murdoch (Rufus Sewell) se réveille amnésique dans une sordide chambre d’hôtel abritant un cadavre. A l’extérieur, un environnement urbain oppressant et impersonnel ne voyant jamais la lueur du jour. Dans toute sa confusion, notre héros est pourtant le plus clairvoyant parmi une population vivant une existence factice et malléable au gré des manipulations psychiques et physiques que mènent de mystérieux êtres chauve à l’allure de croquemort arpentant la ville. L’esthétique du film est un fourre-tout reflétant la confusion des protagonistes, tout comme ils s’amusent à mélanger les souvenirs des humains, les Etrangers entrecroisent plusieurs architecture en une.

Proyas revisite ainsi un siècle de villes de cinéma et de multiple genres, des visions grandioses et expressionnistes de Metropolis (1927) à la féérie mêlée de cauchemar de L’Aurore(1930) et tout un pan de la claustrophobie ténébreuse du film noir américain des années 40. L’une ou l’autre de ces influences prédomine à un moment ou un autre au gré des impressionnantes séquences « d’harmonisation » où la ville se transforme physiquement : les buildings s’élèvent ou s’enfoncent, des passerelles poussent ou se rétractent, portes et fenêtres apparaissent ou s’estompent. De même les destins humains basculent, les couples s’unissant et se défaisant, les fortunes changeante et parfois les instincts les plus vils apparaissant avec ce serial killer dont la nature sadique un ajout artificiel.

A travers son héros insoumis, Alex Proyas exprime la profondeur de l’âme humaine, dépassant un quotidien factice qu’une force supérieure (ou la société au sens large) nous impose pour dévoiler quelque chose de plus insaisissable. Cet aspect incomplet se révèle dans les failles du plan des Etrangers ou sous la manipulation, les humains ressentent dans une angoisse latente que quelque chose manque à leur vie. Cette ville ne voyant jamais la lumière du soleil, les souvenirs implantés rappelant un passé lointain mais jamais les actions de la veille et bien sûr le leitmotiv de Shell Beach seront les éléments qui susciteront le doute si ce n’est l’éveil, notamment du personnage de policier qu’incarne William Hurt. 

Ce dernier prolonge cette ambiance de film noir par l’intrigue criminelle (plus en retrait que dans le scénario initial), Proyas jouant parfois des clichés esthétique du genre comme lors de la superbe introduction de Jennifer Connelly en chanteuse de club. Les Etrangers relèvent aussi de divers lieux communs du fantastique, de leur apparence à la Nosfératu (en faisant une entité quasi unique à la différence de l'homme) à leur antre sous-terraine où La Cité des enfants perdus rencontre Terry Gilliam. On pense également aux comics d’horreur d’EC Comics friand de ces atmosphères mais par son ton mystérieux et son exigence Dark City lorgne aussi vers la mythologie grecque et ses Dieux jouant avec le destin d’humains réduits à l’état de pantins là pour les divertir.

Les pouvoirs de Murdoch sont donc une manifestation du libre arbitre de l’homme, voir du surhomme puisqu’il sera amené à devenir un Dieu pouvant refaçonner la réalité à sa guise, signe. Le film est ainsi déroutant et captivant de bout en bout. Le début et son montage très haché fait parfaitement ressentir la confusion du héros. Proyas parvient également signifier l’erreur des Etrangers (cherchant l’âme humaine dans la cérébralité et pas les sentiments) en montrant la nature profonde de l’homme dans l’amour entre Rufus Sewell et Jennifer Connelly qui dépasse peu à peu sa dimension prédestinée pour être réel (la scène du parloir et le magnifique final sur la corniche repris plus tard à l’identique par Aronofsky dans Requiem for a dream (2001)). 

Plus exigeant et moins ouvertement divertissant qu’un Matrix, Dark City sera pourtant un échec au box-office. Un an plus tard Matrix sur une trame et des thèmes voisins (et des décors communs puisque Matrix fut tourné dans les même studios australien de la Fox) sera un triomphe, le final de Matrix Revolutions (2003) s’inspirant même de celui dantesque à la Akira (1988) de Dark City qui innovait aussi en tentative de japanimation live. Un classique de la SF 90’s, toujours aussi envoutant, dommage que Proyas n’ait plus jamais retrouvé de telles hauteurs.

Sorti en dvd zone 2 françis et bluray chez Metropolitan, un director's cut (pas vu) est également disponible depuis quelques années