Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 8 septembre 2023

Le Château solitaire dans le miroir - Kagami no kojō, Keiichi Hara (2023)


 Un beau jour, le miroir dans la chambre de Kokoro se met à scintiller. À peine la jeune fille l’a-t-elle effleuré qu’elle se retrouve dans un formidable château digne d’un conte de fées. Là, une mystérieuse fillette affublée d’un masque de loup lui soumet un défi. Elle a un an pour l’accomplir et ainsi réaliser un souhait. Seulement Kokoro n’est pas seule : six autres adolescents ont le même objectif qu’elle.

Keiichi Hara avait déçu nombre de ses admirateurs avec son œuvre précédente, Wonderland, le royaume de la pluie (2019). Le foisonnement formel s’y laissait déborder par une intrigue plus conventionnelle et loin de la profondeur de ses premiers travaux. Sans égaler les réussites passées, Wonderland finissait pourtant par révéler un charme et une émotion inattendue, dans la droite lignée des constructions de récit refusant l’évidence trop visible qui caractérise le réalisateur. Le Château solitaire dans le miroir voit Hara marier la « facilité » de certains éléments de Wonderland (énième postulat d’Isekai avec cette héroïne mal dans sa peau transportée dans un autre monde) avec la profondeur d’Un été avec Coo (2007) et surtout Colorful (2010) auquel on pense beaucoup. 

Colorful désarçonnait puis bouleversait par son héros renfermé et capricieux avant sa saisissante conclusion qui révélait les maux expliquant cette attitude. Le Château solitaire dans le miroir s’avère moins explicitement rugueux dans son approche tout en creusant le même sillon des tourments adolescents. Il s’agit d’une adaptation d’un roman de Mizuki Tsujimura qui remporta un immense succès au Japon lors de sa publication en 2017. Elle est également l’autrice du roman dont fut adapté True Mothers de Naomi Kawase (2020), ce qui situe sa capacité à explorer des sujets douloureux, à capturer avec justesse l’intime quel que soit l’âge de son lectorat. C’est ce qui frappe immédiatement ici avec son argument mariant un point de départ vu et revu (y compris chez Hara avec Wonderland), entre Alice aux pays des merveilles, Le Voyage de Chihiro ou le plus balisé des Isekai), avec un véritable drame adolescent parvenant à trouver un vrai vertige existentiel et métaphysique.

Le monde parallèle dans lequel se fait aspirer la jeune Kokoro via le miroir de sa chambre s’avère aussi luxuriant que minimaliste. Il se résume à un château de conte où elle est invitée, avec six autres adolescents, à se rendre à sa guise durant un an et y relever un défi selon des créneaux horaires bien spécifiques, sous peine de croiser le cerbère de ces lieux. La symbolique des règles du château se révèle peu à peu. Le château n’est pas comme dans un Isekai basique le lieu d’une seconde chance, d’une réincarnation où l’on se découvre de nouvelles aptitudes, mais tout simplement une extension du foyer et refuge au sein duquel on s’abrite des tourments du collège – il s’avère vite que les six élus sont victimes de harcèlement scolaire. L’échéance d’un an et le défi à surmonter dans le monde parallèle est donc aussi celui correspondant à reprendre sa vie en main dans la réalité.

Hara ne joue pas spécialement sur le mystère des lieux et les éléments balisés de son intrigue, mais travaille avant tout l’étude de caractère de son groupe. La présence ou l’absence de chacun révèle en pointillé la disgrâce, la nouvelle humiliation scolaire dont ils ont été victime, et les interactions au sein du château reproduisent parfois incidemment l’ostracisation de certains camarades. Si les flashbacks fragmentés laissent peu à peu deviner les raisons du trouble de Kokoro, la caractérisation subtile des autres protagonistes laisse habilement entrevoir leurs difficultés, avant qu’un bouleversant rebondissement final ne nous les expose crûment. Le jeu de piste est visible dans le château et davantage implicite dans le monde réel pour se rejoindre dans une sorte de belle fraternité des exclus et laissés pour compte, à travers l’espace et le temps. Le lien entre les personnages va alors révéler un pan inattendu qui ajoute une profondeur touchante à l’ensemble.

Keiichi Hara explore des zones parfois très sombres mais sans complaisances illustrant tout un spectre cruel des maux adolescents, tout en affirmant l’espoir de s’en remettre dans la résolution. Le château et tous les personnages (l’hôte juvénile au masque de loup), décors et accessoires associés sont les pièces d’un espace mental ne représentant pas un mystère à résoudre, mais un destin à affronter. Le mélange de féérie et de sobriété est brillamment tenu et offre en définitive une œuvre très touchante. 

En salle

mardi 16 mai 2023

Un été avec Coo - Kappa no Kū to natsuyasumi, Keiichi Hara (2007)

Kôichi, jeune écolier en quatrième année de primaire, découvre une pierre bien étrange dans le lit asséché d'une rivière et la rapporte à la maison. Alors qu'il décide de laver ce précieux trophée, un étrange animal en sort. Surprise, c'est un kappa, un esprit de l'eau. La famille de Kôichi appelle ce kappa Coo et décide d'en prendre soin. Toutefois, la rumeur de la présence de Coo ne tarde pas à se propager et toute la ville ne parle plus que de lui.

Un été avec Coo est un beau récit initiatique qui révéla au grand public le talent de Keiichi Hara. Ce dernier est déjà un vétéran de l’animation pour enfant lorsqu’il s’attèle au film, ayant longuement dirigé les emblématiques séries Doraemon et Crayon Shin-chan à la télévision. Un été avec Coo est son premier long-métrage de cinéma et lui donne enfin l’occasion de s’atteler à un projet personnel. Le film est l’adaptation d’une trilogie de romans de Masao Kagure publiée au Japon dans les années 80. Keiichi Hara adapte plus spécifiquement deux romans du cycle, Tumulte autour d'un kappa et L'Etonnant Voyage d'un kappa, après être tombé sous le charme des livres et avoir bataillé dix ans pour les retranscrire à l’écran.

On trouve déjà là en germe ce qui fera l’attrait et la spécificité des films suivants du cinéaste, Colorful (2010), Miss Hokusai (2015) et Wonderland : Le Royaume sans pluie (2019). Le réalisateur a une capacité à entremêler poésie, candeur et vraie noirceur avec un rare talent dans les odyssées tourmentées de ses protagonistes. On le ressent dès la scène d’ouverture située à l’ère Edo où la naïveté des kappas est victime de la mesquinerie humaine. Les kappas sont des yokais (créature mythologique japonaise) à la morphologie au croisement du canard, du singe et de la tortue, rattaché à l’eau. Hara choisit dans son film de ne reprendre que sous un jour positif et attachant les leitmotivs inhérents aux kappas, notamment leur politesse lors de cette première scène où un kappa adulte décide d’aborder de nuit un notable pour le conjurer de stopper les travaux qui conduiront à assécher son marais. Son interlocuteurs outré l’abat d’un coup de sabre sous les yeux du jeune fils du kappa, qui va son tour périr enseveli à la suite d’un tremblement de terre.

De nos jours Koichi, un jeune écolier, va par hasard déterrer et réveiller le jeune kappa qu’il va baptiser Coo et ramener dans sa famille. Keiichi Hara dès lors montre l’attachement progressif entre cette famille et la créature qui redécouvre le monde à travers ses mues contemporaines. C’est une société où il n’a plus sa place, où l’urbanité à envahit ses anciennes demeures tandis que ses semblables semblent s’être volatilisé. Le côté espiègle, farceur et paillards des kappas est respecté par Hara mais à travers l’âme de l’enfant qu’est encore Coo. La tentation serait grande d’y voir une sorte relecture japonaise de E.T., mais le film se refuse à l’urgence de péripéties dramatiques pour privilégier le quotidien. Ce dernier se fait rieur quand les mœurs du kappa bousculent les habitudes de ses hôtes, dont ce tempérament rieur lorsqu’il les défie au sumo. La mélancolie s’installe pourtant progressivement quand, malgré l’aide de Koichi, Coo comprend peu à peu qu’il semble être le dernier de sa race et que le mode de vie humain restreint sa soif de liberté, d’espaces et de nature.

Il y a une certaine familiarité avec le studio Ghibli dans cette description d’une difficile coexistence entre un Japon mythologique et moderne. L’ombre d’un Isao Takahata plane grandement, la célébration de la ruralité japonaise évoquant Souvenir goutte à goutte (1991), la narration façon tranche de vie d’une famille japonaise ordinaire rappelant Mes voisins les Yamada (1999), et l’exclusion des yokais d’un Japon contemporain étant bien sûr déjà au centre de Pompoko (1994). Cependant chez Takahata le désenchantement venait de l’urgence et de la perte de valeurs des sociétés moderne, faisant perdre le goût d’une vie simple (Souvenir goutte à goutte), la fantaisie ordinaire (Mes voisins les Yamada) et par extension la croyance dans le mythe et le spirituel (Pompoko). Ce n’est absolument pas le propos de Keiichi Hara, l’introduction dans le passé tout comme le récit dans le présent voyant les personnages, passé la surprise initiale, ne jamais remettre en question l’existence du kappa ni même être réellement effrayés par lui. 

Les maux que fustigent le réalisateur sont ceux de l’égoïsme, de la quête de sensationnel dénuée de la moindre empathie pour ses semblables. Ce travers est dépeint dans l’intime lorsque Koichi se montre capable de toutes les attentions pour le nouvel ami et la curiosité que constitue Coo, tout en participant passivement à l’exclusion d’une camarade harcelée dans son école. Plus tard ivre de la notoriété que suscite la révélation publique de l’existence de Coo, il participera au cirque médiatique au détriment des sentiments de son compagnon. A échelle plus vaste, la curiosité et l’intrusion extérieure des médias, la curiosité malsaine des quidams, sont révélateurs de la place du mythe dans la société actuelle. Le malheureux Coo n’est bon qu’à être épié, filmé, photographié afin d’immortaliser son passage par l’image plutôt que la compréhension, la connaissance de son être.

La bienveillance ne naît que dans les cercles restreints plutôt qu’à l’échelle collective déshumanisée (la scène où depuis les hauteurs Coo semble comme piégé face au panorama urbain), et notamment les relations sincères et sans malice qu’entretiennent entre elles les créatures sauvages et/ou mythologique. Les dialogues « télépathiques » entre Coo et le chien de la famille Chef sont parmi les plus touchantes du film, tout comme la rencontre de Coo avec l’esprit gardant une auberge rurale. Cet esprit après avoir avoué à un Coo dépité qu’il n’a pas croisé un kappa depuis une centaine d’année, va apaiser sa tristesse par une comptine nocturne envoutante et apaisante. Keiichi Hara marie dans un équilibre délicat une légèreté traduisant l’image ancestrale et potache du kappa (son goût pour les concombres, sa tendance à lâcher des pets impromptus) avec un désenchantement du temps présent où la créature ne semble plus avoir sa place.

Ce mélange de noirceur et de luminosité exprime ainsi le rapport ambivalent du Japon à son folklore et ses traditions, figés en vignettes touristiques ou publicitaires (les multiples statues de kappa lors de l’expédition rurale de Coo et Koichi) plutôt qu’en philosophie de vie. C’est touchant et captivant de bout en bout, jusqu’à une magnifique conclusion jouant de nouveau sur une émotion contrastée. Une déchirante séparation laisse ainsi entrevoir un mythe en retrait mais toujours vivace, existant parmi nous sans que nous le soupçonnions dans une logique transformiste à la Pompoko justement. Coup d’essai et coup de maître pour Keiichi Hara. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Kaze

lundi 22 juillet 2019

Wonderland le royaume sans pluie - Birthday Wonderland, Keichii Hara (2019)


Akané est une jeune fille rêveuse. La veille de son anniversaire, elle se rend chez sa tante antiquaire pour récupérer son cadeau. Dans l’étrange bric-à-brac de la boutique, elle pose sa main sur une pierre magique. S’ouvre soudain un passage secret d’où surgit Hippocrate, un alchimiste venu d’un autre monde. Il veut convaincre Akané qu’elle est la Déesse du vent vert dont parle la légende et qu’elle seule peut éviter la terrible sécheresse qui menace son royaume. Accompagnées par l’alchimiste et son disciple Pipo, Akané et sa tante s’engagent dans un voyage fantastique pour sauver Wonderland.

Ce nouveau film de Keiichi Hara semble orienter le réalisateur dans une voie plus conventionnelle après des œuvres ayant su, dans des genres très différents, creuser un sillon intime captivant : Un été avec Koo (2007), Colorful (2010), Miss Hokusai (2015). Tout dans Wonderland accuse au départ un certain parfum de déjà-vu. Le film adapte le roman Chikashitsu kara no fushigi na tabi (L'Étrange Voyage depuis la cave) de Sachiko Kachiwaba paru en 1988 et qui était une sorte de relecture japonaise et contemporaine d’Alice au pays des merveilles

Ce postulat ajouté à l’héroïne Akane, jeune fille maussade coincée entre l’enfance et l’adolescence plongée dans un monde imaginaire, laisse planer aussi l’ombre du Voyage de Chihiro d’Hayao Miyazaki. Le film s’inscrit d’ailleurs dans la folie Isekai au sein de l’imaginaire japonais actuel (anime, manga, jeu vidéo, light novel) avec ce sous-genre qui consiste à aspirer un personnage de notre réalité à un monde parallèle souvent teinté de fantasy. Le genre n’est pas nouveau loin de là (dans les années 90 les séries Visions d’Escaflowne ou encore L’Autre Monde en furent des fleurons) mais le succès trans-média de Sword Art Online semble avoir contaminé toute la fiction fantastique japonaise.

Le film dans un premier temps ne brille pas par son originalité, par son univers tantôt steampunk assez standard, tantôt plus fantaisiste où sous influence Ghibli (une rencontre assez loufoque avec des chats contrôleurs de passage). Enfin l’héroïne Akane dans ses attitudes mollassonnes semble plus spectatrice qu’actrice de cette aventure où l’on s’attache plutôt à Chii, sa truculente compagne de voyage adulte. Le charme finit pourtant par opérer sur ce qui apparait dans un premier temps comme un défaut de plus, la longueur du récit pourtant ténu qui s’étale sur près de deux heures. Akane et Chii ont été projetées dans un monde parallèle qui n’a pas dépassé le stade de la révolution industrielle (d’où le côté steampunk) et menacé par une sécheresse qui en fait disparaître les couleurs. Une fois les enjeux installés et un imaginaire plutôt commun présenté, le film prend donc son envol par la flânerie. 

Akane et Chii erre joyeusement dans des décors rutilants de rondeurs, de couleurs pastels et d’architectures déroutantes, singulières et familières à la fois. A cela s’ajoute le chara-design de l’artiste russe Ilya Kuvshinov mariant avec brio les styles mangas et comics pour donner des contours assez originaux aux personnages. Les péripéties relèvent du merveilleux plutôt que de l’aventure pure et dure, les moments contemplatifs et kawaï (le saut dans une mare aux poissons gigantesques) saturant l’image par le sens de la rêverie et fantasmagorie déployé par Hara. C’est en observant et admirant ce monde qui l’entoure que Akane s’y attache et accepte de le sauver, loin de la nature indifférente adoptée dans sa réalité.

Il n’y a du coup aucun vrai méchant (l’antagoniste principal réservant une surprise) mais des figures en quête d’identité, effrayées de grandir et cherchant leur place. Ce n’est que lorsque cette thématique se dégage réellement que le traitement narratif étrange trouve vraiment son sens. Le faste visuel se conjugue ainsi à l’émotion dans la dernière partie et l’on se souvient alors que Keiichi Hara est coutumier du fait de nous égarer ainsi, se souvenir du héros geignard et agaçant de Colorful avant la révélation finale. Wonderland n’est donc par au premier abord l’œuvre la plus personnelle de son auteur, imparfaite mais captivante si l’on daigne s’y laisser emporter. Sa richesse repose d’ailleurs dans le non-dit de certaines pistes passionnantes : et si la mère d’Akane (qui l’envoie chercher un cadeau d’anniversaire qu’on ne verra finalement pas) était la précédente déesse de ce monde imaginaire ? 

 En salle