Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 24 mars 2023

Le Démon des armes - Gun Crazy, Joseph H. Lewis (1950)

Bart Tare a toujours été fasciné par les armes, au point qu'il tente d'en voler une dans la vitrine d'un marchand, à l'âge de 14 ans. Après la maison de correction et l'armée, il revient au pays, avec des idées de vie honnête et sereine... Mais un jour, un cirque visite la ville, et Bart assiste au numéro de tir d'Annie Laurie Starr, qui possède, comme lui, une suprême adresse dans cet exercice... Il s'engage à ses côtés, c'est bientôt le mariage et la ruine... Les deux tireurs d'élite en viennent à penser au braquage

Gun Crazy est une véritable pépite du film noir qui transcende son statut de série B par un sous-texte provocant, une urgence au service d’une mise scène novatrice. Au départ il s’agit d’une nouvelle de MacKinlay Kantor publiée dans le quotidien The Post. Ce dernier étant un journal plutôt républicain et conservateur, on pourrait s’étonner quand on pense à la furie du film de les voir publier pareil récit. En fait si le film reprend en grande partie les évènements de la nouvelle, le point de vue est très différent. L’histoire de MacKinlay Kantor racontait du point de vue extérieur d’un camarade son enfance auprès de Bart Tare, son obsession pour les armes à feu et dépeignait ses exploits criminels avec cette même distance, l’axe étant mis sur le quotidien de la petite ville et l’impact des méfaits de « l’enfant du pays ». La fratrie de producteur dirigeant la petite compagnie King Brothers Productions engage avant tout Mackinlay Kantor pour le prestige rattaché à son nom puisqu’un de ses romans est la base du récemment oscarisé Les Plus belles années de notre vie de William Wyler (1946). Kantor est initialement associé au scénario et à la production mais peu à peu écarté car son script s’avérait trop prétentieux quand les King souhaitaient un produit dans la lignée de leur seul succès commercial d’alors, Dillinger (1945). Dalton Trumbo alors sur la liste noir entre dans la danse pour rédiger sous pseudonyme un script bien plus alerte que va sublimer Joseph H. Lewis à la réalisation, en bon maître de la série B nerveuse. 

Il reste néanmoins de vraies traces de la nouvelle dans l’ouverture sur l’adolescence de Bart Tare (John Dall), partagé entre l’environnement provincial paisible où il a été élevé et son attrait névrotique pour les armes. Ce schisme qui aura des répercussion plus tard se traduit malgré cette obsession par une incapacité et un dégoût à tuer suite à un traumatisme d’enfance. On peut facilement faire le raccourci entre le fait d’éprouver du désir sexuel mais d’être impuissant, et le décloisonnement concret et symbolique se fait avec la rencontre d’Annie Laurie Starr (Peggy Cummins), éminente gâchette dans une troupe de cirque. Elle est le pendant inversé et complémentaire de Tare, quand ce dernier refoule ses pulsions, Anne a la détente facile et ne rêve que de trouver un partenaire pour l’accompagner dans les crimes qui lui offriraient une meilleur vie. La première rencontre est un moment d’anthologie, Annie surgissant comme un fantasme filmé en contre-plongée du point de vue de Tare, toute sourire et lâchant un coup de feu en l’air. Joseph H. Lewis filme les deux futurs amants durant ce duel armé que deux animaux en chaleur qui se jaugent, se reniflent et s’épient avant de sauvagement s’étreindre. Ce désir ne peut cependant s’assouvir que dans l’adrénaline des braquages qu’ils vont bientôt mener ensemble.

La méthode brutale et spontanée des hold-up correspond à cette métaphore de passion charnelle à consommer dans l’urgence et le danger. Il faut attendre la moitié du film et l’attaque de la société de viande pour voir un braque un tant soit peu élaboré et préparé en amont, sinon ce ne sont que des assauts presque spontanés (si ce n’est la voiture de rechange en dehors de la ville), des fuites chaotiques et des coups de feu tonitruants. Joseph H. Lewis réussit l’exploit de créer une vraie empathie pour son duo infernal s’épanouissant dans une passion toxique où l’étreinte de l’autre est addictive et indispensable pour le passage à l’acte criminel. Une des plus belles scènes sera lorsque le couple en cavale décide de momentanément se séparer pour échapper à la police mais, s’éloignant l’un de l’autre dans leurs voitures respectives, s’en montre incapables et accourent fiévreusement l’un vers l’autre. 

Les travellings agressifs, les plans-séquence nerveux (l’attaque de la banque fabuleux morceau de bravoure) et les cadrages dynamiques (notamment tout ceux sur leur silhouettes à l’arrière de la voiture durant leurs fuites dantesques) de Lewis créent un sentiment d’urgence qui font coupablement ressentir l’excitation des protagonistes dans leurs actions. Paradoxalement, les moments où Tare et Annie partagent des moments de couple « normaux » et romantique, l’imagerie se fait volontairement factice et artificielle, comme si cette existence rangée à laquelle il prétendent aspirer ne leur ressemblait pas. Les braquages sont supposés financer un train de vie plus agréable mais ils s’avèrent finalement un prétexte et la raison d’être, le pivot de leur union. Peggy Cummins est incandescente à travers ces airs de poupée de porcelaine fragile en contrepoint de ses élans violents et dominateurs sur John Tall plus torturé et qui anticipe la vulnérabilité d’un Warren Beatty en Clyde Barrow dans Bonnie and Clyde de Arthur Penn (1967).

Leur union ne se résume cependant pas à ce rapport dominante/dominé et s’avère une sincère histoire d’amour, dont le moteur s’avère cependant destructeur pour leurs victimes. Toutes ces contradictions explosent dans l’envoutante conclusion qui les voit chuter. L’espace se restreint et freine leur fuite en avant, l’urbanité glorieuse de leurs exploits s’estompe pour les piéger en forêt et l’abstraction est de mise avec cet marécage brumeux pour mettre le point final à leur odyssée meurtrière. Un grand film qui impressionnera durablement un certain Jean-Luc Godard qui ne masque pas son influence dans son inaugural A bout de souffle (1960).

Sorti en bluray français chez Wild Side

 

mardi 5 mai 2015

Rendez-vous avec la peur - Night of the Demon, Jacques Tourneur (1957)

Le professeur Harrington, qui dénonçait les activités démonologiques du docteur Julian Karswell, a trouvé la mort dans un étrange accident de voiture. Son collègue, le savant américain John Holden, venu à Londres participer à un congrès de parapsychologie, enquête sur sa disparition...

Rendez-vous avec la peur est pour Jacques Tourneur l’occasion de renouer avec le cinéma fantastique. Le réalisateur avait marqué le genre de son empreinte au sein de la RKO où, sous la férule du producteur Val Newton il signa des classiques tel que La Féline (1942), Vaudou (1943) ou encore L’Homme-léopard (1943). Entre-temps, Tourneur avait su faire montre de son talent dans des genres très divers, du western (Le Passage du canyon (1946)) au film noir (La Griffe du passé (1947)) en passant par le film d’aventures (La Flèche et le flambeau (1950), La Flibustière des Antilles (1951)). Ce retour aux sources se fera par l’intermédiaire du producteur Hal Chester, qui aura depuis de longues années cherché à adapter le roman de Montague R. James, Casting the runes.

 Dans ses œuvres RKO Tourneur aura teintée sa vision de fantastique d’ambiguïté, les évènements surnaturels baignant toujours dans un mélange de psychanalyse, de mythologie et de superstitions caractérisée par son utilisation du hors-champ qui laissait libre cours à l’imagination et l’interprétation. Tourneur croit pourtant réellement aux forces occultes et le sujet de Rendez-vous avec la peur lui permet une approche plus frontale. Le fantastique est plus ouvertement admis au sein du récit, hormis dans le jusqu’auboutisme cartésien du héros John Holden incarné par Dana Andrews. Celui-ci est un professeur enquêtant sur la mort d’un de ses collègues qui tentait de démasquer Julian Karswell (Niall MacGinnis) un pratiquant de magie noire. Les réelles aptitudes démoniaques de Karswell vont pourtant mettre à mal le scepticisme de Holden. La progression du récit est donc une longue descente dans les ténèbres où par sa mise en scène et son sens de l’atmosphère Jacques Tourneur ébranle toutes les certitudes.

La scène d’ouverture est un summum de terreur, lorsque le trop encombrant professeur Harrington (Maurice Denham) est assailli et sauvagement tué par le démon. L’angoisse sera née de la tension inexpliquée agitant Harrington progressivement prolongée par l’environnement, ce sous-bois sombre et isolé, cette caméra furtive donnant le sentiment d’être épié. C’est alors que peut se manifester l’innommable, cette créature surgie du fond des âges et des ténèbres pour dévorer celui sur qui pèse la malédiction. L’effet est saisissant avec cette forme nuageuse blanche prenant la silhouette d’une créature infernale, illuminant la nuit de son éclat infernal et avançant avec une lenteur implacable. Cela aurait dû suffire pour nous glacer le sang mais Hal Chester imposa pour cette ouverture (ainsi que pour la fin du film) un gros plan de la créature assez grotesque mais qui ne suffira pas à atténuer l’effroi de la scène. 

 Après pareille entrée en matière, le scénario nous fait découvrir cette fois le processus depuis le début. Holden à son tour victime de la malédiction lancée par Karswell va devoir dépasser son incrédulité alors que sa perception est altérée par la menace et qu’il découvre un envers trouble à son univers bien rangé. Tourneur se montre subtil pour illustrer la perte de repère de son héros, la faisant passer par des dialogues faussement anodins (le fait qu’il ait froid alors que son entourage a chaud) et surtout par cet équilibre subtil permettant la double interprétation. 

Les moments grands guignols (la séance de spiritisme grotesque et glaçante à la fois dont un dialogue fameux servira à la chanson Hounds of love de Kate Bush) alternent ainsi avec des effets visuels sobres (la vue de Holden qui se trouble) faisant toujours hésiter quant à la tournure étranges des évènements. Holden est-il réellement confronté à l’indicible ou sous sa belle assurance sa raison bascule ? Holden est bien le seul à ne pas croire au surnaturel quand tous les protagonistes, amis (la ravissante Peggy Cummins dont la beauté étrange ajoute à l’atmosphère) comme ennemis y souscrivent. 

La vraie folie est-elle son refus d’y adhérer qui le mènera à sa perte ou au contraire de l’accepter, faisant de l’ensemble du récit une lente bascule dans la démence. Tourneur joue à merveille sur les deux tableaux même si son penchant pour l’étrange est plus ouvertement prononcé que dans ses autres films. Les moments les plus terrifiants se partagent ainsi entre angoisse, effroi ambigu et grotesque : la tempête provoquée par Karswell, le chat devenant une créature bestiale dans l’ombre d’une pièce et bien sûr le démon s’annonçant à Holden dans le dédale d’une forêt oppressante.

Tout le film est traversé d’un malaise latent, tant dans la mise en image (magnifique photo de Ted Scaife) que par la fébrilité des personnages. Cela concernera aussi le mémorable méchant qu’incarne Niall MacGinnis, intimidant mais aussi intimidés par les forces occultes avec lesquelles il est finalement aussi condamné à jouer. Le final est ainsi dosé de main de maître par Tourneur, la malédiction reposant sur un McGuffin amenant tension et humour dans l’ultime confrontation mais où l’ultime apparition du démon (toujours un peu trop visible mais au pouvoir évocateur certain) vient nous ramener à une vraie terreur primal. Holden préfèrera ne pas s’assurer de ce qui s’est passé dans l’épilogue, plus pour préserver sa santé mentale que par un scepticisme qui n’est plus. Le mal existe, et sous des formes qu’il ne vaut mieux pas rencontrer. 


Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side