Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 10 mai 2024

La Nuit des généraux - The Night of the Generals, Anatole Litvak (1967)


 Varsovie, 12 décembre 1942 : Maria Kupiecka, une prostituée qui travaillait secrètement pour le renseignement allemand, vient d'être sauvagement assassinée, alors que dans Varsovie se profilent les prémices de la destruction du ghetto de Varsovie. Selon un témoin, le meurtrier serait un général de la Wehrmacht (reconnu à la bande rouge distinctive sur le pantalon de sa tenue d'officier). L'enquête est confiée au major Grau. Ce dernier ne tarde pas à soupçonner trois hommes sans alibis : le général Kahlenberge, le général Seydlitz-Gabler et le général Tanz

La Nuit des généraux est un assez captivant mélange de thriller et de film de guerre, dans le cadre d'une prestigieuse coproduction internationale orchestrée par Sam Spiegel. Le film adapte le roman éponyme de Hans Hellmut Kirst publié en 1962, et auquel il incorpore des éléments de La Culbute de James Hadley Chase datant de 1952. On reste dans cette tonalité haut de gamme avec un scénario écrit par Joseph Kessel et Paul Dehn (ainsi que Gore Vidal pas crédité) et l'impressionnant casting dominé par Peter O'Toole et Omar Sharif (acceptant leurs rôles par redevabilité à Sam Spiegel qui fit d'eux des stars avec Lawrence D'Arabie (1962)), et comprenant aussi Donald Pleasence, Charles Gray (l'occasion d'avoir des interactions entre deux Blofeld) et Tom Courtenay.

Le récit se divise entre trois époques, deux longuement exposées et rapprochées temporellement avec la Pologne de 1942 et la France de 1944, et une plus lointaine entrecoupant les deux premières et se déroulant vingt ans plus tard. Le lien entre ces périodes concerne des assassinats sadiques dont furent victimes des prostituées et dont les suspects se dégagent assez vite avec trois généraux sans alibis le soir des faits. Cette narration sert la mécanique de l'enquête criminelle à travers l'abnégation et la droiture du Major Grau (Omar Sharif) en charge de l'enquête, mais aussi un certain portrait des hautes sphères de l'armée allemande au fil de la Seconde Guerre Mondiale. La première partie brosse le portrait d'un roublard intriguant avec le général Kahlenberge (Charles Gray), du mystérieux et secret Seydlitz-Gabler (Donald Pleasence) et de l'inquiétant héros de guerre Tanz (Peter O'Toole). La facilité des deux premiers à se dérober aux questions de Grau, puis les pulsions sadiques étalées à une échelle spectaculaire et sanglante pour Tanz (avec une traque sanglante et destructrice des résistants dans le ghetto de Varsovie) dressent une impunité des officiers allemands qui rend le coupable potentiel insaisissable et inaccessible.

La seconde partie parisienne, sur fond de défaite imminente alors que les Alliés se rapprochent dangereusement de la capitale, change la dynamique. Grau retrouvant ses trois anciens suspects décide de reprendre son enquête, aidé de l'inspecteur Morand (Philippe Noiret). La toile de fond dresse des officiers allemands aux abois pour des raisons différentes. D'un côté e fameux complot Walkyrie visant à assassiner Hitler (dépeint dans le détail par le film Walkyrie de Bryan Singer (2006)) ramènent l'individualisme et les ambitions personnelles pour sortir du conflit en évitant le chaos promis par le jusqu'au boutisme du Führer. De l'autre notamment les ressources ne sont plus les mêmes pour assouvir les élans meurtriers de Tanz forcé de prendre une permission durant laquelle il va se défouler d'une autre manière, peut-être déjà expérimentée. 

Anatole Litvak navigue très bien entre les périodes, personnages et enjeux à l'échelle intime et géopolitique - les conséquences de l'attentat raté sur l'enquête débouchent sur un rebondissement mémorable. La tension se fait froide mais prenante dans la partie concernant le complot, réellement angoissante lorsque la vérité s'éclaircit quant à la partie criminelle, et plutôt touchante grâce aux points d'ancrage bien introduit que sont Philippe Noiret, Omar Sharif, Tom Courtenay et Joanna Pettet. C'est du travail bien fait et une logistique parfaitement menée auxquels il manque néanmoins un petit éclair formel, une bizarrerie et inventivité plus imprévisible notamment sur la partie thriller trop sage.

Cela est rattrapée par les prestations du casting. Peter O'Toole ravive toute l'ambiguïté, l'étrangeté et la tension déjà présents dans son incarnation de Lawrence d'Arabie mais, au lieu de servir un héros aux pieds d'argiles il s'agit là de personnifier un véritable monstre. L'acteur est vraiment impressionnant, entre le froid calcul et les pulsions meurtrières (en sourdine ou sous couvert du pouvoir militaire) où se maintient une attitude raide et un regard dément. Omar Sharif est particulièrement habité dans sa soif de justice au-dessus des enjeux militaires qui l'entourent, tandis que Philippe Noiret (à l'anglais toujours aussi impeccable dans ses rôles internationaux) impose un flegme humaniste.

La partie contemporaine est là pour traduire visuellement (et jouant sur l'évolution des environnements entre passé sous Occupation et présent) et  thématiquement la rupture, la vérité et surtout la justice se dessinant enfin. Le film ose tout de même montrer une frange d'ancien nazis célébrant leurs hauts faits passés dans l'Allemagne contemporaine, la trame policière les confrontant après les crimes de guerres à leurs abjections privées restées impunies durant cette période. Comme toujours il manque ce soupçon de génie à Litvak pour rendre la confrontation finale plus mémorable visuellement, mais la construction efficace du film rend tout de même la conclusion très puissante. Une superproduction originale et ambitieuse.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

 

dimanche 24 décembre 2023

Lawrence d'Arabie - Lawrence of Arabia, David Lean (1962)

 Pendant la Première Guerre mondiale, Thomas Edward Lawrence est lieutenant de la British Army. Il est réputé pour son attitude extravagante. Malgré l'opposition du général Archibald Murray, M. DrydenN 1 du Bureau arabe l'envoie auprès du chérif arabe Fayçal ibn Hussein qui se révolte contre les Turcs de l'Empire ottoman. Malgré l'avis du colonel Brighton, Lawrence va se prendre au « jeu » de cette révolte arabe, notamment après la marquante bataille d'Aqaba en 1917. Il commence à intéresser les médias et devient peu à peu une légende dans les rangs arabes.

Le succès public et critique de Le Pont de la rivière Kwaï (1957) amorce l’ère du gigantisme, de la fresque historique et romanesque pour tous les films à venir de David Lean. Lawrence d’Arabie, portrait à la fois épique et intimiste de T.E. Lawrence, confirme ce virage et demeure le film le plus célébré du réalisateur. T. E. Lawrence passa à la postérité pour ses hauts faits durant la grande révolte arabe de 1916-1918 où, agent de liaison britannique, il se lia aux différentes tribus et adopta leurs mœurs tout en étant partie prenante stratégique et sur le front des différentes batailles contre l’empire Ottoman turc. Devenu une véritable figure médiatique grâce aux reportages hagiographiques que lui consacrèrent les journalistes américains, Lawrence rédigea (d’abord sous une forme abrégée, une plus complète étant destinée à sortir 50 ans après sa mort) ses exploits et sa pensée dans Les Sept Piliers de la sagesse, grand succès littéraire à sa sortie. 

Le cinéma s’intéresse très tôt à son destin, et ce du vivant même de Lawrence puisque le producteur Alexandre Korda (dans sa démarche de produire des fictions autour des grandes figures et exploits britanniques) le sollicite en vue de produire une biographie lui étant dédiée, mais se heurte au refus de l’intéressé. Korda tente de relancer le projet après la mort de Lawrence (en 1935), mais sera cette fois bloqué par le contexte politique puisqu’à la fin des années 30 la Turquie est un possible allié des Anglais pour la Deuxième Guerre Mondiale et rend donc difficile l’évocation nécessaire de l’empire Ottoman. Il faudra la fin des années 50 et un partenariat entre le producteur Sam Spiegel et le studio Columbia pour que le projet aboutisse, le ticket gagnant de Le Pont de la rivière Kwaï étant reconstitué lorsqu’ils convaincront David Lean d’accepter le projet. Ce dernier a désormais l’expérience d’un tournage rugueux et à grande logistique, ainsi que la vision pour porter le projet au plus haut niveau artistique. 

L’introduction sur la mort accidentelle de Lawrence (Peter O'Toole) puis les témoignages contrastés au sortir de son enterrement sèment le trouble sur sa personnalité. Végétant dans des besognes fastidieuses au Caire, il nous apparaît comme un excentrique s’insérant difficilement dans la discipline de l’armée. Sa connaissance du monde arabe va cependant lui permettre d’obtenir une mission « d’observation » qui lui servira de marchepied pour nourrir son tempérament rêveur. David Lean endosse pleinement dans la première partie tout le registre épique et mythologique visant à magnifier le geste de Lawrence. La célèbre transition passant de l’extinction du feu d’une allumette au lever du soleil au cœur du désert nous fait basculer de la réalité terne à un monde fantasmé et de tous les possibles. Le thème de Maurice Jarre éclate dans toute sa splendeur et les visions se font grandioses, avec ce plan d’ensemble où les silhouettes de Lawrence et son guide avancent à dos de dromadaire dans un panorama monumental. La rencontre avec les alliés relève presque du conte dans la sidération ressentie par les idées formelles de Lean (Cherif (Omar Sharif) surgissant lentement du fin fond de l’horizon désertique), ou du pur récit picaresque par la caractérisation pittoresque et attachante de Aouda Abou Tayi (Anthony Quinn à l’interprétation fantasque). 

La figure de Lawrence dessine progressivement les contours du héros, de l’élu et du prophète apte à concentrer les intérêts de chaque camp et à rassembler sur son nom les plus démunis à qui il offre un glorieux idéal. David Lean passe tout d’abord par la pure « anglicité » du personnage, dépourvu cependant d’esprit colonial. Lorsqu’il décide de trouver seul son chemin dans le désert après le meurtre de son guide, il fait confiance à ses aptitudes d’occidental symbolisées par sa boussole, et c’est en entonnant un chant paillard anglais renvoyé par l’écho d’un canyon qu’il retrouve les troupes en déroute du prince Fayçal ibn Hussein (Alec Guinness). C’est une méditation solitaire puis une épiphanie quasi religieuse dans le désert qui lui donne l’idée de l’attaque du port stratégique d’Aqaba. Même traitée en partie sous forme d’humour, le fait que les deux petites frappes Farraj (Michel Ray) et Daoud (John Dimech) renoncent à le dépouiller dans ce moment puis décident de le suivre participe à cette édification du mythe. Les dialogues confèrent ensuite à notre héros la ruse d’un Ulysse pour convaincre le cynique Aouda, et l’aura conjuguée du prophète et du messie conscient de sa destinée lorsqu’il retournera seul sauver un compagnon dans le désert. Tout cela contribue à le transformer dans l’habit, le port et l’impact sur autrui en Lawrence d’Arabie, être prescient et presque divin apte à rassembler sous son seul nom.

La bascule se fait notamment par l’adoption de l’habit des bédouins. Dans la réalité l’intérêt de Lawrence pour le monde arabe lui fit avant même sa carrière militaire (il eut entre autres une carrière d’archéologue) connaître et adopter les mœurs du monde arabe, ce qui sera un atout au moment de ses exploits. Mais la construction subtile et évocatrice de Lean nous fait ressentir cela sans appuyer, et porte en germe tout ce qui perdra par la suite Lawrence. Peter O'Toole n’interprète pas du tout son personnage sur un registre imposant et viril, mais plutôt dans une incarnation habitée et mystique, accentuée par le contraste de son physique caucasien (cette blondeur et ces yeux bleus si frappants) et la présence immaculée de son habit blanc de bédouin. Il y a un narcissisme latent ressenti dans certaines situations et dialogues, comme lorsqu’il se compare à Moïse avant de traverser le Sinaï. Il y a une indéniable dimension gay dans la préciosité du jeu de Peter O’Toole, ce penchant refoulé se conjuguant à sa grandeur naissante et y jetant le trouble. Cela se ressent notamment à travers le personnage de Cherif, violemment hostile tout d’abord puis empreint d’une admiration, d’une amitié et peut-être plus souligné dans des situations ambiguës et la sensibilité du jeu d’Omar Sharif (qui préfigure son incarnation magnifique du Docteur Jivago (1965).

En prenant au pied de la lettre l’idolâtrie dont il fait l’objet, Lawrence laisse de plus en plus visible cette part de refoulé. David Lean met habilement en parallèle ces deux facettes. Aux sautillements de ballerine sur le toit d’un train qu’il vient d’attaquer succède pour Lawrence le regard de défi envers un homme échouant à l’assassiner d’un coup de revolver. Notre héros se trouve exposé par ce possible penchant de plus en plus visible et son sentiment de toute puissance, ce qui le conduira à tomber enfin lorsqu’il sera emprisonné et subira les sévices des Turques dans une pure séquence masochiste. La seconde partie offre ainsi une lente déconstruction de toute la légende construite au départ. Lawrence est rattrapé par sa propre humanité, la peur et sa conscience d’être un homme ordinaire. C’est en s’extrayant des enjeux géopolitiques qu’il a construit son mythe et convaincu les foules, c’est en laissant le contexte et les décideurs reprendre leurs droits qu’il redescend de son piédestal. 

Les frères d’armes bédouins ne le suivent que quand leur intérêt matériel est en jeu, les politiques arabes comme anglaise se retirent une fois que Lawrence à avancé pour eux leur pion, et les suiveurs les plus fidèles décèdent de façon tragique dans un douloureux retour à la réalité. La beauté du geste glorieux laisse place à la sanglante et sans panache prise de Damas. Dans les années qui suivirent ses exploits, Lawrence n’eut de cesse que d’enterrer son mythe, endossant des pseudos (J.H. Ross, Shaw)  lors d’autres missions assignées par l’armée, et s’engageant dans des domaines très éloignés de ses compétences connues (le sauvetage aérien par exemple) comme pour fuir l’alter-ego écrasant qu’il s’était façonné. David Lean sème quelques pistes tout au long du film (le couple illégitime de ses parents faisant de son nom un poids, cette possible homosexualité refoulée) sans jamais rien affirmer et rend par ce choix Lawrence d’autant plus fascinant et opaque. Il fallait bien près de quatre heures pour capturer tous les pans de la personnalité de cet homme insaisissable, David Lean offrant là une fresque dont le souffle s’avère toujours aussi puissant, dans son film le plus admiré. 

Sorti en bluray français chez Sony

mercredi 26 novembre 2014

Top Secret - The Tamarind Seed, Blake Edwards (1974)

Une employée du ministère de l'Intérieur britannique et un agent secret soviétique tombent amoureux durant un séjour à la Barbade. Mais leurs pays respectifs ne voient pas leur relation d'un bon œil. A défaut de les séparer, ils tentent de les utiliser afin d'obtenir des informations confidentielles.

Le début des années 70 constitue une période très particulière dans la carrière de Blake Edwards. La fin des années 60 l’avait vu s’atteler à des productions de plus en plus nanties et audacieuses mais qui pour la plupart allaient se solder par un échec commercial. Qu'as-tu fait à la guerre, papa ? (1966) et sa satire de la guerre arrive ainsi un peu trop tôt alors que les comédies pacifistes comme M.A.S.H. (1970) ou De l’or pour les braves (1970) rencontreront un grand succès dans un Hollywood plus ouvert à la contre-culture. L’aura de film culte de The Party (1968) se fera surtout dans le temps tant le film est singulier dans son approche comique à l’époque, et la comédie musicale flamboyante Darling Lili (1970) sera un échec cuisant car symbole du système de studio à bout de souffle alors qu’émerge le Nouvel Hollywood - au même moment un David Lean reçoit un accueil glacial injuste pour les mêmes raisons avec La Fille de Ryan

Edwards mettra pratiquement une décennie à s’en remettre, se relançant d’abord commercialement en ressuscitant la série des Panthère rose dont il enchaîne trois épisodes inégaux avec Le Retour de la Panthère rose (1975), Quand la Panthère rose s’emmêle (1976) et La Malédiction de la Panthère rose (1978). Pour le renouveau artistique, il faudra attendre le formidable Elle (1979) où il trouve la formule magique de la comédie adulte douce-amère qui fera le sel de ses riches années 80. Reste donc ce curieux moment du début des seventies où Blake Edwards se cherche, délaisse la comédie pure et s’aventure dans des genres inattendus pour lui avec notamment le western Deux hommes dans l’Ouest (1971), le thriller médical Opération clandestine (1972) et le film d’espionnage Top Secret (1973). Trois grandes réussites qui se solderont malheureusement à nouveau par des fours commerciaux, Deux hommes dans l’Ouest constituant même un souvenir douloureux car remonté par le studio ; Edwards en nourrira une rancœur tenace envers Hollywood qui s’exprimera dans le corrosif S.O.B. (1981).

On pense forcément à la série des James Bond avec ce générique de Maurice Binder accompagné d’une musique de John Barry, mais pourtant Top Secret dessine sa dualité entre espionnage et intrigue sentimentale dès cette ouverture. Le magnifique thème de Barry offre une tonalité romantique feutrée sur des jeux d’ombres du couple vedette tandis que l’arrière-plan rouge dresse le cadre inquiétant de l'environnement où va évoluer l’intrigue. C’est bien le monde de l’espionnage qui va s’introduire dans une histoire d’amour, qui débute de façon commune avec la rencontre entre l'Anglaise Judith Farrow (Julie Andrews) et le Russe Feodor Sverdlov (Omar Sharif) dans le cadre paradisiaque de la Barbade.

La romance est dans un premier temps perturbée par les fêlures de chacun : Sharif est un agent soviétique solitaire et désormais désintéressé de la cause tandis que Julie Andrews, secrétaire au ministère de l'Intérieur, sort d'une rupture douloureuse et ne s'est jamais pardonnée la mort de son mari quelques années auparavant. Entre eux se noue une étrange relation amoureuse platonique placée (élément crucial pour la suite) sous le signe de la sincérité malgré des natures diamétralement opposées. Déambulant dans de divins paysages exotiques, ils se livrent étonnement l'un à l'autre sur leurs différences culturelles, leur déconvenues personnelles et surtout ces doux sentiments qui semblent déjà les rapprocher. La séduction directe et entreprenante du Slave Feodor se heurte à la réserve de l'Anglaise Judith pas encore prête à se livrer, à souffrir de nouveau. Feodor, habitué à contenir ses émotions et à donner le change dans le monde du KGB où toute opinion divergente fait suspecter de trahison, va ainsi se révéler à cette femme qui à l’inverse est un véritable livre ouvert quant à ses émotions.

Omar Sharif par le bagout de son personnage parait souvent ambigu, le cynisme de sa vision du monde contredisant sa vraie croyance en son amour pour Judith. Julie Andrews à l’inverse exprime une candeur et une sincérité troublantes, incapable de donner le change en dépit de la distance et de la retenue affichées. Par ces tempéraments opposés, chacun trouve son complément chez l’autre et Blake Edwards signe en fait l’exact inverse de son Darling Lili. Dans ce dernier, l’histoire d’amour était toujours perturbée par la méfiance qu’entretenaient mutuellement les amants, le pilote américain joué par Rock Hudson et déjà Julie Andrews en agent double et simili Mata Hari officiant pour les Allemands.

La relation s’avérait mouvementée et tumultueuse car la volonté de manipulation se voyait rattrapée par de vrais sentiments naissants, dans un chaos jurant avec l’esthétique chatoyante du film. Top Secret, au contraire, oppose un amour pur, sincère et longtemps chaste qui constituera la seul lumière d’un environnement froid, uniforme (la Barbade dépourvue du moindre exotisme, Paris et Londres quasi anonymes et se devinant plus par le dialogue) et où tout le monde ment et dissimule un secret quelconque. On le sait, Blake Edwards a rencontré Julie Andrews sur le tournage de Darling Lili et l’a épousée peu après. A l’aune de cette information, on peut voir Darling Lili comme témoin de la confusion de l’amoureux incertain tandis que la paix qui traverse la romance de Top Secret est celle d’un amant confiant et apaisé.

L'histoire - adaptée du roman éponyme d’Evelyn Anthony paru en 1971 - prendra bien plus d’ampleur quand leurs professions, nationalités et blocs opposés rattraperont notre couple. Incapables d'imaginer une relation d'amitié, voire amoureuse, entre deux êtres issus de régimes antagonistes, les services secrets russes et anglais s'agitent pour empêcher ce lien puis en profiter afin de soutirer des informations. La sincérité jamais démentie du couple se poursuit de retour dans le monde réel, seul point d’ancrage dans la redoutable partie d'échecs qui se joue alors et qui convoque brillamment toutes les figures du genre (agent double, passage à l'Ouest, micros...) à travers les excellent seconds rôles que sont Anthony Quayle en chef du MI5 et Dan O'Herlihy en ambassadeur retors. 

Ces deux personnages figurent chacun à leur manière la paranoïa et le secret régnant dans cet univers du Renseignement. Quayle doute de tout et de tout le monde, cette méfiance le rendant quasiment omniscient et jamais pris au dépourvu par les revirements inattendus de certaines situations et de la part de certains protagonistes. Dan O'Herlihy avec son personnage d’ambassadeur justifie à lui seul cette paranoïa, son propre couple étant bâti sur un mensonge (il est homosexuel), si ce n’est son existence entière comme le montrera une révélation saisissante.

Epiés, suivis et traqués, les héros poursuivent dans le monde réel la magie du lien des premiers instants du film à travers l'alchimie palpable entre Sharif et Julie Andrews. Edwards les filme avec une grande pudeur, passant plus par les mots et sa mise en scène pour tisser leur lien puisque la dissimulation est constamment de mise pour donner le change à leurs pairs. L’ironie repose sur la manière dont les amants réussiront à poursuivre leur relation. En étant francs et en avouant à leurs supérieurs qu’ils se plaisent et souhaitent se voir, ils n’éveilleraient que la suspicion. Ils leur diront donc simplement ce qu’ils souhaitent entendre, Judith comme Feodor faisant croire chacun à leur camp qu’ils souhaitent faire de l’autre un agent double et pouvant alors se voir à leur guise. Feodor, habitué à ce jeu de dupes, s’en amuse même si les risques sont immenses tandis que l’expérience sera une révélation pour Judith, ne s’avouant jamais ses sentiments mais osant toujours aller plus loin dans la supercherie. 

Cette hésitation et cette crainte constante de s’ouvrir seront toujours balayées par la conviction de Feodor, puisqu’on aura deviné que la jeune femme n’avait eu que des partenaires défaillants et lâches auparavant. Le rapprochement du couple sera ainsi un long cheminement jusqu’à cet abandon total de Judith, Edwards usant des même motifs visuels - mais pour un résultat inverse - que dans Darling Lili pour illustrer ce sentiment de long échange ininterrompu par un montage poursuivant les bribes de conversation d'un lieu à un autre sans coupures. La tension sexuelle évidente se voit désamorcée par une même volonté de retenue envers la pudeur de Judith ; et lorsque Feodor lui propose vers la fin d'aller nager ou de (enfin) faire l'amour, la scène suivante montre l'après apaisé plutôt que la facile séquence charnelle attendue.

Pratiquement sans action (et assez laborieuse les rares fois où il y cède avec une fusillade finale brouillonne), la trame n’en est pas moins palpitante, rappelant La Lettre du Kremlin de John Huston où le suspense découle de la seule force du soupçon envers l’autre. Chambre d’hôtel isolée, alcôve de bureau et parcours de golf sont les lieux où les décisions fatidiques se prennent et où les pièges se referment dans une pure cordialité de façade. Le contexte de la Guerre Froide n'a d'ailleurs pas vieilli tant il n'est que prétexte à magnifier l’osmose entre Judith et Feodor (aucun rebondissement ne jouera jamais sur le doute de l'un sur l'autre), symbolisée par le leitmotiv de la graine de tamarinier. Les soubresauts de l’intrigue rendent aussi incertain l’avenir du couple que l’existence de la graine, supposée selon la légende ressembler à un visage humain depuis qu’un esclave a été pendu à tort sous l’une de ses pousses. 

La rêveuse Judith y croit tandis que le plus pragmatique Feodor n’y voit qu’un conte. L’apparition finale de la graine avec son contour atypique signifiera leur union indéfectible dans une magnifique scène de retrouvailles. Dans le même temps, le fossé avec ce monde de l’espionnage qu’ils ont quitté se creuse avec un ultime et marquant stratagème de tromperie. Top Secret est l'une des œuvres les plus méconnues de Blake Edwards, mais surtout un vrai joyau dans sa filmographie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

dimanche 3 juin 2012

Mayerling - Terence Young (1968)


1888. L'archiduc Rodolphe, prince héritier austro-hongrois, est entré en conflit, pour des raisons à la fois personnelles et politiques avec son père François-Joseph. Son mariage avec la princesse Stéphanie de Belgique ne le satisfait pas davantage que l'évolution du régime politique. Au hasard d'une promenade, il rencontre une jeune inconnue, Maria Vetsera, avec qui il entretient bientôt une liaison secrète ce que son père l'empereur et sa femme l'impératrice Elizabeth désapprouvent.

Mayerling est la seconde adaptation du roman éponyme de Claude Anet après celle d'Anatole Litvak en 1936 avec Charles Boyer et Danielle Darrieux. Les amours du prince Rodolphe et de Maria Vetsera par son issue tragique nourriront nombre de mystère et une aura romanesque que saura exploiter le livre et donc forcément les films se prêtant idéalement au mélo flamboyant. C'est bien sûr le cas dans cette version signée Terence Young, prestigieuse coproduction franco-britannique aux moyen conséquents et au casting imposant : Omar Sharif, Catherine Deneuve, James Mason en Archiduc et la grande Ava Gardner jouant une vieillissante Sissi.

Le film se fait donc le portrait de la nature sombre et dépressive de Rodolphe (Omar Sharif), la manière dont l'amour de Maria Vetsera l'en fera émerger avant d'être brisé par les conventions dues aux enjeux de pouvoir de la noblesse et du paraitre. La longue première partie nous montre donc un prince héritier dont le vrai sens de la vie est suspendu à l'attente du pouvoir encore solidement tenu par son père l'empereur François-Joseph (James Mason parfait d'autorité et de hauteur) qui l'éloigne de toute décision. Pour satisfaire cette frustration, Rodolphe se réfugie dans la défiance et l'excès que ce soit par son train de vie dissolu ou ses accointances avec des ennemis du régime comme ces comploteurs souhaitant rendre la Hongrie autonome face à l'Empire.

Rien n'importe réellement pour Rodolphe blasé de tout si ce n'est tromper son ennui et le film montre bien que orgie comme réunion secrète ne sont qu'une manière d'égayer (Rodolphe évitant les espions de son père pour dans la foulée s'afficher au grand jour) un quotidien fait de célébration, bal et devoirs ennuyeux divers. Omar Sharif déjà fort à son aise en héros slave dans Docteur Jivago trouve encore matière à s'occidentaliser (et éloigner l'image de Lawrence d'Arabie) avec cette belle interprétation de l'héritier des Habsbourg dont il exprime magnifique le tempérament dépressif.

Malgré les moyens conséquents le film s'avère étonnamment peu flamboyant. Les décors et costumes en imposent par le sens du détail et l'ampleur de l'ensemble mais si on ne peut qu'apprécier la débauche de cette reconstitution on est rarement vraiment éblouit par rapport au canon hollywoodien. Terence Young réserve en fait la lumière aux passages romantiques entre Rodolphe et Maria tous somptueux et de plus en plus grandioses : la première rencontre sautillante dans une fête foraine, le premier rendez-vous nocturne dans les appartements de Rodolphe, les retrouvailles à Venise, la retraite à Mayerling, le bal et le tragique final....

Tous les autres moments semblent écrasés par une chape de plomb quant à l'imagerie (la photo blafarde d’Henri Alekan), l'interprétation (magnifique Ava Gardner en souveraine détachée et mélancolique qui a apaisée ses souffrances dans la fuite) ou l'arrière-plan où il est largement suggéré que les malheurs sont issus d'une malédiction pesant sur les Wittelsbach de Bavière (les références à Ludwig).

Le destin funeste est donc en marche et il s'agit donc de profiter de cette romance avant que tout ne s'arrête. C'est là que Terence Young se montre le plus inspiré avec des séquences visuellement splendide où le réalisateur instaure des motifs répétitifs se répondant à différent moments du film (le cadrage dans l'embrasure d'une porte au sortir du bal identique à celui de la rencontre nocturne, le mouvement de caméra final dans la chambre répondant à celui d'une scène d'amour).

L'échange de regard entre Rodolphe et Maria depuis leur balcon respectif alors qu'ils assistent à l'opéra Giselle (qui annonce le drame à venir avec son thème de l'amour plus fort que la mort) offre une des plus belles scènes, tout comme l'arrivée d'Omar Sharif à Venise derrière Deneuve peignant dans un plan à la composition superbe.

Tout n'est pas parfait loin de là et l'ennui guette souvent dans la description de cette monarchie atrophiée, le rythme ne s'emballant jamais vraiment et le traitement des enjeux politiques du moment restant très en retrait malgré quelques dialogues intéressant. Tout se plie à la force de cette histoire d'amour où la dernière partie s'orne d'une grande tristesse. L'affirmation du couple à la face du monde lors du bal final signe sa légitimité et sa fin prochaine malgré l'audace.

L'union que tous leur refuse ne pourra se faire que de la plus désespérée des manières lors d'un touchant final. Omar Sharif est fabuleux le visage éteint et le regard perdu et Catherine Deneuve symbolise une sorte d'idéal de jeune héroïne romantique dévouée et sacrificielle. Sans être totalement un classique du genre un beau film néanmoins qui ne peut que combler l'amateur de mélo.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

mardi 4 octobre 2011

Opération Opium - The Poppies Are Also Flowers, Terence Young (1966)


Des inspecteurs américains traquent des trafiquants de drogue qui s’approvisionnent en fleurs de pavot en Iran. Grâce aux autorités iraniennes, ils procèdent au marquage radioactif d'une cargaison afin qu’elle les mène aux responsables du réseau. C’est en Italie que les inspecteurs retrouvent la piste du convoi…

A première vue, rien ne semble distinguer cet Opération Opium de la vague de films d‘espionnage pop (et auquel le Coin du cinéphile se pencha en son temps) produits dans le sillage des James Bond : belles jeunes femmes courtes vêtues, décors luxueux, contrées exotiques et atmosphères colorées. Se suivant avec plaisir et sans ennui, le film est un honnête divertissement désuet, typique de son époque, mais guère inoubliable. L’intérêt est ailleurs et la vision s’avère bien plus excitante quand on connaît la nature étonnante de son processus de production.

Opération Opium a en effet la particularité d’être le seul film de cinéma produit par l’ONU. Comme nous l’explique judicieusement l’excellent module en bonus, le film naît de la volonté d’un responsable de l’ONU de montrer de manière pédagogique à travers des fictions les différentes missions remplies par l’organisation. Originellement destiné à la télévision pour laquelle trois téléfilms seront réalisés (dont un par Mankiewicz en personne), Opération Opium aura l’insigne honneur de sortir en salle par la volonté de son réalisateur Terence Young, qui va mettre tous les atouts de son côtés. Young est surtout connu pour avoir mis en scène trois des premières et meilleures aventures de James Bond, Dr No, Bons baisers de Russie et plus tard Opération Tonnerre.

C’est précisément le créateur de James Bond, Ian Fleming, qui lui donne le sujet idéal en s’inspirant du motif d’un de ses livres, où des policiers rendaient radioactifs des diamants afin de remonter la filière d’un réseau de trafiquants. Young remplace les diamants par l’opium pour traiter du travail de l’ONU dans la lutte anti-drogue. Problème : le sujet est finalement trop ambitieux et demande un budget bien plus élevé qu’une simple production télévisée. Qu’à cela ne tienne, le bouche à oreilles des agents les plus influents d’Hollywood parvient à constituer finalement un casting monstrueux venu participer gratuitement au film pour la bonne cause. Défilent donc sous nos yeux pour des rôles plus ou moins consistants Omar Sharif, Trevor Howard, Angie Dickinson, Yul Brynner, Marcello Mastroianni, Eli Wallach et bien d’autres.

Une fois ses données connues, le regard aguerri distingue progressivement divers éléments qui dénotent de la production d’espionnage standard. Terence Young oblige, les éléments bondiens sont omniprésents entre le générique façon Maurice Binder, l’élégance et le luxe ambiant ainsi qu’une nerveuse bagarre dans un train lorgnant sur celle mythique entre Bond et Red Grant dans Bons Baisers de Russie. Sous cette futilité se dévoile une touche de gravité inhabituelle trahissant les attentes de son commanditaire prestigieux.

On n'est ainsi pas loin du film de propagande didactique lorsque la caméra s’attarde longuement sur ces junkies, un échange absolument pas naturel entre les héros nous donnant les chiffres de l’escalade de la toxicomanie aux Etats-Unis. La construction du film surprend également en sacrifiant violemment son héros au deux tiers de l’intrigue de manière inattendue, ornant l’ensemble d’un voile de noirceur qui l’éloigne du divertissement léger apparent.

Sorti en dvd zone 2 franais chez Carlotta

mercredi 19 janvier 2011

La Vallée Perdue - The Last Valley, James Clavell (1971)


Au XVIIe siècle, l'Europe est ravagée par la guerre de Trente ans. En 1641, tandis qu'il fuit les pillages, les meurtres et la peste, Vogel (Omar Sharif), un homme instruit que l'affrontement entre catholiques et protestants laisse indifférent, découvre une vallée qui semble avoir miraculeusement échappé aux massacres et à la famine. Peu après, un groupe de mercenaires, dirigé par «le Capitaine» (Michael Caine) arrive dans la vallée. Vogel les convainc d'épargner la ville et ses habitants, en retour de quoi ils pourront passer l'hiver dans la région.

La première image du film est un crucifix se divisant en deux pour se transformer en guerriers s’affrontant à l’épée. Cette ouverture donne le ton (en plus de signaler l’influence des films de samouraï sur James Clavell), portée par la musique ténébreuse aux accents médiévaux de John Barry pour bien nous signifier que la religion ne sera ici que source d'affrontements. A l’époque de la sortie du film, les deux principales zones de conflits dans le monde sont l’Irlande du Nord et le Moyen-Orient, où le motif religieux sert de prétexte à d’autres intérêts moins avouables mais c'est de manières symbolique et universelle toute forme de confrontation de cet ordre dont il est question. La Vallée perdue, adapté d’un roman de J.B. Pick, se fait donc l’écho de ce contexte et sous son aspect de film historique et d’aventure, son propos s’avére encore tristement contemporain aujourd’hui.

A la tête de ce projet à haut risque, on trouve James Clavell, une des personnalités les plus singulières du cinéma anglais de cette période. Clavell entre dans la catégorie de ces cinéastes baroudeurs à la John Huston, ces hommes qui ont vécu mille et une vies et bourlingué à travers le monde avant d’intégrer le milieu du cinéma. Jeune officier durant la Seconde Guerre Mondiale, il passe de longs mois dans les camps de prisonniers japonais. Cette expérience éveillera son intérêt pour l’Asie et nourrira toute son œuvre à venir. Tout d’abord écrivain, il sera l’auteur de grands succès tel que King Rat (directement inspiré de son expérience de prisonnier de guerre) et surtout Shogun, récit historique narrant la découverte du Japon par un aventurier européen. La série adaptée de ce dernier (avec Richard Chamberlain) et produite par Clavell au début des années 80 remportera un grand succès. Clavell connaîtra une première consécration en 1963 lorsqu’il cosignera le scénario de La Grande Evasion où une nouvelle fois son parcours apportera force et véracité aux situations. Ce petit aperçu montre le goût du réalisateur pour les entreprises aventureuses et complexes qui trouve son aboutissement dans La Vallée Perdue, sa dernière réalisation (au sein d’une filmographie mince mais précieuse) pour le cinéma, film dans lequel il semble avoir le plus donné de lui-même.

Le film aborde une période historique rarement traitée au cinéma : la Guerre de Trente ans. Une ère sombre et sanglante durant laquelle la zone regroupant l'ancien Empire romain germanique a perdu le tiers de sa population. Dès les cauchemardesques premières minutes suivant l’errance du personnage d'Omar Sharif, c’est l’enfer de ce monde barbare et sans espoir qui s'offre à nos yeux. Famines, villages massacrés, viols, charniers de cadavres victimes de la peste, Clavell multiplie les images apocalyptiques montrant l’horreur dont l’Homme est capable.

Le contraste est d’autant plus saisissant lorsque l'action s'installe dans la vallée, jardin d'Eden abondant et oublié. Ce contexte paradisiaque n’est pourtant qu’illusion, là encore les mêmes problèmes persistent à une échelle plus réduite. La seule force de régulation demeure l’armée de mercenaires commandée par Michael Caine, installée de force dans la vallée pour l’hiver à l’abris des combats. L’histoire dépeint les tensions dues à la difficile cohabitation entre les soldats et une population rurale totalement dominée par un terrifiant prêtre fanatique incarné par Per Oscarsson.

Plusieurs situations révoltantes démontrent la mainmise de celui-ci sur les esprits faibles, l’usage qu’il en fait servant plus à asseoir son emprise mise à mal et assouvir ses penchants sadiques. Ainsi un vieux patriarche définira son rapport avec Omar Sharif tour à tour amical et hostile selon l’humeur du curé. Pire encore, il acceptera d’offrir sa fille en pâture aux soldats concupiscents en échange de l’absolution pour elle. Pourtant, même là, la religion s'avère un instrument de pouvoir et de manipulation, le prêtre étant téléguidé par Gruber, véritable maître de la vallée, conforté dans son statut par la piété et la crainte des paysans.

Clavell offre des questionnements passionnants sur le rapport à la religion à travers ses deux personnages principaux. Michael Caine trouve un de ses plus grands rôles en soldat cynique revenu de tout et ne croyant plus en rien. Capable des pires écarts de violence, c’est un fou de guerre tout à fait à l’aise dans ce cadre où la force prime. Le scénario et la prestation subtile de Caine l’humanisent pourtant peu à peu en dévoilant légèrement ce passé qui l’a rendu si glacial. Il semble également retrouver une forme de sérénité et de paix spirituelle au contact des gens simples de la vallée et grâce à la romance qu’il entretient avec une des femmes.

Partagé entre ses instincts violents et cette quiétude inattendue, le Capitaine (son nom ne sera jamais connu, renforçant le mystère qui l’entoure) s’avère une figure particulièrement fascinante. Omar Sharif quant à lui retrouve avec Vogel un rôle de doux rêveur à la Docteur Jivago, intellectuel au-delà des clivages, perdu dans une époque obscure et dont les certitudes sont ébranlées par la barbarie qui l’entoure.

Dans un récit autant imprégné de l’obscurantisme religieux, le fait d’avoir deux héros similaires et totalement différents à la fois donne une tonalité étonnante. Vogel et le Capitaine sont les deux revers d’une même pièce, des hommes brisés qui ont tout perdu mais trouvant des ressources bien différentes pour répondre à leur tourments. Vogel fonctionne constamment dans la fuite et le doute, tandis que le Capitaine affiche une détermination inébranlable dans ses élans meurtriers. Clavell se garde pourtant bien de privilégier une de ces voies, l’attentisme de Vogel et la brutalité du Capitaine leur étant autant bénéfiques que néfastes selon les circonstances. Les échanges entre les deux personnages, leurs rapport au prêtre fanatique constituent des moments d'une profondeur surprenante dans ce type de grand spectacle.

Le massacre d'ouverture, la défense du village face à Hansen ou encore le siège d'un château lors du final sont des morceaux de bravoures impressionnants, dotés d’un beau souffle épique et parfaitement mis en scène. C’est paradoxalement dans les moments calmes et moins démonstratifs que Clavell brille le plus. L’éphémère harmonie entre les soldats et les villageois offre un bel apaisement à la furie ambiante avec notamment l’amitié entre un enfant soldat et une fillette du village. En retrait de l’action et sans dialogue, cet aparté parvient à émouvoir en quelques courtes scènes, tout en regards et gestes tendres. S’il y a un avenir possible à cet enfer, c’est par ceux-là qu’il doit passer, semble nous dire le réalisateur. Pas de retour possible pour les adultes qui ne dévieront par de leur destin lors d’une conclusion poignante dans une forêt brumeuse au petit matin. Le Capitaine paiera le prix fort pour son goût du combat, Vogel fuira vers de meilleurs auspices tandis que les habitants de la vallée retourneront à leur autarcie désormais précaire.

Grand spectacle puissant et complexe, La Vallée perdue fait partie de ses chefs-d’œuvre tombés dans l’oubli à réhabiliter d’urgence.


Sorti uniquement en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous titres français