Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 26 juillet 2016

Trainspotting - Danny Boyle (1996)

Les aventures tragi-comiques de Mark Renton, junkie d'Edimbourg, qui va tenter de se séparer de sa bande de copains, losers, menteurs, psychopathes et voleurs. 

Danny Boyle signe un pur film culte et générationnel avec ce Trainspotting qui électrisa le cinéma anglais des années 90. Il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de l’écrivain écossais Irving Welsh, une chronique de l’ennui ordinaire de la jeunesse d’Edimbourg et de leurs menus larcins dictés par leur addiction à l’héroïne. Son fidèle producteur Andrew Macdonald aiguille Danny Boyle sur le potentiel du roman et le réalisateur par son approche du sujet convaincra Welsh de lui en céder les droits. L’auteur jusque-là sollicité pour des transpositions sérieuse et misérabiliste est séduit par la dimension « ludique » et grand public du scénario de John Hodge. L’un des grands changements sera de donner un fil conducteur plus consistant en recentrant complètement la narration sur Renton (Ewan McGregor) tout en conservant l’aspect tranche de vie junkie du roman où de courts chapitre dépeignait le quotidien des personnages.

Irving Welsh fut parfois accusé par ses détracteurs de donner une image monstrueuse, méprisante et condescendante des classes ouvrières qu’il entendait défendre. Il entendait montrer une société capitaliste 80’s où le consumérisme et l’individualisme ordinaire en appel à un repli sur soi dépassant la notion de pauvreté ou de richesse. Le personnage de Renton en est une illustration parfaite. L’absence de perspective, la grisaille d’Edimbourg et un quotidien sans but amène vers ce repli par les détours opiacés de l’héroïne. Le monologue d’ouverture du héros dépeint ainsi tout un monde de responsabilité adulte et pénible qu’il cherche à fuir : 

Choose Life. Choose a job. Choose a career. Choose a family. Choose a fucking big television, choose washing machines, cars, compact disc players and electrical tin openers. Choose good health, low cholesterol, and dental insurance. Choose fixed interest mortgage repayments… Choose a starter home. Choose your friends. Choose leisurewear and matching luggage. Choose a three-piece suit on hire purchase in a range of fucking fabrics. Choose DIY and wondering who the fuck you are on Sunday morning. Choose sitting on that couch watching mind-numbing, spirit-crushing game shows, stuffing fucking junk food into your mouth. Choose rotting away at the end of it all, pissing your last in a miserable home, nothing more than an embarrassment to the selfish, fucked up brats you spawned to replace yourselves. Choose your future. Choose life...

Cette tirade désabusée est contrebalancée à l’image sur fond de Iggy Pop par la cavalcade de Renton venant de commettre un délit de plus pour financer son addiction, visage dément, émacié et hagard. Avant de lâcher la raison de cette fuite en avant :

But why would I want to do a thing like that? I chose not to choose life. I chose somethin' else. And the reasons? There are no reasons. Who needs reasons when you've got heroin?

L’héroïne est donc pour ces misérables le moyen le plus court de nourrir cet individualisme à défaut d’autre chose, Boyle narrant par quelques vignettes bien senties à quel point là repose la seule exaltation des protagonistes. Contrairement au Requiem for a Dream (2000) de Darren Aronofsky ne jouant que sur l’aspect descente aux enfers de l’addiction, Trainspotting est sans doute une des visions les plus justes des hauts et des très bas que procurent l’existence de junkie. La vraie vie n’est synonyme que de frustrations matérielles, de compromissions sentimentales (le saisissant montage alterné de la nuit agitée et des lendemains qui déchantent de Tommy, Renton et Spud, hilarant et pathétique) et de soumissions à l’ordre des choses - Spud sabordant un entretien d’embauche pour continuer à toucher tranquillement ses allocations. L’héroïne n’exige rien de vous, offre un plaisir saisissant, immédiat et dilate le temps et l’espace pour vous absoudre de toute responsabilité, de tout tracas. Retrouver cette sensation d’oubli éphémère nécessite ainsi toute l’énergie et la volonté du junkie comme le montrera un montage brillant de délinquance urbaine sordide sur fond de Nightclubbing d’Iggy Pop.

La force de Danny Boyle est justement ce ton jouant avec les hauts et les bas de l’addiction. L’imagerie surréaliste des trips de Renton entremêle constamment la grâce et la crasse avec dans une même séquence « les pires toilettes d’Ecosse » et une vision apaisée et rêveuse du monde dissimulée sous une cuvette de WC. Le réel ne possède pas ces aspérités et est juste grisâtre et déprimant, voir cette sortie en campagne avortée et l’occasion d’une tirade mémorable de Renton sur la honte d’être écossais. La narration percutante rend au départ ces montées et descentes très ludique, tant par le contraste de situations sources de jubilation et gags fabuleux (le réveil des plus scatologiques de Spud) que par la caractérisation des personnages. Spud (Ewen Bremmer qui joua le rôle de Renton dans l’adaptation théâtrale du roman qui précéda le film) gentiment benêt et ahuri, Sick Boy ses tirades existentielles et sa passion pour Sean Connery et même le sociopathe Begbie (extraordinaire Robert Carlyle accro lui à la violence), tous constituent des figures hautes en couleurs et malgré tout attachantes à leurs étranges manières. 

L’addiction croissante de chacun dilue pourtant toute cette approche, l’autre comptant toujours moins que l’étourdissant oubli du prochain fix qui fera oublier tous les drames. Boyle ose quelques moments assez insoutenables avec la mort d’un nourrisson et une éprouvante scène de sevrage. Il offre également la plus belle scène de sa carrière avec cette d’overdose portée par le Perfect Day de Lou Reed, le sentiment d’échappée se faisant morbide et poétique grâce à une belle idée formelle – Renton s’enfonçant dans la moquette dont il conserve la vision tout au long de son bad trip.

Cette survie miraculeuse en forme de résurrection amorce le virage de la dernière partie. Ayant gouté les joies d’une existence cossue londonienne, Renton trouve une autre voie pour nourrir son égo.  L’esprit clair, il comprendra que le lien à ses anciens amis ne tenait qu’à une cuillère réchauffée et une seringue enfoncée dans la chair pour faciliter la trahison finale. Quand les joies du consumérisme tendent leur bras, l’individualisme n’a plus besoin d’endosser le désespoir symbolisé par l’héroïne mais peut enfin embrasser les joies d’une vie bourgeoise. La tirade finale faisant écho à l’ouverture n’est plus un rejet, mais une acceptation :

Now I'm cleaning up and I'm moving on, going straight and choosing life. I'm looking forward to it already. I'm gonna be just like you. The job, the family, the fucking big television. The washing machine, the car, the compact disc and electric tin opener, good health, low cholesterol, dental insurance, mortgage, starter home, leisure wear, luggage, three piece suite, DIY, game shows, junk food, children, walks in the park, nine to five, good at golf, washing the car, choice of sweaters, family Christmas, indexed pension, tax exemption, clearing gutters, getting by, looking ahead, the day you die.

Dans la fange comme dans le possible luxe, l’homme est seul et uniquement préoccupé par lui-même (même si un élément final atténue un peu la vision cynique) dans une noirceur que Danny Boyle reprend d’Irving Welsh mais qui prolonge son propre Petits Meurtres entre amis (1994) inaugural. Il en faudra du chemin pour parvenir au conte lumineux et positif de Slumdog Millionaire (2009). 

Sorti en dvd zone 2  français chez Universal

samedi 20 septembre 2014

Une Vie moins ordinaire - A Life Less Ordinary, Danny Boyle (1997)

Robert vient d'être licencié, sa petite amie le quitte et de surcroît personne ne veut croire au roman qu'il veut écrire. Alors, pour se détendre, il enlève la fille de son patron et part en cavale avec elle sur les bras.

Une Vie moins ordinaire est le troisième film de Danny Boyle et est généralement entouré d’une aura moins culte que les inauguraux et mémorables Petits meurtres entre amis (1994) et Trainspotting (1996). Le thriller cynique et la chronique opiacée avait fait montre du gout du réalisateur pour une certaine noirceur et un humour à froid. On ne l’attendait donc guère dans la comédie romantique dans son œuvre suivante mais Boyle saura donner un regard singulier et original à sa romance. Comme dans Trainpotting, il est de nouveau question de personnages désaxés cherchant leur place dans le monde. Robert (Ewan McGregor) est un modeste homme de ménage un peu rêveur écrivant des romans de gare à ses heures perdues perd tout de sa modeste situation en une journée. Son job où il est remplacé par des robots, sa petite amie lasse de le voir végéter le quitte et il est expulsé de son appartement. Dépité par cette avalanche déconvenues, il va s'en prendre à la cause à la cause de ses malheurs en la personne de son glacial patron M Neville (Ian Holm). 

Toujours aussi empoté, il ne se montrera guère intimidant dans sa tentative et devra son salut à la fille de Neville, Céline (Cameron Diaz) qu'il va plus ou moins kidnapper, si ce n'est l'inverse. Céline va s'avérer à sa manière tout aussi inadaptée à une vie normale que lui mais pour d'autres raisons qui en font l'exact opposé de Robert. Capricieuse, caractérielle et colérique elle a l'habitude que le monde se plie à ses désirs et le kidnapping sera une aubaine puisqu’intervenant alors que son père voulait la mettre au pas et la faire travailler. 

La romance peut alors peu à peu poindre en amenant chacun des personnages à forcer sa nature, Robert doit prendre confiance et s’imposer tandis que Céline apprendra à lâcher du lest et abandonner son masque de petite fille riche désabusée. Boyle introduit les caractères opposés de ses personnages avec son sens du gimmick habituel, mais ici ornée d’une aura bariolée à l’opposé du ton sombre de ses premiers films, que ce soit dans le jeu ahuri d’Ewan McGregor ou dans la spectaculaire introduction de Cameron Diaz montre son attrait et ses aptitudes avec les armes à feu. On s’amusera donc de leur alliance décalée, Céline étant forcé de prendre Robert en main pour en faire un kidnappeur crédible, trop heureuse d’enquiquiner son père.

La rencontre improbable de ces deux êtres est la cause d’une drôle de destinée, divine… En effet l’originalité du film est de faire intervenir des anges gardiens aux méthodes quelle que peu spectaculaires pour forcer l’union. Et pour cause, plus que la bonté désintéressée c’est l’obligation  de résultat qui les guide car en cas d’échecs ils seront condamnés à demeurer sur Terre. On vient à se souvenir alors que le producteur emblématique de Danny  Boyle, Andrew MacDonald est aussi le petit-fils d’Emeric Pressburger et la présentation du Paradis comme une administration rigoureusement organisée rappellera forcément le fameux Une question de vie ou de mort (1946). Boyle mène l’ensemble avec une énergie euphorisante (et porté par une belle bande-son Britpop), entrecroisant candeur romantique et ses penchants déjantés (les facéties sanglantes des anges-gardiens). Néanmoins le film pèche par un certain manque de rythme et sens du timing comique qui fait tomber certaines bonnes idées tombent à plat (le passage en comédie musicale) même si l’alchimie et l’entrain du couple vedette maintient l’intérêt. Inégal donc mais agréable et sans doute le premier jalon qui emmènera Boyle vers le conte moderne bien plus réussi de Slumdog Millionaire (2009).

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal


mercredi 21 mai 2014

Sunshine - Danny Boyle (2007)


En cette année 2057, le soleil se meurt, entraînant dans son déclin l'extinction de l'espèce humaine. Le vaisseau spatial ICARUS II avec à son bord un équipage de 7 hommes et femmes dirigé par le Capitaine Kaneda est le dernier espoir de l'humanité. Leur mission : faire exploser un engin nucléaire à la surface du soleil pour relancer l'activité solaire. Mais à l'approche du soleil, privés de tout contact radio avec la Terre, les astronautes perçoivent un signal de détresse en provenance d'ICARUS I, disparu sept ans auparavant.

Certains des meilleurs films de Danny Boyle traitent souvent d'un groupe de personnages en quête d'un ailleurs idéalisé qui donnera un tour plus attractif et vrais à leurs vies. Cet ailleurs peut prendre les atours les plus triviaux avec l'appât du gain de Petits meurtres entre amis (1994), les paradis artificiels de Trainspotting (1996) ou l'idéal hippie de façade dans La Plage (2000). Dans les premiers films du réalisateur, les héros sont presque toujours condamnés à se perdre (hormis la comédie romantique Une vie moins ordinaire (1997) tandis que dans les années 2000 le voyage spirituel se fera de plus en plus positif et lumineux : l'espoir surgit au final du monde apocalyptique de 28 Jours plus tard (2002), l'argent est au service des autres dans le bancal Millions (2004) et on a un vrai conte moderne avec Slumdog Millionaire (2008). Sunshine entremêle toutes ces facettes à travers l'excellent scénario d'Alex Garland.

Dans chacun des précédents films les héros se brûlaient les ailes en approchant leur rêve et Sunshine prend littéralement le principe au pied de la lettre. Dans un futur proche où le soleil se meurt et menace l'humanité d'extinction, une mission spatiale de la dernière chance est envoyée afin d'y déposer une bombe nucléaire dont la déflagration réanimera l'astre. Quelques années plus tôt une première mission avait disparu mystérieusement. On retrouve le brio du Ridley Scott de Alien (1979) dans la façon qu'a Boyle de caractériser de façon limpide l'ensemble de l'équipage cosmopolite à travers leurs fonctions à bord. Le réfléchi et introverti Capa (Cillian Murphy) en charge de la bombe, le taiseux et charismatique capitaine Kaneda (Hiroyuki Sanada), la plus sensible Corazon s'occupant de la serre à oxygène ou le plus valeureux et fougueux Mace (excellent Chris Evans).

La découverte inattendue d'Icarus 1 vaisseau de la première mission puis différentes défaillances techniques vont mettre à mal la mission et exacerber les tensions au sein de l'équipage. La première scène du film voit le personnage de Searle (Cliff Curtis) affronter, fasciné et jusqu'à l'aveuglement l'éclat de ce soleil si proche. L'astre se présentera tout au long du récit comme un symbole de vie et de mort, dans les deux cas un objet de fascination dont on ne peut détourner le regard.

En se noyant dans sa lumière immaculée les protagonistes s'y confrontent à leurs espoirs et peurs, notamment le cauchemar réccurent de chacun se voyant tomber à sa surface. Capable de calciner cruellement et dans une vraie poésie certains personnages, le soleil peut également les maintenir en vie tout en consumant leur âme, en altérant leur raison. Tous les héros se retrouveront ainsi dépassé par la situation et leurs émotions dans une réflexion pas si éloignée du Narcisse Noir (1947) de Powell/Pressburger (qui pour info est le grand père du producteur historique de Boyle, Andrew Macdonald) où face à la beauté ultime, on ne peut que fuir ou perdre la raison (Powell et Pressburger étant une influence assumée de Boyle notamment Une Vie moins ordinaire qui doit tout à Une question de vie ou de mort (1946).

Boyle y ajoute une dimension religieuse ou la mission s'avère être une sorte de défi à Dieu ayant décidé de la fin de l'humanité, plongeant l'équipage dans la confusion à l'image d'une tour de Babel. Se rapprocher aussi près du soleil c'est une manière de tutoyer le créateur et évidemment la facette mythologique est omniprésente aussi avec le nom du vaisseau, Icarus.

Boyle allie rigueur et spectaculaire, chaos et contemplatif dans un tout cohérent qui captive par sa sobriété dans la première partie et envoute dans la seconde un mysticisme de plus en plus marqué. Les effets spéciaux sont superbes et le design du vaisseau très réussi, Boyle là aussi en plein dans l'école SF 70's donnant un tour fonctionnel et jamais clinquant aux outils en place. La musique planante d'Underworld et John Murphy ajoute à ce côté fascinant où le réalisateur tisse certaines images somptueuses comme la disparition de Kaneda (tandis que Searle le supplie de lui raconter ce qu'il voit en ces derniers instants).

La dernière partie est un peu plus bancale avec l'instauration d'une menace inattendue amenant une mise en scène plus frénétique et gorgée de tics agaçant (et évoque des influences moins nobles comme le Event Horizon (1997), de Paul W. Anderson) même si sur le fond cela est parfaitement logique aux thématiques progressivement mises en place. La montée en puissance conserve cependant toute son émotion (même si là aussi on cède à quelques incohérences alors que tout ce tenait plutôt bien jusque-là, le physicien anglais Brian Cox apportant conseils et précisions sur les aspects scientifiques du film durant le tournage), avec des dernières images où les rayons du soleil se font à la fois destructeurs dans une ultime orgie de flamme mais aussi rédempteur avec cette somptueuse aube terrestre, celle d'un nouveau départ pour l'humanité. On n'est pas passé loin du vrai classique SF mais en tout cas Sunshine est une des plus belles réussites du genre dans les années 2000.


Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

mardi 29 mai 2012

Slumdog Millionaire - Danny Boyle (2009)


Jamal Malik, 18 ans, orphelin vivant dans les taudis de Mumbai, est sur le point de remporter la somme colossale de 20 millions de roupies lors de la version indienne de l'émission Qui veut gagner des millions ? Il n'est plus qu'à une question de la victoire lorsque la police l'arrête sur un soupçon de tricherie.
Sommé de justifier ses bonnes réponses, Jamal explique d'où lui viennent ses connaissances et raconte sa vie dans la rue, ses histoires de famille et même celle de cette fille dont il est tombé amoureux et qu'il a perdue.
Mais comment ce jeune homme est-il parvenu en finale d'une émission de télévision ? La réponse ne fait pas partie du jeu, mais elle est passionnante.
 
Danny Boyle renoue ici avec un des thèmes récurrents de son œuvre : l'argent et ses conséquences. Graine de discorde entre les colocataires de Petits Meurtres entre amis, seul moyen de se sortir du marasme ambiant dans Trainspotting, symbole de différence sociale POUR le couple d’Une Vie Moins Ordinaire, l’approche de Boyle avait pourtant connu un certain renouveau avec le ton naïf et innocent de Millions, à l’opposé du cynisme de ses trois premiers films. Cependant, le film n’évitait pas une certaine niaiserie et s’avérait partiellement raté. Avec le recul, on peut désormais y voir un galop d’essai pour ce formidable Slumdog Millionnaire qui emprunte la même voie mais avec bien plus de réussite, fusionnant à merveille la virulence et la dureté d’autrefois avec la belle fable initiatique.

La construction du film est prenante, avec narration découpée entre les séquences d'interrogatoire de Jamal, les passages de l'émission "Qui veux gagner des millions" où chaque question remportée trouve une réponse douloureuse dans son passé, et fait défiler l'enfance et l'adolescence du personnage. Le scénario de Simon Beaufoy (Alex Garland, collaborateur régulier de Boyle depuis La Plage, n’est pas de l’aventure), parvient à tirer une belle substance dramatique du roman de Vikas Swarup Les Fabuleuses Aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire qui se composait d’une suite de fables correspondant à chaque question posée dans le jeu.

On découvre donc ici une Inde comme rarement filmée par un Européen, avec de glauques bidonvilles, dont Boyle parvient à traduire l'aspect grouillant et crasseux à la perfection, en mélangeant le style sur le vif hérité de 28 jours plus tard (la scène course-poursuite de Jamal et Salim, enfants), et un côté plus contemplatif, laissant évoluer quelques beaux moments, à l'image de celui où Jamal, enfant, invite Latika transie de froid sous la pluie à le rejoindre à l’abri. L’imagerie réaliste oppressante côtoie une vision plus idéalisée (les détracteurs diront touristique) du pays, soit effectivement les deux tonalités du film conte de fée et drame sordide à la fois.

On suit donc le parcours de Jamal au côté de son frère Salim, entre petits larcins et arnaques en tous genres, ponctué de drames durant lesquels Boyle n’oublie pas de décrire quelques moments douloureux de la réalité indienne ou de l’actualité récente du pays. Ainsi des persécutions subies par les musulmans, de Bombay/Mumbay et son bidonville transformé en centre d'affaires, ou encore de la sordide exploitation d'enfants mendiants, rendus volontairement handicapés.

Malgré la dureté du contexte, le film conserve un aspect de fable initiatique, grâce au personnage très attachant de Jamal, formidablement incarné à tous les âges (notamment joué adulte par Dev Patel, héros de la série anglaise Skins). L'œuvre réserve en outre son lot de jolis moments, tel cette épatante scène où Jamal traverse une fosse d’excréments pour obtenir un autographe de sa star favorite.

Boyle orchestre une vraie opposition à la Caïn et Abel entre Jamal et son frère Salim, ce dernier faisant montre dès l’enfance d’un vrai mauvais fond, qui le mènera vers une existence de gangster, le destin finissant par les opposer à cause de Latika. Cette dernière, amour de sa vie, est plus que l’argent et la réussite, le véritable moteur des actions et de la volonté inébranlable de Jamal, donc de sa participation au jeu.

Toutes ces qualités tirent la conclusion pleine d’emphase vers le sublime, quand Jamal devient un vrai étendard des laissés pour comptes, au fur et à mesure de son avancée dans le jeu (dont le suspense audiovisuel est transcendé par l’intensité dramatique), et qu'il suscite une belle émotion en répondant à l'ultime question, soutenu par tout un peuple. Beau et imprévisible succès en salle, Slumdog Millionaire sera aussi un des plus inattendus lauréats de la cérémonie des Oscars de ces dernières années.

Sorti en dvd zone 2 chez Fox

dimanche 29 janvier 2012

127 heures - 127 Hours, Danny Boyle (2011)


Le 26 avril 2003, Aron Ralston, jeune homme de vingt-sept ans, se met en route pour une randonnée dans les gorges de l’Utah. Il est seul et n’a prévenu personne de son excursion. Alpiniste expérimenté, il collectionne les plus beaux sommets de la région. Pourtant, au fin fond d’un canyon reculé, l’impensable survient : au-dessus de lui un rocher se détache et emprisonne son bras dans le mur de rocaille. Le voilà pris au piège, menacé de déshydratation et d’hypothermie, en proie à des hallucinations… Cinq jours plus tard, comprenant que les secours n’arriveront pas, il va devoir prendre la plus grave décision de son existence...

Au premier abord, ce nouveau film de Danny Boyle semble être un choix conscient du réalisateur de faire une œuvre en tout point opposée à son précédent et célébré Slumdog Millionnaire. Au conte de fée moderne de Slumdog répond un scénario adapté du livre de la réelle mésaventure de Aron Ralston, qui se retrouva six jours et cinq nuits le bras coincé dans un rocher, seul au fond d’un canyon. Ce cadre minimaliste et resserré (autant esthétiquement que narrativement) répond également au foisonnement de péripéties, au Bombay surpeuplé et la fougue galvanisante du film de 2008. Et pourtant, malgré les apparences, les deux œuvres sont étonnamment proches l’une de l’autre et significatives du changement amorcé par le réalisateur depuis le début des années 2000.

Pour comprendre cela, il faut sans doute remonter au film le moins connu d’une filmographie plutôt populaire, Millions, sorti en 2004. Jusqu’à celui ci, Boyle est plutôt un cinéaste associé à une tonalité noire (La Plage, 2000), cynique (Petits Meurtre entre amis, 1994) et désespérée (Trainspotting, 1996), et cela même lorsqu’il s’attaque à des genres populaires comme la comédie romantique Une Vie moins ordinaire (1997). Millions, malgré quelques maladresses, marquait donc une transition, le passage de Boyle à une facette plus lumineuse avec cette curieuse histoire de petit garçon qui, à quelques jours du passage à l’euros, décide de faire le bien avec le butin d’un cambriolage qu’il a découvert.

Touchant, naïf et original Millions a réellement changé l’approche de Boyle sur ses sujets, ce qui se ressentira sur ses films suivants comme Sunshine (qui malgré son ton sombre s’offre une étonnante note d’espoir dans sa conclusion) et surtout le conte moderne Slumdog Millionnaire. Dès lors (et pour qui connaît le livre de Ralston), ce 127 heures ne pouvait tout à fait avoir la noirceur qu’on semble en droit d’attendre au premier abord.

Boyle évite totalement la facilité de l’épure documentaire et évacue tout réalisme artificiel à son récit, esquivant ainsi le gadget du film concept en faisant confiance à ses qualités de narrateur. La première partie du film est donc sacrément tapageuse, avec un Boyle retrouvant ses réflexes tape à l’œil pour nous faire ressentir le sentiment de toute puissance du frimeur individualiste incarné par James Franco. Loin d’en être antipathique pour autant, notre héros est présenté dans toute sa fougue insouciante, le temps d’une jolie rencontre avant le drame qui va l’immobiliser. Une nouvelle fois, alors que l’on pourrait s’attendre à une certaine introspection et retenue dans le cadre clos qui emprisonne le héros, Boyle surprend.

L’idée est de ressentir physiquement comme spirituellement la manière dont l’aventure va profondément transformer Ralston et l’amener à se remettre en question. La première approche est de plonger dans ses souvenirs à travers des visions de son passé et des personnes qui lui sont proches. Dans l’idée, le procédé est très intéressant, mais malheureusement la nature des souvenirs qui submergent Franco s’avère trop commune et clichée, alors qu’il y avait matière à un mélodrame puissant façon Les Choses de la Vie. Les micros flash-back sont trop brefs pour sortir des lieux communs les situations qu’ils illustrent, tels Ralston se souvenant des bons moments avec son ex petite amie (jouée par Clémence Poesy) et de la rupture causée par son égoïsme.

De même, l’imagerie croisant new age et romantisme Arlequin de ces moments n’est pas des plus réussies, avec photo voilée céleste du plus mauvais goût. Malgré le parti pris intéressant d’éviter la claustrophobie facile exigée, Boyle se rate donc dès qu’il cherche à faire sortir la trame de la grotte où est coincé Ralston. Par contre, dès qu’il y reste, le film atteint une puissance émotionnelle extraordinaire.

James Franco confirme enfin ici tous les espoirs placés en lui depuis des années par une prestation incroyable. Objectivement, le personnage de Ralston tel que présenté paraît assez creux et il parvient à lui donner une vraie consistance dans l’épreuve qu’il traverse. Sa confiance en soi inoxydable s’effrite ainsi peu à peu face à ce piège inéluctable, et sa présence d’esprit avec. Dans la réalité, le vrai Ralston s’était filmé pendant ces moments là et Boyle reprend bien évidemment le procédé avec brio. Franco, seul face à l’écran pendant toute une moitié de film, se met ainsi à nu de manière bouleversante. La folie, la schizophrénie guettent dangereusement Ralston, qui passe de l’abattement le plus total à l’assurance suicidaire. Boyle fait preuve de bien plus de brio pour capter l’épreuve traversée par cet homme et, entre stylisation et épure, trouve le ton juste dans un grand moment hallucinatoire.

La fameuse séquence où Ralston se coupe le bras pour échapper à sa prison de roche se pare donc de cette intensité, tout l’effort et la douleur physique de l’acte se ressentant à travers le point de vue de Franco. Aucun débordement sanglant superflu, c’est juste de la rage de vivre d’un homme dont il est question. Cet instinct de survie se poursuit dans les derniers instants d’errance, avec un Ralston brisé mais transfiguré par l’expérience et plus fort que le poseur insouciant des heures précédentes. 127 heures se pose donc en véritable leçon de vie et de courage, dépassant ses maladresses par la force émotionnelle qu’il dégage et l’implication de son interprète principal. C’est également, après Slumdog Millionnaire, la preuve que Boyle est désormais devenu un cinéaste de la lumière. Cela lui va bien.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox